‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 27 sur 51 · DE LA FEMME CONTRARIANTE · texte numérisé non relu

DE LA FEMME CONTRARIANTE

Un paysan riche avoit pris pour femme une demoiselle de grande naissance, et, ce qui arrive d'ordinaire , il avoit lieu de s'en repentir. Elle le faisoit enrager par son humeur altière et impérieuse , et sembloit avoir pris à tâche de le contrarier et de le contredire en tout. Un jour qu'il alloit visiter avec elle un pré qu'on venoit de faucher et qui lui appartenoit : « Voilà un pré « bien fauché , dit-il. — Vous vous trompez , ré- « pond-elle, il n'est pas fauché, il est tondu. — ail est fauché, vous dis-je. — Et moi, je vous « dis qu'il est tondu. » Sur cela grande dispute. Le mari impatienté , pour la forcer de céder au moins une fois en sa vie , la frappe d'un bâton qu'il tient ; mais plus il frappe , plus elle crie : « Il ce est tondu. » De dépit et de colère il lui arrache

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la langue, et lui demande alors s'il est fauché. Dans cet état, ne pouvant pas répondre et ne voulant pas céder néanmoins, elle faisoit encore aller ses doigts en façon de ciseaux pour le narguer et comme pour dire : Il est tondu. Il vit qu elle étoit incorrigible, et s'en alla en la donnant au diable.

Recueil de Méon, tome i, page 289, mais différent de celui-ci.

Dans les Facéties du Pogge , c'est une femme qui appelle son mari pouilleux. Il la descend dans un puits, liée avec une corde par dessous les aisselles ; elle continue toujours son invective : enfin il l'enfonce dans l'eau jusqu'aux yeux , et elle fait encore aller les deux pouces par-dessus sa tète , comme si elle écrasoit quelque chose.

Se trouve ainsi dans les Facetiœ Frlschllni , page 269.

Dans le Trésor des récréations , page 34-

Dans le Giornate delfuggi V ozio , page 339.

Dans les Bigarrures de Desaccords, page 64.

Et dans les Contes du sieur d'Ouville, tome 11 , page laS.

Dans le Chasse-Ennui, pages 32i et 322, sont deux histoires pareilles à celle du fabliau.

C/A-'jrrrui (li-l

Vous qui avez des femmes et qui les laissez devenir maîtresses et prendre trop d'empire, écoutez l'histoire que je vais vous raconter. Elle vous apprendra à réprimer de bonne heure leurs caprices, et à les corriger quand elles sortiront du respect et de la soumission qu'elles vous doivent. Ecoutez-moi surtout, vous qui déshonorez votre sexe en vous laissant maîtriser par elles.

Jadis vivoit dans son château, avec sa femme et une fille qu'il avoit eue de son mariage, un riche seigneur, brave chevalier et honnête homme, plein de mérite et de bonnes qualités. Mais malheureusement quand il avoit épousé sa femme il en étoit si amoureux , il avoit eu pour elle dans les commencements tant de soumission €t de déférence, qu'à la fin , dominé par habitude, il ne pouvoit ni parler sans se voir contredire , ni rien faire sans être contrecarré.

La fille étoit un prodige de beauté. On ne parloit que d'elle dans tout le pays à la ronde; et l'on en parla tant qu'un jeune comte, très

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puissant et d'une haute naissance, mais estimable par beaucoup de sens et de raison, qui valent mieux que richesse , surpris de tant d'éloges , se proposa de voir la pucelle et de vérifier si elle les méritoit.

Le hasard lui procura cette connoissan ce, et voici comment.

Il étoit sorti avec une grande suite pour chasser; déjà le soleil baissoit, et l'on étoit après none '. Tout-à-coup le ciel se couvre , le tonnerre commence à gronder, et un orage si violent s'annonce, que la plupart des gens du comte se dispersent, et que lui-même, désespérant de pouvoir regagner sa cité, ne songe, avec quelques-uns de ceux qui étoient restés près de lui , qu'à chercher au plus tôt un abri. Un chemin creux que lui offre sa bonne fortune le conduit à un verger, d'où il aperçoit un château bien bâti qu'il gagne au grand galop.

Le seigneur étoit sur son perron. Dès qu'il voit les chevaliers , il va poliment au-devant d'eux et les salue : c'étoit le père de la belle dont je vous ai parlé. Le comte l'ayant prié de vouloir bien pour un instant lui donner asile : «Hélas! « sire, répondit-il d'un air humilié, je me ferois «dans tous les temps, et dans ce moment -ci «particulièrement, le plus grand plaisir de re- « cevoir un homme comme vous, mais je n'ose

le prendre sur moi. — Vous ne l'osez! et peuton savoir, sire , ce qui vous en empêche ? — Je ne suis pas le maître ici, puisqu'il faut vous l'avouer : c'est ma femme qui règle et qui ordonne tout, et il suffiroit que je vous eusse prié d'entrer, pour qu'elle vous fermât la porte. — Comment ! morbleu ! vous avez barbe au menton, reprit le comte , et vous n'êtes pas le maître chez vous ! — Il est trop tard à présent pour tenter de le devenir. Je me suis laissé dominer d'abord; l'habitude d'obéir est prise, en voilà pour la vie. Mais je puis jouir de la satisfaction de vous voir, si vous daignez (et je vous en supplie ) seconder une ruse innocente. Je vais entrer chez ma femme, suivez-moi; vous me demanderez asile, je vous le refuserai, et c'en sera assez pour qu'elle vous fasse l'accueil que vous méritez. »

Le comte ne put s'empêcher de rire de cette naïve proposition. Il suivit cependant le conseil du châtelain, et les choses se passèrent comme on l'en avoit prévenu. Le mari n'eut pas plus tôt refusé que la dame, lui imposant silence d'un ton de mépris , alla au-devant du comte , et le pria d'entrer avec tout son monde. L'époux, qui vouloit recevoir avec distinction l'étranger, et qui n'avoit pour cela d'autre ressource que de continuer son premier stratagème, pria, d'un

igo DE LA DAME QUI FUT CORRIGÉE.

air de mécontentement , sa femme de n'aller pas au moins prodiguer à un inconnu son bon vin, ni sa volaille, ni le poisson de son vivier, ni le gibier de son parc. «Surtout que notre fille, « ajouta-t-il , ne paroisse point ici. Belle comme a elle est, il ne seroit pas sage de l'exposer aux « regards de ce jeune homme ; qu'elle reste dans (( sa chambre et mange avec les pucelles (femmes « de chambre). — Taisez-vous, répondit la femme, « vous êtes un sot. Ce jeune homme mangera avec « ma fdle , et on lui servira tout ce qu'il y a ici « de meilleur, parce que je le prétends. » En conséquence elle donna ordre qu'on chassât , qu'on péchât, et fit dire à sa fdle de s'habiller promptement et de descendre.

Peu de temps après parut la jeune personne, avec un éclat et une majesté qui interdirent le comte. Il la prit par la main et la fit asseoir à ses côtés. A table, il se mit auprès d'elle; et, quoique le repas fût excellent et qu'il eût grand' faim, il s'occupa bien moins du plaisir de manger que de celui de la voir. Enfin amour l'enflamma tellement qu'il résolut de l'épouser, et qu'après le souper, quand on eut ri quelque temps et que le fruit fut servi % il la demanda aux parents.

Le père, enchanté de cette proposition, se hâta bien vite, pour la faire agréer à sa femme.

de prendre la parole et de refuser son consentement. Il répondit modestement que sa fille, malgré quelque fortune et de la naissance, n'étoit point faite pour un époux d'un rang si distingué. V Sire comte , reprit la femme , ne faites point « d'attention aux discours de ce nigaud qui n'ou- «vre la bouche que pour dire une sottise. Je « vous donne ma fille , moi , et vous l'épouserez « quand il vous plaira. » En même temps elle offrit pour dot de l'or et de l'argent, avec des étoffes et différents joyaux ou vases précieux qu'elle avoit dans ses coffres. Le comte la remercia , se prétendant trop heureux de trouver tant de beauté, et il ne voulut rien recevoir. « Qui peut rencontrer une bonne femme est très « riche, dit-il, et pauvre est le riche qui la prend « mauvaise. » Il demanda seulement que la cérémonie fut fixée au lendemain matin, et passa la nuit occupé tantôt de son aventure et de son amour, tantôt de l'humeur impérieuse de cette mère et de la conduite qu'il devoit tenir, si la fille , ce qui étoit probable , lui ressembloit.

Le lendemain il épousa la demoiselle; et, dans le dessein où il étoit de l'emmener avec lui , il alla ensuite donner des ordres pour son départ. Le père profita de ce moment d'absence pour féliciter sa fille sur son bonheur. Il l'exhorta surtout à s'en rendre digne par une douceur et une complai-

sance sans bornes envers son mari. Mais la mère la tirant à part :« Ma fille, lui dit-elle, je n'ai a plus qu'une leçon à te donner. Tu as un mari « amoureux , pour une femme c'est une fortune. « Veux-tu être heureuse? tâche de le dominer a dans ces premiers moments , en voilà pour la a vie. Essaie ensuite de le contredire en quelque «chose, accoutume-le à t'obéir, prends le ton «qui ordonne: en un mot, tu vois ce que je « suis, fais comme moi. » La fille le promit, et il y avoit déjà long-temps qu'elle se l'étoit proposé; mais le comte, de son côté, venoit de se proposer aussi d'y mettre bon ordre.

Lorsqu'il fut rentré, on lui parla encore de la dot. Sur son nouveau refus , on le pria d'accepter au moins deux chiens dressés et un beau cheval qu'on lui amena \ Il les reçut par reconnoissance, comme un présent de l'amitié, et partit avec son épouse et tout son monde , monté sur le cheval qu'il venoit de recevoir, et suivi des deux chiens qu'on menoit en lesse.

A une lieue de là environ, un lièvre part sous ses yeux : aussitôt il fait lâcher les chiens et leur crie : uépporte. Les chiens s'élancent, mais l'instant d'après il les voit revenir sans lièvre. Alors il descend de cheval, et sans dire mot leur abat la tête à tous les deux. Pendant ce temps son cheval, qui se sent libre, veut s'échapper; il hii

crie : Arrête; l'animal fuit toujours; on court après, on le ramène, et le comte, sans parler plus que la première fois, lui tranche le cou comme aux chiens et remonte sur un autre. ^

Si la dame fut choquée de ce procédé, je vous le laisse à penser. Elle murmura tout haut; et, d'un ton fort aigre, représenta au comte que, s'il n'avoit point daigné épargner ces animaux par égard pour elle, il le devoit au moins par respect pour les personnes dont ils étoient un don. A ces reproches l'époux se contenta de répondre froidement : « Madame , quand j'ordonne, « je veux être obéi »; puis il continua sa route.

Son absence avoit jeté l'alarme au château. Ses barons et ses vavasseurs s'y étoient rendus pour savoir de ses nouvelles et l'attendre, et déjà ils commençoient à s'inquiéter. Dès qu'on le vit arriver, tous allèrent à sa rencontre jusqu'au pont-levis, et ils lui demandèrent quelle étoit cette belle dame qu'il amenoit. « C'est ma « femme que je viens d'épouser, répondit-il, je « vous prie d'assister aux noces que je vais faire. » Ils le félicitèrent d'avoir si bien choisi, et saluèrent respectueusement la dame.

Entré chez lui, le comte fit venir son maîtrequeux ^, auquel il ordonna un repas splendide , avec différentes sauces recherchées dont ils convinrent ensemble. Mais la comtesse qui vouloit m. i3

absolument essayer son pouvoir et qui en épioit l'occasion, ayant appelé le queux quand il sortit, pour savoir de lui quels ordres il venoit de recevoir, elle lui en donna d'autres entièrement contraires, et commanda d'accommoder tout à l'ail. K Madame , je n'oserois , répondit le servi- « teur; j'ai trop peur de déplaire à mon maître; (( il n'aime pas qu'on lui manque. — Apprends, « répliqua-t-elle , que si tu veux rester ici, tu « ne dois plus obéir qu'à moi seule, ni suivre « désormais d'autre volonté que la mienne. — « Madame , je vais m'y soumettre , puisque vous <c l'ordonnez; mais j'espère de votre bonté que « vous ne voudrez pas me causer du chagrin « vis-à-vis de monseigneur, w

Cependant on corna l'eau : tout le monde se mit à table, et le comte vit avec un grand étonnement ses ordres changés et tous les ragoûts qu'il avoit ordonnés, devenus ragoûts à l'ail. 11 feignit, ainsi que les convives, de ne pas s'en apercevoir. Mais quand il se vit seul avec son épouse, il fit appeler son maître-queux, et lui demanda pourquoi il avoit eu l'audace de lui désobéir. « Ahî monseigneur, répondit le villain « en se jetant à genoux, c'est madame qui l'a « voulu : la voici, interrogez-la vous-même, je « n'ai pas osé la contredire. »

Le comte n'étoit pas homme à perdre son

DE LA DAME QUI FUT CORRIGÉE. ipS temps en réprimandes. Il prit un bâton et en donna au fricasseur un tel coup qu'il lui fit sauter un œil; après quoi il lui ordonna de sortir sur-le-champ de sa terre, sous peine d'être pendu le lendemain s'il l'y trouvoit. « Et vous, madame, « dit -il ensuite à la comtesse, qui vous a con- « seillé ce beau coup de tête ? » Elle nia d'abord que personne lui eût parlé. Cependant, lorsqu'elle se vit pressée, soit qu'elle crût s'excuser en rejetant la faute sur un autre, soit que ce bâton l'eût déconcertée, elle avoua une partie des conseils qu'à son départ lui avoit donnés sa mère , et pria le comte de lui pardonner sa faute. « C'est ce que je ferai, reprit-il; mais auparavant « je veux que vous puissiez vous en ressouve- « nir. » Et aussitôt, avec la même arme qui avoit servi pour le cuisinier, il lui imprima sur le dos son pardon si vigoureusement, qu'on fut obligé de la porter au lit. Elle y resta plusieurs jours , pendant lesquels rien ne lui fut refusé de ce dont elle avoit besoin; mais aussi depuis ce moment jamais on ne vit femme plus souple et plus obéissante. ^

Ecoutez maintenant comment fut changée celle du prud'homme.

Il y avoit trois mois qu'elle étoit séparée de sa fille, lorsqu'il lui prit envie d'aller la voir. Elle eut soin d'en faire prévenir son gendre , et

partit pompeusement escortée par ses chevaliers, derrière lesquels marchoit le bon châtelain , à qui par grâce on avoit bien voulu permettre de suivre. Le comte vint au-devant de la troupe. Il fit toute sorte de caresses à son beau-père, l'embrassa vingt fois, le combla d'amitié; mais pour la dame, à peine parut-il s'apercevoir de son arrivée.

Quand on fut entré dans la salle, il envoya ordre à la comtesse de paroître. Elle descendit sur-le-champ. Néanmoins quelque joie qu'elle eut de voir sa mère , ce qu'il lui en avoit coûté par rapport à elle l'empêcha de la lui témoigner. Ainsi elle se contenta de la saluer, et alla embrasser son père, auprès duquel le comte lui fit signe de s'asseoir. La mère, peu accoutumée à de pareilles humiliations, ne savoit trop quelle contenance tenir. A souper, on la plaça avec ses six chevaliers à une table séparée qui fut servie d'une manière très frugale. Le prud'homme, pendant ce temps, mangeoit à celle de son gendre où rien ne manqua, bonne compagnie, bons vins et clairet '^. Le repas fini et les nappes ôtées, on rit et on s'amusa, jusqu'à ce qu'enfin le fruit parut , après quoi chacun se retira pour dormir.

Mais tout ce que venoit de faire le comte pour son beau-père ne lui suffisoit pas encore. Il ne pouvoit songer sans chagrin au sort de cet bon-

nëte homme, que sa méchante femme rendoit depuis si long-temps malheureux , et pendant la nuit il s'occupa du projet de l'affranchir de ce triste joug. Dès qu'il fut jour il le fit prier de descendre. « Sire , dit-il , j'ai fait préparer un arc « et des filets , mes gens sont prévenus et vous « attendent, allez vous amuser dans le parc et « nous tuer du gibier, je ferai pendant ce temps « compagnie aux dames. » Le prud'homme y alla, tout le monde le suivit, et il ne resta au château que quatre grands sergents, forts et vigoureux , avec lesquels le comte entra chez sa belle-mère. « Madame, dit-il, j'ai une question à « vous faire , et je viens vous prier d'y répondre. « — Volontiers, sire, si j'en suis capable. — Dites- « moi pourquoi vous vous plaisez sans cesse à « humilier et contredire votre mari; car enfin « vous n'ignorez pas que votre devoir est de « l'aimer, de le respecter et de lui obéir. — Sire , a c'est qu'il est né sans esprit, et que si je le lais- <( sois le maître, il ne feroit que des sottises. — « Oh! j'en soupçonne une autre raison, et je veux 'X vérifier si je me trompe »

La décence ne me permet pas d'en traduire davantage. Je préviens aussi que, par le même motif, j'ai changé le dernier mot du titre, qui, dans l'original, annonce crûment l'endroit que je supprime. Le conte finit par représenter la mère douce et complaisante envers son mari, autant qu'elle

avoit été jusque-là méchante et impérieuse ; et il ajoute :

Que celui qui a une bonne femme la chérisse et rhonore; mais bénis soient les maris qui les corrigeront quand ils en auront de mauvaises, et honnis ceux qui s'en laisseront maîtriser.

Recueil de Barbazaii,tome iv, page 365.

Dans les Piacevole nottl di Straparola , se trouve un conte formé de celui-ci et de celui de sire Hain, qu'on a lu plus haut. Deux frères ont épousé deux sœurs. L'un , au sortir de l'église , présente à sa femme , quand il est rentré chez lui, une culotte avec deux bâtons, et lui propose de disputer à qui en restera le maître. Elle convient que ce doit être lui. Il la mène ensuite à son écurie, sous prétexte de voir ses chevaux; il en trouve un qui est rétif, le bat et enfin le tue. La femme profite de cette leçon , et le mari n'a plus qu'à se louer de sa douceur et de son obéissance. L'autre frère débute bien différemment. Amoureux de sa moitié , il lui laisse prendre l'empire, et finit, comme le châtelain du fabliau , par être malheureux. Enfin il va consulter son frère , qui lui raconte la manière dont il s'y est pris. De retour chez lui, le nigaud mène sa femme à l'écurie et tue un cheval en sa présence; il lui présente ensuite deux bâtons et une culotte; mais elle lui rit au nez ; et tout le fruit qu'il retire de son équipée , c'est d'avoir un cheval de moins.

Ce conte se trouve aussi dans le Novelliero itallano.

(i. Ze soleil baissait , et l'on était après nane.) Quoiqu'on eut vu en France, sous Clovis, sous Pépin et sous Charlemagne , des clepsidres ou horloges à eau qui sonnoient les heures; quoique le moine Gerbert, l'an 999, eût renouvelé, dit-on , ce prodige d'une autre manière et par le moyen de roues ; enfin , quoique dans les Usages de l'ordre de Citeaux y compilés vers 1 120 ( Commentaires sur les règles de saint Benoit, par D. Calmet), il soit fait mention d'horloge sonnante , et que Pierre II , trentième abbé de Cluni , en eût fait placer une pareille dans l'église de son abbaye ( Chron, Clun.) ; cependant l'usage de cette belle et utile machine ne s'étoit point multiplié , et l'on ne connoissoit d'autre division du temps que celle de douze heures pour le jour, et de douze heures pour la nuit, à la manière des anciens. On conçoit aisément qu'avec une pareille division les heures ne pouvant être , comme les nôtres, invariables et isochrones, elles devenoient nécessairement entre elles ou plus longues ou plus courtes, selon les saisons. Ainsi, dans le fabliau, l'expression après none signifie qu'il s'étoit déjà écoulé les trois quarts du jour, ou neuf heures des douze.

La première horloge usuelle qu'on ait vue à Paris (Sauvai, Histoire de Paris ,toxne ni) est celle qu'en 1370, Charles V plaça dans une des tours du Palais , qui , pour cette raison , fut nommée la Tour de l'Horloge. Elle fut faite par un Allemand, nommé de Vicq,que le monarque attira en France , et qu'il logea dans la tour avec six sous parisis d'appointements par jour.

François I en fit faire aussi une qui , pendant long-temps , fut regardée comme une des merveilles de la France, et qui , par son ordre , fut placée dans une des tours du château de Fontainebleau. Descyclopes automates indiquoieut

aoo DE LA DAME QUI FUT CORRIGEE.

les heures, en frappant autant de coups sur une enclume , et une statue du soleil les montroit sur le cadran avec son sceptre. On voyoit encore, en 1642, des vestiges de ce prodige prétendu. ( Trésor des merveilles de Fontainebleau. ^^

(2. Après le souper, quand on eut ri quelque temps et que le fruit fut servi.) L'usage , dans tous les repas, étoit de commencer par se laver les mains. Lorsque nos poètes font la description d'un festin , leur expression ordinaire est , on lava, puis on s'assit. Cette cérémonie chez les grands s'annonçoit au son du cor ; on en voit la preuve dans cette expression du fabliau , on corna Veau ; ou au son d'une cloche, coutume qui subsiste encore dans les couvents et les maisons opulentes , pour annoncer le couvert et le dîner.

Après le service des viandes , c'est-à-dire après ce que nous appelons entrées , rôti et entremets , on sortoit de table pour se laver les mains une seconde fois , comme chez les Romains de qui paroît être venu cet usage. Les domestiques desservoient pendant ce temps : ils enlevoient une des nappes et apportoient les confitures ( qu'on nommoit Épiées ) et les vins composés. Levatis mensis , lotisque manibus et speciebus datis, abiitrex. [Martene Coll., tome v.)

Après mengier fout les uapes ceuillir (o7er) ; Cil {les) sénéchal portent partout le vin.

Roman manuscrit de Garin.

Ce qui explique cette façon de parler si commune dans nos historiens , après le vin et les épiées , pour exprimer la fin du

repas.

A ce moment , fait pour la gaîté , commençoient les devis plaisants et les joyeux propos; car, encore une fois, dans ce bon vieux temps , on aimoit beaucoup à rire.

Après manger si ont déduit De paroles, puis si ont fruit.

C'étoit alors que les ménétriers venoient réciter leurs fabliaux, lorsqu'on admettoit leur présence : c'est après avoir mangé que , dans le roman àl Alexandre , Philippe- Auguste lait venir le poète Hélinand, qui lui chante le combat des géants et des dieux. Dans la suite, on donna aux convives des représentations de pantomimes, des spectacles à machines qu'on appela pour cette raison Entre-mets.

Les fruits, quand c'étoit la saison, se servoient après les Épiées ; mais ce second dessert , qui n'avoit qu'un temps , se regardoit comme un hors-d'œuvre passager, et n'étoit point censé devoir faire partie du repas.

Mangié ont , les napes font traire ,

Déduit se sont et envoisié (réjoui) ;

Le fruit ont ; puis se sont coschié ( couchés).

On retrouve dans le conte une partie de ces usages. Quant aux ustensiles de table, le passage suivant prouve qu'ils étoient les mêmes que les nôtres , aux fourchettes près qu'on n'y voit point.

Tables mises et doubliers ( nappe ) ,

Couteaux , saillières et cuillers,

Coupes, henas {hanaps) et escuelles

D'or et d'argent Parthenopex de Biais.

J'ai parlé plus au long des usages et des divertissements des repas , des ustensiles de table et de cuisine , dans l'ouvrage sur la V^ie privée des François.

(3. On le pria d'accepter deux chiens dressés et un beau cheval. ) J'ai déjà remarqué ailleurs que c'étoient là les présents les plus galants que l'on pût faire. François F', qui fut un vrai chevalier et qui en eut tous les goûts et la conduite , disoit que le plus pauvre gentilhomme de France pouvoit très bien recevoir son roi , s'il avoit à lui montrer

un beau cheval , un beau chien et une belle femme ( Brantôme , Dames Galantes ). La noblesse de ce temps étoit si passionnée pour la chasse que les seigneurs de la première croisade emmenèrent avec eux en Asie des chiens et des oiseaux dressés, et que l'autorité ecclésiastique fut obligé de les leur interdire. Ce goût étoit commun au clergé comme aux laïques. Un synode provincial d'Auch ( Histoire de l'abbaye de Saint -Germain) tenu l'an i3o3, défend aux archidiacres d'avoir, dans les visites qu'ils feront du diocèse, plus de cinq chevaux et cinq valets , et surtout de conduire avec eux des chiens et des oiseaux.

(4» Lid tranche le cou comme aux chiens et remonte sur un autre.) Dans le Journal de Paris, 3i juillet 1777, un père prétend avoir ainsi corrigé son fils, dont le caractère annonçoit déjà dès l'enfance beaucoup d'indocilité. Il le conduit dans une campagne où se trouve un garde-chasse qui, avec des menaces et des coups, dressoit un chien. L'animal n'obéissant pas, le garde le tue d'un coup de fusil, et ce spectacle, dit l'auteur, fit une telle impression sur l'enfant, qu'il fut depuis docile. Je doute que , malgré son prétendu succès, ce moyen soit jamais adopté par nos maisons d'éducation.

Dans la Bibliothèque de cour, tome v, page 1 86 , une femme a eu un premier mari avec lequel elle s'est conduite comme la mère de notre fabliau. Elle épouse , en secondes noces , un officier qui la mène à la campagne et qui, en sa présence, tue, de même que le comte du fabliau, son chien et son cheval. Cet exemple la corrige.

[S. Son maitre-queux.) Cheï des cuisines. Nos rois avoient , parmi les grands officiers de leurs maisons, des grandsrjueux. Cet office fut supprimé en 1490.

(6. Jvec la même arme quiavoit servi pour le cuisinier, il lui imjn'ima sur le dos son pardon si vigoureust tnent qu'on fut

DE LA DAME QLI FUT CORRIGÉE. 2o3

obligé de la porter au lit. ) Après tout ce qu'on a lu jusqu'ici sur les mœurs galantes de ces siècles et sur les honneui^s respectueux rendus partout aux dames, la brutalité du comte doit paroître bien choquante. Mais ces mêmes femmes , idolâtrées en public, juges souveraines des cours-d'amour et maîtresses absolues de leurs amants , étoient en même temps dans leur domestique des épouses complaisantes et soumises, qui venoient tenir l'étrier à leur mari quand il descendoit de cheval, et qui le servoient à table dans les jours d'apparat.

J'ajouterai ici que ce traitement odieux , employé par le comte , et contre lequel le cri public et la loi même s'éleveroient aujourd'hui, étoit alors une des corrections en usage et permises aux époux (Ducange, au va.ot Jlagellatio). Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie leur en accordent formellement le privilège. Un mari pouvoit impunément , non-seulement battre sa femme , mais encore la blesser, pourvu que ce ne fut point avec un fer émoulu , pourvu qu'il ne lui eût brisé ni cassé aucun membre ( Ordonnances des rois de France , tome xii , page 54 1, et Èeaumont , page 292 ) , et que la blessure ne passât point les bornes d'une correction.{Ordonnances y tome xii, page 49^^-)

Ce privilège de battre, les pères en jouissoient aussi bien que les maris; et ils le conservoient sur leurs enfants, même après l'émancipation des garçons et le mariage des filles; ce qui me feroit croire que c'étoit un reste du droit de vie et de mort que les Gaulois avoient sur leurs femmes et sur leurs enfants [Aimoin , préface, page x). A Bordeaux, ce droit de vie et de mort siibsistoit encore pour les maris dans le quatorzième siècle [Chron. Bourdeloise , page 17). Les statuts de la ville portoient même que, si un mari , fr<7/î.yporté de colère ou dans Vimpatience de la douleur ^ tuoit sa femme , pourvu que solennellement il jurât en être de boit cœur repentant , il seroit exempt de toute peine.

2o4 DE LA DAME QUI FUT CORRIGÉE.

Dans le fabliau du Villain médecin , on a vu , comme dans celui-ci , une femme battue ; mais , dans l'un et dans l'autre conte, on ne les voit point se plaindre, ni implorer la vengeance de leurs parents , ni songer à se retirer auprès d'eux. L'une pleure , l'autre obéit , soumission qui annonce l'aveu d'un droit reconnu. Il en est de même de la femme qui -voulut éprouver son mari. La mère , quand elle vient voir sa fille , loin de s'emporter contre son gendre , la félicite au contraire d'en avoir été quitte pour une saignée. Telles ont été pendant long-temps les mœurs en France , puisqu'il faut le dire , et c'est là une de ces remarques importantes qu'on est tout étonné de trouver omises chez nos prolixes historiens.

Bouchet [Sérées , page 87) parle d'un mari qui avoit une méchante femme, et qui, chaque fois qu'elle crioit, la faisoit mettre dans un berceau et bercer jusqu'à ce qu'elle se tùt , ce qui finit, dit-il , par la rendre fort douce.

B. Desperriers , dans ses contes , donne aussi l'histoire d'un mari qui , lorsque sa femme se mettoit en colère , souffloit dans une flûte jusqu'à ce qu'elle se tùt, et qui parvint ainsi à lui faire demander grâce. Dans ce conte ainsi que dans celui de Bouchet, il ne s'agit plus de bâtons. Les mœurs de la nation étoient déjà changées.

L'aventure du fabliau a été mise en comédie , sous le titre de la Peau de bœuf, et imprimée , en 17 10 , à Valenciennes. Le mari , obligé d'en venir au remède du comte , fait fustiger jusqu'au sang et envelopper ensuite sa femme dans une peau de bœuf saupoudrée de poivre et de sel , oîi on la tient jusqu'à ce qu'elle ait promis d'obéir en tout aveuglément. Depuis ce jour-là, il n'a plus qu'à se louer de son mariage. L'auteur, dans sa préface, donne cette historiette comme arrivée trente ans auparavant en Allemagne. Multa renascentur quœ jam cecidérc.

Les nouvellistes italiens ont fait aussi à notre conte quel-

DE LA DAME QUI FUT CORRIGÉE. 2o5

ques changements. Ils supposent qu'un mari , ayant une méchante femme, va consulter, selon les uns, Salomon, selon d'autres , un hermite du mont Saint-Ange , pour apprendre les moyens de la soumettre. On lui dit d'aller au Pont aux Oies. En revenant, il rencontre un muletier qui passoit un pont avec ses mulets. L'un de ces animaux , rétif et ombrageux, refusoit d'avancer; le conducteur emploie le bâton et, à force de coups, l'oblige de suivre. Ce pont étoit le pont aux Oies.

Se trouve dans Boccace , 9* Journ. 9* nouv.

Dans Sansovino , 6* Journ. 5^ nouv.

Dans les Facétieuses Journées , page 99.

Et dans le Pecorone, 5° Journ. 1^ nouv.

Chez nos conteurs françois, c'est un mari qui, dès le premier jour de son mariage , casse le bras à sa femme. Elle espère que ce qu'il lui en coûtera pour la faire guérir le rendra plus modéré. Il fait venir un chirurgien. Celui-ci demande 100 livres : tenez, monsieur, dit le mari, en voilà aoo ; c'est pour le premier bras que je casserai. On trouve ce conte dans mille endroits.

(7. Bons vins et clairet.) Il y avoit plusieurs sortes de ces vins préparés qu'on servoit après les viandes , comme je l'ai dit plus haut: 1° les vins cuits, qui sont encore en usage dans quelques provinces et qui ont conservé le même nom ; 2** ceux auxquels on ajoutoit le suc de quelque fruit, tels que le moré , fait avec du jus de mûre; 3" ceux qu'on assaisonnoit avec du miel, comme le nectar, le médon, etc.; le médon, le moré et le vin cuit se trouvent mentionnés dans les capitulaires de Charlemagne de villis ; 4° ceux où l'on faisoit infuser des plantes médicinales ou aromatiques et qui prenoient leur nom de ces plantes , vins d'absinthe , de myrte, d'aloès, etc. (le roman de FlorimontXes appelle vins herbez); 5** enfin ceux dans lesquels, outre le miel, il en-

2o6 DE LA DAME QUI FUT CORRIGEE.

troit des épices. On appeloit ces derniers du nom général de piments. C'étoient les plus estimés de tous. Nos auteurs n'en parlent qu'avec délices. Il eût manqué quelque chose à une fête ou à un repas , si on n'y eût point servi du piment, et l'on en donnoit même aux moines dans les couvents, à. certains jours de l'année. Le clairet ou claret étoit une sorte de piment, et se faisoit de même, mais avec du vin clairet.

Quant à cette préférence donnîe au miel dans la confection des vins assaisonnés, tandis qu'on avoit le sucre, qui n'étoit pas plus rare que les aromates et qu'on tiroit de même de l'Asie, j'avoue que j'en ignore la raison. Et ce n'étoit point, comme on pourroit le croire, la différence du prix qui avoit déterminé ce choix: un pareil motif n'eût influé tout au plus que sur le peuple ; il falloit que le goût y entrât pour quelque chose. Notre liipocras , que bien des gens estiment encore , est un piment.

Les juges, auxquels il n'étoit pas permis alors de rien recevoir des plaideurs pour juger leurs procès , pouvoient accepter d'eux, après la sentence, un présent de ces vins, ou bien quelque paquet de confitures ou épices. Saint Louis fixa la quotité de ces présents à la valeur de dix sous parisis dans une semaine ; Philippe-le-Bel , à ce que le juge pouvoit dans un jour consommer chez lui sans dégât ni gaspillage. En 1402, les magistrats firent une taxe de ces dons volontaires et les exigèrent comme le salaire de leur travail. Dans la suite, ils les perçurent en argent; mais le nom (Hî épices resta.

Nos rois avoienl dans l'état de leur maison un officier qui portoit le titre ^épicier.

Je ne dis qu'un mot sur tous ces usages , parce que j'en ai parlé plus au long dans la Vie privée des François.

Je vous ai dit depuis deux ans tout ce que je sa vois de contes et de fabliaux: je ne veux plus

en faire qu'un seul, c'est celui de Bérenger ;

le voici, écoutez-moi.

En Lombardie , pays comme vous savez ,

Où la gent n'est gaires hardie ,

vivoit un chevalier resté veuf avec une fille unique. Il s'étoit endetté et avoit eu recours à un usurier; mais cette ressource passagère n'avoit fait, comme il arrive d'ordinaire, que le mettre encore plus mal à son aise; de sorte que bientôt, hors d'état de s'acquitter vis-à-vis de son créancier nouveau, il se vit réduit à lui offrir pour son fils sa fille en mariage. L'offre fut acceptée. La demoiselle épousa le fils du villain , et c'est ainsi que les bonnes races s'avilissent, que chevalerie dégénère , et qu'à de braves hommes succèdent des générations de gredins qui ne savent plus aimer qu'or et argent.

Pour en revenir au père , comme il rougissoit dans son âme de cette alliance qui alloit d'ail-

2o8 BERENGER.

leurs tacher la naissance de ses petits-fils ', il arma de sa main son gendre chevalier '. Fier de son nouveau titre, celui-ci, dès ce moment, se crut un héros. Chaque jour il parloit de sa noblesse et se moquoit des villains. Ce n'étoit plus, et à table surtout, que propos de tournois, d'armes et de combats. Il espéroit par là donner de lui une grande idée à sa femme; mais il s'aperçut qu'il n'avoit réussi, au contraire, qu'à s'en faire mépriser davantage. Alors, pour lui en imposer avec quelque sorte de vraisemblance, il déclara que, honteux d'avoir si longtemps laissé l'amour enchaîner sa valeur, il alloit enfin montrer quel époux elle avoit, et lui promit avant peu, s'il pouvoit rencontrer quelque ennemi, des prouesses telles que tous ses parents ensemble n'eussent même jamais osé en imaginer de semblables.

Le lendemain il se leva de bonne heure ; il se fit apporter des armes toutes neuves et bien luisantes, monta sur un grand destrier et sortit fièrement. L'embari'as étoit de savoir où il iroit dans cet équipage et comment il s'y prendroit pour se donner vis-à-vis de sa moitié la réputation d'un preux chevalier. Assez près de là heureusement étoit un bois. Il s'y rend au galop, attache son cheval, puis après avoir bien regardé autour de lui s'il ne voit per-

soune, il suspend son écu à une branche sèche, et avec sa belle épée frappe dessus à grands coups pour le briser. 11 rompt de même sa lance en plusieurs tronçons, après quoi il revient chez lui, son écu tout découpé pendu au cou. ^

La femme, quand il descendit de cheval, se présenta pour tenir l'étrier. Il lui ordonna de se retirer; et en lui montrant ces armes fracassées, les prétendus témoins de sa victoire, il ajouta d'un ton méprisant que toute sa famille, dont elle étoit sottement si fière , n'eût jamais, réunie ensemble, soutenu l'assaut terrible qu'il venoit seul d'essuyer. Elle ne répondit rien et rentra, assez surprise cependant de voir un écu fracassé comme au sortir d'un tournoi, tandis que le cavalier et le cheval n'avoient pas même reçu une égratignure.

La semaine suivante notre héros sortit encore et avec un pareil succès. Il eut même l'insolence cette fois-là, lorsqu'à son retour la dame vint selon sa coutume l'aider à descendre , de la repousser avec le pied, comme si elle n'eût pas été digne de toucher un homme tel que lui. Cependant le cheval étoit rentré tout aussi frais presque que quand il étoit parti; l'épée, qui n'étoit que brèches , n'a voit pas une seule goutte de sang, et le heaume ainsi que le haubert n'offroit pas même l'apparence d'un coup. Tout cela m. 14

aïo BÉRENGER.

inspira de la défiance à Tépouse. Elle eut des soupçons violents sur ces combats incroyables ; et pour savoir à quoi s'en tenir, elle se fit faire en cachette des armes de chevalier, résohie de suivre son mari quand il sortir oit, et, si elle le pouvoit, de se venger de lui à plaisir.

Il retourna bientôt au bois pour aller expédier, disoit-il, trois chevaliers qui avoient osé le provoquer au combat. L'épouse le pressa de se faire accompagner de quelques écuyers armés, ne fut-ce qu'afin d'empêcher la trahison. Il n'avoit garde vraiment d'y consentir, et répondit qu'il se sentoit assez sûr de son bras pour ne pas craindre trois hommes, et même davantage, s'ils avoient l'audace de se présenter. Dès qu'il fut parti, la dame s'arma promptement, elle vêtit un haubert, ceignit une épée, laça un heaume sur sa tête ^, et, montant à cheval , galopa après le fanfaron.

Il étoit déjà dans le bois où, avec un vacarme épouvantable, il fracassoit à tour de bras son nouvel écu. Le premier mouvement de l'épouse fut de rire; mais elle avoit besoin d'un prétexte pour lui chercher une querelle, et l'apostropha ainsi : « Vassal, de quel droit viens-tu ici couper « mes arbres et par un bruit effroyable troubler « ma marche? C'est donc afin de pouvoir me « refuser une satisfaction que tu brises ton écu?

« Poltron que tu es, maudit soit celui qui ne te « méprisera pas autant que moi! Je t'arrête ici « prisonnier, suis-moi à l'instant dans mes pri- « sons où tu vas pourrir. »

Jamais peur n'égala celle que ressentit à ces paroles le pauvre chevalier. Il se voyoit pris sans pouvoir échapper, et ne se sentoit point le courage de combattre. Si un enfant fut venu dans ce moment lui arracher les deux yeux de la tête, il n'eût osé s'en défendre. L'épée lui tomba des mains; il demanda grâce, et promit de n'entrer de sa vie dans le bois, offrant même, s'il y avoit fait quelque dommage, de le réparer au centuple. « Ame basse, qui crois que de l'argent « peut fléchir la colère d'un brave homme, je a vais t'apprendre un autre langage. Il faut, avant « de sortir d'ici, que notre querelle se décide « par les armes. Vite à cheval, et songe à te bien « défendre, car je ne fais jamais de quartier, et « t'annonce d'avance que si tu es vaincu, ta tête « vole à l'instant de dessus tes épaules, m En même temps elle lui déchargea sur le heaume un grand coup d'épée. Le malheureux tout tremblant répondit qu'il avoit fait vœu à Dieu de ne jamais se battre, et demanda s'il n'y avoit pas un autre moyen de réparer ses torts : on ne lui en offrit qu'un seul.

Ici je me vois forcé d'interrompre mon récit pour récla-

mer l'indulgence de mes lecteurs. Me pardonneront-ils de dire que la belle guerrière propose au chevalier de venir baiser ce qu'on ne baise guère ordinairement , et que le poltron s'y soumet; que l'une descend et présente sans voile *'objet du baiser, tandis que l'autre , ôtant son heaume S s'avance un genou en terre , pour sa respectueuse cérémonie qui lui fait faire une remarque et une réflexion bien singulière.

Quand il se fut relevé, il prit la liberté de demander le nom de son vainqueur. « Eh ! que « t'importe ce nom? Je veux bien ne pas te le a cacher: au reste, tout bizarre qu'il est, et (( quoique je sois le seul de ma famille qui l'aie

« porté , je m'appelle Bérenger , et c'est moi

« qui fais honte aux poltrons. » A ces mots la dame remonta sur son cheval et disparut.

Sur sa route se trou voit le logis d'un chevalier qui, depuis long-temps amoureux d'elle, l'avoit en vain souvent priée d'amour. Jusque-là elle l'avoit toujours rebuté. Mais en revenant elle entra chez lui pour lui dire qu'elle acceptoit enfin ses vœux, et l'emmena même en croupe...

Peu de temps après le mari rentra , affectant à son ordinaire une contenance assurée, quoiqu'il eût peine à cacher son humiliation. Ses gens lui demandèrent quel étoit le succès de son nouveau combat. « Je vais donc enfin jouir du repos, « leur dit-il, ma terre est purgée pour toujours a des brigands qui la ravageoient. »

BERENGER. 2i3

Lorsqu'il se fut fait désarmer, il passa chez sa femme à dessein de raconter ses nouvelles prouesses, et fut fort étonné de la voir assise sur un lit à côté d'un homme qu'elle embrassa tout aussitôt, sans daigner même se lever pour lui. Il voulut prendre ce ton impérieux et menaçant qui lui étoit devenu familier, et feignit de sortir pour aller chercher son épée. « Taisez- « vous, lâche, lui dit-elle, taisez-vous, ou si vous

« osez souffler, je fais venir ici Bérenger ,

« vous savez comme il traite les poltrons. »

Cette parole ferma la bouche au villain. 11 se retira tout confus; et, quelle que fût depuis ce moment la conduite de sa femme, il craignit tant qu'elle ne publiât son aventure, qu'il n'osa jamais lui faire le moindre reproche.

A pasteur mou le loup mange les brebis.

Recueil de Barbazan, tome iv, page 287.

Dans le roman d'Artus , manuscrit , il est fait mention d'un chevalier qui employoit les mêmes moyens pour en imposer à ses camarades. Maintes fois s'arma Daguenez H couars , et s'en alloit ez forz (dans la forêt) , et pendoit son escu à un chesne, etyféroit (frappoit) tant que tout li tains {[3. peinture] en étoit cheu , et li escu tous détaillés et décopés ; et puis s'en revenoit , et disoit que il avoit occis un chevalier.

Ce fabliau a été mis en vers par M. Imbert.

2i4 BÉRENGER.

NOTES

(i. Rougissoit de cette alliance qui allait d'ailleurs tacher la naissance de ses petits-fils) A Paris , dans l'Artois , en Champagne et dans plusieurs autres cantons de la France , la noblesse par les mères avoit lieu. Le fils d'un roturier et d'une demoiselle y étoit regardé comme gentilhomme et pouvoit posséder des fiefs , ce qui étoit la preuve de noblesse. Mais cela ne suffisoit pas pour devenir chevalier. Il falloit être gentilhomme de parafe , c'est-à-dire par son père. La peine pour celui qui eût reçu la chevalerie sans cette qualité indispensable étoit la confiscation de ses meubles et la dégradation.

(2. Arma de sa main son gendre chevalier.) Une des plus belles prérogatives de la chevalerie , et en même temps l'une des causes auxquelles on doit le plus attribuer l'avilissement de cette brillante et utile institution , étoit le pouvoir qu'elle donnoit à celui qui en étoit revêtu de la conférer lui-même à d'autres. Les évêques s'attribuèrent aussi ce privilège. Les papes firent des chevaliers de Saint -Pierre, de l'Inquisition, du Christ, etc. Enfin, il n'y eut pas jusqu'au père cordelier gardien du saint Sépulcre à Jérusalem, dit le P. Ménestrier ( de la Noblesse ) , qui ne voulût conférer une sorte de chevalerie aux pèlerins que la dévotion portoit à visiter les saints lieux. Cependant un roturier qui eût été fait clandestinement chevalier, ainsi que le héros de notre fabliau , n'eût pas eu la hardiesse de se présenter comme tel dans un tournoi ou dans une assemblée publique. Ceux même qui , quoique nobles , avoient été ainsi reçus par un particulier, étoient obligés de faire confirmer leur dignité par le roi ou par le prince leur souverain. En 1280, Philippe-le- Hardi rendit contre le comte de Flandre un arrêt qui lui défendoit de conférer la chevalerie à un villain sans.

BERENGER. ai5

la permission du roi. En 1281 , le comte fut mis à l'amende pour l'avoir donnée à deux frères qui n'avoient point, du côté de leur père , la noblesse requise pour cette dignité.

(3. Son éca pendu au cou.)Te\ étoit l'usage des chevaliers en route, quand ils n'avoienC^pas un écuyer avec eux pour porter leur écu. Ils le portoient alors en-devant, suspendu au cou par une courroie. On en voit beaucoup représentés ainsi dans les monuments anciens.

(4. Laça un heaume sur sa tête. ) On se rappellera ici une remarque faite ailleurs, savoir que le heaume, quand la visière étoit baissée , cachoit entièrement le visage , ce qui étoit nécessaire à notre héroïne pour n'être pas reconnue de son mari.

(5. L'autre, étant son heaume , s'avance un genou en terre... ) Oter son heaume étoit un signe de respect qu'on employoit quand on vouloit saluer quelqu'un, ou quand on entroit dans une église. C'est de là probablement que vint la coutume d'ôter en pareil cas son chapeau , lorsque cette coiffure fut devenue de mode.

2i6 DE DOM ARGENT.

EXTRAIT

Il y a quelque temps que, me trouvant à Paris, j'eus occasion de passer sur le Pont-aux-Changes \ A droite et à gauche, je vis étalé dans les boutiques beaucoup d'argent , et je vous avoue que l'eau m'en vint à la bouche, et que je fis le péché d'en convoiter quelque chose pour moi; car enfin, à quoi dom Argent n'est-il pas bon? C'est avec lui qu'on achète péliçons et manteaux d'hermine, chevaux gascons et mulets, abbayes et bénéfices, cités et châteaux, les grandes terres et les jolies femmes. C'est lui qui fait déshériter un orphelin, absoudre un excommunié, rendre justice à un villain, et pardonner les injures plus efficacement que de beaux sermons. Rois ou comtes , bourgeois ou ribauds , il n'est personne qui ne l'aime, et personne n'en rougit. Argent fait d'un villain un homme courtois, d'un mélancolique un homme gai, d'un sot un homme d'esprit. Faut-il vous servir à la sourdine? c'est

un ami sûr; faut -il faire fracas? il se montre avec orgueil et parle fièrement. Si vous avez affaire à Rome, n'y allez pas sans lui, vous échoueriez; mais avec lui je réponds du succès. Montrez-le quelque part, vous verrez aussitôt les boiteux courir, les catins trotter, vous inspirerez de l'amour; on vous appellera mon cœur; un prêtre iroit jusqu'à chanter pour vous trois messes par jour. Enfin il termine les guerres, conduit les armées, illustre les familles ignobles, tire un voleur d'embarras , et commande à toute la terre. Me reprocherez-vous après cela d'avoir désiré pour quelques instants son amitié?

NOTE

(i. Sur le Pont-aux-Changes.)^^^^ grande quantité de moniioies différentes qui étoient établies dans les différents cantons du royaume obligeoit à des échanges fréquents pour peu qu'on passât d'un lieu à un autre. Il y eut plusieurs villes où des particuliers adoptèrent ce genre de commerce qui les fit nommer changeurs. Ils suivoient les foires, les tournois et toutes les grandes assemblées qu'occasionoit le plaisir ou la dévotion. A Paris , Louis VII les établit sur le grand pont , que de leur nom on appela le Pont-aux-Changeurs ou Pont-aux- Changes ,etW.Yeûvo\t annuellement 20 sols de chacune de leurs boutiques. Ils faisoient un des six corps marchands , et ce ne fut pas un des moins considérables ; mais , à mesure que les rois retirèrent à eux et éteignirent les monéages particuliers , les changeurs devinrent moins néces-

saires et par conséquent moins nombreux. Le parlement^ dans des remontrances qu'il fit au roi en 1461, prétendit que c'étoit la cour de Rome qui les avoit ruinés, parce qu'elle tiroit du royaume tant d'or et d'argent, disoit-il, qu'ils n'avoient plus rien à faire. En i5i4 , ils cessèrent de faire un des six corps , et les bonnetiers furent mis à leur place; cependant , cent quatre ans après, ils occupoient encore, au nombre de cinquante-quatre, un des côtés du pont; et les orfèvres, au nombre de cinquante , l'autre côté. (Sauvai, Histoire de Paris , tome i^"^, page 221.)

J'ai trouvé dans les manuscrits une pièce en l'honneur des changeurs. Le poète insiste particulièrement sur l'utilité dont ils sont pour les pèlerins et les marchands forains.

DU VILLAIN ANIER. 219

DU VILLAIN ANIER.

L'usage à Montpellier est de jeter la nuit par la fenêtre certaines ordures dont ailleurs on épargne aux passants l'odeur et la vue. Les paysans des environs viennent tous les matins à la ville avec des ânes et un peu de paille dans leurs paniers; ils ramassent ces immondices et les portent sur leurs terres qu'ils fument ainsi.

Un d'eux qui s'en retournoit un jour avec ses deux ânes chargés, passa par la rue des Epiciers. De tout côté, dans les boutiques, on piloit desépices. La rue étoit au loin embaumée de ces aromates, dont la vertu suave eût pu rappeler à la vie un mourant ; mais le villain , accoutumé à une odeur bien différente, en fut tellement suffoqué qu'il tomba tout-à-coup sans connoissance. On accourt, on s'attroupe autour de lui, on arrête les ânes , on s'empresse de le secourir, il ne donnoit aucun signe de vie, et ne remuoit pas plus qu'un homme mort.

« Je gage que je le fais revenir, dit un pru- « d'homme qui étoit là. — Bel ami, essayez , ré-

220 DU YILLAIN ANIER.

« pondit un riche bourgeois, et je vous promets, « moi, si vous réussissez, de vous donner vingt « sous de ma bourse. » L'autre va prendre avec la fourche un peu de fumier dont les ânes étoient chargés, et il l'apporte sous le nez du villain. A cette odeur que son nez reconnoît, il se ranime, il ouvre les yeux et se relève sain et gaillard ; mais il se sauve aussitôt pour échapper aux influences de cette détestable rue, et se promet bien à lui-même de n'en approcher de sa vie, tant qu'il y en aura d'autres par où il pourra passer.

Voilà ce que peut sur nous l'habitude; mais aussi quand une fois elle est prise, il faut se donner de garde de la changer.

Se trouve dans les Histoires facétieuses et morales ,^. 189.

Un curé va faire une visite chez un de ses paroissiens. Celui-ci étoit sorti : il n'y avoit à la maison que sa femme avec un fils, enfant d'environ trois ans. La dame prie le pasteur d'entrer, elle le fait asseoir, lui dit mille choses agréables , et finit par l'agacer. Il se défend d'abord en badinant; enfin il prend une brique qu'il trouve dans le coin du feu, la pose au milieu de la chambre , et déclare à la femme que si elle passe cette borne il l'en fera repentir. Une pareille menace ne l'arrête point, elle en est punie tout aussitôt. Quelques heures après le mari rentre

Recueil de Méon, tome i, page 807.

Je n'ai pas besoin d'en dire davantage. Tout le monde connoît ce conte, et l'on sait la naïveté de l'enfant qui crie à son père de ne point passer la brique et qui lui en dit la raison. Gardons-nous au. petit œil, ajoute l'auteur: il est aussi à craindre que les voleurs dont on ne se défie point.

Les conteurs modernes , au lieu d'un curé , supposent pour acteur de ce conte, ou un clerc de procureur, ou un valet- fermier. Ils ne lui font point non plus poser une brique pour borne, mais tracer avec de la craie une raie sur le plancher.

Se trouve ainsi dans les Cent Nouvelles nouvelles de la cour de Bourgogne y page 179.

Dans les Joyeuses Aventures , page 88.

Dans le Recueil des plaisantes Nouvelles , page 124.

Dans le Courier facétieux , page 870.

Dans Malespini, nouv. 88.

Dans Bandello , nouv. 53.

Dans les nouveaux Contes à rire, page 119.

Dans la Bibliothèque amusante et instructive , tome 11 ,

page 324.

Dans les Divertissements curieux de ce temps , [)age 295.

Dans les Contes du sieur d'Ouville , tome i, page 184.

Dans \e, facétieux Réveille-matin , page 3 16.

Dans les nouveaux Contes en vers , par M.,... , page 4^-

Dans le Dessert des m al- soupe s.

Dans les Detti efatti piacevoli del Guicciardini , page 80.

DU POÈTE ET DU BOSSU. aaS

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