‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 38 sur 51 · DE HAIMET ET DE BARAT · texte numérisé non relu

DE HAIMET ET DE BARAT

PAR JEAN DE BOVES

Seigneurs barons, mon fabliau ne vous offrira ni les prouesses brillantes d'un chevalier, ni les ruses adroites d'une femme pour cacher à son mari de furtives amours. Il ne contient que les subtilités de trois filous, d'auprès de Laon, dont les talents associés mirent long-temps à contribution laïques et moines.

Deux d'entre eux étoient frères et se nommoient Haimet et Barat. Leur père, qui avoit fait le même métier qu'eux, venoit de finir par être pendu, sort communément destiné à cette espèce de talent-là. Le troisième s'appeloit Travers. Au reste, ils ne tuoient jamais; ils se contentoient seulement de filouter, et leur adresse en ce genre tenoit presque du prodige.

Un jour qu'ils se promenoient tous trois dans le bois de Laon, et que la conversation étoit

tombée sur leurs prouesses, Haimet, Faîne des deux frères, aperçut au haut d'un chêne fort élevé un nid de pie , et il vit la mère y entrer. « Frère, dit-il à Barat, si quelqu'un te proposoit « d'aller enlever les œufs sous cette pie sans la « faire envoler, que lui répondrois-tu? — Je lui a répondrois, répartit le cadet, qu'il est fou et « qu'il demande une chose qui n'est pas faisable. « — Eh bien! sache, mon ami, que quand on ne « se sent pas en état de l'exécuter, on n'est en « filouterie qu'un butor : regarde-moi. » Aussitôt mon homme grimpe à l'arbre. Arrivé au nid , il l'ouvre doucement par-dessous, reçoit les œufs à mesure qu'ils coulent par l'ouverture, et les rapporte, en faisant remarquer qu'il n'y en a pas un seul de cassé. « Ma foi , il faut l'avouer, « tu es un fripon incomparable, s'écrie Barat; et « si tu pouvois maintenant aller remettre les « œufs sous la mère comme tu les en as tirés , « tu pourrois te dire notre maître à tous. »

Haimet accepte le défi et il remonte. Mais c'étoit là un piège que lui tendoit son frère. Dès que celui-ci l'aperçoit à une certaine hauteur, il dit à Travers : « Tu viens de voir ce que sait « faire Haimet, je veux maintenant te montrer « un tour de ma façon. » A l'instant il monte à l'arbre après son aîné, il le suit de branche en branche; et tandis que l'autre, les yeux fixés

sur le nid, tout entier à son projet et attentif au moindre mouvement de l'oiseau pour ne pas l'effaroucher, sembloit un serpent qui rampe et qui glisse , l'adroit coquin lui détache sonbrayer * et revient, portant en main ce gage de son triomphe. Haimet cependant avoit remis les œufs, et il s'attendoit au tribut d'éloges que méritoit un pareil succès. « Bon , tu nous trompes , lui « dit en plaisantant Barat, je gage que tu les as « cachés dans ton brayer. » L'aîné regarde, il voit que son brayer lui manque et il devine sans peine que c'est là un tour de son frère. « Ex- (( cellent voleur, dit-il , que celui qui en vole un « autre. » '

Pour Travers, il admiroit également les deux héros, et il ne savoit auquel des deux donner là palme. Mais aussi tant d'adresse l'humilia. Piqué de ne point se sentir pour le moment en état de jouter avec eux , il leur dit : « Mes amis, vous « en savez trop pour moi. Vous échapperiez vingt a fois de suite que je serois toujours pris. Je vois « que je suis trop gauche pour faire quelque « chose dans votre métier; adieu , j'y renonce a et vais reprendre le mien. J'ai de bons bras, je « travaillerai, je vivrai avec ma femme, et j'es- « père, moyennant l'aide de Dieu, pouvoir me « tirer de peine. » Il retourna en effet dans son village comme il l'avoit annoncé. Sa femme l'ai-

moit; il devint homme de bien, et il travailla si heureusement qu'au bout de quelques mois il eut le moyen d'acheter un cochon. L'animal fut engraissé chez lui. Noël venu, il le fit tuer '; et l'ayant à l'ordinaire suspendu par les pieds contre la muraille, il partit pour aller aux champs; mais c'eût été bien mieux fait à lui de le vendre. H se seroit épargné par là de grandes inquiétudes , comme je vais vous le raconter.

Les deux frères qui ne l'avoient point vu depuis le jour de leur séparation , vinrent dans ce moment lui faire visite. La femme étoit seule, occupée à filer. Elle répondit que son mari venoit de sortir et qu'il ne devoit rentrer que le soir. Mais vous pensez bien qu'avec des yeux exercés à examiner tout, le cochon ne put guère leur échapper. « Oh! ohî se dirent-ils en sortant, tf ce coquin veut se régaler et il ne nous a pas ce invités ! Eh bien ! il faut lui enlever son cochon « et le manger sans lui. » Là-dessus les fripons arrangèrent leur complot, et en attendant que la nuit vînt leur permettre de l'exécuter, ils allèrent se cacher dans le voisinage derrière une haie.

Le soir, quand Travers rentra, sa femme lui parla de la visite qu'elle avoit reçue. « J'ai eu a si peur de me trouver seule avec eux, dit-elle, « ils avoient si mauvaise mine, que je n'ai osé

0 leur demander ni leur nom ni pourquoi ils a venoient. Mais leurs yeux ont fureté partout, « et je ne crois pas qu'il y ait ici un clou qui « leur ait échappé. — Ah ! ce sont mes deux drôles, « s'écria douloureusement Travers, mon cochon « est perdu; c'est une affaire faite, et je voudrois « à présent pour bien des choses l'avoir vendu. « — Il y a encore un moyen, dit la femme : ôtons- « le de sa place et le cachons quelque part pour « cette nuit. Demain, quand il fera jour, nous « verrons quel parti prendre. » Travers suivit le conseil de sa femme. Il décrocha le bacon, et alla le mettre par terre à l'autre bout de la chambre , sous la met qui servoit à pétrir leur pain : après quoi il se coucha, mais non sans inquiétude.

La nuit venue, les deux frères arrivent pour accomplir leur projet; et tandis que l'aîné fait le guet, Barat commence à percer le mur à l'endroit où il avoit vu le cochon suspendu. Mais bientôt il s'aperçoit qu'il n'y a plus que la corde. « L'oiseau est déniché, dit-il, nous venons trop « tard. » Travers que la crainte d'être volé tenoit en alarme et empéchoit de dormir, croyant entendre quelque bruit, réveilla sa femme et courut à la met tâter si son cochon y étoit encore. Il l'y retrouva; mais comme il craignoit aussi pour sa grange et son écurie, il voulut aller m. i8

partout faire sa ronde, et sortit armé d'une hache. Barat qui l'entendit sortir profita de ce moment pour crocheter la porte; et, s'approchant du lit en contrefaisant la voix de Travers : « Marie , dit- « il, le bacon n'est plus à la muraille, qu'en as- « tu fait? — Tu ne te souviens donc pas que « nous l'avons mis sous la met? répondit la femme. « Est-ce que la peur t'a troublé la cervelle ? — « Non pas, reprit l'autre, mais je l'avois oublié, ce Reste là, je vais le ranger. » En disant cela, il va charger le cochon sur ses épaules et l'emporte.

Après avoir fait sa ronde et bien visité ses portes , Travers rentra. « Il faut avouer, dit la « femme, que j'ai là un mari qui a une pauvre « tête; il oublie depuis tantôt ce qu'il a fait de « son cochon. » A ces mots Travers fait un cri. « Je l'avois annoncé qu'on me le voleroit, dit-il; «adieu, le voilà parti, je ne le verrai plus, w Cependant comme les voleurs ne pouvoient pas être encore bien loin , il espéra pouvoir les rattraper et courut après eux.

Ils avoient pris, à travers champs, un petit sentier détourné qui conduisoit au bois, où ils espéroient cacher leur proie plus sûrement. Haimet alloit en avant pour assurer la marche, et son frère, dont le fardeau ralentissoit le pas, suivoit à quelque distance. Travers eut bientôt

atteint celui-ci. Il le reconnut; et, prenant le ton de voix de l'aîné : « Tu dois être las , lui dit-il , « donne que je le porte à mon tour. » Barat qui croit entendre son frère livre à Travers le cochon, et prend les devants. Mais il n'a pas fait cent pas, qu'à son grand étonnement il rencontre Haimet ^ « Morbleu, dit-il , j'ai été attrapé. « Ce coquin de Travers m'a joué un tour; mais c( laisse faire , tu vas voir si je sais réparer ma « sottise. »

En disant cela il se dépouille , met sa chemise par-dessus ses habits, se fait une espèce de coiffe de femme, et dans cet accoutrement court à toutes jambes par un autre chemin à la maison de Travers , qu'il attend auprès de la porte. Quand il le voit arriver, il s'avance au-devant de lui comme si c'eût été sa femme, et lui demande, en contrefaisant sa voix, s'il a rattrapé le cochon. a Oui, je le tiens, répond le mari. — Eh bien! « donne-le-moi, je vais le rentrer, et cours vite « à l'étable, car j'y ai entendu du bruit et j'ai « peur qu'ils ne l'aient forcée. » Travers lui charge l'animal sur les épaules, et va faire une nouvelle ronde; mais quand il rentre, il est fort étonné de trouver au lit sa femme qui pleuroit et se mouroit de peur. Il s'aperçoit alors qu'on l'a trompé de nouveau. Cependant il ne veut ploint en avoir le démenti ; et comme si son honneur

eût été intéressé à cette aventure, il jure de n'en sortir, d'une manière ou de l'autre, que victorieux.

Il se douta bien que les voleurs, ce voyage-ci, ne prendroient plus le même chemin, mais il soupçonna avec raison que la foret étant pour eux le lieu le plus proche et le plus sûr, ils s'y rendroient comme la première fois. En effet, ils y étoient déjà, et dans la joie et l'empressement qu'ils avoient de goûter le fruit de leur vol, ils venoient d'allumer du feu au pied d'un chêne pour faire quelques grillades. Le bois étoit vert et brûloit mal, de sorte qu'afin de le faire aller, il leur falloit ramasser de côté et d'autre des branches mortes et des feuilles sèches.

Travers, qui, à la lueur du feu,n'avoit pas eu de peine à trouver ses larrons, profite de leiu' éloignement. Il se déshabille tout nu, monte sur le chêne, se suspend d'une main dans l'attitude d'un pendu, puis quand il voit les voleurs revenus et occupés à souffler leur feu , d'une voix de tonnerre il s'écrie : « Malheureux! vous fini- « rez comme moi. » Ceux-ci troublés croient voir et entendre leur père : ils ne songent qu'à se sauver. L'autre reprend à la hâte ses habits et son cochon, et revient triomphant conter a sa femme sa nouvelle victoire. Elle le félicite, en l'embrassant, sur un coup si hardi et si adroit.

«Ne nous flattons pas trop encore, répondit-il. « Les drôles ne sont pas loin , et tant que le ba- « con subsistera , j'aurai toujours peur. Mais, fais « chauffer de l'eau , nous le ferons cuire. S'ils « reviennent, nous verrons alors comment ils s'y « prendront. » L'une alluma donc du feu, l'autre dépeça l'animal qu'il mit par morceaux dans le chaudron , et chacun d'eux , pour y veiller, s'assit à un coin de la cheminée.

Mais Travers, que l'inquiétude et le travail de la nuit avoient beaucoup fatigué, ne tarda guère à s'assoupir. « Couche -toi, lui dit sa femme, « j'aurai soin de la marmite : tout est bien fermé > « il n'y a rien à craindre; et en tout cas, si j'en- « tends du bruit, je t'appellerai. » D'après cette assurance , il se jeta tout habillé sur son lit , où il s'endormit aussitôt. La femme continua pen^ dant quelque temps de veiller au chaudron ; mais enfin le sommeil la gagna aussi, et elle finit par s'endormir sur sa chaise.

Pendant ce temps les larrons, remis de leur première frayeur, étoient revenus au chêne. N'y retrouvant plus ni le pendu ni le cochon, il ne leur avoit pas été difficile de deviner le vrai de l'aventure. Ils se crurent déshonorés si Travers, dans ce conflit de stratagèmes, l'emportoit sur eux, et ils revinrent chez lui , fortement déterminés à déployer pour la dernière

fois tout ce dont ils étoient capables en fait de ruses.

Avant de rien entreprendre, Barat, pour savoir si l'ennemi étoit sur ses gardes, regarda par le trou qu'il avoit fait à la muraille. Il vit d'un côté Travers étendu sur son lit, et de l'autre la femme, dont la tête vacilloit à droite et à gauche, dormant près du feu, une écumoire à la main, tandis que le bacon cuisoit dans la marmite. « Ils ont voulu nous éviter la peine de le « faire cuire , dit Barat à son frère -, et , après « tout, nous avons eu assez de mal pour qu'ils « nous l'apprêtent. Sois tranquille, je te promets « de t'en faire manger. » Il va couper aussitôt une longue gaule qu'il aiguise par un bout. Il monte sur le toit, et, descendant la gaule par la cheminée, il la pique dans un morceau qu'il enlève.

Le hasard fit que dans ce moment Travers s'éveilla. Il vit la manœuvre , et comprit qu'avec des ennemis si habiles la paix pour lui étoit préférable à la guerre. « Amis , leur cria-t-il , vous « avez tort de dégrader mon toit; moi j'ai eu « tort de ne pas vous inviter à goûter du bacon. « Ne disputons plus de subtilité , ce seroit à ne « jamais finir : descendez et venez vous régaler « avec nous. »

Il alla leur ouvrir la porte. On se mit à table,

et l'on s'y réconcilia de la meilleure foi du monde.

Recueil de Barbazan, tome iv, |>age 233.

NOTES

(i. Brayer ou braies.) Sorte de large culotte qui se mettoit par- dessus le caleçon. Les criminels étoient conduits au supplice, une croix de bois en main, nu-pieds, en pure cotte , sans chaperons et sans braies.

(2. // voit que son brayer lui manque , et il devine sans peine que c'est là un tour de son frère.) Dans le Parangon de nouvelles honnestes et délectables , trois drôles adroits entreprennent d'ôter les culottes à un juge, tandis qu'il est sur son tribunal , et ils en viennent à bout.

Dans les Joco- séria Melandri , tome i , page 19, un Espagnol et un Allemand se défient à qui fera le tour d'escroquerie le plus adroit. Le premier, comme dans le fabliau, annonce qu'il va ôter les œufs sous un oiseau qui couve. Pour monter plus aisément , il laisse au pied de l'arbre son habit , son épée , sa chaîne d'or, etc. Mais , lorsqu'il est au haut, l'Allemand prend le paquet et s'en va.

(3. V animal fut engraissé chez lui. Noël venu , il le fit tuer.) On voit par toutes nos anciennes histoires que , sous les trois races de nos rois , et long-temps même auparavant , sous la domination des Romains , le cochon faisoit les délices de la table tant du peuple que des plus grands seigneurs. Les repas en étoient quelquefois appelés baconiques , du vieux mot bacon, qui signifie porc. A Paris, dans certains jours de cérémonie , on en nourrissoit le chapitre de Notre-Dame ; et telle est , à ce qu'on croit , l'origine de cette foire aux

28o LES TROIS LARRONS.

jambons qui, de temps immémorial, se tenoit dans la semainesainte au parvis de la cathédrale , et qui , depuis plusieurs années , a été transportée sur le quai des Augustins. A Noël et à la Saint-Martin , dans les villes comme dans les villages , les particuliers tuoient un cochon qu'ils saloient pour la provision de l'année. C'étoitun sujet de réjouissance: on envoyoit à ses voisins et à ses amis des boudins et des saucisses , et ces vieilles coutumes subsistent encore , comme on le sait , dans la plupart de nos provinces.

(4) Ce conte se trouve dans XArcadia in Brenta , p. a54 : mais il finit à cet endroit.

LES Jambes de bois.

Mes amis, je vous souhaite à ce renouvelle- Tïient d'année toute sorte de bonheur; et par les talents astrologiques que l'on me connoît, je vous prédis que si vos vignes cet automne rapportent beaucoup , vous aurez beaucoup de vin à vendre. Mais je vous annonce en même temps que si vous prenez femme ou maîtresse , il faut vous attendre à des malheurs. Vous aurez beau les aimer, elles aimeront encore leur plaisir plus que vous. Je vais pour mes étrennes vous conter une aventure qui m'advint dernièrement.

Je me promenois le long d'un bois, quand je vis venir à moi un villain (que Dieu vous préserve de pareille rencontre); mais il avoit deux jambes de bois, et je désire sincèrement pour vous tous le même bonheur. Ceci vous étonne. Un moment d'attention, s'il vous plaît, et vous penserez comme moi quand vous m'aurez entendu.

Je m'accostai du manant pour causer. Dans la conversation je lui parlai de son malheur et

voulus savoir depuis q^iiand et comment il lui étoit arrivé. « Malheur! s'écria-t-il; sachez, sire, a que je ne le regarde point comme tel, il s'en a faut de beaucoup, et je vous prie même, au a contraire , de m'en faire compliment. » Cette façon de penser m'ayant beaucoup étonné, je le fis expliquer ; il parla ainsi : « Depuis que je n'ai rt plus de jambes, je n'ai plus besoin de bas ni (c de souliers, et d'abord voilà une épargne et « par conséquent un grand avantage; mais ce ce n'est pas le seul. Quand je marchois, j'avois « toujours à craindre de me heurter contre une « pierre , de m'enfoncer une épine dans le pied , « de me blesser enfin et d'être obligé de garce der le lit sans pouvoir travailler. Maintenant ce pierres et cailloux, boue et neige, tout m'est ce égal. Le chemin seroit pavé d'épines que j'y ce marcherois sans la plus petite inquiétude. Si ce je trouve un serpent je peux l'écraser; si un a chien vient me mordre , il ne tient qu'à moi ce de l'assommer; si ma femme est méchante, j'ai ce de quoi la battre; enfin me donne- 1- on des ce noix? mon pied les casse; suis -je auprès du ce feu? mon pied l'attise; et après sept ou huit ce ans, quand mes jambes m'ont rendu tous ces ce services , je suis encore le maître de m'en chaufee fer. »

Or maintenant, mes amis, je vous demande

si tant d'avantages ne méritent pas quelque considération , et si vous n'agiriez pas prudemment peut-être de vous faire couper les deux jambes pour avoir le même bonheur que le villain.

Ce conte a été mis en vers par M. Imbert.

Ce titre n'est point le titre véritable du fabliau : il étoit tel que je n'eusse pu le transcrire : je l'ai changé.

EXTRAIT

Un écuyer pauvre, mais très bien fait et d'une belle figure, arrive le soir à Soissons. Il n'avoit point d'argent ; néanmoins il descend à l'auberge, commande à souper, et tout en causant avec l'hôte , s'informe quelle est la plus jolie femme de la ville. On lui répond que c'est une madame Marge, qui demeure dans telle rue, et dont le mari est absent depuis huit jours. Content de cette réponse, il soupe et se couche; mais le lendemain, d'assez bon matin, il va dans la rue de madame Marge , et s'asseoit sur le banc d'une porte vis-à-vis de la sienne. Marie , domestique de la dame, se lève , et en ouvrant les fenêtres , aperçoit l'écuyer assis. Elle allume du feu , balaye , fait son ménage, et le voit toujours à la même place, les yeux fixés sur la maison. Madame Marge, lorsqu'elle est levée, l'aperçoit de même; mais plus curieuse que Marie , elle envoie celle-ci pour

découvrir, si elle le peut, ce que c'est que ce bel homme qui regarde chez elle avec tant d'attention. La servante, sans plus de façon, va lui demander à lui-même qui il est. « Je suis, ré- « pond-il, le consolateur des veuves : tel est mon a nom, et telle est ma profession. » Madame Marge, quand on lui rapporte cette réponse, est fort étonnée, et pour savoir à quoi s'en tenir, elle va elle-même questionner le beau voyageur. Il fait la même réponse, vante son talent, et assure que jamais on ne s'est plaint de lui. Interrogé combien il prend par jour, il répond que son usage est de prendre peu des veuves jolies, et ne demande à la dame que vingt sous pour la journée. D'après des conditions aussi raisonnables , elle le fait entrer chez elle , puis commande à la servante de faire chauffer un bain. Marie, à qui ce bain annonce des consolations qui ne seront point pour elle, déclare qu'elle ne le chauffera pas. L'écuyer fait signe à la maîtresse de sortir, et feint de vouloir parler à la servante. Dès que celle-ci est seule avec lui, elle veut savoir s'il ne se charge pas de consoler les filles aussi bien que les veuves : il y consent. Cependant, comme Marie est moins jolie, et que d'ailleurs elle aura l'étrenne de sa journée , il exige d'elle davantage. La fille consolée va chauffer le bain; quand il est prêt, madame Marge y entre

et y fait entrer l'écuyer avec elle ' : ensuite viennent les consolations, puis ils rentrent dans le bain. Mais tout-à-coup on entend frapper en maître : c'étoit le mari qui revenoit. La femme s'habille à la hâte et veut faire cacher l'écuyer, il s'obstine à rester dans la baignoire. Pendant ce débat le mari entre, et le trouvant chez lui, demande ce qu'il y est venu faire; l'autre l'avoue sans détour. Cependant, pour rassurer l'époux, il prétend n'avoir pas encore gagné ses vingt sous, et demande à les gagner ou à être payé si on ne l'emploie pas. D'après ce discours, le mari croit être arrivé assez à temps pour empêcher son infortune. Il se hâte de faire sortir au plus tôt l'écuyer; il lui donne le double de ce qu'il avoit demandé, et celui-ci, fourni d'argent, retourne à son auberge, après avoir fait payer à M. Marge les plaisirs qu'il avoit pris avec madame.

(c Quoique l'écuyer se soit bien trouvé de la « fonction de consolateur, ajoute le fablier, je « ne conseille pourtant à personne d'entreprendre a cette profession. Peu de gens sont nés pour y « réussir aussi bien que lui , et tous ne se ti- « reroient pas aussi bien du danger où il se « trouva. »

Recueil de Barbazan , tome iv, page iof\.

Mis en vers par Imbert.

NOTE

(i . Quand le bain est prêt , madame Marge y entre et y fait entrer Vécuyer avec elle.) L'usage des bains domestiques, introduit par les Romains dans les Gaules, étoit encore , au temps de nos fabliers , aussi général qu'avant l'invention du linge. Tout le monde en usoit, jusqu'aux moines. On se baignoit avant de recevoir la chevalerie. Quand on donnoit un festin chez soi, il étoit de la galanterie d'offrir le bain, et surtout aux dames. Souvent les amants, dans leurs rendezvous, commençoient , ainsi que ceux du conte, par le prendre ensemble. On trouvera la preuve de ce dernier article dans quelques-uns des fabliaux suivants.

Paris avoit une quantité de baigneurs bien plus considérable qu'aujourd'hui. Dès le point du jour, des crieurs, placés dans la rue pour annoncer que les bains étoient chauds, invitoient les passants à entrer. Vers le temps de Charles VI, ces baigneurs joignirent à leurs bains des étuves , et ils prirent ainsi le nom d'étuvistes , qui depuis leur resta avec celui de leur première profession.

Dans les couvents il y avoit pour les moines des bains domestiques. La règle avoit même décidé combien de fois par an les religieux en useroient ; et ce remède étoit nécessaire à des gens qui travailloient beaucoup , qui couchoient vêtus et ne portoientque des chemises de laine. Les plus parfaits s'en abstenoient par pénitence. On lit dans la Fie de saint Amat qu'il ne se baignoit que deux fois par an [Acta sanctissimi ordinis Sancti Bcnedicti saec. ii, p. i3i), et, dans celle de saint Benoit d'Aniane, qu'il ne se baignoit jamais qu'en maladie. [Ibid. , tome i , page 194. )

Parmi les séculiers, les personnes dévotes se baignoient la veille des grandes fêtes, pour approcher avec plus de révérence des sacrements , et cette coutume subsista long- temps.

PAR EÛSTACHE D'AMIENS.

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