DE SIRE H AIN
Aupais alla s'asseoir dans un coin de la cour, pour veiller sur les combattants et prononcer sur le vainqueur.
La cour étoit grande et offroit de quoi s'ébattre. Anieuse, plus mutine ainsi que plus traître, commença l'attaque par des injures et quelques coups de poings qui lui furent complètement rendus. Elle saisit ensuite la culotte, sire Hain l'empoigne de son côté; chacun tire à soi , et bientôt elle se déchire. On se dispute les deux morceaux, qui ne tardent guère à être déchirés en plusieurs autres. Les lambeaux volent par toute la cour, on se jette sur le plus considérable , on se le reprend , on se l'arrache , et au milieu de tout ceci , ongles et poings j ouoient leur jeu.
Anieuse cependant trouve moyen de saisir sire Hain par la crinière, et déjà elle le tirailloit si fort qu'elle étoit sur le point de le renverser et de gagner la bataille. La commère Aupais , pour l'animer, lui crioit courage; mais Simon, imposant silence à celle-ci, la menaça, si elle parloit davantage, de la faire aussi entrer en danse. Hain, pendant ce temps, étoit venu à bout de se dépêtrer des mains de sa femme, et, animé par la colère , il l'avoit à son tour poussée si vigoureusement, qu'il venoit de la rencogner contre le mur.
Derrière elle se trouvoit par hasard un baquet qui, comme il avoit plu la veille, étoit plein d'eau. En reculant, ses talons le rencontrent et elle tombe dedans à la renverse. Hain la quitte aussitôt pour aller ramasser les débris de la culotte, qu'il étale aux deux juges comme les témoignages de son triomphe. Anieuse cependant se débattoit dans le baquet et n'en pouvoit sortir. Après bien des efforts inutiles, elle fut obligée d'appeler à son secours le voisin Simon. Celui-ci, avant de la retirer, lui demanda si elle s'avouoit vaincue, et si elle vouloit promettre d'être désormais soumise à son mari, de lui obéir en tout, et de ne jamais faire ce qu'il auroit défendu. D'abord elle refusa; mais ayant consulté la commère, et celle-ci lui représentant que, selon les lois des combats , elle ne pouvoit sortir du lieu où elle étoit sans la permission de son vainqueur, elle donna enfin sa parole. Alors on la releva et on la ramena dans sa chambre, où la paix se fit.
Pendant plusieurs jours elle ressentit quelque douleur des suites de la correction un peu appuyée qu'elle avoit reçue; mais, avec l'aide de Dieu, tout cela se passa. Du reste, elle fut fidèle au traité ; et depuis ce moment non-seulement elle ne contredit jamais son seigneur, mais elle lui obéit encore dans tout ce qu'il lui plutd'ordonner.
la.
i8o DE SIRE HAIN ET DE DAME ANIEUSE.
Quant à vous, messieurs , qui venez d'entendre mon fabliau, si vous avez des femmes comme celle de sire Hain, faites comme lui, mais n'attendez pas aussi long-temps.
Recueil de Barbazan , tome m , page 38o.
Dans les Novelle di Sacchetd , tome i*"", page aSo, un mari qui a une femme telle qu'Anieuse prend de l'humeur un beau jour : il s'arme de pied en cap, met une culotte à terre et propose de même à la dame de voir qui des deux s'en rendra maître. Le conte n'est point achevé.
NOTE
(i. Il prit une culotte qu'il porta dans sa cour, et proposa à la dame de la lui disputer...,.) C'est probablement notre fabliau qui a donné lieu à cette expression populaire, usitée de même en Espagne , elle porte les culottes , pour désigner une femme devenue la maîtresse.
DU YILLAIN ET DE SA FEMME. i8i