‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 17 sur 51 · QUI BÉNIT SA MAITRESSE · texte numérisé non relu

QUI BÉNIT SA MAITRESSE

Quand Auberée sut cette aventure et ce serment, pour le coup elle se fâcha, a Eh quoi! dit- « elle, ce ribaud nous persécutera jusqu'à la « mort! il veut donc être le seul prêtre qui se di- « vertissePOh bien! il n'en sera pas ainsi, je vous « le promets, et nous l'attraperons. Laissez-moi « faire. » En parlant ainsi , elle défit le lit , afin que son ami ne se parjurât pas; à la place des matelas elle mit des coussins, et le soir ils s'y couchèrent tout aussi contents que la veille.

Quelques jours après l'évéque quitta sa campagne; mais il ne fut pas plutôt de retour à Bayeux , que son premier soin fut d'y faire quelque nouvelle découverte dont il pût s'amuser. Il trouva effectivement une petite bourgeoise charmante, et bientôt , avec les moyens puissants qu'il sa voit employer, ses demandes près d'elle furent agréées. Cependant la donzelle, un peu fière, ne voulut pas s'astreindre à aller coucher au palais. Elle exigea qu'il vînt chez elle, et force lui fut de s'y soumettre. La nuit donc, après s'être débarrassé de ses valets, il se déguisa et accourut chez la belle. Comme véritablement elle étoit très jolie, il y retourna fort assidûment : c'étoit là qu'il passoit toutes ses nuits.

Or vous saurez que la bourgeoise demeuroit tout à côté du curé , et qu'ils étoient même amis. Un pareil commerce ne pouvoit être long-temps ni. 9

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ignoré de lui. Il sut en effet que toutes les nuits sa voisine recevoit quelqu'un chez elle ; et bientôt, s'étant mis aux aguets, il découvrit que c'étoit levéque. Joyeux de cette découverte, il va trouver la fillette. « Douce sœur, lui dit-il , je « sais que sire notre prélat vient chez vous cher- « cher plaisir et porter argent. Je ne vous blâme « certes ni l'un ni l'autre; mais, parce que moi a je m'amuse quelquefois à faire avec Auberée « ce qu'il fait avec vous, il l'a trouvé mauvais et « m'a imposé des pénitences. Accordez-moi un c( plaisir, douce amie; c'est de me laisser cacher « ce soir dans votre chambre avant qu'il entre. « Je ne vous demande que cela et me charge du (c reste. » La bourgeoise y consentit, et le soir elle cacha le curé comme il le demandoit.

A l'heure ordinaire, Tévéque ne manqua pas d'arriver. Sans perdre le temps en paroles, il se déshabille aussitôt, et presse la belle d'en faire autant. Elle se met au lit la première, il veut y entrer après elle ; mais tout-à-coup elle l'arrête , et déclare qu'il ne se couchera point , qu'auparavant il ne lui ait donné une bénédiction solennelle ". « Une bénédiction! dit l'évéque. — « Oui , et telle que vous la donneriez au fils d'un « roi qu'il faudroit tonsurer. » D'abord il croit qu'elle veut rire, et lui-même ne lui répond qu'en riant. Mais quand il la voit s'obstiner, il se prête

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à la plaisanterie, prend un air sérieux, et commence son oremus. Lorsqu'il est près de le finir, et qu'il àitper omnia scecula sœculorum ,tout-3Lcoup une voix se fait entendre et répond amen. Fort étonné , il se retourne , et demande qui est là. a Hélas! beau sire, répond le curé en sortant a de sa cachette, c'est un malheureux prêtre qui, « ne pouvant dormir chez lui, parce que, pour « sa pauvre Auberée , vous lui avez interdit les « matelas , est venu ici vous voir donner les or- « dres à sa voisine. — L'ordination est faite, « répond le prélat ; vas en paix, bois du vin, K mange des oies , dors avec Auberée tout comme « tu voudras, mais laisse-nous. »

NOTES

(i.Je ne suis ermite ni reclus pour dormir ainsi. )L,es reclus étoient une sorte de solitaires qui , par esprit de pénitence et de dévotion, se séquestrant du monde, s'enfermoient dans une cellule , bâtie près d'une église , avec une fenêtre percée dans l'église même , pour participer aux prières publiques, La religion du temps avoit construit beaucoup de ces cellules, et plusieurs des paroisses de Paris , Saint-Paul , Saint- Merri, Saint-Séverin, etc., en avoient. C'étoient particulièrement des femmes qui se faisoient recluses ; mais on n'en admettoit qu'une dans chaque paroisse , et sa place n'étoit donnée que quand elle étoit morte. Du reste , elles vivoient d'aumônes. Dans une histoire des évéques du Mans, un certain Gui, évêque en 1022 , est loué de ce que mensœ suœ

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pauperes adhibuit , reclusas quœ marient in suburbio civitatis victu sustlnuit et vcstitu (Mabillon, Analecta , tome m, page 334). Quelquefois cependant, les magistrats leur adjugeoient certaines amendes. C'est ainsi, par exemple, que, quand le parlement, en 1487, amenda le duc de Bourbonnois, il attribua vingt-cinq livres à la recluse des Innocents. Les recluses de cette dernière église subsistoient encore à la fin du quinzième siècle. On voit, en 1496, l'official de Paris ordonner aux marguilliers de bâtir une cellule pour Jeanne Pannoncelle , sur leur refus les excommunier, et ne lever la sentence que quand ils ont obéi.

Quoique ce genre de pénitence fût libre , les tribunaux néanmoins y ont condamné quelquefois des femmes criminelles. Renée de Vendomois, coupable envers son mari d'assassinat et d'adultère, ayant obtenu du roi grâce de la vie , le parlement, en i485, ordonna qu'entre autres peines, elle demenvevoit perpétuellement recluse et murée au cimetière des Innocents, en une petite maison qui devoit lui être faite . (Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf, tome i**", pages 79 et 80, et tome 11, page 386.)

(2. Déclare qu'il ne se couchera point , qu'il ne lui ait donné une bénédiction solennelle. ) J'ai été obligé de changer, dans cette dernière partie de la phrase, quelques expressions. La même raison m'a forcé de changer les deux derniers mots du titre.

KXTRAJT.

Un roi libéral et magnifique, mais plus que ne le comportoit le rapport de sa terre, avoit choisi pour son bailli un homme sage et prudent, auquel il avoit confié non -seulement la perception de ses revenus et l'administration de sa justice , mais encore le gouvernement de toute sa maison'. Celui-ci avoit un frère marchand, bourgeois de sa ville ' et fort à son aise. La renommée ayant appris au marchand la fortune du bailli , il se proposa de l'aller voir. L'autre le reçut en vrai frère, lui témoigna toute la tendresse possible, et parla même de lui au monarque, qui, par amitié pour son officier, voulut faire éprouver à l'étranger ses bienfaits. « S'il « veut comme vous se fixer chez moi, dit le ce prince , associez-le à tous vos emplois , je vous « le permets. S'il préfère des maisons et des « terres, je lui en offre que j'aurai soin d'affran-

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« chir de toutes charges, redevances et droits « coutumiers; enfin, s'il est déterminé à retource ner dans sa patrie, donnez-lui en mon nom « de l'or, de l'argent, des étoffes et des che- « vaux. »

Le bailli étant venu faire part de ces propositions à son frère, le marchand, avant de se déterminer, voulut savoir quels étoient et les revenus et la dépense du roi. On lui dit que la recette égaloit la dépense. « Mais puisqu'en temps « de paix il consomme tons ses revenus, ajouta « le bourgeois, que fera-t-il donc s'il lui survient « une guerre ? — Dans ce cas , il auroit recours aux « impositions; nous contribuerions tous. — J'en- « tends; mes voisins seroient taxés. A raison du « voisinage , il faudroit bien que je le fusse aussi , « et alors adieu pour toujours les exemptions et « les franchises. Frère, remerciez-le de ses préce sents. Puisqu'on n'est pas en sûreté ici plus « qu'ailleurs, autant vaut rester dans le nid où « je suis né. »

Il prit congé de son frère et s'en retourna.

Recueil de Barbazan, tome ii, page i56.

NOTES

[i. Un roi libéral et magnifique , mais plus que ne le coni portait le rapport de sa terre...) Pour des hommes accoutumés à,

QUI ALLA VOIR SON FRÈRE. i35

ne connoître la majesté royale que par ses ordres absolus , par sa puissance formidable et le faste imposant qui l'accompagne , ce doit être un tableau bien étrange que celui de ces rois , enfermés toute l'année dans un château ou dans un palais massif composé de tours, et vivant, selon l'expression commune de nos vieux poètes , des rentes de leur terre. Ce portrait est cependant d'une exacte vérité; et pour ne citer ici que ce qui a rapport au fabliau, saint Louis vivoit des revenus que lui produisoient sa justice , ses domaines , ses douanesetses droits seigneuriaux. (Choisi , Vie de saint Louis, page 325.)

(2. Bourgeois de sa ville. ) La dénomination de bourgeois qui, appliquée aujourd'hui à la classe d'hommes intermédiaires entre les paysans et les nobles, ne désigne plus qu'un roturier habitant d'une ville, a été long-temps un titre et une prérogative réelle , comme autrefois dans Rome celle de citoyen. En certains cantons , la tyrannie insupportable des seigneurs ayant fait soulever leurs vassaux, ceux-ci s'associèrent en corps libres; et, pour assurer leur liberté, ils se mirent sous la protection royale. Les rois, dont la politique tendoit toujours à affoiblir la puissance des seigneurs , confirmèrent ces corporations , et leur accordèrent des exemptions , des droits, et des privilèges. Plusieurs villes étant devenues ainsi des lieux de franchise et des asiles contre les vexations, de toutes parts on y accourut. Elles s'agrandirent : il s'en forma même beaucoup de nouvelles, et par la suite peut-être les campagnes se seroient dépeuplées , si l'on n'eût abrogé la plupart de ces prérogatives que l'on trouvoit odieuses , parce qu'elles portoient atteinte aux privilèges des deux classes supérieures. Dans des temps d'oppression universelle , elles étoient si attrayantes que lee seigneurs , pour empêcher leurs domaines d'être désertés , et pour se conserver des vassaux , furent obligés d'accorder, à leur tour, des chartes de bour-

geoisie. Et ces chartes particulières ne servirent qu'à augmenter encore la puissance royale; car, non-seulement les rois exigèrent qu'elles fussent confirmées par eux ; mais bientôt même ils prétendirent qu'eux seuls pouvoient les accorder.

Jusqu'à l'établissement de la bourgeoisie , il n'y avoit eu dans le royaume que deux classes, les villains et les nobles. Alors il y en eut une troisième, celle des bourgeois; et l'on appela ainsi l'habitant d'un lieu ou le membre d'un corps privilégié.

Croira-t-on qu'un de ces privilèges qui irritoient les nobles, étoit ordinairement de permettre aux bourgeois de tester, à leurs veuves de convoler à de secondes noces , aux pères de faire entrer leurs fils dans l'état ecclésiastique ou de marier leurs filles sans acheter l'aveu de leur seigneur. [Recherches sur les bourgeoisies , par M. de Brequigni , page 8. )

Quelquefois la noblesse elle-même , pour jouir des droits de ces corporations si avantagées, venoit s'y faire agréger; et l'on a des exemples de chevaliers qui se qualifioient en même temps bourgeois d'une telle ville (/ô/^., page i8.)

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