‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 20 sur 51 · DE LA FEMME QUI AYANT TORT PARUT AVOIR RAISON · texte numérisé non relu

DE LA FEMME QUI AYANT TORT PARUT AVOIR RAISON

PAR PIERRE D'AISFOL.

J'ai entendu conter l'aventure d'un certain bachelier qui vouloit prendre femme. Une chose

cependant l'arrétoit : il craignoit... , vous

devinez l'accident dont je veux parler, et il auroit bien voulu , si la chose eût été possible , pouvoir s'en garantir. Il y rêva long-temps; il mit tout ce qu'il avoit d'esprit et d'étude à connoître les ruses des femmes, se fit conter tous les fabliaux qui parloient de leurs tours, et consulta sur cette matière les gens réputés les plus habiles de la contrée. Quelqu'un lui dit : « Faites « bâtir une maison qui ait des murs élevés et « solides, avec une fenêtre unique et étroite, et « une seule porte dont vous garderez toujours la « clef. Placez votre femme dans ce lieu de sûreté. « En lui fournissant exactement ce qui est né-

DANS UNE TOUR. i/j;

« cessaire à la vie, vous n'aurez plus rien à crainte dre, et pourrez à l'aise, tant qu'il vous plaira, « vous divertir avec elle. »

Le conseil plut au sire. Il fit construire l'édifice, et pendant ce temps se chercha une compagne, s'informant de tous côtés quelles étoient les filles les plus sages du canton. A la fin il se décida pour une, l'épousa, et dès le même jour la confina dans sa prison. Tous les matins, en la quittant, il fermoit exactement la porte sur elle et emportoit ses clefs; le soir, quand il rentroit pour coucher, il les mettoit sous son traversin. Avec de si bonnes précautions, il croyoit son honneur en sûreté , et ce fut précisément par là même qu'on le dupa.

La dame mouroit d'ennui dans ce séjour. Dès qu'elle étoit seule, elle alloit se mettre à sa fenêtre pour se dissiper, et s'amusoit à regarder les passants. Un certain matin qu'elle commençoit ainsi sa triste journée, elle aperçut un jeune homme frais et beau qui avoit les yeux fixés sur sa lucarne. La figure du damoiseau lui plut; elle lui fit quelques signes d'amitié. Lui, que n'avoit pas moins charmé la dame , y répondit avec empressement. Bientôt ils furent d'accord; et la prisonnière , à la faveur d'une chanson ou plutôt à la faveur de quelques paroles qu'elle chanta comme si c'eût été une chanson, trouva moyen

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de lui donner la nuit, à la porte de la maison ^ un rendez -vous. Ecoutez maintenant l'adresse qu'elle employa pour s'y trouver.

Quand son mari vint dîner, elle feignit d'être malade, affecta un air souffrant et se plaignit beaucoup. Le bachelier qui n'avoit aucune rai^ son de se défier d'elle, et qui malgré sa jalousie l'aimoit très fort, fut affecté de ses doléances et lui tint compagnie le reste de la journée. Elle la passa tout entière à soupirer et à gémir. Le soir cependant elle parut un peu soulagée par la tendresse et les soins affectueux du prud'homme, et ses yeux semblèrent se ranimer. L'innocent, joyeux de l'effet qu'il avoit produit , la pressa de manger quelque chose pour prendre des forces; et, afin de l'engager par son exemple, il se mit à table. Elle se montra sensible à ces marques d'affection, goûta de ce qu'il lui servit, l'égaya, le fit boire et opéra si bien , qu'elle réussit à l'enivrer. A peine fut-il couché qu'il s'endormit : la dame alors prit les clefs, et elle alla trouver son ami qui, comme on en étoit convenu,rattendoit à la porte.

La même ruse fut encore employée dans la suite, et toujours avec le même succès. Toutes les fois que la dame voiiloit entretenir le galant, elle enivroit l'époux. Mais cela enfin inspira quelque défiance au bonhomme. Il soupçonna

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