‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 13 sur 51 · EXTRAIT DE CE QUI SUIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE CE QUI SUIT

Chariot sort, bien résolu de se venger. Il va emplir la peau d'une certaine ordure ; puis rentrant chez Guillaume : c< Sire , lui dit-il , votre « intention sans doute n'a été que de me donner « une peau : celle-ci contient autre chose , et je « viens vous la rapporter. » Guillaume prétend que c'est quelque nippe de sa femme, il va pour la reprendre, mais il retire sa main couverte d'un gant qui donne beaucoup à rire au ménétrier.

Rutebeuf finit par ce proverbe :

Qui barat {tromperie) quiert , baraz li vient. Recueil de Barbazan, tome iii , page 87.

Toujours occupé, comme les jolis conteurs, à m'informer des aventures plaisantes qui arrivent, pour vous en réjouir ensuite, je vais vous en dire une toute nouvelle. Écoutez-moi attentivement ; vous le devez. Nous autres fabliers , outre le plaisir dont nous sommes les dispensateurs, nous procurons encore plus d'un bien dont on ne se doute guère. Que de querelles, par exemple, n'arrêtent pas nos historiettes? Car vous l'avouerez, quand nous avons fait rire, adieu la colère : on n'est plus tenté d'avoir ni haine ni rancune.

Un riche baron , possesseur de grandes terres, y avoit établi une telle police que les fripons et les voleurs n'osoient y paroître '. Ce n'étoit pas un homme comme beaucoup d'autres à les faire contribuer ou à recevoir d'eux des rançons. Chez lui point de miséricorde : autant de pris , autant de pendus.

Un jour il fit annoncer une foire nouvelle dans sa terre. Aussitôt plusieurs gros forains s'y ren-

dirent avec des charrettes chargées de marchandises , et dans ce nombre on vit arriver humblement un petit mercier, dont la mince pacotille étoit portée par un roussin. Quand il fut question d'étaler, celui-ci se trouva embarrassé de son cheval : le mener à l'hôtellerie , ses facultés ne le lui permettoient pas. D'un autre côté, le laisser paître dans la prairie, c'étoit risquer de le perdre. Un marchand qui se trouvoit auprès de lui et qu'il consulta lui fournit un expédient. « Faites « comme moi , lui dit le marchand , allez mettre « votre béte sous la sauve-garde du seigneur, et « après cela dormez tranquille. Nulle part sur la ce terre vous ne trouverez justice et sûreté comme « chez lui. Si quelqu'un étoit assez hardi pour « voler le cheval, il seroit pendu; mais en tout « cas , soyez siir qu'on vous le paieroit. »

Le mercier trouva cette assurance extrêmement consolante. Il alla conduire son roussin dans la prairie; mais, soit qu'il eût mal entendu ce qu'on lui avoit dit , car c'étoit un homme assez simple, soit qu'il crût apparemment que deux protecteurs valoient mieux qu'un, il se mit à marmotter quelques prières en latin et en romane (en francois), pour recommander son cheval à Dieu et au baron , et leur demanda qu'ils ne le laissassent pas sortir du pré.

Il n'eut point à se plaindre de Dieu, et le

roussin en effet ne sortit pas, car dans la nuit une louve affamée vint l'étrangler et le dévora si proprement , que le lendemain , quand le mercier retourna pour le reprendre, il n'en trouva plus que les os. Cet accident le ruinoit. Hors d'état désormais de pouvoir suivre les foires, il se voyoit réduit à mendier son pain; et dans son désespoir, il envia cent fois le sort des brigands que le baron avoit fait pendre. Enfin , se rappelant ce que le marchand lui avoit dit de ce seigneur, il voulut aller lui exposer son infortune et tâcher d'émouvoir sa compassion.

Il se présenta donc chez lui tout en larmes, a Sire, dit-il, que Dieu vous accorde plus de a bonheur qu'à moi. » Le baron fut touché de sa douleur : « Ami, lui répondit-il du ton le plus « affable, puisque vous n'êtes pas heureux, je « souhaite que vous le deveniez. Mais qu'avez- « vous à pleurer? — Ah! sire, j'avois un cheval « qui faisoit tout mon bien. On m'a dit, en ar- « rivant ici, que si je vous le recommandois je « n'aurois plus rien à craindre, et que vous me « dédommageriez de sa perte. Je l'ai mis dans « votre pré, sous la garde de Dieu et la vôtre, « et le loup me l'a mangé. Beau sire, je Suis sans « ressource, si vous n'avez pitié de moi. — Bon, « bon, ce n'est là qu'un petit malheur, reprit en « riant le baron; il ne faut pas pleurer pour si

« peu, mon bon homme. De quel prix étoit votre « cheval? — Sur ma part de paradis, sire, et sur « la foi que vous devez à votre mie, il valoit « soixante sous. — Eh bien ! en voilà trente. Si « vous vous étiez mis sous ma seule garde, je « me serois cru obligé de payer la somme ence tière; mais comme vous avez réclamé aussi « celle de Dieu, il est juste qu'il entre pour sa « moitié dans les dédommagements, et je vous « conseille d'aller sans délai la lui demander. »

Le petit mercier ne trouva la réflexion que trop juste, et il se fit alors bien des reproches d'avoir mis son roussin sous une autre protection que celle du baron. Les trente sous cependant le consolèrent un peu. Il alla donc reprendre sa balle qu'il chargea sur ses épaules et se mit en route, mais toujours maugréant contre Dieu, et regrettant bien de ne pouvoir lui demander raison.

Comme il s'occupoit de ces pensées, il vit venir à sa rencontre un moine noir, monté sur un bon cheval. Il alla droit à lui, l'arrêta et lui demanda à qui il appartenoit : « Je sers Dieu, « répondit l'homme au capuchon. — Beau frère, « soyez le bien venu. Eh bien! puisque vous ser- « vez Dieu, je vous apprends, moi, que votre « maître m'a fait tort de trente sous, et qu'il faut « que vous ayez la bonté de me les payer pour

« lui, et tout-à-I'heure. » En disant cela, il le saisit par sa chape et la lui arracha *. Le moine, qui ne se sentoit pas le plus fort, cria beaucoup à l'injustice; et, vu que par son état, disoit-il , il lui étoit défendu de se battre, il proposa d'aller se présenter au seigneur du lieu et de s'en rapporter à son jugement. Le mercier y consentit : ils se rendirent au château.

ce Sire, dit le tondu, je viens me plaindre à « vous d'un délit commis sur votre terre, et a vous demander justice de ce coquin. Non-seu- « lement il a osé porter la main sur un prêtre , « mais, sous je ne sais quel prétexte que Dieu « lui doit trente sous, il les a exigés de moi, et « s'est emparé de notre manteau \ Ordonnez « qu'il le rende et qu'il soit puni de son crime. <c — Sire, répartit le mercier, cet homme, tout « prêtre qu'il se dit, est un traître et un menteur, tt 11 vous demande ici de me faire punir, et tout- « à-l'heure, sur le grand chemin, il ne vouloit a venir à vous que pour vous supplier d'être « notre juge. »

Ce dernier mot choqua le moine ; il prétendit n'avoir d'autre juge que Dieu même ^. « Puisque « c'est lui qui est votre juge, reprit le baron en « riant, allez donc lui présenter votre requête, « j'aurois tort de m'en mêler. En attendant néan- « moins, je vous conseille de payer cet homme, III. 7

gS LE PAUVRE MERCIER.

« qui paroît avoir deux poings vigoureux, sauf « à vous ensuite d*avoir recours pour vos avances « sur les biens de votre maître. »

Dom moine n'osa se plaindre, et il paya les trente sous au mercier. J'ignore si Dieu l'en dédommagea, et au reste je m'en soucie très peu; mais ce que je désire fort , c'est que Dieu comble de ses biens tous ceux qui ont écouté cette histoire et celui qui la raconte. Et toi , l'ami , versemoi rasade. ^

Recueil de Barbazan, tome m, page 17.

NOTES

(i. Un riche baron, possesseur de grandes terres , y avoit établi une telle police que les fripons et les voleurs n'osoienty parottre.)lj2i police des grands chemins regardoit les hautsjusticiers, et ils étoient tenus surtout d'escorter sur leurs domaines les marchands qui se rendoient aux foires. Si le marchand se trouvoit volé , il avoit droit à un dédommagement; et, en cas de refus, il pouvoit demander justice au suzerain. JLe président Hénaut cite un arrêt rendu en pareil cas par saint Louis à la requête d'un marchand qui avoit été dépouillé sur les terres d'un seigneur de Vernon ; et un autre pareil, rendu en 1287 contre le comte d'Artois. C'étoit sous le prétexte de cette protection, que les seigneurs avoient établi sur les routes et sur les ponts tant de péages. Leurs successeurs n'avoient plus la garde des grands chemins; et, dans beaucoup d'endroits cependant, ils percevoient toujours les mêmes droits.

(2. Le saisit par sa chape. ) L'auteur du Doctrinal de sapiencc, fol. 67^ arrange ce conte différemment. Un chevalier mal vêtu et mal monté, dit- il, rencontra un moine qui avoit un bon habit et un bon cheval. Il lui demanda à qui il étoit. Le moine répondit qu'il n'avoit d'autre seigneur que Dieu. En ce cas , reprit le chevalier, nous sommes donc frères. Mais notre père commun nous a mal partagés ; vous êtes bien équipé , je le suis fort mal : changeons. Et aussitôt il dépouilla le moine et lui prit son cheval.

(3. S' est emparé denotve manteaii.)\Jn ordre religieux mendiant qui , en disant notre manteau , notre soupe , se prétendroit plus parfait que les ordres où l'on diroit ma soupe , mon manteau, exciteroit aujourd'hui le rire et la pitié. Voilà cependant ce qui a occupé le Saint-Siège pendant plusieurs années, ce qui a causé dans l'église des scandales et des schismes , et fait périr par le feu et les supplices un grand nombre d'hommes , qu'on ne devoit traiter après tout que d'insensés opiniâtres. Depuis qu'il est à la mode d'écrire contre les moines , on trouve dans mille ouvrages l'histoire de cette guerre besacière , l'une des folies de l'esprit humain les plus honteuses et les plus humiliantes. Mais il paroît par le fabliau que , dès le treizième siècle , ce principe prétendu de perfection avoit déjà fait quelque fortune, et qu'il s'étoit même répandu dans les autres ordres monastiques, puisque le religieux du conte est un moine noir, qu'il voyage à cheval , qu'il se trouve en état de payer une somme assez forte , et que , par conséquent , il ne suivoit point la même règle que ceux dont on vient de parler, auxquels il étoit défendu de porter sur eux de l'argent.

(4. Ce dernier mot choqua le moine ; il prétendit n'avoir d'autre juge que Dieu même.) Jusqu'au neuvième siècle les monastères royaux (on appeloit ainsi ceux qui étoient sous la protection particulière du roi , ou de fondation royale)

loo LE PAUVRE MERCIER.

furent exempts de toute juridiction épiscopale et séculière. Plusieurs princes, qui en établirent ensuite dans leurs provinces, leur donnèrent les mêmes privilèges. Guillaume, duc d'Aquitaine , en fondant l'abbaye de Cluni , déclara dans son diplôme que les moines ne seraient soumis , ni à lui, ni à ses parents , ni au roi, ni à aucune puissance sur la terre*

Ce conte paroît avoir été fait pour ridiculiser ces privilèges et ces prétentions si contraires au bon ordre , et qui alors pouvoient difficilement être attaqués avec d'autres armes.

(5. Et toi , l'ami, verse-moi rasade.) Le fabliau du Manteau mal taillé, dans l'original en vers, se termine de même que celui-ci :

Li romans faut [finit): veez-ci la fin. Or vous devez boire du vin.

* Histoire de Bourgogne, par D. Plancher, tome i^^, preuves, page 9.2.

LE PAUVRE MERCIER. loi

Un Opulent baron, ayant plus d'une terre.

Aux fripons, aux voleurs, loin d'offrir un appui,

Leur faisoit une telle guerre , Qu'une lieue à la ronde ils fuyoient devant lui.

Si quelqu'un d'eu.x s'y laissoit prendre,

N'étoit prière ni rançon

Qui pût attendrir le baron :

II ne lui pardonnoit qu'après l'avoir fait pendre.

Or un jour un de ses hérauts,

A son de trompe , à ses vassaux

Annonce une nouvelle foire.

Avec eux humblement, sans bruit comme sans gloire, Vient un petit mercier, dont un triste roussin Sans trop se fatiguer portoit le magasin.

Au moment d'étaler pour vendre, Son cheval l'embarrasse. Où va-t-il le placer? Le loger à l'auberge, il faudroit dépenser; Le laisser paître aux champs, un voleur peut le prendre.

« Les filous sont ici fort mal; « Le seigneur du canton pour eux est fort sévère, « Lui dit un sien voisin , mettez votre cheval

« Sous sa sûre garde , compère , « Et puis dormez en paix. S'il vous étoit volé « Le seigneur le pairoit, eu feroit son affaire, « Et vous verriez noblement étranglé

« Votre voleur. » Cette nouvelle

Plaît au marchand , qui , rassuré.

Met dans un pré Sa haridelle.

Mais (c'étoil un génie assez simple et commun), Soit qu'il eût mal compris ce qu'il venoit d'entendre. Soit qu'il pensât qu'à le bien prendre. Deux protecteurs valoient mieux qu'un, Avec des mots françois que sa bouche marie A du latin mauvais ou bon , Il recommande à Dieu comme au baron Son vieux coursier ; puis tous deux il les prie De ne pas le laisser sortir de la prairie. Ce vœu fut exaucé , le cheval resta là , Car il vint dans la nuit un loup qui l'étrangla. Notre mercier plongé dans la misère Croit recevoir le coup fatal ; Il souhaita vingt fois, dans sa douleur amère , D'être mangé du loup ainsi que son cbeval. Mais à la fin il se rappelle Ce que l'on dit du bienfaisant seigneur. Il va lui conter son malheur, Et tâche d'émouvoir sa bonté paternelle. Il arriva pleurant et consterné :

« Sire, dit-il, que Dieu vous donne « Plus de bonheur que je n'en ai !

« — D'où vient qu'à la douleur votre âme s'abandonne .►• « Répond le bon seigneur. — Hélas! je n'ai plus riea. « J'avois , sire, un cheval , il faisoit tout mon bien. « On m'avoit dit, vous sachant l'âme bonne , « Que si j'osois vous le recommander, « De tous périls vous sauriez le garder. « Sur ce, disant ma patenôtre, « Dans votre pré je l'ai logé, « Sous la garde de Dieu , beau sire , et sous la vôtre :; ^ « Eh bien ! le loup me l'a mangé :

« Las ! comment en avoir un autre ?

« — Allons , ne pleure point pour un si petit mal. « De quel prix étoit ton cheval .•* « — Sur ma part du paradis , sire ,

LE PAUVRE MERCIER. io3

« Et sur la foi qu'attend de vous « Votre mie , il valoit au moins soixante sous. « — Eh bien! en voilà trente, et tu n'as rien à dire.

« Si tu t'étois mis en ce lieu

« Sous ma garde seule , bon homme, « Je croirois te devoir payer toute la somme ; « Mais t'étant mis aussi sous la garde de Dieu r

« Il est juste qu'il intervienne « Pour sa moitié , comme moi pour la mienne. « Je te conseille donc d'aller à ton départ

« Le sommer de payer sa part. »

Le mercier, en prenant l'argent que l'on lui donne. Trouva que ce discours n'avoit que trop raison ; Il voudroit avoir mis son cheval , sa personne ,

Sous la garde du seul baron.

Mais les sous dont on le régale

Allègent un peu son chagrin.

Il va donc reprendre sa malle, La charge sur son dos et se met en chemin. Comme divers pensers lui rouloient dans la tète.

Il aperçut un moine gris

Monté sur un cheval de prix ;

Il marche droit à lui , l'arrête ,

Lui demandant quel maître il sert.

« Je sers Dieu , lui répond l'homme au front découvert.

« — Soyez le bienvenu, beau frère!

« Puisque vous servez Dieu, sachez donc qu'aujourd'hui

« Votre maître à moi , pauvre hère , « Fait tort de trente sous dans une seule affaire : « Vous aurez la bonté de les payer pour lui. »

En achevant sur le moine il se jette,

Saisit sa chape et le collette.

Alors le serviteur de Dieu ,

Voyant qu'il frappoit comme quatre, Aime encor mieux plaider que de se battre, El les voilà tous deux chez le seigneur du lieu.

i©4 LE PAUVRE MERCIER.

Sitôt qu'on les fit comparoître :

« Sire, dit l'homme gris, punissez ce coquin; « Non content d'oser sur un prêtre « Porter une coupable main, « De trente sous il me fait la demande, « Et me saisit ma chape. Ordonnez , s'il vous plaît , « Que devant vous il me la rende , « Et faites punir son méfait. « — Sire, voyez son arrogance!

« Tantôt pour se sousti'aire à ma juste fureur, « Il ne vouloit qu'un juge, il demande un vengeur. >» Le moine , au mot de juge , et s'irrite et s'offense ; Il prétend que Dieu seul est son juge ici-bas. « Oh! oh! dit le seigneur, que Dieu juge en ce cas. « Sans prononcer pourtant je vous conseille « De payer ce créancier-là; « Le poignet vigoureux qu'il a , «< Vous le savez, en plaidant fait merveille. « Sauf à vous, une fois étant quitte avec lui, « D'avoir recours sur votre maître « Pour vos avances d'aujourd'hui. »

Dom moine par frayeur, par sagesse peut-être.

Au mercier paya trente sous.

Dieu le remboursa-t-il ? Je l'ignore entre nous. Mais ce jour-là , contre nous et les nôtres , Si , malgré ses nombreux succès.

L'église perdit un procès, Oh ! qu'elle en a gagné bien d'autres!

LE TESTAMENT DE L'ANE. io5

PAR RUTEBELF.

Un curé ' avoit depuis vingt ans un âne à son service. L'animal, après avoir bien travaillé, bien gagné de l'argent à son maître, mourut enfin de vieillesse; et le prêtre, par une espèce de reconnoissance, ne voulant pas souffrir qu'on l'écorchât, l'inhuma dans son cimetière. La chose fut rapportée à l'évéque. C'étoit un homme qui aimoit la bonne chère, et par conséquent grand dépensier. «Tant mieux, répondit-il, quand on « lui annonça la nouvelle, nous en aurons ime « amende; vite, qu'on me fasse venir cet ennemi « de Dieu. »

Le curé comparut. « Approchez , lui dit-il, « païen! renégat! C'est donc vous qui, pour faire « honte à Sainte Eglise, avez eu la scélératesse « d'inhumer un âne parmi des chrétiens ? Qui « jamais ouït parler d'abomination pareille! Dieu « me damne, je vais ordonner les informations « les plus exactes; et si vous êtes convaincu du « crime, vous pouvez vous attendre à pourrir « dans une prison. — Beau doux sire, répondit

io6 LE TESTAMENT DE L'ANE.

« le prêtre , discours méchants se laissent aisé- « ment rapporter. Pour me disculper à vos yeux, « je ne vous demande qu'un jour de délai seulei( ment. » Il savoit bien ce qu'il faisoit , le drôle , en demandant ce terme ; et d'avance il étoit bien sûr de se voir renvoyé absous.

Le lendemain, avant de sortir de chez lui, il prit vingt livres qu'il mit dans sa ceinture, et vint se présenter devant l'évéque, qui lui demanda s'il apportoit de bonnes raisons. « Oui, « sire, et telles que je n'aurai pas besoin de vous « demander le champ clos ' pour défier au com- « bat mes adversaires. Daignez m'écouter un ce moment; et si vous me trouvez coupable, je « me soumets à la pénitence. L'âne dont on vous ce a parlé, sire, m'a servi vingt ans. C'étoit un ce animal excellent, bon travailleur et bon éco- « nome. Tous les ans il mettoit vingt sous de ce côté pour se préparer une ressource dans sa ce vieillesse. Enfin, à sa mort, se trouvant avoir ce amassé vingt livres, il en a disposé par un tesce tament et vous supplie de les accepter, dans ce l'espérance que vos prières tireront son âme ce d'enfer ^ )i En même temps le curé leva sa chape et tira de sa ceinture les vingt livres qu'il remit au prélat, ce Que Dieu, répondit celui-ci en tendant ce la main , pardonne au défunt tous ses péchés , c< et qu'il lui accorde son saint paradis. Amen. »

Vous voyez, messieurs, qu'avec de l'argent cet âne fut déclaré chrétien. Rutebeuf conclut de là qu'il n'y a point de mauvais pas dont une ceinture bien garnie ne puisse vous tirer; et il vous exhorte, en pareil cas, à profiter de la recette du curé.

Recueil de Barbazan, tome m, page 70.

Se trouve dans les Facéties et mots subtils en français et en italien, fol. 17.

Dans les Novelle di Malespini , tome 11, nov. Sg.

Dans les Mille et une ISuits^ c'est un cadi qui veut faire punir un musulman pour avoir fait des funérailles à son chien.

Dans le Dictionnaire d'anecdotes , tome 11, page 45 1. (L'auteur dit l'avoir tiré du Voyage du Mont-Liban.)

Dans les Fables d' Abstemius , le prêtre vient apporter à Vévéque une grosse somme en écus , dont l'empreinte représente un roi qui a des armes en main, et l'évéque répond qu'il ne peut résister à tant d'hommes armés.

Dans les Contes de M. Sedaine.

Dans les Facetiœ Poggii.

Dans les Facetiœ Frischlini , page 270.

Dans VArcadia in Brenta , page 325.

Et dans les Convivales Sermones , tome i^*", page i54.

NOTES

(i. Un curé.) L'abbé Lebeuf [Histoire du diocèse de Paris, tome m, page 219), citant un cartulaire de l'abbaye de Saint-Denis en 1248, dans lequel un certain Robert est nommé curé de Saint-Marcel , ajoute que c'est le premier

io8 LE TESTAMENT DE L'ANE.

exemple qu'on puisse citer de cette expression, pour désigner un pasteur spirituel. Cependant il est mention de curés dans un concile de Tours, en i2^S (Collection des conciles, par Hardouin, tome vu, page 324). Nos poètes du treizième siècle emploient aussi ce terme,

Et li curez n'en poet {peut) avoir sa paiue.

Mss. du roi, n" 7218, f. 3i5.

Mais je ne me rappelle pas l'avoir rencontré chez nos fabliers: ils se servent quelquefois du terme indéfini de prêtre, et ordinairement de celui de chapelain; C2x les chapelains des rois et des seigneurs n'étoient que leurs curés. Il y a dans l'original du fabliau un prêtre qui avoit bonne église. Souvent un paroissien, en parlant de son pasteur, dit tout simplement notre prêtre. Je laisserai toujours subsister le mot de chapelain., quand il sera dans le texte: on en sait à présent la signification. Mais le terme de prêtre étant devenu générique , j'y substituerai toujours , comme je l'ai fait jusqu'ici, celui de curé, quand ce sera d'un curé qu'il s'agira.

(2. Je n'aurai pas besoin de vous demander le champ clos.) Beaucoup d'évéques, et même des abbés, des chapitres et des monastères , avoient , comme hauts-justiciers , le droit d'ordonner le duel entre leurs vassaux, quand ceux-ci le demandoient. D'après les principes du temps qui le regardoient comme un jugement de Dieu, tous l'employoient sans scrupule , et ils avoient même , pour ces combats , un endroit privilégié. Entre mille passages que je pourrois citer, pour prouver ce fait, je me contente de rapporter celui-ci de Pierre-le-Chantre , écrivain du douzième siècle: Quœdam ecclesiœ habent monomachias , etjudicant monomachiam debere fieri quandoque inter rusticos suos , et faciunt eos pugnare in cu?'ia ecclesiœ, in atrio episcopi vel archidia-

coni, sicut fit Parishis. De quo consultas , Papa Eugenius respondit: « JJtimini corisuetudine vestra. »

Non-seulement les églises, les chapitres et les monastères permettoient le combat judiciaire à leurs vassaux , mais sonvent ils l'employèrent pour eux-mêmes et dans leur propre cause. C'est ainsi que l'abbé et les religieux de Sainte-Geneviève prouvèrent que les habitants d'un village auprès de Paris étoient leurs serfs. En 1246, le chapitre de cette ville obtint du pape de terminer ainsi certains différends qu'il avoit par rapport aux droits de son église. Il y a d'auti-es exemples dans ce genre ; il y en a même de prêtres qui ont combattu , soit contre des laïques , soit contre d'autres prêtres ou des religieux.

Cependant les ecclésiastiques, dans ces sortes de cas, ne combattoient pas eux-mêmes ; mais ils choisissoient un champion qui se chargeoit de soutenir leur cause , et se battoit pour eux. Certains évêchés et monastères avoient , pour ces événements , des champions en titre d'office : c'est ce qu'on nommoit avoués.

J'ai parlé ailleurs de ces ceintures , dans lesquelles on mettoit son argent , ou qui servoient à suspendre la bourse.

On a vu aussi, dans quelques-uns des fabliaux précé- dents , que les personnes citées devant un juge et accusées pouvoient demander un délai pour se procurer les moyens de se défendre, et qu'il étoit d'usage de le leur accorder.

Un autre usage bien différent et qu'on n'aura sûrement pas laissé échapper ici , est celui qui permettoit à un évêque de condamner un prêtre à l'amende et de le faire mettre en prison pour un délit ecclésiastique. Un concile de Lambeth , en 1261 , ordonne à tous les évêques d'avoir dans leur diocèse une ou deux prisons pour les clercs coupables des crimes que les censures ecclésiastiques punissent par la détention. L'université de Paris avoit les siennes pour les clercs qui

iio LE TESTAMENT DE L'ANE.

ctoient ses écoliers, et le conservateur de ce corps pouvait ordonner non-seulement l'emprisonnement , mais la torture, genre de pouvoir commun alors à tous les juges ecclésiastiques. ( Histoire de l'Université , par Crevier, tome ii , page 275.)

Lé droit de condamner à l'amende et à la prison étoit compté parmi les droits seigneuriaux. On aura une idée de la police de ces temps-là , quand on saura que ces amendes formoient en grande partie , avec les confiscations , le produit de la justice des seigneurs ; et que ce produit étoit un de leurs revenus les plus considérables, et que nos rois euxmêmes , dans les traités qu'ils firent avec certains de leurs vassaux, eurent presque toujours soin de se réserver ces confiscations et amendes qui résultoient des délits dont la poursuite appartenoit à ses vassaux. Philippe-Auguste comptoit au nombre de ses différents droits les forfaits et les crimes. Nostra jura et nostram jastitlam , et jore-facta quœ proprie nostra sunt.

(3. lien a disposé par un testament et vous supplie de les accepter, dans l'espérance que vos prières tireront son âme d'enfer.) Il y avoit long-temps que la dévotion avoit introduit en France la coutume de laisser à l'égli se , par son testa ment, un legs en faveur des pauvres pour le rachat de ses pé ■ chés. Une si bonne œuvre, qui tendoit au soulagement de la classe d'hommes que la constitution du gouvernement rendoit les plus malheureux, ne pouvoit être trop encouragée, et les conciles avoient ordonné aux prêtres d'y exhorter les fidèles qu'ils assistoient au lit de la mort. Mais, comme c'est toujours des bonnes choses que naissent les abus, ces biens, ces donations, dont le clergé ne devoit être que le dépositaire sacré et l'économe scrupuleux , trop souvent il en devint l'usurpateur, et s'en enrichit aux dépens des pauvres. Dès les premiers temps de la monarchie , Chilpé-

LE TESTAMENT DE L'ANE. m

rie s'en plaignoit, dit Grégoire de Tours (L. vi, C. 45), et, quand on présentoit à ce prince un de ces testaments en faveur des églises , pour être confirmé par lui selon l'usage , ordinairement il le déchiroit , en disant que les richesses de l'état avoient passé dans l'église , que le trésor royal en étoit appauvri, et que les évêques, usurpant partout les égards dus au souverain , étoient les seuls qui régnassent véritablement dans le royaume. Aiehat enlm plerumque: « Ecce paiiper remansit fisciis noster. Eccc divitiœ « nostrœ ad ecclesias siint translatée. Nulli penitus , nist soll « episcopi régnant. Periit honos noster, et translatas est ad « episcopos civitatam. » Hœc aiens assidue , testamenta quœ in ecclesias conscripta erant plerumque disrupit.

Par un autre abus , qui fut la suite du premier, et qui ne fit que le confirmer encore, le clergé fit, de ces testaments en faveur des pau\Tes , une obligation et une loi. Au lieu d'une exhortation comme auparavant , ce fut une injonction qu'on fit au malade. S'il refusoit de s'y soumettre, l'absolution et lé viatique lui étoient refusés ; et , regardé d'avance comme un réprouvé qui renonçoit au salut de son âme, traité comme coupable de suicide , on le privoit après sa mort de la sépulture en terre sainte. (Ducange , au mot intestatio,)

On alla encore plus loin. On prescrivit à chaque malade la somme qu'il devoit laisser. Elle fut fixée par les conciles à la dixième partie , et dans la suite au quart de ses biens.

Un concile de Narbonne, en 1227 (Labbe, Co/^c//. , tome xi, page 3o5) ; un d'Arles , en 1276 (Hardouin , Conc. , tome vu, page 728); un d'Avignon, en 1282 {Id.^ page 882), réglèrent que les testaments ne pourroient se faire qu'en présence du curé ou d'un autre prêtre quand le curé seroit absent. Quiconque manquoit à ce règlement étoit privé de la sépulture en terre sainte, et l'on interdisoit l'entrée de l'église au notaire qui avoit reçu le testament. Dans le cas

où le malade n'auroit pu faire venir un prêtre, un autre concile d'Avignon, tenu l'an 1826, ordonna que le notaire seroit tenu ,dans la huitaine, de communiquer le testament à l'évêque, ou à son officiai, ou au curé. Par un concile d'Alby, année 1264 , il fut réglé que le testament seroit lu publiquement dans la paroisse un jour de fête ou de dimanche , afin que tous les fidèles pussent en connoître le contenu [Id.y page 464)- En i368, un concile de Lavaur*, confirmant et renouvelant ces diverses lois ecclésiastiques ' y ajouta que tout notaire ou curé qui auroit reçu des testaments seroit tenu de communiquer à l'évêque ou à son officiai l'état des legs ou des restitutions qu'ils contiendroient , et qu'aucun de ces legs ou de ces restitutions ne pourroit être distribué qu'en présence du prélat, avec sa permission , et dans le lieu fixé par lui, quand même le testateur en auroit ordonné autrement. Cependant , s'il y avoit un exécuteur testamentaire , on permettoit à celui-ci d'acquitter les legsj mais alors il devoit rendre compte à l'évêque, et prouver qu'il les avoit remplis [id. , page i83o). Enfin les évêques regardèrent comme un droit incontestable et inhérent à leur dignité la rédaction et l'exécution des testaments, et cette prétention, un concile de Bourges en fit une loi. Initia et exsecutio testamentoram ad pontificalrin pertinet aiitorltatem ^secundum civiles et canonlcas sanctloncs. ( Id. , page 960. )

Par toutes ces diverses usurpations , le clergé devint comme l'inspecteur et le dispensateur de la fortune des familles. Sous prétexte de veiller à cette exécution du testament , il fit apposer les scellés , présida aux inventaires , exigea des exécuteurs testamentaires et des héritiers qu'ils

"Mes locleiirs remarqueront sans doute que ces lois sonl toutes dues à des conciles de nos provinces méridionales.

LE TESTAMENT DE L'ANE. ii3

lui prouvassent l'accomplissement des dernières volontés du défunt ; et , quand ils y avoient manqué , ou quand ce défunt étoit mort sans tester, le clergé s'emparoit de la succession , et se chargeoit de la disposition des biens. Quel quefois néanmoins , dans ce dernier cas , il permettoit aux parents de faire un testament pour le mort, ou plutôt il le faisoit faire pour lui ; car c'étoit un prêtre nommé par l'official qui le dictoit : encore é toit-ce là une grâce , et falloit-il acheter en outre le droit de faire inhumer le corps en terre sainte. Il est aisé de deviner les désordres sans nombre que produisoient ces vexations et usurpations saintes. On en jugera par le décret d'un concile ( Ducange , Loc. cit. ) , qui défend aux évéques de s'approprier les héritages, et qui leur ordonne de les employer à des usages pieux, et surtout de payer les dettes du mort , chose qu'on oublioit toujours la première.

De leur côté , les seigneurs laïques qui ne cherchoient que l'occasion de prendre et de piller, ne laissèrent pas échapper celle-ci. Enhardis par l'exemple du clergé , ils revendiquèrent la succession des intestats , et cette rapine , s'étant enracinée par l'usage , devint un droit seigneurial , qu'ils affermoientou vendoient avec les autres prérogatives de leur terre. Celui des évéques se trouva ainsi réduit aux clercs de leur diocèse. Encore les laïques l'usurpèrent-ils souvent, puisque différents conciles de Reims , en 1092 et i i3i , de Clermont et de Nîmes, en 1096 , furent obligés de le leur défendre. Bientôt d'ailleurs chacune des deux puissances sut , de son côté , l'accroître et l'étendre. Mille accidents imprévus peuvent faire mourir un malade avant qu'on le croie , ou qu'il se croie lui-même assez mal pour demander un confesseur et faire son testament. Ces sortes d'intestats involontaires furent traités néanmoins comme ceux qui l'étoient par* opiniâtreté et d'après un refus formel. Un voyageur mouroit-il III. 3

ii4 LE TESTAMENT DE L'ANE.

en route , ses biens appartenoient à l evêque du diocèse. L'avarice et la mauvaise foi allèrent même, ce qu'on croira difficilement , jusqu'à comprendre dans ce nombre les personnes qui étoient frappées de mort subite. Enfin , le brigandage devint si criant, que les souverains crurent devoir y remédier.

On distingua donc deux sortes d'intestats, et il ne fut plus permis de regarder comme tels que ceux qui, ayant été alités pendant quelque temps, mouroient desconfez (sans confession ). Les lois données en Normandie par les rois d'Angleterre fixèrent ce terme à quatre jours. Saint Louis, dans j^j établissements , en exige huit ; mais , si l'on a passé ces huit jours sans se confesser, il permet , en cas de mort , ainsi que les lois normandes , au baron ou au seigneur haut-justicier de s'adjuger le mobilier du desconfez.

Je ne cesserai de le répéter : l'autorité royale étoit trop foible, pour détruire par sa volonté suprême de pareils abus. Tout ce qu'elle pouvoit étoit de les modifier. En 1267, sur la fin du règne de ce prince , un concile de Vienne défendit aux seigneurs , sous peine d'anathème , d'exercer ce droit. Mais il en fut de cet anathème comme de tant d'autres. Les évêques et les seigneurs continuèrent d'hériter des intestats. Les chapitres s'étoient arrogé le même privilège sur leurs chanoines: en un mot, il semble que c'étoit à qui prendroit.

L'université prétendit l'avoir par rapport à ses écoliers , et une bulle de Grégoire IX, en 1 23 1, le lui attribua. Ce privilège de l'université occasiona même , environ cent ans après , un événement fort étrange. Un de ses écoliers , qui étoit en même temps chanoine de Saint-Benoît, étant mort sans tester, elle voulut s'emparer de son mobilier. Le chapitre de Paris le réclama, alléguant pour raison que la collégiale de Saint-Benoît étoit sous sa dépendance directe;

LE TESTAMENT DE L'ANE. ii5

mais le recteur de l'université , ayant cité les chanoines au tribunal de son conservateur, les fit excommunier, les déclara tous retranchés de son sein , parjures et infâmes ( Crevier, Histoire de l'université, tome ii, page 3oo), et il fallut que ceux-ci , pour faire lever l'excommunication , entrassent en accommodement.

Nos rois, en qualité de souverains, prétendirent avoir droit sur le mobilier des évêques morts intestats. Le pape Innocent IV, comme chef de l'église, le revendiqua (Velly, Histoire de France), et sans la résistance des cardinaux qui s'y opposèrent, il eût réussi vraisemblablement à s'en emparer et à le réunir au saint-siège.

Il n'y avoit pas jusqu'aux curés auxquels on n'avoit pas songé dans tout ceci , qui trouvèrent cependant le moyen d'en tirer quelque parti. Un pauvre venoit-il à mourir sur leur paroisse , ils laissoient là son cadavre jusqu'à ce que , par des quêtes ou autrement, ils eussent obtenu la somme qu'ils demandoient. Sauvai [Histoire de Paris , tome ii, page 629, et tome i", page 319 ), de qui ce fait est tiré, parle d'une émotion populaire qui eut lieu à Paris, en i5o5, à l'occasion d'une marchande', femme de bien , morte sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, que le curé refusoit d'inhumer, à moins qu'on ne lui montrât le testament qu'elle avoit fait. Cet événement excita l'animadversion des tribunaux. Le parlement manda le curé et tous ses confrères, ainsi que les officiers de l'évéque , et il leur défendit de différer, sous quelque prétexte que ce fût , l'enterrement de leurs paroissiens morts catholiques. Il avoit déjà rendu à ce sujet deux autres arrêts, l'un en 1409, l'autre en i452. Ni l'un ni l'autre n'avoient eu d'effet. Celui-ci n'en eut pas davantage , et , dès l'année suivante , on vit l'évéque de Paris exiger, comme auparavant, que les héritiers lui montrassent les testaments. L'an i440) le cimetière des Inno-

ii6 LE TESTAMENT DE L'ANE.

cents avoit été fermé quatre mois entiers, et l'on n'y avoît enterré personne , parce que l'évêque Denis Desmoulins en vouloit avoir trop grant somme d'argent.

La force des lois , l'indignation publique, l'autorité royale prévalurent enfin , et ces abus ont disparu. Cependant on observe encore aujourd'hui, en certains pays , la coutume de donner à Vévéque le droit de faire ces sortes de testaments , qu'on appelle testaments des âmes , pour ceux qui sont morts ab intestat, quoiqu'ils aient laissé des héritiers. (Nouv. Diplom. , tome v, page 566.)

Les fabliaux de Rutebeuf qu'on a lus jusqu'à présent , et ceux qu'on lira de lui dans la suite , prouvent que c'étoit une sorte de libertin esprit fort. Opinions , préjugés , croyances religieuses, rien n'étoit à l'abri de ses sarcasmes. On a vu avec quelle hardiesse il osa tourner en ridicule les croisades. Ici ce testament de l'âne , présenté à l'évêque , cette somme léguée par l'animal pour le repos de son âme, l'absolution donnée par le prélat , ne sont qu'une satire de l'odieuse servitude dont on vient de lire l'histoire. Le poète l'attaquoit lorsqu'elle étoit dans toute sa force ; et , si l'on peut faire quelques re proches au genre de plaisanterie de plusieurs de ses fabliaux , comme à celui de Y Indigestion du villain , l'on conviendra que, dans cette occasion-ci au moins, son courage mérite des éloges.

— ■^a-^j^QT-*

Messieurs, Taventure que je vais vous conter à vous et à vos amis est toute nouvelle. Elle est arrivée à un curé que je connois.

Il avoit à-la-fois chez lui sa mère qui étoit vieille et bossue, et une mie qui étoit jeune et jolie. Or, je n'ai pas besoin de vous dire que ces deux femmes, ne rendant pas tout-à-fait les mêmes services,' étoient vues aussi d'un œil un peu différent. Bonne cotte, bon manteau, ceinture d'argent, pélicons doublés d'écureuil et d'agneau, rien ne manquoit à la belle, et Dieu sait comme les voisins jasoient. La mère, au contraire, étoit obligée de se passer de tout. Il est vrai que son fils partageoit avec elle le pain, les pois et le potage qu'il mangeoit; mais quand il s'agissoit de surcot , de péliçon, d'ajustements, choses dont la vieille eût été aussi curieuse que la jeune personne, elle avoit beau demander, il refusoit toujours. Naturellement hargneuse et contra-

ii8 DU CURÉ

riante, elle le tracassoit sans cesse : du matin au soir c'étoient des reproches. Lui, de son côté, se plaignoit de sa mauvaise langue qui alloit le décrier dans le voisinage et qui le forçoit de ne plus voir personne. Enfin les querelles devinrent si vives qu'un beau jour, dans un moment d'humeur, il lui annonça qu'il falloit se séparer et qu'elle n'avoit qu'à prendre son parti. D'abord elle refusa de sortir; et, dans l'espoir sans doute de l'intimider, elle le menaça d'aller dénoncer à l'évéque sa coquine et de révéler toute leur vie secrète. « Eh bien! partez, répartit le fils en (( colère, et n'oubliez rien de ce que vous avez a vu, car jamais vous n'en verrez davantage. »

Elle sortit comme une forcenée, alla se jeter aux pieds de l'évéque et lui demanda vengeance d'un enfant dénaturé qui, après l'avoir traitée long-temps d'une manière indigne, venoit enfin de la chasser pour complaire à une malheureuse.

Le prélat promit de lui faire justice. Il devoit, à quelques jours de là, tenir les plaids. Dans l'instant il envoya signifier au fils coupable l'ordre de s'y trouver; il recommanda la même chose à la vieille , et elle n'y manqua pas.

Déjà il y avoit dans la salle, quand elle y parut, plus de deux cents prêtres, beaucoup de clercs et des gens de tout état'. Elle perça la

foule et alla rappeler à Tévéque le sujet qui l'amenoit à sa cour. Il lui dit de ne pas s'éloigner et d'attendre que son fils vînt, assurant que son intention étoit de le suspendre et de lui ôter son bénéfice. A ce mot de suspendre, dont elle ne connoissoit point la signification , la bonne femme se troubla. Elle crut qu'on vouloit faire pendre son fils, et ses entrailles maternelles se soulevant alors en faveur de l'ingrat qu'elle avoit porté dans son sein et nourri de son lait, elle se repentit d'avoir écouté sa colère. Si par sa retraite elle avoit pu arrêter les suites de cette affaire, elle l'eût fait sans hésiter , mais il étoit trop tard , son fils avoit été mandé, il n'en eût pas moins été puni.

Il lui vint dans l'esprit un expédient: c'étoit de jeter la faute sur le premier prêtre qui entreroit, et de se dire sa mère. Effectivement, un chapelain au teint vermeil, au double menton, au ventre arrondi, étant survenu dans le moment : « Sire, sireî s'écria la vieille, voici mon « fils. » L'évêque le fit approcher. Du ton le plus sévère il lui reprocha son ingratitude envers une mère qu'il laissoit manquer de tout , tandis qu'il couvroit de fourrures de gris et de vair une prostituée % et lui demanda si c'étoit au scandale et à la débauche qu'il destinoit les biens que lui confioit l'église. Le chapelain étonné ré-

pondit qu'il savoit assez bien ses devoirs pour ne jamais donner lieu à de pareilles plaintes de la part de sa mère, s'il en avoit une; mais il protesta que la sienne étoit morte depuis long-temps, et que, quant à cette fiemme, non-seulement il ne la connoissoit pas, mais qu'il ne se rappeloit pas même l'avoir jamais vue. « Comment^ « malheureux ! ce n'est pas assez de la maltraiter^ « vous osez encore la renier ! et devant moi ! Sorte tez d'ici , je vous suspends de toutes fonctions. »

A cette sentence, le chapelain éperdu demanda grâce et promit de faire tout ce qu'on exigeroit de lui. ce Je veux bien vous pardonner, reprit le « prélat , mais à condition que vous remènerez a votre mère chez vous , que vous aurez pour « elle les égards et les soins qu'elle mérite, que « vous l'habillerez avec décence , et que jamais c( enfin je n'entendrai ni de sa bouche ni même « d'une bouche étrangère, le moindre reproche « sur votre conduite envers elle. » L'autre se retira fort honteux. Il fit monter la vieille sur son cheval et revint chez lui, la tenant tristement dans ses bras.

A peine avoient-ils fait une lieue qu'ils rencontrèrent sur la route le fils qui se rendoit aux plaids. Le chapelain le salua et lui demanda où il alloit ainsi, v Je suis mandé à la cour de l'é- « vêque, répondit celui-ci, et vais voir ce qu'il

a me veut. — Je vous souhaite une aussi bonne «journée que la mienne, reprit le premier. Il « m'avoit mandé comme vous, je ne savois trop «pourquoi, c'étoit pour me donner une mère, « et me voilà chargé de nourrir cette vieille. »

Le fils rit beaucoup de l'aventure , d'autant plus qu'il venoit de reconnoître sa mère , qui lui faisoit signe de se taire et de ne point se déceler. « S'il vous a donné une mère , à vous qui étiez des « premiers, continua le fils, j'ai grand peur vrai- « ment qu'il ne m'en donne deux, à moi qui viens « ensuite. Beau confrère, écoutez. Supposé qu'il « se trouvât quelqu'un d'humeur à se charger « de la vôtre et à vous en débarrasser, dites - «moi, que lui donneriez-vous? — Par ma foi, « puisqu'il faut vous parler net, je ne serois pas « dans ce cas un homme à chicaner sur le prix; « et s'il se rencontroit marchand de bonne vo- « lonté, clerc ou villain, n'importe, qui m'en déli- « vrât, je donnerois bien jusqu'à quarante livres ^ « — Touchez là, beau frère, je suis votre homme « et prends le marché, si la bonne y consent. »

Celle-ci ne demandoit pas mieux. On se rendit chez le chapelain, qui compta les deniers et donna caution pour l'avenir. Il paya fort exactement chaque année. La vieille , par ce moyen , cessa d'être à charge à son fils, et ils vécurent ensemble de bonne amitié.

NOTES

Recueil de Barbazan, tome m, page 190.

(i. Il y avait dans la salle plus de deux cents prêtres ^ beaucoup de clercs et des gens de tout état. ) Cette énorme quantité de clients assistant au tribunal d'un évêque n'aura rien de surprenant pour ceux qui sont instruits de l'histoire ecclésiastique de France. Ils savent que , par une suite d'entreprises heureuses et hardies , le clergé s'étoit fait une juridiction immense ; car, outre toutes les affaires des prêtres , les évéques s'étoient encore attribué celles qui regardoient les croisés, les pèlerins, les lépreux, les domestiques de tout ecclésiastique, les veuves et les orphelins (dans le nombre desquels étoient compris les reines régentes et les rois en bas âge ) , et les clercs enfin , classe immense , parce que, cet état ayant beaucoup de privilèges, une infinité de personnes mariées , militaires , artisans ou autres , se faisoieût tonsurer.

Les évoques connoissoient de l'usure , du patronage , de la simonie, de l'adultère, du concubinage, du schisme, de l'hérésie, du sacrilège, en un mot, de tout ce qui étoit péché ou qui tenoit de près ou de loin à un sacrement, comme la dot, le douaire, l'état des enfants, les testaments, les scellés, les inventaires- Ce vaste empire qu'ils avoient envahi, ils le soutinrent par toutes sortes de moyens, et c'est la matière la plus ordinaire des conciles du douzième et du treizième siècle. Qu'opposer d'ailleurs à des hommes qui pouvoient lancer l'anathème et qui , lorsque l'excommunié refusoit de subir la pénitence qu'ils lui imposoient, ordonnoient au juge séculier de saisir ses biens ? Saint Louis , par une ordonnance de l'an 1228, avoit autorisé cette saisie pour tout excom-

QUI EUT UNE MÈRE MALGRÉ LUI. i23

munie qui laissoit passer une année sans se faire absoudre.

Cette note , qu'on prendra peut-être pour du fiel et de la satire , n'est dans l'exacte vérité cependant que l'extrait fidèle et adouci de ce qu'a écrit sur ce sujet le sage abbé Fleury (vu Discours sur V histoire ecclésiastique). On peut voir dans son Discours avec quelle indignation il parle de ces abus et de plusieurs autres plus odieux encore. Faut-il après cela s'étonner de la haine que les laïques sembloient avoir vouée à un corps respectable d'ailleurs par un ministère saint et utile , et des efforts opiniâtres qu'ils firent pendant si long-temps pour détruire son pouvoir et rentrer dans leurs droits?

En i3o4 , le prévôt de Paris ayant fait pendre un écolier clerc jl'official, pour venger la cléricature dont les privilèges avoient été violés par cet acte de justice séculière , publia une ordonnance par laquelle il enjoignoit à tous prêtres et curés de la capitale d'aller processionnellement et suivis de leurs paroissiens dans la rue du prévôt, et là, de jeter des pierres contre sa maison, en criant à haute voix: « Retire- « toi, retire- toi, maudit Satan ; reconnois ta méchanceté, « et rends honneur à notre mère sainte église, que tu as « déshonorée autant qu'il est en toi, et offensée dans ses « franchises. Si tu ne le fais, puisses-tu être associé avecDathan « et Abiron , que la terre engloutit tout vivants. )i [Histoire de l'université y ^dx Crevier, tome ii , page i49-)

Voltaire, décrivant les malheurs du règne infortuné de Charles VI, renvoie à ce temps de désastres ceux qui regrettent l'ancien gouvernement. Je renverrois de même à la lecture du discours de l'abbé Fleury et à la note du fabliau précédent sur les intestats, ceux qui voudroient aujourd'hui voir le clergé recouvrer son ancienne puissance.

C'est François I" qui, par son ordonnance de 1S39, a restreint cette puissance et cette immense juridiction.

(2. Tandis qu'il couvrait de fourrures de gris et de vair une prostituée. ) J'ai déjà fait remarquer ailleurs que l'usage des fourrures étoit général en France jmais chaque état y avoit les siennes, qui lui étoient propres. Les rois, les princes,, les chevaliers , enfin la haute noblesse des deux sexes ne portoientque les plus chères et les plus précieuses, celles de martre et d'hermine. C'est ainsi qu'Helgaud nous représente Hugues Capet ayant ornamentum pellium preciosissimuui (page 70 C), et Robert in ornamentis pellium (page 65 B.). Les personnes d'une condition inférieure en portoient de vair et de gris; les bourgeois, d'écureuil et d'agneau, ainsi qu'on vient de le voir pour la maîtresse -du prêtre; enfin les paysans et les moines, de chat, de blaireau ou autres aussi communes. Joinville observe que saint Louis , depuis son retour d'outre-mer , ne voulut porter en ses habits ne menu ver, ne gris, ne escarlate. Ses robbes estaient de came-t lin ou de Perse, et estaient les fourrures de ses mantelines et de ses robbes de peaux de garnates et de jambes de lièvres. (Joinville, page 118.)

Quelquefois la police du temps et le gouvernement ecclésiastique et civil se crurent obligés de faire à ce sujet des règlements. C'est ainsi que , par des statuts dressés pour les juifs de Pamiers, en 1279, il leur fut défendu de donner à leurs enfants d'autres fourrures que de celles d'agneau ( ^«Vtoire de Languedoc , preuves , page 71). C'est ainsi que, quand le roi Jean fut fait prisonnier, les états de Languedoc réglèrent que , pendant l'année, homme ne femme dudit pais ne porterait , se le roy n'estait avant délivré, or, argent, ne perles , ne vers , ne gris , ne chapperons descoupez , ne autres cointises quelconques ( Chroniques de Saint-Denis , tome 11 }. La règle donnée aux Templiers, en 11 28, ne leur avoit permis que les fourrures d'agneau et de bélier ( Labbe , Ca ne il. , ionm v, fol. 928). Dn concile de Paris, en 1212,

QUI EUT UNE MÈRE MALGRÉ LUI. i25

avoit défendu aux ecclésiastiques l'hermine et le manteau fourré , et aux moines toute fourrure de vair, de gris , de lapin , etc. [Ibid. , tome xi , première partie, pages ÇiÇ> et 77). Enfin , par un autre concile de Paris , année 1 346 , il fut réglé que les chanoines des cathédrales et des collégiales ne pourroient fourrer leurs aumusses que de menu-vair, et les autres bénéficiers des mêmes églises que de pelleteries plus communes. (Hardouin, Concil. y tome xii, page 1680.)

Les différents chaperons que portent encore aujourd'hui nos gens de loi , nos docteurs en droit , en médecine , en théologie , sont fourrés comme ils l'étoient autrefois.

On fourroit jusqu'aux couvertures de lit , et c'étoit l'usage, même chez les religieux. (Ducange , Glossaire y aux mots coopertorium , catdnœ pelles , cottum.)

Si dans le fabliau l'évêque reproche au curé de donner à sa concubine des fourrures de vair et de gris que celui-ci n'avoit réellement point données, c'est par un excès de zèle et pour aggraver son crime en augmentant le sujet de dépense.

{^. Je donnerais bien jusqu' à quarante livres.) D'après ce qui a été dit dans une note de la Robe d'écarlate sur la valeur des monnoies et sur le prix des denrées, c'eût été là une pension énorme; mais aussi c'est un fardeau dont le chapelain veut se débarrasser, et il a déclaré qu'il n'épargneroit rien pour cela. D'ailleurs on remarquera qu'il entroit dans le marché de nourrir, de loger, d'entretenir la vieille, de la traiter comme une mère , en un mot , qu'il falloit empêcher qu'elle ne se plaignît à l'évêque.

Page 1