FAUCHET EN FAIT MENTION
EXTRAIT
Mile, gros boucher d'Abbeville, surpris par la nuit en revenant du marché d'Oisemont, et forcé de s'arrêter en route à Bailleul, demande à une bonne femme qu'il rencontre s'il n'y a point dans le village quelque auberge où il puisse loger. « Nous en avons une, répond la vieille, « mais vous y ferez mauvaise chère. Je vous con- « seille d'aller plutôt chez sire Gautier, notre « curé. Lui seul a du vin , et dernièrement ence core il lui en est arrivé deux tonneaux de « Noyentel. » '
Mile va donc frapper à la porte du pasteur. Celui-ci étoit un homme brutal. Sans ouvrir, sans même daigner se montrer à la fenêtre, du fond de sa chambre il demande ce qu'on lui veut. Le boucher se dit un pauvre piéton qui, craignant
les voleurs, le prie de lui donner asile pour la nuit seulement; l'autre répond sèchement que sa maison n'est pas faite pour recevoir des villains. Surpris d'entendre un pareil propos sortir de la bouche d'un prêtre, le voyageur insiste; il représente qu'il est homme ainsi que le chevalier le plus noble de France, et s'offre au reste de payer son gîte le prix qu'on voudra. Pour toute réponse on l'envoie à tous les diables.
Comme il se retiroit, bien résolu néanmoins de se venger un jour s'il pouvoit en trouver l'occasion , il voit arriver un gros troupeau de moutons et demande à qui il appartient : le berger répond que c'est à sire Gautier. Mile, joyeux de cette découverte, va se cacher derrière une haie, et tandis que les moutons défilent, il choisit de l'œil le plus beau et le dérobe sans être aperçu. Un moment après il retourne frapper chez le curé, auquel il se donne cette fois -ci pour un boucher d'Abbeville, qui lui apporte un mouton gras du marché d'Oisemont , et qui en retour lui demande à souper. On l'accueille alors avec empressement. Il fait admirer la beauté de l'animal, dont au reste il ne veut, dit-il, que la peau; et, après avoir été le dépecer lui-même à la cuisine, il revient, tandis que la servante l'accommode , causer avec le curé.
Celui-ci avoit chez lui une mie, qu'il tenoit m. - 19
renfermée dans sa chambre toutes les fois qu'il lui survenoit du monde, et c'étoit même une des raisons pour lesquelles il avoit refusé d'abord sa porte au boucher. Mais le présent du mouton le met de si bonne humeur, qu'il fait descendre la donzelle. Le souper est fort gai. Au sortir de table , Gautier remonte avec la belle , et recommande à la servante de conduire Mile dans la chambre qui lui étoit destinée, et d'avoir soin que rien ne lui manque. Mile, de son côté, s'arrange avec la servante, et moyennant la peau du mouton, il obtient de passer la nuit avec elle.
Le lendemain matin, pendant que le pasteur ya dire sa messe, le boucher monte à la chambre de la mie sous prétexte de prendre congé d'elle et de la remercier. Elle étoit encore au lit. Il écarte un peu les draps, fait l'éloge des charmes qi^'il voit, propose de nouveau la peau de son mouton , et finit par en obtenir le même prix qu'il avoit obtenu déjà de la servante. Après cela il va trouver Gautier à l'église pour lui proposer d'acheter cette peau qui l'embarrasseroit trop en route, et qu'il offre à un tiers de perte. Gautier la lui paie comptant, et le prie de revenir le voir une autre fois quand il passera par Bailleul.
Cependant la demoiselle ne l'a pas plus tôt gagnée qu'elle descend la chercher. La servante ,
dont les droits étoient les mêmes, prétend qu'elle lui appartient, et là-dessus grande querelle , suivie d'injures et de coups. Gautier, lorsqu'il rentre, est obligé de séparer les deux femelles. Il s'informe du sujet de leur dispute ; et alors soupçonnant ce qui n'étoit que trop vrai, il veut les chasser toutes deux.
Dans ce moment arrive le berger avec un air effaré, pour annoncer qu'il lui manque un mouton, sans qu'il puisse dire comment on le lui a pris, à moins que ce ne soit un quidam par lequel il a été accosté la veille sur le soir, lorsque le troupeau rentroit. Gautier se fait dépeindre le quidam, et voit que c'est son boucher. 11 montre ensuite la peau du mouton que le berger reconnoît. Alors tout s'éclaircit, et il se trouve que Mile, après avoir été hébergé et régalé par le pasteur, après s'être amusé avec les deux demoiselles, avoit encore trouvé le secret de se faire payer.
Recueil de Barbazan , tome iv, page première.
Mis en vers par Imbert.
NOTE
(i. Lui seul a du vin , et dernièrement encore il lui en est arrivé deux tonneaux de JSoyentel. Dans une autre version , il y a Nofontel.
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GAUTIER D'AUPAIS.
Cette pièce est en vers alexandrins, par morceaux, plus ou moins longs , sur une seule et même rime que le poète fait durer tant qu'elle peut lui fournir. C'est la forme qu'ont la plupart des romans.
Les autres ménétriers chantent et disent des lais, moi je suis un conteur qui leur abandonne cette matière. Chevaliers, pucelles, clercs, laïques, dames et seigneurs, écoutez-moi, je vous réciterai l'aventure d'un damoiseau qu'adversité long-temps éprouva, et qu'amour enfin rendit heureux.
11 étoit l'aîné des enfants du châtelain d'Aupais ', et se nommoit Gautier. Son père, qui le voyoit grand et fort, et qui vouloit avoir une occasion de connoître et d'éprouver sa valeur, ayant entendu annoncer un tournoi dans son voisinage auprès de Beauvais, l'y envoya. G'étoit pour la première fois que le jeune homme alloit être témoin de ces jeux guerriers : il ne les connoissoit encore que par des récits, et ne savoit ni manier un cheval ni se servir de ses armes.
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Il se présenta néanmoins assez noblement dans la lice. Mais jugez quel fut son étourdissement quand il se trouva au milieu de la foule assailli par vingt combattants à-la-fois, et qu'il entendit autour de lui les heaumes et les écus retentir sous les épées, avec ce fracas horrible que ne feroient pas ensemble trois cents forgerons frappant sur l'enclume. Poussé et repoussé trente fois d'un bout de la lice à l'autre , il eut bien de la peine, après maints coups reçus, à pouvoir s'en dégager.
Comme il étoit tard et que n'ayant point mangé de tout le jour il mouroit de faim , il lui fallut s'arrêter en route. Il entra donc dans une auberge où se trouvoient beaucoup de buveurs qu'avoit attirés le vin nouveau, car c'étoit vers la Toussaint; et, après avoir fait conduire son cheval à l'écurie , il commanda un très bon souper. Tout en mangeant il se disoit à lui-même : « Ma foi , il faut en convenir, c'est une belle in- « vention qu'une hôtellerie ! On vous reçoit bien, « on vous sert, on vous fait encore des compli- « ments : nul embarras que de payer. »
Or c'étoit là le point essentiel, et celui précisément qu'avoit oublié notre étourdi. Le lendemain, quand il voulut partir, il s'aperçut qu'il étoit sans argent. Son premier mouvement fut d'aller se cacher dans l'écurie pour pleurer; mais
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les larmes n'étant pas monnoie dont l'hôte se contentât, il fallut chercher quelque expédient. Laisser en gage son cheval ou sa chape, c'est à quoi son amour-propre n'eût jamais pu se résoudre. Malheureusement il aperçut, dans un coin de l'auberge, des gens qui jouoient aux dés, et la pensée lui vint d'aller jouer avec eux, dans l'espérance que peut-être il leur feroit payer son écot. Mais savez-vous ce qui arriva? C'est qu'il perdit sa chape , son surcot et son cheval , et qu'après beaucoup d'injures de la part de l'hôte, il se vit obligé de s'en revenir à pied et en chemise à Aupais.
Ce qui le fâchoit dans son aventure étoit moins sa perte que l'humiliation de traverser la ville avec cet extérieur de mendiant. Il aima mieux, pour ne pas s'y exposer, faire un très grand tour, et il rentra au château par la prairie. Mais le père, quand il le vit ainsi paroître et qu'il lui eut demandé ce qu'étoient devenus son cheval et ses habits, se mit dans une telle colère, que prenant un bâton il lui en donna plusieurs coups. Gautier avoit l'âme haute et fière, il fut extrêmement sensible à cet affront, et sortit à l'instant de la salle, en jurant que de long-temps on ne l'y reverroit. Ses frères et ses sœurs coururent en vain après lui pour le ramener, leurs prières ne purent le fléchir. Il ne voulut pas
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même accepter quelques-uns de leurs vêtements qu'ils lui offrirent; et, après les avoir tous embrassés tendrement, il partit.
La mère, lorsqu'elle les vit rentrer sans leur aîné, se désola. « Quoi! sire, dit-elle à son mari, « vous chassez votre fils bien-aimé , l'héritier de « votre nom! Ahî vous voulez donc ma mort. » A ces mots elle tomba sans connoissance , et ne reprit ses sens que pour s^écrier de nouveau , en fondant en larmes : « Je l'ai perdu. »
Tout ceci, comme je vous l'ai dit, se passoit vers la Toussaint. Gautier, sans habits et sans argent , alloit se trouver exposé à toutes les insultes d'une saison rigoureuse, à la gelée, aux vents et aux frimas. Il les endura long-temps , courant de ville en ville, mangeant ce que le hasard lui offroit, et couchant où il plaisoit à Dieu. Vous nommer tous les pays qu'il parcourut ainsi et tous les maux qu'il eut à souffrir, c'est ce qu'il ne seroit pas aisé de faire. Il me suffira de vous dire qu'après quatre ans entiers de cette vie si misérable, il arriva enfin dans une ville dont le seigneur étoit un chevalier fort riche. Ce chevalier avoit une fille nommée Ogine, qui étoit un vrai prodige en fait de grâces et de beauté. Vous avez entendu parler sans doute d'Ydoine, la mie d'Amadas, de Sébille, qu'aima tant le preux Bérard (personnages de romans),
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(le cette Hélène qui tourna la téta aux Grecs et aux Troyens; eh bien! Ydoine, Hélène et Sebille mises à côté d'Ogine, vous ne les eussiez seulement point regardées.
Le hasard fit que la belle se promenoit dans la ville quand Gautier y entra, et ce fut un des premiers objets qu'il aperçut. Son cœur à cette vue se trouva pris pour jamais. ï\ ne voulut pas aller plus loin, et passa trois mois entiers à soupirer d'amour, à gémir sur sa misère, et à venir tous les jours à la porte du château et dans la rue où il avoit vu la pucelle, attendre qu'un nouveau hasard la lui fît voir encore. Sa mauvaise fortune s'y opposa. 11 prit le parti alors de chercher à s'introduire dans la maison du chevalier; et un certain soir qu'il rencontra un de ses gens, il pria poliment le valet de lui dire s'il n'y avoit pas chez son maître quelque place vacante. L'autre lui ayant demandé ce qu'il savoit faire , Gautier répondit qu'il pourroit servir le chevalier à table, avoir soin de sa cave et de sa dépense , et garder ses bois, ses rivières et ses viviers. Le valet fut fort surpris d'entendre une pareille proposition sortir de la bouche d'un homme qu'à ses haillons il prenoit pour un villain. n se contenta cependant de lui dire que son maître avoit un sénéchal et un forestier, et proposa au damoiseau d'entrer chez le sei-
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gneur comme valet de charrue. Cette offre humiliante couvrit Gautier de confusion : il ne put retenir ses larmes; et jetant tristement les yeux sur ses haillons : « Malheur à la pauvreté ! « s'écria-t-il, puisqu'elle fait mépriser celui qui, « sans elle, seroit respecté. » Le valet, touché de sa douleur, ajouta : « Je me rappelle qu'il a manque en ce moment une guaite (sentinelle (c chargée de guetter) au château-, cette place « vous conviendroit-elle? Voyez, j'en parlerois à « monseigneur, et demain vous pourriez savoir « sa réponse. » Gautier, qui n'aspiroit qu'au bonheur d'être auprès d'Ogine, reçut l'offre avec reconnoissance : l'affaire réussit, il fut accepté. On lui donna, pour remplir ses fonctions, un cornet avec une trompette d'airain. Mais on ne le laissa pas long-temps dans un pareil emploi , et peu de jours après sa bonne mine le fit destiner à servir à table.
C'étoit là tout ce qu'au roit pu choisir Gautier de plus favorable, si on lui eût permis de former un vœu. Il alloit enfin voir chaque jour et contempler librement la beauté qu'il aimoit. Néanmoins ce fut cette facilité même dont il s'applaudissoit tant qui, en donnant des forces à une passion sans espoir, causa son malheur : ainsi d'ordinaire se comporte amour. Le méchant aiujo à tourmenter ceux qu'il a pu soumettre; il ne
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trouve de plaisir qu'à voir couler leurs larmes. Le jeune homme étoit devenu maigre et pâle. Son maître, le voyant dépérir insensiblement, lui disoit quelquefois : « Gautier, qu'avez -vous?» Mais Gautier se gardoit bien de l'avouer, il eût craint d'être chassé à l'instant. De temps en temps un ménétrier du lieu, avec lequel il s'étoit lié d'amitié, lui faisoit aussi la même question. Le damoiseau se contentoit toujours de répondre : « Je n'ai pas ce que je désire. » Cependant c'est un si doux plaisir de soulager son cœur quand il est plein, que, pressé un jour par le chanteur, il lui dit : « Je vous crois trop mon « ami, et pense trop bien sur votre compte, pour « vous soupçonner capable d'une trahison qui ce me causeroit la mort. Une demoiselle m'a ôté « tout-à-fait la raison , puisqu'il faut vous l'avouer, a et cette demoiselle c'est Ogine , la fille de mon- « seigneur. Vous savez ma folie maintenant, « plaignez-moi , ou plutôt tâchez de me suggérer « quelque ressource, car je ne sais plus que dece venir. — Vous n'avez pas tort de vous dire un ce fou, répondit le ménétrier, il en est quelque ce chose. Pour moi , je n'ai dans ce moment qu'un « conseil à vous donner, c'est d'oublier votre (c maîtresse et d'en faire une autre. J'en connois (c tant de jolies, et qui sûrement ne demande- « roient pas mieux que d'avoir pour ami un bel
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« homme comme vous! — Non, je ne le puis, et c( voilà mon malheur. Au reste je sens très bien, « sans qu'on me le dise, que je ne dois jamais « me flatter d'être aimé d'Ogine; mais il ne m'est « pas possible de vivre sans elle , et depuis quel- « ques jours surtout qu'une indisposition l'emcc pèche de paroître et me prive du bonheur de « la voir, je meurs , oui , je meurs de chagrin, (c Mon doux ami, encore une fois prenez pitié « de ma peine , conseillez-moi , ou c'en est fait , « il me faut renoncer à la vie. »
Ces paroles furent prononcées d'un ton si touchant, que le ménétrier ne put s'empêcher d'être attendri. « Je voudrois posséder le secret que « vous me demandez, dit-il, je vous l'offrirois « volontiers; mais vous avez là un amour fort « embarrassant. Je n'y vois qu'une ressource : « c'est de le faire deviner habilement à votre « maîtresse , puisque vous n'oseriez le lui décla- « rer en face. Venez chez moi, j'ai quelques airs « de complainte amoureuse que je vous appren- « drai. Vous pourrez trouver aisément l'occasion « de les lui chanter, et peut-être le récit de vos « peines réussira-t-il à toucher son cœur. Je ne « vous réponds pas d'un succès bien assuré, mais « en tout cas l'on peut essayer : le pis sera de « chercher dans la suite des moyens plus heu- « reux. »
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L'avis plut à Gautier. Il apprit les chausons et les chanta. Hélas! il ignoroit qu'il n'en avoit pas besoin. Un amour aussi grand que le sien pouvoit-il être long-temps ignoré de celle qui en étoit l'objet? La pucelle en avoit pris autant pour lui, et ce n'étoit qu'à la violence de sa passion , combattue par la honte d'aimer un valet, qu'étoit due sa maladie.
Le dimanche suivant, Gautier trouva une occasion favorable pour la voir en particulier. Les parents étoient à l'église : Ogine restoit seule au château. Enhardi par l'amour, il vint dans sa chambre, sous prétexte de savoir d'elle-même comment elle se portoit. Mais à peine eut-il commencé à ouvrir la bouche, que son visage pâlit et que tout son corps trembla. Ogine , du ton le plus affectueux, répondit qu'elle souffroit beaucoup; et, faisant asseoir le damoiseau, elle lé pria de lui conter quelque histoire qui pût la distraire un moment. « Mademoiselle, reprit-il, « votre maladie m'a donné tant de chagrin que, « malgré tout le désir que j'ai de vous plaire, il « me seroit impossible de vous obéir. Depuis ce « moment j'ai tout perdu , joie et repos. Ce n'est « pas votre beauté au reste, quelque parfaite c( qu'elle soit, qui m'a comme bien d'autres atta- « ché à vous; non, ce que j'aime, c'est votre « caractère charmant, c'est votre bonté, votre
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« douceur qui font que, quand on vous a vue, « on donneroit pour vous son sang jusqu'à la « dernière goutte. Ahî demoiselle, demoiselle! si <( Gautier vous perd il en mourra. »
A ces mots , les sanglots lui coupèrent la voix, et son visage fut inondé de larmes. Mais interdit et confus d'avoir laissé échapper son secret, il se leva tout- à- coup sans attendre aucune réponse; et se sauvant aussitôt, comme s'il eût commis un crime, il alla dans sa chambre s'enfermer au verrou.
Là, sa témérité vint se présenter à ses yeux sous les couleurs les plus effrayantes. Il crut qu'Ogine alloit se plaindre à ses parents et que c'en étoit fait de lui. A chaque instant il s'imaginoit les entendre ouvrir la porte en fureur pour lui reprocher son insolence, et le faire chasser honteusement de leur maison. Vingt fois il eut envie de se sauver avant leur arrivée et de prévenir ainsi par la fuite son déshonneur; mais espoir qu'on n'éteint jamais entièrement l'arrêta toujours, et amour lui-même, au milieu de cette tempête, venoit lui sourire encore. Il passa dans ces transes mortelles une partie de la journée. L'après-dîner enfin, quand les parents furent retournés à l'église , résolu de tout tenter, il revint chez sa belle.
Loin de songer à l'affliger, cette tendre amante
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n'avoit, au contraire, entendu qu'avec transport l'effusion involontaire de son amour, et elle n'avoit plus qu'un chagrin, celui de le voir dans un état de servitude. Aussi la première parole qu'elle lui adressa quand il parut, ce fut pour lui demander quelle étoit sa naissance et son nom. « Vous l'ordonnez , répondit-il, je vais vous « satisfaire, quelque chose qu'il m'en coûte. » Et aussitôt il raconta naïvement toute son aventure, depuis le moment du tournoi jusqu'à celui où il étoit entré dans la terre du chevalier. « C'est « alors que je vous vis, ajouta-t-il, et alors que « commencèrent mes véritables peines, car tout « cequej'avois souffertjusque-là, pendant quatre a années de misère, n'est rien au prix de ces « douleurs. J'ai voulu vivre auprès de vous, et « je n'en suis devenu que plus à plaindre. Mais «je sens que mon malheur ne durera pas long- « temps , et peut-être Gautier vous parle-t-il au- « jourd'hui pour la dernière fois. »
L'impression que ce discours fit sur le cœur d'Ogine, la surprise, la douleur et la joie qu'il excitoit en elle la troublèrent si fort qu'elle pria Gautier de se retirer. « Ami , dit-elle , laissez-moi , «je me sens fort mal. >^ Il sortit, désespéré de l'état où il croyoit la quitter. Si vous l'eussiez vu dans ce moment, il vous eût fait compassion.
La demoiselle, de son côté, n'étoit pas moins
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agitée que lui. Elle passa la nuit entière à soupirer et à se tourner tantôt sur un côté et tantôt sur un autre. Enfin elle se lève et appelle sa chambrière pour refaire son lit, mais elle ne s'y trouve pas mieux qu'auparavant. Elle fait mettre la tête aux pieds, les pieds à la tête ; elle se couche sur le dos, sur le côté, tire un bras du lit, l'y remet ensuite, rien ne la soulage, et ses yeux constamment se refusent au sommeil. « Voilà « donc l'amour, s'écrie-t-elle ! Hélas! qu'on nous « trompe quand on nous promet qu'il fera notre « bonheur. » En songeant à Gautier, elle pâlit et rougit tour-à-tour. Elle sue, elle frissonne; elle voudroit le revoir encore , puis l'instant d'après ne le veut plus, puis s'asseoit sur son lit, puis se recouche et s'écrie : « Ah! si Gautier a souf- « fert autant que moi, que je dois le plaindre. » ' Enfin, après bien des larmes et des sanglots, elle se leva quand le jour parut; et, quoiqu'elle ne doutât point de la sincérité de son amant, pour plus grande assurance néanmoins , elle envoya secrètement à Aupais un vieux domestique dont la fidélité lui étoit connue. Tout ce que put découvrir le valet par ses informations fut entièrement conforme au récit du damoiseau. Le châtelain , désespéré de la vivacité qu'il avoit eue vis-à-vis de son fils, le pleuroit chaque jour. Il l'avoit fait chercher inutilement par toute la
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France, et la mère en étoit morte de chagrin. Quand Ogine entendit ce rapport , peu s'en fallut que de joie elle n'embrassât le messager. Elle resta un moment plongée dans une rêverie profonde , et envoya le valet prier sa mère de passer chez elle.
La mère venue , elle lui parla ainsi : « Madame, « j'ai à vous révéler un secret important, dai- « gnez m'écouter. Vous avez à votre service un a homme peu fait pour cet état, et fils aîné du « chevalier châtelain d'Aupais. C'est l'amour que « je lui avois inspiré qui l'a introduit chez vous. « Depuis quelques jours il m'a tout avoué, et je « vous avoue à mon tour que je n'ai pu me dé- « fendre de l'aimer, et que je ne me croirai heu- « reuse que quand vous aurez consenti à me le « donner pour époux. Sollicitez cette grâce au- « près de mon père, je vous supplie, mais ca- « chez-lui que j'aime Gautier. »
A ce discours la mère entra dans une colère épouvantable; elle s'imagina que sa fille avoit eu pour un valet quelque foiblesse criminelle, et qu'elle n'avoit feint une maladie que pour en dérober les suites. Mais quand la malade lui eut juré qu'elle n'avoit jamais parlé à Gautier que deux fois, et qu'il ne s'étoit écarté en rien du profond respect qu'a toujours im amant véritable pour celle qu'il aime; lorsqu'elle lui eut
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raconté les précautions qu'elle avoit prises pour n'être point trompée sur sa naissance, la dame se calma, et promit de parler à son mari.
Celui-ci connoissoit le châtelain d'Aupais; le parti d'ailleurs étoit sortable. Ainsi il consentit à ce mariage , et en attendant il fit Gautier son sénéchal, et lui donna les clefs du château. Sous ces nouveaux habits, la bonne mine et la grâce naturelle du jeune amant parurent avec éclat. Il fiança la pucelle , et envoya un exprès à son père pour lui faire part de son mariage et l'inviter à ses noces. Le châtelain enchanté accourut avec ses autres enfants et une foule de s^entilshommes, ses parents ou amis. Gautier et Jui s'embrassèrent tendrement en pleurant de joie. Il y eut un grand festin , des fêtes pendant trois jours, une quintaine dans la prairie où la noblesse vint briser des lances; et aucun des ménétriers ne s'en revint sans rapporter de bon argent avec cotte ou surcot ou chape fourrée. Le quatrième jour on se sépara. Gautier vit avec regret partir son père, mais il ne pou voit le suivre; il alloit enfin, après tant de maux, goûter les doux fruits d'amour.
Disons un Pater pour que Dieu procure à tous ceux qui aimeront comme lui le plaisir quil eut cette nuit-là.
va. ao
3o6 GAUTIER DAUPAIS.
NOTES
(i. Aupais. ) Ancien village auprès de Courtenai. Il est qualifié de ville dans le fabliau.
(2. Ah l si Gautier a souffert autant que moi, que je dois le \plaindre.) Dans le Lai de Narcisse , au premier volume , on a vu un morceau pareil à celui-ci et représentant de même les inquiétudes amoureuses d'une jeune personne.
Le comte de Caylus en a donné l'extrait dans les Mémoires de l'Académie des Belle b -Lettres, tome xx.
Jadis étoit un damoiseau d'illustre famille, beau et courtois, nommé Guillaume \ Il servoit depuis sept ans, en qualité d'écuyer, un chevalier châtelain , dans l'espérance d'obtenir de lui la chevalerie. Cependant il craignoit le moment où lui seroit conféré cet honneur, et je vous en dirai la raison : c'est qu'il aimoit la châtelaine et qu'il n'eût point voulu en être séparé. Les charmes de la dame , au reste , pouvoient excuser ce sentiment. La rose de mai, la fleur du lis, celle des prés qui vient d'éclore , à mon avis sont moins belles, et le sinople sur l'argent n'a pas autant d'éclat qu'en avoit sur ses joues l'incarnat placé au milieu de l'albâtre. Sa bouche vermeille ressembloit à lapasse-rose lorsqu'elle s'entr'ouvre; nature' enfin, pour la former, s'étoit tellement épuisée que, pendant long-temps, elle en fut appauvrie.
3o8 GUILLAUME AU FAUCON.
La châtelaine ignoroit l'amour de Guillaume, sans cela elle n'eût jamais voulu le voir ni lui parler; car telle est l'humeur des femmes : apprennent-elles qu'un galant homme les aime? les voilà aussitôt en colère; elles affectent de le fuir et s'entretiendroient avec un valet plutôt qu'avec lui. Ne devroient-elles pas, au contraire, quand leurs yeux ont donné à quelqu'un la maladie dont on se défend si peu, s'empresser à le guérir? Maudites soient celles qui agissent autrement; mais je reviens à Guillaume.
Il ne respiroit plus que pour sa dame et vivoit malheureux. « Où ai-je été placer mon amour? « se disoit-il quelquefois. Non , il n'est plus de « bonheur pour moi, c'en est fait. Mais, après «tout, pourquoi ne pas découvrir mes peines? « Ne les ai -je donc pas dévorées assez longce temps?»
Bientôt se présenta une occasion favorable de faire cet aveu. Le châtelain s'étoit proposé d'aller à un tournoi éloigné. Il avoit choisi, pour l'accompagner, un certain nombre de braves chevaliers et de sergents, et Guillaume devoit être du voyage ; mais ce départ , en éloignant le damoiseau de sa dame , alloit lui faire perdre l'avantage si précieux de se trouver seul avec elle. Il contrefit donc le malade afin de ne point partir, et le fit si bien qu'on le dispensa de suivre.
Resté au château, il ne s'occupa plus que de la manière dont il s'y prendroit pour se déclarer. La crainte de déplaire rendoit son embarras extrême. Il se disoit à lui-même en s'encourageant : « Si j'ai tant souffert , c'est ma faute : ne pou- « vois-je pas lui découvrir mon amour? Oui, je
a veux y aller. Je lui dirai Mais que lui dire....?
« Je lui dirai que je l'aime un million de fois « plus que moi-même, plus que ma propre vie;
« qu'à chaque instant ; mais non, elle me
« chasseroit de sa présence, j'en suis sûr : je ne a la verrois plus jamais. » Cette seule idée le rendoit si tremblant qu'il eût voulu alors être au tournoi, et qu'il se repentoit d'avoir obtenu de rester. Cependant l'amour vint ranimer son courage; il s'arma de hardiesse et se rendit chez la dame.
Elle se trouvoit seule en ce moment. Les pucelles étoient dans une autre pièce occupées à coudre, pour faire une bannière à leur seigneur, la figure d'un léopard sur une étoffe de scie. Guillaume entra et salua respectueusement la châtelaine. Elle le reçut avec un sourire de bonté, et, le faisant asseoir sur le lit où elle étoit assise elle-même, lui fit plusieurs questions concernant les différentes choses qui pou voient le regarder. Guillaume, encouragé par ce doux accueil, feignit d'avoir à consulter pour un jeune écuyer
3io GUILLAUME AU FAUCON.
de ses amis malade d'amour, et supplia la dame de lui donner quelques conseils. « Depuis sept « ans entiers il aime en silence , dit-il , la plus belle « et la plus accomplie des femmes; mais, quoi- « qu'il ait le bonheur de vivre auprès d'elle , il « n'a point encore eu la hardiesse de lui parler « de son amour. J'ose implorer pour lui vos lu- « mières : que doit-il faire? — Aimer ailleurs si « on ne veut point l'aimer, répondit la dame; « mais avant tout , je lui conseille de parler, puis- « qu'il en a l'occasion. Amour favorise les cœurs « hardis. Qu'il ne craigne rien , je réponds que (( sa belle aura pitié de lui. » Guillaume alors soupira, et, se jetant aux genoux de la châtelaine : «Ma douce dame, reprit-il, le voici cet écuyer « malheureux qui depuis sept ans meurt d'amour. « Malgré tout ce qu'il a souffert jusqu'ici, il vous « l'auroit laissé ignorer encore , si votre bouche « compatissante ne venoit de l'encourager. Son « mal est devenu incurable; il n'y a plus que vous « sur la terre qui puissiez lui rendre la joie et la « vie , et il attend , prosterné à vos pieds , que i< vous prononciez ou sa grâce ou sa mort. »
La châtelaine ne répondit à ce discours qu'avec le ton du ressentiment. Après avoir fait à l'écuyer les plus vifs reproches, elle lui'ordonna de sortir, avec défense de paroître devant elle jusqu'au retour de son mari, et le prévenant
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qu elle auroit soin alors d'instruire l'époux de l'outrage qu'on avoit voulu lui faire. Guillaume désespéré se releva, a O ma souveraine dame et « maîtresse î reprit-il , je vais vous obéir. Hélas ! « j'eusse préféré de mourir mille fois plutôt que « de vous déplaire ; mais puisque j'ai eu ce malce heur, je n'ai plus besoin de vivre : adieu. Dans « peu de jours votre haine pour moi sera satis- « faite. » Il se retira aussitôt dans sa chambre et se mit au lit, résolu de se laisser mourir de faim. Le reste de la journée s'écoula dans les sanglots et les larmes. Le lendemain, le surlendemain, ce fut la même chose, et pendant tout ce temps, il refusa absolument toute nourriture. Sa tête, affoiblie par le jeûne et par le chagrin, lui présentoit successivement mille fantômes. Il croyoit voir devant ses yeux l'objet de ses amours, il croyoit la sentir à ses côtés : tout-à-coup il étendoit les bras pour la saisir, mais ses bras ne serroient qu'une ombre; il se trouvoit seul dans son lit , et alors il se frappoit la poitrine et versoit des torrents de larmes.
Cependant le châtelain alloit arriver. Il revenoit avec un grand nombre de chevaliers ses amis, et quinze prisonniers qu'il avoit faits au tournoi. Déjà même avoit paru un écuyer, envoyé par lui en avant, pour annoncer son retour et ordonner des préparatifs. La châtelaine en
conséquence s'étoit mise en état de recevoir dignement son seigneur. Néanmoins elle ne vouloit pas qu'il s'aperçût de l'absence de Guillaume; et par un sentiment de compassion que les adieux touchants du damoiseau lui avoient inspiré , elle monta chez lui dans le dessein de le prévenir de cette arrivée et de l'engager à se lever.
Gautier avoit le visage tourné contre la muraille pour ne plus voir personne, et il n'aspiroit plus qu'au moment de mourir. La châtelaine s'approchant de lui l'appela doucement deux fois par son nom. A cette voix chérie tout son corps tressaille, il se retourne, et d'un ton défaillant remercie la dame de lui procurer une fois encore, avant qu'il meure, le plaisir de la voir. « Ce n'est point là mon projet , dit-elle. Ma façon « de penser est toujours la même; mais votre « maître va rentrer, venez vous disposer à le ser- « vir, et dérobez-lui la connoissance d'une folie « dont ma bonté veut bien encore vous épargner « l'éclat. — Madame , répondit l'écuyer, vous satt vez mon serment : c'en est fait, monseigneur « ne recevra plus de service de moi. — Eh quoi î u reprit la châtelaine , vous voulez donc ajouter « une seconde faute à votre première, et me for- « cer de me venger en révélant tout à mon époux? « — Vengez -vous, madame, si mes nouveaux a malheurs peuvent vous plaire , au moins vous
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« ne jouirez pas long-temps de votre vengeance. » A ces mots elle sortit, affectant les apparences de la colère, mais au fond du cœur attendrie et touchée d'un amour si respectueux et si tendre.
Bientôt rentra l'époux avec cette foule de noblesse guerrière qui Taccompagnoit. On se mit à table , et il fut surpris de ne pas voir Guillaume le servir. Sur la réponse qu'on lui fit que le damoiseau étoit encore malade, il ordonna qu'on en eût le plus grand soin; mais quand on fut levé de table et que tout le monde sortit de la salle pour aller se promener dans les jardins, son épouse l'arrêta. « Sire , dit-elle , vous aimiez tant Guil- « laume, et vous ne songez seulement pas à lui a faire une visite. — Vous avez raison , répondit « le châtelain , allons-y ensemble. »
Ils montèrent chez le damoiseau; et le chevalier, en lui témoignant l'intérêt le plus tendre, lui fit sur son état diverses questions. «J'ai une « goutte qui m'étouffe, dit le malade, et, à sa « violence, je sens trop que je ne puis en ré- « chapper. — Non, sire, il vous trompe, reprit « la femme, ce n'est point là sa maladie. Çà, Guil- « laume, avant que je parle, voulez -vous me « promettre de manger? — Vous êtes ma dame, « répondit l'écuyer, et voici mon seigneur : je « vous dois à tous deux obéissance et respect;
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« mais pour manger je ne le puis. — ; Eh bien ! « sire, sachez qu'il n'est malade que du jour où ce vous êtes parti; que l'instant d'après il vint
« dans ma chambre — Dans votre chambre?
« interrompit l'époux, et pourquoi faire? — Pour- « quoi? je vais vous le dire Guillaume, mante gerez-vous? répondez vite, ou j'achève, je vous « le jure. — Pardieu , madame , finirez-vous bien- « tôt ce badinage? Que vous vouloit-il enfin? — « Guillaume , prenez bien garde , c'est la dernière « fois que je vous avertis, me promettez-vous « de manger? — Eh! madame, reprit le malade, « laissez-moi mourir en paix. Après les senti- « ments que vous m'avez montrés, que vous « importe que je mange? »
La châtelaine fut émue de ce discours. Son but, en faisant ces menaces, n'étoit que de chercher à conserver Guillaume malgré lui, sans pourtant lui rien accorder. Elle changea toutà-coup de dessein , et dit à son mari : « Sire , apte prenez , puisqu'il me force à vous le dire , qu'il « vouloit avoir votre faucon ; qu'il est venu me « le demander aussitôt que vous fûtes parti , et « que, sur mon refus, il a pris tant de chagrin «qu'il a juré de se laisser mourir. — Quoi! ce « n'est que cela? s'écria le mari. Il falloit le lui « donner, madame. J'aurois mille faucons au lieu « d'un , que je les livrerois tous pour sauver mon
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« cher Guillaume. — Cela suffit, sire. Guillaume, « vous l'entendez. Levez-vous maintenant , vous « aurez le faucon. »
Il ne fallut pas le lui ordonner deux fois. Un moment après il descendit dans la salle, où les deux époux lui firent apporter l'oiseau, qu'il reçut avec reconnoissance.
Et puis si ot (z7<?a^), le lendemain, Le faucon dont il avoit faim.
Je veux, par cet exemple, apprendre aux jeunes gens amoureux à savoir s'enhardir à propos. Qu'un mauvais succès ne les rebute point : tôt ou tard amour couronne la constance. Au reste, s'il en est ici qui souffrent le même mal que Guillaume , je prie Dieu de leur envoyer la même consolation.
Recueil de Barbazan, tome iv, page 407-
NOTES
(i. Un damoiseau nommé Guillaume,) Ce nom de Guillaume , qui aujourd'hui est si roturier, étoit alors très commun chez les gens de qualité , et surtout dans certaines provinces. On raconte que Henri, duc de Normandie et fils de Henri H , roi d'Angleterre , ayant donné dans son duché un grand festin , auquel il invita beaucoup de noblesse , les convives, par plaisanterie, s'avisèrent de se partager par bandes , selon leurs noms. La bande des Guillaume se
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trouva de cent dix chevaliers , sans compter les simples gentilshommes !
(2. Nature pour la former s'étoit tellement épuisée^,^..) Les vers qui, dans l'original, peignent la beauté de la dame, ont de la grâce et de l'harmonie.
La florete qui naisl el pré. Rose de mai ne flor de lis
N'est tant bêle , ce m'est avis
Et mielz ( mieux ) avenoit sor son vis (visage) Le vermeil sor le blanc assis
Que le synople sor l'argent
Et de sa bouche étoit merveille Que ele sanbloit passe-rose...., Nature qui fête l'avoit Y et mise et tôt {tout) son sens , Tant qu'el en fu povre loue tens.
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Iinberl a mis ce conte en vers ; mais c'est une de ses imitations les moins heureuses et dont la versification est la plus gênée. J'en donne seulement la fin qui est assez piquante.
L'époux , à son retour, quand sa table est servie,
Demande Guillaume. On lui dit
Qu'il est malade dans son lit.
Il ordonne aussitôt qu'on veille sur sa vie. Après souper, la dame aborde son époux.
« Guillaume est malade , dit-elle , Sa maladie est peut-être mortelle.
Vous l'aimez ; vous coucherez-vous
Sans aller le voir! Il me semble
— Vous pensez bien ; allons le voir ensemble. » L'un avec intérêt , et l'autre avec effroi , Montent chez l'écuyer, puis l'époux de lui dire ; «« Guillaume , qu'avez-vous ? — La goutte , et , je le voi , Je n'en reviendrai pas. — Non, il vous tiompe , sire , Ce n'est pas là son mal. Guillaume , écoutez-moi ; Promettez de manger, ou je romps le silence.
— Non , répond l'écuyer ; je suis
Votre sujet : par devoir, par décence ,
Je vous dois à tous deux respect , obéissance;
Mais , pour manger, je ne le puis.
— Eh bien ! sachez qu'ici ce mal a pris naissance :
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Quand vous êtes parti , d'un air modeste et doux , Dans ma chambre il est venu , sire
— Dans votre chambre ! interrompit l'époux ,
Et pourquoi ! — Je vais vous le dire.
Mangerez-vous , Guillaume ? Allons , parlez soudain , Ou j'achève. — Pardieu , madame , c'est trop rire .
De grâce , finissons. Enfin , Qu'est-ce qu'il vous vouloit ? — Songez-y bien , jeune homme.
Je vous permets encor le choix ,
Mais c'est pour la dernière fois :
Mangerez-vous enfin , Guillaume ?
— Eh ! laissez-moi mourir en paix : c'est mou espoir,
Répond-il d'une voix plaintive.
Après les sentiments que vous m'avez fait voir. Que vous importe que je vive ? »
Ce désespoir, ce tendre dévoûment.
Attendrit le cœur de la belle ; Son projet change en un moment , Et son discours aussi. « Sire , apprenez , dit-elle , Puisqu'il faut de son mal vous dire la raison ; Apprenez qu'il vouloit avoir votre faucon , Qu'il est venu d'un ton de politesse Le demander en vous voyant partir, Et que , par mon refus , accablé de tristesse , Il a juré de se laisser mourir.
— Quoi ! ce n'est que cela , madame, S'écria le mari, que ne le donniez-vous ? Quand j'aurois cent faucons, du meilleur de mon .'ime. Pour le sauver, je les donnerois tous.
— Ah ! dit-elle , c'est assez , sire.
"Vous avez entendu ce que l'on vient de dire, Guillaume.!* Levez-vous : vous aurez le faucon. » Point ne fallut deux fois lui faire sa leçon : Le jeune homme, à ce mot, semble presque renaître , Et de bon cœur il rend grâce à ion maître. Bref, l'heureux Guillaume à l'instant,
Pour son salaire , Eut en public l'oiseau qu'il ne demandoit guère ,
Puis en secret ce qu'il desiroit tant.
Concluons qu'au courage enfin le malheur cède, Que ce qu'on veut bien fort , tôt ou tard on l'aura ; Et puis , veuille le ciel, quand ce mal nous viendra , Nous envoyer même remède.
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