‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 4 sur 51 · LA BATAILLE DE CHARNAGE ET DE CARÊME · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE CHARNAGE ET DE CARÊME

Messieurs, je ne puis plus vous celer davantage une aventure qu'on a sue dans le temps par toute la terre, et dont la relation, perdue pendant bien des années, vient enfin c^.'étre retrouvée par mes soins. Jamais rois, comtes ni ducs n'en ont entendu de plus belle. Au reste, je n'ai pas besoin d'insister sur la foi qu'elle mérite; je pense être connu de vous, et vous savez que je ne mentirois pas quand on me donneroit cent marcs d'argent.

Le roi Louis avoit annoncé cour plénière à Paris, pour les fêtes de la Pentecôte, et une multitude infinie de personnes s'y étoient rendues, soit dans le dessein de participer aux plaisirs , soit pour y contribuer. Du nombre de ces derniers furent deux princes puissants, qui arrivèrent chacun avec un cortège nombreux. L'un étoit Charnage y riche en amis, honoré des rois et des ducs, aimé par toute la terre; et l'autre, Carême le félon, l'ennemi des pauvres, le roi

des grosses abbayes et des moines, et prince souverain des étangs , des fleuves et de toutes les mers.

Quoique celui-ci soit peu aimé , quoique peu de gens ressemblent à ceux de Beauvoisis et d'Olonne, qui pour un poisson donneroient un bœuf, néanmoins, comme il vint escorté d'une grosse suite de saumons et de raies, on le reçut fort bien. Mais cet accueil fut l'origine d'une querelle fameuse , ainsi que vous l'allez voir ; car Charnage, choqué de la préférence injuste qu'on donnoit à son rival, ne put commander à sa colère, et s'emporta contre lui en menaces et en outrages. Ces discours injurieux furent rapportés à Carême, qui, naturellement fier et hautain, éclata à son tour. Il s'avança vers son ennemi pour le défier, lui déclara la guerre , guerre terrible et sanglante, qui ne devoit finir que par la ruine de l'un des deux rivaux.

Tous deux aussitôt se rendirent dans leurs états, afin de hâter par eux-mêmes les préparatifs de cette grande journée, et convoquer leurs vassaux '. Carême dépêcha aux siens un hareng qui, avec la rapidité d'une flèche, parcourant les mers, alla conter partout l'insulte faite au roi leur suzerain. Tous, jusqu'à la lourde baleine , promirent d'accourir pour venger son honneur offensé : pas un seul ne s'en dispensa.

Qui e^Jt vu l'ardeur générale n'eût pu s'empêcher d'être étonné; les mers ce jour-là se trouvèrent désertes.

Un émérillon, dans l'autre parti, fut chargé de même d'aller notifier aux feudataires de Charnage la déclaration de guerre. Les grues et les hérons vinrent aussitôt présenter leurs services. Le cygne et le canard offrirent de veiller à l'embouchure des rivières, et promirent de les garder si bien qu'aucun de leurs ennemis ne pourroit passer. Agneaux , porcs , lièvres , lapins , pluviers, outardes et chapons, poules et butors, les oies grasses enfin, le paon fier de son plumage étincelant, tous, jusqu'à la douce colombe, se rendirent sous l'étendard de leur souverain. Cette troupe bruyante et timide, fière de son nombre, célébroit d'avance sa victoire, et partout sur son passage faisoit retentir les airs de ses cris discordants.

Carême, armé de pied en cap, s'avança monté sur un mulet ( poisson d'eau douce fort connu) , et portant un fromage en guise d'écu. Sa cuirasse étoit une raie, ses éperons une arête, et son épée une sole tranchante. Les traits et les munitions de guerre consistoient en pois, marrons, beurre, fromage , lait * et fruits secs.

Charnage avoit son heaume fait d'un pâté de sanglier, surmonté d'un paon '. Un bec d'oiseau

lui servoit d'éperons, et il montoit un cerf dont le bois ramu étoit chargé de mauviettes.

Dès que les deux généraux s'aperçurent, ils fondirent l'un sur l'autre, et se battirent avec fureur ; mais les troupes de chaque parti s'étant avancées pour les secourir, ils furent bientôt séparés, et l'affaire devint générale.

Le premier corps qui eut quelques succès fut celui des chapons. Il tomba sur les merlans qu'on lui avoit opposés, et les culbuta si vivement que, sans les raies armées d'aiguillons, lesquelles soutenues des maquereaux et des flets, vinrent rétablir le combat , le désordre peut-être fût devenu plus considérable. Les archers de Carême alors commencèrent à faire pleuvoir sur leurs ennemis une grêle de figues sèches, de pommes et de noix, et les barbues aussitôt, les brèmes dorées, les congres aux dents aiguës s'élancèrent dans leurs rangs étonnés, tandis que les anguilles frétillantes, s'entortillant dans leurs jambes, les renversoient sans peine. On remarqua surtout un jeune saumon et un bar courageux, qui firent des prodiges inouïs de valeur. Non, une semaine entière ne me suffiroit pas pour vous raconter toutes les prouesses que vit cette brillante journée.

Déjà l'armée aquatique gagnoit du terrein , et la victoire alloit se déclarer pour elle; mais tout-

à-coup les canards, par leurs cris, appelant du secours, deux hérons et quatre émérillons s'élèvent dans les airs et fondent comme la foudre sur les vainqueurs. Le butor et la grue viennent les seconder ^ Tout ce qu'ils attaquent est dévoré, et le carnage devient terrible. Le bœuf pesant, qui jusqu'alors avoit vu sans s'émouvoir le danger de son parti, s'ébranle enfin. Il s'avance lourdement, abat et renverse des files entières, écrase tout ce qui ose lui résister, et seul jette l'épouvante et le désordre dans toute l'armée.

C'en étoit fait à jamais de Carême, s'il se fût opiniâtre à combattre plus long-temps. Il céda prudemment au danger, et fit promptement sonner la retraite, dans l'espérance qu'il pourroit, pendant les ténèbres, rallier et ranimer ses troupes, pour recommencer le lendemain la bataille. La nuit fut employée de part et d'autre à faire de nouvelles dispositions; mais un événement imprévu vint décider pour jamais du sort des deux monarques.

Au point du jour, JVoèP, suivi d'un renfort considérable, arriva au camp deCharnage, et la joie qu'excita sa présence y éclata par des milliers de cris d'allégresse. Ces transports bruyants , qui retentirent jusqu'au camp ennemi, y jetèrent l'alarme. On voulut savoir ce qui les occasionoit, et l'on détacha quelques espions pour s'en éclair-

cir. Mais quand ceux-ci, de retour, eurent fait leur rapport, à l'inquiétude succédèrent l'abattement et la consternation. En vain Carême par ses discours essaya de réchauffer les courages : la terreur les avoit glacés. Chacun jetoit ses armes, et de toutes parts on n'entendoit que des voix séditieuses crier : la paix, la paix.

Forcé donc de traiter malgré lui, et sur le point de se voir trahi par ses propres soldats , le triste monarque envoya pour négocier un député au vainqueur. Charnage, qu'avoient enorgueilli la victoire de la veille et ses nouvelles espérances, exigea d'abord que son ennemi sortît pour jamais de la chrétienté. Cependant, sur les représentations de ses barons, il entra en accommodement , et, conjointement avec eux % conclut un traité par lequel il consentit que Carême parût quarante jours dans l'année, et deux jours en outre environ dans chaque semaine; mais ce ne fut qu'aux conditions que les chrétiens, en dédommagement, pourroient non-seulement pendant ces jours de pénitence, mais encore pendant tous les autres de l'année indistinctement, joindre au poisson, dans leurs repas, le lait et le fromage; et ce fut ainsi que le roi Charnage rendit le roi Carême son vassal.

Recueil de Barbazan, tome iv, page 80.

DE CHARNAGE. aS

Ce fabliau a été mis en vers, l'an i554, sous le titre de Description du merveilleux conflict et très cruelle bataille faite entre les deux plus grands princes de la région brifatique , appelez Caresme et Charnage.

NOTES

(i. Tous deux se rendirent dans leurs états , afin de hâter par eux-mêmes les préparatifs de cette grande journée , et convoquer leurs vassaux. ) Telle fut pendant bien des siècles en France, la manière de lever des armées et de faire la guerre ( Daniel , TV. de la milice françoise). Il n'y avoit point de troupes réglées; mais la plupart des terres, soit laïques, soit ecclésiastiques ou moniales , étoient assujéties à une redevance de service militaire , pendant un certain nombre de jours et avec un certain nombre d'hommes. Ainsi quand le prince avoit une guerre à soutenir, il publioit un ban pour sommer tous ses feudataires de venir à son secours. Ceuxci, en conséquence , convoquant à leur tour leurs vassaux , les faisoient conduire, au lieu désigné , par des baillis , des avoués , des vidâmes; ou, si la nature du fief les obligeoit de les conduire eux-mêmes, ils marchoient avec eux en personne , c'est-à-dire que les bannerets amenoient les chevaliers, écuyers, gens-d'armes et sergents qui dévoient former la cavalerie, et que les comtes ou vicomtes amenoient les milices des villes et des bourgs, dont se composoit la plus grande partie de l'infanterie.

Le temps du service varioit selon la terre. Le terme le plus long étoit de quarante jours. Saint Louis exigea deux mois, et Philippe-le-Bel quatre. On ne pouvoit s'en dispenser (au moins quand on n'étoit pas assez fort pour pouvoir refuser impunément) sans encourir une forte amende. A cettr

amende Philippe-Auguste substitua, en 121 3, la confiscation du fief. Mais aussi , le terme du service une fois expiré , le monarque ne pouvoit plus rien demander à son feudataire , et celui-ci étoit libre alors de se retirer chez lui et d'emmener sa troupe.

Avec cette armée de quelques jours , avec cette dépendance , et enfin avec ce droit qu'avoient les grands vassaux de lever et de commander les divers corps qu'ils conduisoient , que pouvoientnos rois? Un événement arrivé sous Louis-le- Gros avoit donné lieu à ce prince, ou plutôt à son habile ministre Suger, de détruire une partie de cet esclavage , en ôtant à la noblesse la levée des milices, et la transportant en des mains dont il fût plus aisé d'être le maître. Quelques villes , opprimées parla tyrannie insupportable de leurs seigneurs, s'adressèrent au monarque, comme à leur suzerain, pour réclamer son assistance. Il les affranchit , y forma des communautés ou communes gouvernées par un corps municipal , auquel il donna , entre autres droits , celui de lever et de conduire les milices.

Dans cette administration , plus de comtes , de vicomtes, etc. et ce point étoit si important, que Louis VII regardoit comme à lui toutes les villes où il y avoit commune. En temps de guerre , les bourgeois , divisés par paroisses , dont chacune portoit, pour se rallier, une bannière représentant son saint (ainsi qu'on le voit aujourd'hui dans nos processions où cette cérémonie ne signifie plus rien ) , se rendoient ainsi au camp, le curé à la tête. Mais , comme il falloit les ménager, on n'exigeoit d'eux que le temps du service ordinaire ; et ce n'étoit pas avec de pareils secours que le monarque pouvoit accroître son autorité et agrandir ses états.

Vers la fin de ce même siècle, il s'étoit formé , en divers endroits de l'Europe , des corps d'aventuriers , composés de l'écume de toutes les nations, et qui , adoptant la guerre

comme un métier, se vendoient au plus offrant. Philippe- Auguste trouva dans certaines sommes qu'il leva sur son peuple et dans quelques épargnes qu'il avoit eu la prudence de faire , le moyen de prendre de ces bandes à sa solde; et ce fut particulièrement avec ces soudoyés ou soldats , dont il ne craignoit plus de se voir abandonné au bout de quarante jours, parce qu'il les payoit, qu'il exécuta tant de choses contre les Anglois , et qu'il devint le premier roi conquérant de la troisième race.

Philippe-le-Bel prit à son service des troupes étrangères dont il traita avec les souverains leurs maîtres, et même avec certaines villes ou communes.

Tous ces changements , au reste , n'intéressoient guère que l'infanterie ou la cavalerie légère. La partie essentielle des armées, celle qui par l'avantage de ses armes décidoit ordinairement du sort des batailles , les gens-d'armes et les chevaliers, furent toujours nationaux, et continuèrent d'être fournis et commandés par les bannerets. Mais , sous Charles VII enfin, ces bannerets, épuisés par les guerres sanglantes que la France avoit eues à soutenir contre l'Angle- ^ terre , ayant représenté que de plusieurs années ils ne pourroient être en état de fournir leur contingent, Charles, bien conseillé, les en dispensa pour toujours, et créa, pour les remplacer, des compagnies de gens-d'armes , qu'il appela à^ ordonnance , troupes régulières qui furent exercées aux armes, qui eurent une solde et durent servir sans interruption. Il eut même l'adresse de faire consentir le peuple à se charger de cette paie; et, à cette occasion, fut rendue habituelle la taille qui jusqu'alors n'avoit été qu'accidentelle.

Ce coup de politique, peu important en apparence, est cependant l'un des événements de la monarchie qui ait eu les suites les plus intéressantes, et celui qu'on doit regarder comme la vraie époque de l'autorité royale. Dès que les

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souverains eurent des troupes , ils furent tout-puissants , et la noblesse, à qui on défendit d'en lever, parce qu'elle n'avoit plus la charge d'en fournir, cessa d'être quelque chose , ou ne devint redoutable que quand elle posséda de grandes places.

L'institution des compagnies d'ordonnance produisit encore un autre effet : ce fut de faire cesser les fonctions d'écuyer, les distinctions de bachelier et de banneret, et toute cette constitution et législation de l'antique chevalerie. Le nom de chevalier subsista cependant toujours avec honneur, et j'ai déjà remarqué que François V voulut recevoir l'accolade des mains de Bàyard ; mais ce ne fut plus qu'un titre honorable , sans rang et sans prérogative: la chose avoit réellement changé.

Nos rois , au milieu de toutes ces révolutions si avantageuses pour eux , n'en conservèrent pas moins le droit de convoquer la noblesse , dans les besoins de l'état , par la publication du ban et de l'arrière-ban. Ce remède , toujours alarmant, a été depuis mis en usage plusieurs fois ; mais le peu d'utilité qu'on lui reconnut , l'incommodité réelle qu'apportoit cette milice altière , indocile et pleine de prétentions , malgré son ignorance dans les choses de guerre , fit que bientôt on s'en dégoûta ; et véritablement, dans plusieurs occasions , ce corps de noblesse ne sut pas se conserver l'estime que depuis si longtemps il avoit méritée par sa bravoure; car, ayant été assemblé en Picardie , sous Henri II , et les ennemis étant venus l'attaquer, tous abandonnèrent l'officier qui les commandoit, et s'enfuirent sans rendre de combat, ce qui , dit Lanoue, XI Disc, milit. , les rendit si vilipendez , que partout on s'en mocquoit. On ne fut guère plus satisfait d'eux dans la suite. Enfin il fallut y renoncer tout-à-fait. Depuis 1674, l'arrièreban n'a point eu lieu jusqu'en 1 755. Alors une escadre angloise s'étant emparée de l'île d'Aix, à l'embouchure de la Charente

et menaçant les côtes voisines, la noblesse d'Aunis et des provinces limitrophes fut convoquée et marcha au secours. Encore cette convocation, faite sans les formalités ordinaires en pareil cas , doit -elle être plutôt censée une invitation qu'un ban véritable.

(2. Les traits et munitions de guerre consistaient en pois, marrons y lait , beurre, fromage.J De tout temps , le lait et le beurre avoient été chez nous un aliment permis en carême. J'en ai donné des preuves dans la Vie privée des François. En i365 , un concile d'Angers les ayant défendus pendant ce temps de pénitence , alors les opinions changèrent, et ces deux substances furent regardées comme grasses et animales. Les aliments , en maigre, ne s'accommodèrent plus qu'avec de l'huile, et, quand la récolte de cette denrée se trouvoit mauvaise, on ne savoit comment y suppléer. Pour la deffaute d'huile , on mangeait du beurre en iceluy quaresmc , comme en charnaige (Journal de Paris sous Charles VI et Charles VII). Mâr/?geoient char en karesme , fromaige y lait et œuf s , comme en charnaige (ibid.). Ce fut vers la fin du quinzième siècle, que le lait et le beurre , par une dispense de la cour de Rome , furent permis de nouveau, comme ils l'avoient été avant le décret du concile. J'ai donné ces détails dans l'ouvrage dont je viens de parler. Ils sont étrangers à celui-ci.

(3. Charnage avoit son heaume fait d'un pâté de sanglier, surmonté d' un paon.) Ces ornements, ajoutés à la cime du heaume , s'appeloient cimiers , et passèrent dans le blason, où ils subsistent encore. Les différentes nations qui avoient des tournois s'étoient piquées à l'envi de les rendre galants et magnifiques. Les François, leurs inventeurs, y introduisirent les devises, la sorte d'habillement qu'on appela Cottes ~d' armes , et les armoiries qui , ainsi que les devises, conservées dans chaque maison comme marque d'honneur , et adoptées par l'Europe , y sont devenues le signe distinctif

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des familles nobles. Les Maures d'Espagne, auxquels leur religion défendoit toute figure et par conséquent les armoiries, inventèrent les inscriptions en devises, les livrées, les applications mystérieuses des couleurs à l'amour, à l'espérance, à la tristesse et aux autres passions de l'âme; enfin les chiffres et enlacements de lettres qui , étant arabes et inconnues aux chrétiens , passèrent chez eux pour des enroulements de fantaisie qu'ils nommèrent moresques ou arabesques ( Ménestrier, Traité des Carrousels). On doit aux Goths et aux Allemands ces mufles de lion , ces têtes armées de cornes, jadis en usage chez les Gaulois , et ces différents cimiers qu'on plaça sur le heaume , pour inspirer plus de terreur, et qui augmentèrent assez inutilement le poids de cette arme , déjà fort lourde par elle-même. Dans la généalogie de la maison de Montmorency, par Duchesne , on voit qu'un seigneur de ce nom portoit, sous Philippe-le-Bel , un paon pour cimier. Gessner, de Avibus , dit avoir vu une étoffe dont la chaîne étoit de soie et la trame de plumes de paon. C'étoit probablement ainsi qu'étoit fait ce manteau tissu de plumes de ce même oiseau que Paul I^*" envoya au roi ^é^in. (^Généalogie de la maison de Montmorency, page 29,) (4. Le butor et la grue viennent les seconder.) Je n'insiste pas sur quelques usages anciens , peu importants, que constate le fabliau , tels que ceux de servir gras et maigre dans les grands repas, etc.; mais on observera que, parmi les troupes de Charnage , c'est-à-dire parmi les oiseaux qu'on mangeoit alors , se trouvent le butor, la grue , l'émérillon , le cygne , le héron et le paon. Il y a beaucoup de preuves qu'on servoit ces oiseaux sur les meilleures tables, et qu'on les regardoit même comme excellents. L'estomac vigoureux de ces hommes chasseurs et guerriers, et accoutumés à des exercices violents , ne devoit rebuter aucune nourriture. Le paon surtout , que les romans qualifient

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toujours du titre de noble oiseau , et qu'ils appellent la viande des preux ou la nourriture des amants , étoit dans la plus grande estime et faisoit l'ornement ordinaire des repas d'appareil. Un de nos poètes, parlant des fripons, dit qu'ils aiment autant le mensonge qu'un affamé la chair de paon.

Platine, qui écrivoit sur la fin du quinzième siècle son Traité des Aliments, y compte encore, parmi les oiseaux dont on se nourrit , le paon , la grue , la cigogne , le cygne et le héron. Taillevent, premier cuisinier du roi Charles V, auteur dont il nous reste un Traité de Cuisine, enseigne de même à accommoder le héron, le butor et le cormoran.

Je prie de remarquer aussi que , dans la liste des troupes de Carême , se trouve la baleine , ce qui supposeroit que la pêche de ce poisson étoit connue alors, puisqu'on le mangeoit. Elle l'étoit en effet depuis plusieurs siècles. On peut sur ce sujet voir des détails dans mon ouvrage de la f^ie privée des François.

(5. Noël , suivi d'un renfort considérable , arriva au camp de Charnage. ) On s'attendroit à voir le poète faire arriver ici Mardi-Gras avec Noël. Apparemment qu'alors l'un étoit moins solennel que l'autre.

(6. Sur les représentations de ses barons , il entra en accommodement, et conjointement avec eux conclut un traité. ) Tout ceci représente des usages du temps; et ces usages, après ce qu'on vient de lire plus haut, ne doivent pas étonner. Dépendant, comme on l'a vu, de ses principaux vassaux, le prince leur de voit des déférences , des attentions et même des prévenances. La vassalité qui, au premier coup-d'œil, ne paroît être qu'un système raisonné de subordination , n'étoit pourtant , à proprement parler, qu'un pacte de convenance et un traité entre le vassal et son suzerain, dans lequel les conditions se trouvoient même assez égales. Car, si l'un perdoit son fief quand il ne venoit pas au secours de

son seigneur, l'autre perdoit sa suzeraineté quand il négligeoit de protéger et de défendre son vassal. Celui-ci ne pouvoit, il est vrai, ni se marier ni marier ses enfants sans l'aveu de son suzerain : ainsi , en vertu de ce droit , saint Louis ne voulut pas permettre le mariage du comte de Champagne avec la princesse de Bretagne , ni celui de la comtesse de Boulogne et de la comtesse de Flandre avec Montfort, comte de Leicestre; ni celui de Jeanne, fille du comte de Ponthieu , avec le roi d'Angleterre. Les historiens remarquent même que , quand Ferdinand , roi de Castille , voulut épouser cette Jeanne , il écrivit au monarque françois pour le prier d'agréer la demande qu'il alloit faire de la princesse. Assurément voilà un des droits les plus rigoureux qu'on connoisse, et quelque chose que la politique puisse alléguer en sa faveur, je crains fort qu'il ne nous paroisse tyrannique. Eh bien ! ce même saint Louis qui ne permettoit pas à la fille d'un de ses vassaux de s'allier à un souverain , consulta ses barons quand il accorda Isabelle , l'une de ses filles , au roi de Navarre , et quelque avantageux qu'il trouvât ce mariage ', il ne voulut point le conclure qu'il n'eut leur aveu. Quand Thibaut , comte de Champagne , prêta hommage à Philippe -Auguste en 1198, il jura d'être fidèle au roi , et fit jurer à plusieurs de ses officiers ou grands vassaux que , s'il manquoit de fidélité , ils viendroient à Paris se remettre entre les mains de Philippe. Le roi, de son côté , jura de protéger le comte, et fit jurer aussi à onze de ses officiers que , s'il manquoit à cette protection, ils iroient, en Champagne , se remettre entre les mains de Thibaut. Le sire, disoit l'ancien axiome du droit féodal , ne doit pas moins au vassal que le vassal au sire , ou , selon le langage de Beaumanoir, li sires doit autant foi et loyauté à son home , come li home doit à son seigneur.

Il en étoit ainsi des droits respectifs. Le plus petit seigneur

avoit les siens , qu'il pouvoit exercer en dépit du monarque et contre le monarque lui-même. Les bateliers de l'Yonne s'étant adressés à saint Louis pour obtenir que la rivière fût dégagée de tout ce qui interceptoit la navigation (je choisis, autant qu'il m'est possible , mes exemples dans le règne de ce monarque, parce que c'est le temps où fut composée la plus grandepartie des fabliaux), leprinceenvoya des commissaires qui s'occupèrent de ce travail. Arrivés au pertuis d'Auxerre ,ils y plantèrent des poteaux aux arnnes de France. Gui deMello, évéque de la ville, les fit arracher*. Sommé de comparoître à la cour du roi pour se disculper, il répondit que , comme évéque de la ville, étant seigneur du pertuis, il avoit cru devoir conserver ses droits. Le roi convint qu'il avoit raison, et Gui retourna dans son diocèse. Un jour que ce prince assistoit au sermon dans Vitri , des ivrognes , qui buvoient dans une taverne voisine, interrompirent le prédicateur. Il envoya quelqu'un de sa suite pour faire cesser le bruit; mais ne voulant rien ordonner pour la punition des coupables qu'avec les formalités requises, il demanda à qui appartenoit la justice du lieu, afin de lui remettre la poursuite du délit. [Fie de saint Louis , par le confesseur de la reine , son épouse.)

En 1260, le monarque rendit une ordonnance pour défendre les combats judiciaires et y substituer la preuve par témoins. Mais ce règlement si chrétien , si raisonnable et si sage , il ne l'établit que dans ses domaines. « Il ne put , dit Beaumanoir, l'introduire à la cour de ses barons ; et , si quelques- uns d'entre eux l'adoptèrent , ce fut de leur plein gré. Un baron , à qui le roi eût refusé justice, avoit droit de lui déclarer la guerre, et même d'obliger ses arrière-vassaux à s'unir avec lui contre le prince. S'il avoit commis quelque

* Lebeuf , Mémoire sur la vilU d'Jiix., et Velly, Hîst. de France. III. 3

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