DU CURÉ ET DES DEUX RIBAUDS
J'ai connu deux ménétriers qui étoient les plus déterminés ribauds que jamais on ait vus. L'un ne gagnoit pas une obole qu'il ne la risquât sur un tablier; l'autre y seroit venu apporter, je crois, le seul pain qu'il auroit eu à manger pour toute sa semaine; en un mot, c'étoit chez eux une telle rage , que si en plein hiver ils eussent rencontré quelqu'un sur le grand chemin , François ou Allemand , n'importe , ils l'eussent arrêté pour le faire jouer. A ce goût pour les dés, ils joignoient encore l'adresse de les manier, mais ils n'en étoient pas plus riches ; et en les voyant , sous leurs haillons déchirés, montrer aux passants les coudes et les fesses, on se disoit à soimême : « Voilà de quoi faire deux beaux soudoyés « pour le service de notre prince *.» Tels étoient en somme nos deux escrocs. Si vous voulez maintenant savoir leurs noms, je vous dirai que l'un s'appeloit Thibaut et l'autre Rénier.
Un certain jour qu'ils se rendoient ensemble à je ne sais quelle ville pour y faire quelque dupe, ils virent venir à eux, sur un bon cheval bai, un
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chapelain qui avoit l'air joyeux et content. Mes deux gens aussitôt de l'accoster et de lui proposer une partie. Vous savez que c'étoit là tout ce qui les occupoit. « Certes, l'offre est séduisante, « répondit d'un ton de mépris le chapelain. Eh « quoi diable jouerois-je, s'il vous plaît ? Je gage « qu'entre vous deux vous ne feriez seulement a pas dix tournois. — Sire , sire 1 reprit Thibaut , « il ne faut pas toujours juger les gens d'après ce leur habit. » En disant cela , il montra sa chemise qu'il avoit tortillée en forme de ceinture autour de ses reins, et qui paroissoit réellement contenir beaucoup d'argent , mais ce n'étoit que du sable. Tout au plus y avoit-il au premier nœud, pour en imposer, quelque petite monnoie. Le prêtre s'y laissa prendre. Trompé par cet appât, il accepta la partie et descendit de cheval. On se mit sur l'herbe. Thibaut, dénouant sa chemise, en tira cinq artésiens, deux cambrésiens et deux tournois \ Le chapelain convoitoit des yeux ce prétendu trésor : c'étoit tout ce que la chemise contenoit.
Ici sont tous les détails du jeu , que je n'ai pas compris davantage que ceux du fabliau de Saint Pierre et du Jongleur. Le curé perd successivement tout son avoir. Alors soupçonnant, mais trop tard, qu'il a affaire à des fripons, il les accuse de se servir de dés pipés. On lui en donne d'autres qui le sont aussi, et avec lesquels il perd son cheval
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qu'on a apprécié cent sous s. Mais, dans sa colère, il refuse de le leur livrer, les traite d'escrocs et court à sa monture pour s'en saisir et se sauver. Tout ce qu'il y gagne, c'est d'être bien battu. Les deux ribauds se disputent ensuite à qui des deux montera le cheval. Des injures ils en viennent aux coups. Enfin Thibaut , s'étant trouvé le plus fort , s'en empare. Je ne fais qu'indiquer légèrement ces détails , les mêmes, à peu de chose près, que ceux de Saint Pierre et du Jongleur.
Thibaut vainqueur se mit en selle; et à son air triomphant, vous eussiez dit un chevaHer qui vient de remporter le prix d'un tournoi. C'étoit pourtant le premier cheval qu'il mon toit de sa vie. Pour le faire partir, il commence par lui allonger, de toute sa force , sept à huit coups de talon dans le ventre. Le roussin à l'instant prend le galop, et voilà mon villain qui , se sentant sauter sur la selle , s'effraie , crie au secours , perd l'équilibre et tombe à vingt pas de là sur le dos, les jambes en l'air. Le hasard fit que dans sa chute il entraîna la bride qu'il tenoit à plein poing : elle sortit de la bouche du cheval, et ce mouvement avoit suffi pour l'arrêter et donner à Rénier le temps d'accourir. « Au diable « soit la rosse qui ne peut pas marcher comme « une autre, dit Thibaut; tiens, je te l'aban- « donne. » Rénier, avant de monter, voulut remettre la bride , mais il n'étoit pas meilleur cavalier que son camarade, et ne savoit par où
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s'y prendre; tous deux l'essayèrent en vain l'un après l'autre. Ils la tournèrent et retournèrent cent fois dans tous les sens, et ne purent jamais en venir à bout. Enfin Thibaut jugea qu'au lieu de se tourmenter inutilement, il étoit bien plus court de faire venir le chapelain, et il alla le chercher.
Le prêtre étoit encore à la même place, tout occupé de sa triste aventure. La proposition qu'on lui fit de venir brider son cheval n'étoit pas faite pour lui plaire. Il la rejeta fort brusquement ; mais quelques coups de poing bien appliqués qu'y ajouta Thibaut l'eurent bientôt adouci si efficacement, qu'il suivit sans souffler. En marchant néanmoins il s'avisa d'un moyen pour attraper les deux filous. « Messieurs , leur « dit-il, je vous préviens que ma bête est caprice cieuse , et que jamais elle ne se laissera brider, « à moins que vous ne montiez dessus. » Il s'attendoit bien qu'on alloit lui dire d'y monter lui-même , et c'est ce qui arriva. Il monta , passa lestement la bride, et piquant des deux : « J'avois « oublié , ajouta-t-il , de vous parler d'un autre « caprice qu'a encore mon cheval, c'est de ne « point aimer les fripons. » En disant cela, il disparut; et nous devons en conclure qu'il est utile quelquefois d'avoir dans l'esprit un peu de ruse et d'adresse.