‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 5 sur 51 · LA BATAILLE DE CHARNAGE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE CHARNAGE

crime, ou s'il vexoit d'une manière criante ses sujets, le monarque ne pouvoit pas le punir directement par luimême ; il falloit qu'il le citât à sa cour, qu'il le fît juger par ses pairs en dignité ; et , si sa condamnation étoit prononcée , le roi ne confisquoit que son fief.

Il n'y avoit pas jusqu'à ces droits abusifs , établis et perçus par les seigneurs , dans leurs terres , sous le nom de droit de passade ou de trespas , que lès rois ne payassent comme les autres voyageurs. Quand François F*" passa par la forêt de Hunandaie, en Bretagne, les gardes de la forêt exigèrent de lui le droit de trespas , et, par respect pour les temps de la chevalerie , il consentit à le payer. ( Contes d'Eutrapel. )

Voulez-vous, messieurs, entendre une histoire bien jolie? c'est celle qui arriva au gentil roi Philippe : écoutez-moi.

Ce prince, vous le savez, aimoit le bon vin. Il Tappeloit l'ami de l'homme; et toutes les fois qu'il en rencontroit l'occasion, il ne manquoit guère de renouveler l'amitié. Néanmoins, comme il ne vouloit point prodiguer la sienne, et comme en tout on doit être prudent et sage, il entreprit un jour de faire un choix , et envoya par toute la terre chercher ce qu'offroient de meilleur les vignobles les plus renommés. Tous briguèrent avec empressement l'honneur de désaltérer le monarque. Chacun d'eux députa vers lui; et des différents pays du monde % on vit arriver à sa table les vins les plus exquis. '

Il s'y trouvoit en ce moment un prêtre anglois, son chapelain, mais cervelle un peu folle, qui, l'étole au cou, se chargea d'un examen préliminaire. D'abord se présentèrent à lui Beauvais, Étampes et Châlons ^; mais à peine les eut-il vus

que, les excommuniant aussitôt, il les chassa honteusement de la salle , et leur défendit d'entrer jamais où se trouveroient d'honnêtes gens. Ce début sévère fit une telle impression sur ceux du Mans et de Tours, qu'ils tournèrent d'effroi (il est vrai qu'on étoit en été), et se sauvèrent sans attendre leur jugement. Il en fut de même d'Argence, de Rennes et de Chambeli^ Un seul regard que le chapelain , par hasard , jeta de leur côté, suffit pour les déconcerter. Ils s'enfuirent aussi et firent bien : s'ils eussent tardé plus longtemps , je ne sais trop ce qui leur seroit arrivé.

La salle un peu débarrassée par la sortie de cette canaille, il n'y resta que ce qui étoit bon, car le prêtre ne vouloit pas même souffrir le médiocre. Clermont et Beauvoisins ^ parurent donc, et ils furent reçus d'une manière distinguée. Enhardi par cet accueil favorable, Argenteuil s'avança d'un air de confiance , et se donna sans rougir pour valoir mieux que tous ses rivaux; mais Pierrefitte, rabattant avec les termes qui convenoient l'orgueil d'une prétention pareille , prétendit à son tour mériter la préférence, et appela en témoignage Marly, Montmorenci et Deuil, ses voisins ^ Auxois de même, pour prouver son mérite, allégua qu'il avoit, avec les vins de Moselle , la gloire d'étancher la soif des Allemands, de qui il recevoit en retour de belles et

bonnes pièces sonnantes. La Rochelle vint enchérir encore sur celui-ci : il se vanta d'abreuver non-seulement les Flamands, les Normands et Bretons, mais encore l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, le Danemark; et il montra quantité de bons esterlings qu'il rapportoit de ses voyages ^ Andeli enfin \ Bordeaux, Saintes, Angouléme, Saint-Jean-d'Angely et le bon vin blanc de Poitiers surtout s'avancèrent pour demander l'honneur du choix; mais Chani , Montrichard, Laçois, Montmorillon, Buzancois, Châteauroux et Issoudun les arrêtant, soutinrent contre eux la gloire des vins François K « Si vous avez plus de force « que nous, dirent-ils, nous avons en récompense « une finesse et une sève qui vous manque , et « jamais on n'entend ni les yeux ni la tète nous « faire des reproches ». Les autres voulurent répliquer, on se querella. Ces haleines ambrées et échauffées par la dispute parfumoient la salle. C'étoit une jolie quintaine '° que celle de ces champions disposés au combat. Il n'y a personne, chevalier ou moine , chanoine ou bourgeois , eût-il été éclopé ou aveugle, qui ne fût venu là volontiers briser une lance, et je gage même qu'aucun d'eux n'eût demandé la quarantaine. " Le roi, dont toutes ces prétentions et ces querelles ne faisoient que redoubler encore l'irrésolution et l'embarras, déclara qu'il vouloit

faire lui-même l'essai de tous les aspirants. C'étoit le moyen de décider ce grand procès d'une manière sûre et sans que personne eût à se plaindre. Le chapelain l'imita, et voulut goûter aussi; mais trouvant alors que le vin valoit un peu mieux que la cervoise " de sa patrie , il jeta une chandelle à terre et excommunia toute boisson faite en Flandre , en Angleterre et par-delà l'Oise. A chaque lampée qu'il avaloit, car telle étoit sa manière de faire l'essai, il disoit ise goule '\ Bref, il goûta si bien qu'on fut obligé de le porter sur un lit, où il dormit trois jours et trois nuits sans se réveiller.

Philippe enfin assigna les rangs. Il nomma Chypre pape, Aquilat cardinal. Quant aux vins de France '^, il choisit parmi eux trois rois, cinq comtes et douze pairs '°. Ah! qui pourroit s'assurer d'avoir tous les jours un de ces pairs à sa table pourroit bien se promettre aussi de n'avoir plus à craindre aucune maladie. Si cependant, messieurs , quelqu'un parmi vous est privé de cette consolation, lui conseillerai-je pour cela d'aller se pendre? Non, vraiment; bon ou mauvais, buvons-le tel que Dieu nous l'a donné; couchons-nous le soir auprès de notre vieille et vivons contents.

Recueil de Barbazan, tome i**^, page i52.

J'ai trouvé plusieurs autres pièces allégoriques, dans le genre des deux fabliaux qu'on vient de lire , une bataille d'Enfer contre Paradis , contenant des allusions à ces guerres que firent pendant la régence de la reine Blanche plusieurs princes ligués contre elle ; une bataille des Fiées contre les Vertus; un Tournoi d'Antéchrist , par Hugues Merry, même sujet que le précédent , etc. Mais tout cela est vraiment si misérable et si plat , que je n'ai pu en rien tirer.

NOTES

(i et 2. Des différents pays du monde on vit arriver les vins les plus exquis. ) Tous ces pays du monde se réduiront à l'île de Chypre , à l'Espagne , aux bords du Rhin , à l'Italie et à la France.

lie poète, en cet endroit, nomme une quarantaine de vins différents. Les voici. Ces noms, joints à ceux qu'on trouvera répandus dans le cours du fabliau, donnent la liste extrêmement curieuse des vins qui, au treizième siècle, avoieut quelque réputation , et c'est ce que le fabliau a de plus intéressant.

Auxois , Moselle , Aunis , La Rochelle , Taillebourg , Saintes , Meulan, Trennebourg, Palme, Plaisance, Espagne, Narbonne , Montpellier, Provence , Carcassonne , Béziers , Moissac , Saint-Emilion , Saint-Yon , Orchèse , Orléans ,Gergeau , Meulan , Argenteuil , Vermanton , Soissons , Hauvillers » Epernai , Sézanne , Semoy , Anjou , Gâtinois , Lssoudun , Châteauroux , Saint-Brice , Nevers , Trie , Sancerre , Reims Auxerre, Vézelai , Flavigny, Tonnerre , Saint-Pourçain , Savigny. Chablis et Beaune, que l'auteur dit n'être pasy'flMw^, mais vert comme corne de bœuf.

L'abbé Velly [Histoire de France y tome vu, page 65) rapporte , d'après Brussel , qu'il ne cite point , que nos rois

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buvoient à leur table les seuls vins qu'ils recueilloient de leurs vignobles , et que ces Dignes n'étoient ni en Champagne ni en Bourgogne , mais dans VOrléavois. Notre fabliau détruit l'assertion de cet historien.

Les vins d'Orléans avoient de la réputation déjà sous la première race, ainsi que ceux de Dijon, de Mâcon et de Cahors.*

(3. D'abord se présentèrent à lui Beauvais , Etampes et Chdlons.) Rien n'indique si ce Châlons est celui de Bourgogne ou celui de Champagne. Il y a un Beauvais en Querci, un autre en Saintonge. C'est sans doute de l'un des deux qu'il s'agit ici , la capitale du Beauvoisis ne produisant pas de vin.

(4. // en fut de même d^Argence , de Rennes , de Chamheli.) Argence est en Languedoc. Si Chambeli est le même que Chambli , c'est un bourg du Vexin François. Une autre version porte, au lieu de Chambli, Chambure , qui est en Bourgogne. Il y a deux Rennes à vignobles, l'un dans le Maine , l'autre dans le Languedoc.

(5. Clermont et Beauvoisins parurent donc. ) Beauvoisins est en Bourgogne; Clermont est la capitale de l'Auvergne: l'Agénois et le Languedoc en ont aussi chacun un.

(6. Pierrcjîtte appela en témoignage Martyr Montmo-

rend et Deuil, ses voisins. ) Les vins des environs de Paris se buvoient donc à la table du roi, et ils étoient même alors regardés comme très bons. Argenteuil se trouve déjà nommé parmi ceux de la note 1. Ces vins , aujourd'hui si foibles, auroient-ils dégénéré avec le temps? On sera porté à le croire , si l'on se rappelle que l'empereur Julien , qui , pendant son séjour dans Lutèce , fut à portée de les

Etat du commerce en France sous la première et la seconde ruer ^ par l'abbé Carlier.

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connoître , en fait l'éloge; ou l'art, qui a su améliorer les autres , n'auroit-il pu rien opérer sur le sol ingrat de ceuxci? Les méthodes, perfectionnées par l'expérience, ont dû produire , quand la nature ne s'y est pas opposée absolument , des changements favorables. Le fabliau en fournit la preuve dans les vins de Tours et du Mans, qu'il donne comme sujets à s'aigrir en été, et qni aujourd'hui ne s'aigrissent pas plus que les autres. D'un autre côté, le vin d'Orléans qui avoit une telle célébrité que Louis-le- Jeune l'employoit en présents , n'est plus regardé que comme un vin médiocre. Je m'abstiens d'un plus grand détail sur les différents articles de ce fabliau, parce qu'en traitant, dans la Vie privée des François , ce qui regarde les boissons , j'ai eu occasion de parler amplement du vin.

(7. La Rochelle se vanta d'abreuver non-seulement les

Normands , Flamands et Bretons , mais encore l'Angleterre y l'Ecosse , l'Irlande , le Danemark ; et il montra quantité de bons esterlings qu'il rapportoit de ses voyages. ) C'est une chose intéressante que de voir nos vins être dès-lors pour la France un objet de commerce considérable et attirer dans nos provinces l'argent de l'étranger. D'un autre côté on doit être assez surpris de ne compter dans ce nombre que ceux de La Rochelle et d'Auxois. Il y auroit sur cela beaucoup de remarques à faire. Est-il probable , par exemple , que La Rochelle et son petit canton pussent fournir nos provinces septentrionales et une partie des royaumes du nord? On ne voit pas que , dans cet approvisionnement immense, il soit question de la Saintonge , de l'Angoumois, et surtout de Bordeaux qui, depuis si long- temps, fait une grande partie de ce commerce , et dont les vins étoient renommés dès le temps du poète Ausone. Cependant ce n'est pas oubli ou inexactitude de l'auteur, puisque, dans la phrase suivante, il nomme expressément les vins de ces provinces

qui viennent bien se vanter de leur mérite , mais qui ne se donnent nullement l'avantage sur ceux d'Aimis. Cependant Guillaume Breton, dans sa Philippide, cite au nombre des objets de commerce que faisoit la Flandre les vins de Gascogne avec ceux de La Rochelle , ce qui confirme la remarque que je viens de faire.

(8. Andeli enfin ) Cet Andeli est celui du Querci ou celui

de Saintonge.

(9. Chani , Montrichart , Laçois , Montmorillon , Buzançois f Châteauroux et Issoudun soutinrent contre eux la gloire des vinsfrançois). Montrichard est enTouraine. Châteauroux (qui, dans le fabliau, est nommé Châtel-Raoul) , Issoudun et Buzançois sont en Berry. Je ne connois point Chani et Laçois. Il y a plusieurs Montmorillon: celui dont il s'agit ici est probablement un des deux du Bourbonnois.

Ce conte a été fait sous Philippe-Auguste , avant les conquêtes de ce prince sur Jean-Sans-Terre , et lorsque les rois d'Angleterre possédoient la Guyenne , la Saintonge , l'Angoumois, le Poitou , etc. Les vins de ces provinces sont ici réputés étrangers; le poète les met en opposition avec quelques-uns de ceux des provinces soumises immédiatement au roi. Il nomme ceux-ci françois , et leur fait soutenir entre eux la rivalité qui régnoit entre les deux couronnes.

(10. C'étoit une jolie quintaine que celle de ces champions.) La quintaine , exercice militaire fort en usage chez les anciens, consistoit à lancer des flèches contre im poteau. Nos chevaliers , qui avoient besoin de beaucoup de justesse dans la main , puisqu'aux tournois , il étoit défendu de frapper ailleurs qu'au buste, avoient adopté cet exercice, et en avoient même formé deux différents, l'un pour la flèche , et l'autre pour la lance. Pour le premier, on suspendoit à un arbre très haut certains cartouches qui

servoient de but, comme aujourd'hui le blanc pour le tir à l'arme à feu , et on y lançoit des flèches. Cela s'appeloit lancer au tableau. L'auteur du roman de Cléomadès dit que les Espagnols aimoient beaucoup ce jeu.

Espaignol tiennent moult à bel Le jeu de lancier au tablel.

Il étoit d'un fréquent usage dans les tournois.

Le second exercice, qui avoit pour objet d'apprendre à manier la lance , étoit beaucoup plus usité ; et c'est à celui-ci qu'on avoit donné le nom de quintaine. On plaçoit sur un pivot une statue d'homme , mobile , armée d'un écu et d'un bâton, et c'étoit contre cet homme de bois qu'on venoit s'exercer. Toutes les fois qu'on le frappoit au milieu du corps , il restoit immobile et la lance se brisoit. Mais , pour peu que le coup s'éloignât de la ligne centrale et qu'il portât, soit d'un côté , soit d'un autre, sa violence faisoit tourner la figure avec tant de rapidité qu'elle frappoit de son bâton le maladroit, à moins qu'il ne fût assez leste pour l'esquiver. Les seigneurs qui vouloient s'amuser et rire aux dépens de leurs vassaux, les obligeoient quelquefois à venir dans certains jours de l'année jouter contre la quintaine. Cette extravagante redevance, plus plaisante au moins que celle de venir ou baiser le verrou d'une porte, ou mettre une bûche au feu la veille de Noël, ou contrefaire l'ivrogne, ou se laisser tirer le nez et les oreilles , ou sauter en caleçon dans un fossé rempli de boue , ou battre l'eau pour empêcher les grenouilles de troubler le repos de monseigneur, ou faire un p.. , etc. , subsiste encore dans quelques endroits pour des bateliers , des meuniers, de nouveaux mariés. Si le gouvernement abolissoit tous ces monuments odieux de l'abus du pouvoir, qu'y perdroient les seigneurs?*

* (les absurdités , dont quelques-unes étoient vexatoires, ont mainte-

La quintaine , dont l'usage devoit naturellement tomber avec les tournois, eut l'avantage cependant de leur survivre , parce que , les courses de bague et de têtes leur ayant succédé , elle continua d'être nécessaire pour apprendre à manier la lance. C'est à ce titre que l'adoptèrent nos écoles d'équitation , formées sous Louis XIII. Depuis qu'elle n'y a plus aucune utilité réelle, elle s'y abolit insensiblement.

(il. Aucun d'eux n'eût demandé la quarantaine.^ Un des droits les plus importants qu'avoient usurpé les seigneurs y celui dont ils se montrèrent le plus jaloux et qu'ils disputèrent le plus opiniâtrement contre l'autorité royale , c'étoit le droit de faire la guerre. Il n'est pas possible de dire tous les désordres affreux que produisit un abus qui rendoit chacun juge et vengeur de sa propre cause. Un gentilhomme se prétendoit-il offensé ? il armoit ses vassaux , alloit ravager les terres de son ennemi, et assiéger ses villes ou ses châteaux. Celui-ci, de son côté, armant les siens, venoit en faire autant chez le premier. On brûloit les maisons , on égorgeoit les habitants avec leurs bestiaux , on détruisoit les moissons , les arbres , les vignes : c'étoit à qui feroit le plus de dégât. Louis-le- Jeune , au moment de revenir de la Terre-Sainte , ayant eu l'imprudence de renvoyer en France avant lui une partie des seigneurs croisés qui l'avoient accompagné , son ministre Suger lui écrivit qu'il livroit le royaume à des loups ravissants.*

Ces guerres privées n'étoient pas seulement la querelle de deux particuliers. Tous les parents de part et d'autre, jusqu'au quatrième degré ( pendant long-temps on avoit fait

nant disparu au grand regret de quelques personnes qui gémissent de ne plus être dans le bon vieux temps,

* Daniel , Histoire de France. Obs. sur le règne de saint Louis.

remonter l'obligation jusqu'au septième ) , étoient forcés de prendre parti. Si quelqu'un d'eux eût refusé , il eut perdu tout droit à la parenté et à la succession du guerroyant. Pendant que duroient ces guerres sanglantes, il sembloit qu'il n'y eut plus de souverain: on faisoit la guerre, on faisoit la paix sans sa participation ; et de toutes parts il voyoit son royaume livré à l'incendie, au meurtre et au pillage, souvent sans pouvoir s'y opposer.

Au milieu de ce brigandage cependant on s'étoit fait quelques principes. Il étoit de l'honneur, par exemple, d'envoyer d'abord une déclaration de guerre ou défi , et de ne commencer les hostilités que trois jours après. Mais quelle ressource contre ceux qui agissoient autrement? On avoit même intérêt à ne point s'avertir, parce que , le pillage enrichissant , on avoit intérêt à se surprendre ; et ce désordre tomboit particulièrement sur les parents, qui , n'ayant aucun sujet de défiance, se trouvoient tout-à-coup attaqués sans avoir eu le temps de songer à se défendre. Pour prévenir cet abus, Philippe-Auguste régla que les parents qui entroient en guerre pour cause de parenté ne pourroient être attaqués que quarante jours après qu'elle auroit été ouverte entre les deux contendants. Ce délai de quarante jours , dont saint Louis renouvela l'ordonnance, fut nommée la quarantaine-le-Roi , et voilà ce que pouvoit alors, pour le bon ordre , l'autorité du prince. Le clergé , avec toutes ses excommunications si redoutées , n'avoit pas pu davantage. Il crut obtenir beaucoup en assignant dans la semaine certains jours pendant lesquels il ne seroit pas permis de poursuivre ses injures particulières ; et ce règlement qu'on décora , pour le rendre plus respectable , du nom saint de Trêve de Dieu , fut annoncé même d'après une vision prétendue et comme un ordre particulier du ciel. Les rois successeurs de saint Louis firent, au sujet des guerres privées, différentes or-

donnances que, pendant long-temps, leur foiblesse particulière ou celle de leur pouvoir rendirent presque toujours inutiles. Peu-à-peu cependant la puissance royale , en prenant des forces, vint à bout de les faire respecter, et. ces milliers de petits tyrans qui vouloient avoir comme elle le droit de glaive , le perdirent insensiblement , sans qu'on puisse assigner l'époque précise où ils cessèrent de l'exercer. Il y a des exemples que les roturiers ont guerroyé quelquefois ainsi que la noblesse *. Des communes même obtinrent ce privilège **. Tout le monde prétendoit au pouvoir d'assassiner son ennemi.

(i2. Trouvant que le vin valait un peu mieux que la cervoise de sa patrie.) Gilles Boileau ou Boilève , dans les statuts qu'il donna, en 1264, aux brasseurs, ordonne que la cervoise ou bierre ne pourra être faite qu'avec de l'orge, du méteil et de la dragée. On nomme dragée les menus grains qu'on donne aux chevaux, comme vesce, lentille, etc. Aujourd'hui la bierre à Paris ne se fait qu'avec de l'orge , ou est censée en être faite.

(i3. ^ chaque lampée qu'il avaloit , il disait: ise gautc.) C'est ainsi que sont écrits ces deux mots anglois qu'aujourd'hui l'on écriroit is goad ( est bon ).

Dans l'original , le chapelain ajoute ensuite : honitouet , mot de baragouin que je crois signifier tout y est bon , et par lesquels il vouloit rendre en françois son is goad. Voilà comme les Anglois , malgré tous les efforts de Guillaume , parloient notre langue.

(i4et iS. Il nomma Chypre pape , Aquilat cardinal. Quant aux vins de France , il choisit parmi eux trois rois , cinq

* Ordonnances des rois de France , tome n , Préf. , page viij. ** lèid. , tome xr , Prey, , page xlj .

comtes et douze pairs.) On remarquera ici que la dignité de pape est regardée comme la première de toutes, que celle de cardinal est la seconde, et que les rois ne viennent qu'après et au troisième rang.

Par vins de France , l'auteur, dans cette phrase , entend non pas les vins français comme ci-dessus, mais tous ceux du royaume en général. On regrette qu'il n'ait point assigné leurs rangs , et , quoiqu'il termine assez plaisamment son conte, la curiosité, piquée par toute cette dispute, n'est point satisfaite. Il résulte au moins de son fabliau que :

i** Parmi les vins étrangers , on estimoit ceux de Moselle, d'Espagne , de Chypre et d'Aquilat (Aquila dans l'Abruzze au royaume de Naples, ou Aquilée dans le Frioul.)

2® Parmi les vins de province ou de canton, ceux d'Anjou et de Provence ; ceux du Gâtinois dans l'Orléanois; ceux d'Auxois en Bourgogne.

3° Parmi les vins particuliers des provinces ,

L'Angoumois avoit ceux d'Angoulême.

L'Aunis , ceux de La Rochelle.

L'Auvergne , de Saint-Pourçain.

Le Berri , de Sancerre , de Châteauroux, dissoudun et de Buzançois.

La Bourgogne , d'Auxerre , Beaune, Beauvoisins , Chablis, Flavigny, Tonnerre et Vermanton.

La Champagne , d'Epernai , Hauvilliers, Reims, Sézanne.

La Guyenne, de Bordeaux, Saint-Emilion,Beauvais, Trie et Moissac.

L'Ile-de-France, d'Argenteuil , Deuil, Marly, Meulan , Soissons, Montmorenci , Pierrefitte et Saint-Yon.

Le Languedoc , de Narbonne , Béziers , Montpellier et Carcassonne.

Le Nivernois , de Nevers , Vézelai.

L'Orléanois, d'Orléans, Orchese, Gérgeau, Semoy.

Le Poitou , de Poitiers , Meulan.

La Saintonge, de Saintes, Taillebourg, Saint -Jean -d'An-

La Touraine, de Montrichart.

J'ignore ce que c'est que Trennebourg.

Je ne sais où placer Palme. Est-ce celui du Languedoc ou la capitale de l'île Majorque ?

Le Plaisance du fabliau est-il le Placentia d'Espagne, le Plaisance d'Italie , de Languedoc, de Guyenne , du Rouergue ou du Poitou? Je croirois volontiers que c'est celui de Lombardie , parce que , dans une ordonnance de Charles V, année 1369, je vois les vins de cette ville assujétis à des droits particuliers.

Il y a un Saint-Brice en Limousin , un autre en Anjou , deux en Champagne , deux dans l'Agénois.

Un Meulan en Poitou et un en Provence.

Un Savigny dans la Touraine, dans l'Orléanois, dans le Nivernois , dans le Poitou, plusieurs en Champagne, ainsi qu'en Bourgogne.

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