‹ Fabliaux ou contes, fables et romans du 12e et du 13e siècle, traduits ou extraitsChapitre 41 sur 51 · PAR GAUTIER LE LONG · texte numérisé non relu

PAR GAUTIER LE LONG

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Messieurs, je veux vous parler d'une grande bataille dans laquelle tout le monde succombe à son tour. Savez-vous comment on arrange ceux qui sont abattus? On les étend tout de leur long sur un brancard, le ventre en haut, et on les porte ainsi à l'église. L'épouse suit, accompagnée de ses parents et amis, qui lui tiennent les mains pour l'empêcher de se déchirer le visage. « Mon « bon Dieu ! ayez pitié de moi , s'écrie- t-elle. Mon a Dieu , faites-moi la grâce de ne point revenir par « ce chemin-ci ; que je reste avec celui auquel j'ai « donné ma foi : sans lui que m'importe de vivre! »

Lorsqu'elle entre dans l'église , ses sanglots et ses cris redoublent. Les prêtres , qui ne sont là que pour gagner leur argent, chantent pendant ce temps, sans faire à elle la moindre attention. Mais c'est quand le service est fini et que le corps va être livré aux vers, qu'il faut la retenir pour l'empêcher de se précipiter aussi dans la fosse.

Qui la verroit alors se désespérer, s'enfoncer les poings dans les yeux (qu'elle a soin de fermer cependant ) , croiroit qu'elle va expirer de douleur. Ce n'est qu'en l'arrachant de force à ce triste spectacle qu'on peut la ramener chez elle.

A peine y est-elle arrivée, son premier soin est de se pâmer. On lui fait avaler de l'eau, on s'empresse à la secourir; mais elle ne reprend ses sens que pour commencer de nouvelles complaintes. « Cher sire , où étes-vous ? Quoi ! doux « ami, vous m'avez abandonnée! je ne vous vera rai plus! » et pleurs aussitôt de couler de plus belle, et commères d'accourir : « Belle amie, à « quoi bon tout ce chagrin qui ne guérit de rien? « Votre mari est mort : eh bien ! puisqu'en pleu- « rant vous ne le ressusciterez pas , il faut l'ou- « blier et songer à trouver quelque galant homme « qui le remplace et qui dans votre profession vous « soulage. — Moi, mon Jésus! moi, me remarier! « Ah! que le jour où j'en aurai seulement la pen- « sée la terre m'engloutisse! » *

N'allez pas vous imaginer cependant que la pauvrette en mourra. Non, messieurs, dès le lendemain le miroir est consulté. Bientôt, sous prétexte de propreté, on emploie quelque pa-

*Sed mihi vel lellus optem prius ima dehiscat

Anfe, Pudor, quam te violo , aut tua jura resolvo.

ViRG. ^n. IV.

rure; puis vient le blanc , puis les robes nouvelles : enfin, pareille à un autour qui, après la mue, s'élance et s'ébat dans les airs *, la dame galamment parée va se montrer de rue en rue, saluant avec un souris gracieux, et la première, ceux qu'elle voit passer. Y a-t-il une noce, une assemblée dans la ville? elle s'y trouve, non qu'elle vienne là pour manger et pour boire; un autre motif l'y conduit. « Ce beau garçon me plairoit « fort , se dit-elle à soi-même , mais il ne voudroit « pas de moi. Pour celui-ci, il est trop laid; cet « autre est trop vieux, il ne me convient pas. »

Là-dessus se font dans sa tête mille arrangements qui l'occupent toute la nuit; et le lendemain, en conséquence, elle imagine quelque parure nouvelle. Ce n'est plus cette femme paresseuse, aigre, acariâtre et insupportable, elle est devenue gaie , active et -plus douce que canelle. Cependant ses enfants l'embarrassent: elle sent très bien qu'ils écarteront les épouseurs, et tous les jours elle prie Dieu en secret qu'il l'en délivre. Mais elle a beau faire brûler des cierges, aucun des marmots ne veut crever. Alors , comme la poule qui chasse ses poussins quand elle a envie de retourner au coq, elle les prend en haine, les gronde à tout propos, les maltraite , et mille fois le jour maudit l'instant où elle les a conçus.

Du reste, si elle cause avec vous, elle va se

dire fort à son aise. Il lui est dû telle somme par Tibert : ce matin encore Martin lui a fait un remboursement. Rencontre-t-elle quelque commère bien indiscrète, bien bavarde? oh! c'est alors qu'elle est curieuse à entendre. « Que je « suis enchantée de vous rencontrer, belle amie! « En vérité, je me faisois des reproches d'avoir « été si long-temps sans vous voir, et je me pro- « posois d'aller passer quelque après-dînée avec « vous, car je vous ai toujours aimée, vous le « savez , et ma mère me l'a recommandé en mou- « rant. Mais j'ai eu tant de chagrin depuis que « j'ai perdu le défunt! Ah! commère, j'ai fait là « une bien grande perte : joyaux, ajustements, « il ne me refusoit rien de ce que je lui deman-

« dois. 11 est vrai que le pauvre cher homme

« vous entendez, commère. Aussi voilà ce que « c'est que d'épouser des vieux. J'étois si jeune « quand on me l'a donné. A propos de cela, je « veux vous faire une confidence. J'ai été chez « le devin ces jours derniers, et il m'a dit que a j'épouseroisunbeau garçon, jeuneetaimable.il « y a bien un bon parti que m'a proposé Jacques, « mon cousin; c'est un bourgeois de Tournai, « fort à son aise, mais il a passé la cinquantaine, « et par saint Léonard , je ne veux plus entendre « parler de vieux. On veut me donner aussi Bau- « doin , le fils de Gobert. Vous le connoissez :

3o.6 LA VETJVE.

« dites-moi, le parti est-il avantageux? car on c< voit l'écorce de l'arbre , mais on ne voit |)as « ce qui est dessous. Moi , j'ai hérité de bons « meubles ; mes armoires sont pleines de linge ; (( j'ai deux tasses d'argent , dont l'une avec re- « bord en or, que messire aimoit beaucoup. Il i< m'a laissé aussi sa maison. Je ne vous dis pas tf cela pour me vanter, commère; mais si vous « entendez parler de quelque garçon sage et « raisonnable, ne m'oubliez pas, je vous prie. « On m'a conté avant-hier que le fils de messire a Godefroi a fait la mine quand on lui a montré « Isabelle , sa future : comme il est votre voisin , « il viendra sûrement vous conter ses doléances. « Ecoutez , commère : glissez-lui un mot sur mon « compte. Je m'en rapporte à vous pour con- « duire cette affaire ; et si elle réussit , vous n'au- « rez pas lieu de vous en repentir, je vous en « donne ma parole. Ah çà , venez goûter chez moi « dimanche : je prierai la voisine Guillaume, et « nous raisonnerons là-dessus tout à notre aise.» Ce long discours n'est pas encore fini , que la commère grille déjà d'aller de porte en porte le publier. Pour l'autre , elle a beau faire , beau tendre ses filets, aucun oiseau ne s'y prend. Enfin cependant, elle attrape un gros malotru qui n'a rien, mais que dans son âme elle destine à réparer les torts du défunt; le pauvre sire n'est

pas long-temps sans reconnoître qu'il a été dupe. «Malheureux, s'écrie-t-il , celui que le diable « tente et qu'il force à prendre vieille femme a avec des enfants! » La dame, choquée, prétend que c'est elle qu'on doit plaindre d'avoir épousé un gredin tout nu, pour lequel elle a refusé Baudoin , Godefroi , Favin , Guillebert et Jean , qui tous avoient de bonnes rentes. Elle lui reproche sa misère , ses parents et ses sœurs qu'elle dit être des catins. Le prud'homme perd patience, il la rosse avec un bâton. Elle se sauve sans coiffe et sans aumusse, et pour l'épouvanter se met au lit en se plaignant beaucoup. Vient un médecin : il faut des remèdes, des emplâtres; enfin l'imbécille est obligé de demander pardon, et on le lui fait mériter par plus d'une sorte de complaisance.

NOTE

(i . Pareille à un autour qui, après la mue, s'élance et s'ébat dans les airs , la dame galamment parée )

Ausi com un ostoirs muiers Qui se va par l'air enbatant , Se va la dame déportant.....

La Fontaine, qu'on soiipçonneroit presque d'avoir composé sa jolie fable de la Jeune Veuve d'après notre fabliau, emploie ici une autre image.

Toute ia bande des amours Revient au colombier.

OU

EXTRAIT

Une femme, en Flandre , assistoit aux obsèques de son mari et sanglotoit à faire pitié. Quand le corps eut été inhumé , les parents voulurent la ramener chez elle , et même ils employèrent une espèce de violence; mais elle fit de tels cris et se débattit si violemment , qu'on prit le parti de la laisser, comptant bien qu'elle ne tarderoit pas à revenir d'elle-même. Un instant après passe par là un chevalier qui, voyant la malheureuse se tordre les bras et se frapper la poitrine, ne peut s'empêcher d'être attendri. L'écuyer dont il est accompagné se moque de ces simagrées et veut gager qu'avant une demi-heure il viendra à bout de consoler la veuve. Son pari est accepté. Il s'avance vers elle, lui souhaite un sort plus lieureux, la plaint, l'interroge sur ses malheurs et soupire à son tour. Elle lui demande quel est

le sujet de ses chagrins. « J'avois une femme ac- « compile, dit-il, je l'ai perdue , et c'est moi-même « qui lui ai donné la mort. — La mort ! grand «Dieu! eh! comment donc, sire? — Hélas! elle

« étoit si jolie et moi j'étois si amoureux

« Enfin, que vous dirai-je? elle en a péri. »

Il n est pas besoin après cela d'en dire davantage. On devine aisément que la veuve demande à mourir aussi , et que récuyer gagne sa gageure.

Recueil de Barbazan, tome m, page 46a.

Dans les Facetiœ Frischlini, add. Ph. Hermotimi, page 333, une femme d'Harderwick se désole de même pour un fils qu'elle vient de perdre. L'époux qui arrive d'un voyage et qui survient dans ce moment, lui demande ce qu'elle a. Il propose de réparer le malheur. Elle y consent et essuie ses yeux.

Dans l'épigramme latine de La Monnoie , intitulée Titus et Robina , un mari et sa femme étant à la promenade arrivent dans un endroit où ils entendent un paysan se désespérer. Interrogé par eux, le manant s'accuse d'avoir fait mourir sa femme , comme l'écuyer du fabliau. Mais ce paysan étoit apposté par l'époux , et l'époux avoit ses raisons pour agir ainsi.

La Cruche cassée de La Fontaine a aussi quelque ressemblance avec notre fabliau.

33o LA VACHE DU CURÉ.

PAR JEAN DE BOVES

J'ai ouï conter l'aventure d'un villain qui, un jour de Notre-Dame, étoit allé avec sa femme à l'église. Avant de commencer l'office, le curé, nommé dom Constant, fit un prône dans lequel il exhorta beaucoup à la charité, avançant, entre autres choses, qu'il faisoit bon donner pour Dieu, parce qu'il se piquoit de reconnoissance et rendoit au double.

Ce raisonnement frappa le villain. « Sœur, dit- « il à sa femme quand on fut sorti de l'église , a as- tu bien réfléchi à ce que vient de dire notre « prêtre? Puisque Dieu paie de si bons intérêts, «je suis d'avis de donner, pour l'amour de lui, « Blerain notre vache : aussi bien ne rend -elle « pas grand lait : qu'en penses - tu ? — Si c'est « pour avoir mieux, répondit la femme, tu feras a bien. »

En conséquence le villageois alla délier Blerain, et la conduisit chez le curé, qu'il pria les mains

jointes de l'accepter. « C'est la seule que j'aie , « dit-il , je vous l'offre au nom de Dieu ; » et en même temps il lui mit en main le lien de l'animal. Constant loua beaucoup l'action de son paroissien, et il souhaita que son prône eût opéré également sur le cœur des autres.

Quand le villain fut parti , le pasteur ordonna à son clerc de mener au courtil la nouvelle vache, et de la lier par les cornes avec Brunain la sienne, afin qu'elles pussent s'accoutumer ensemble. Le clerc obéit et s'en revint. Brunain continua paisiblement de paître ; mais la nouvelle-venue , que cette association apparemment ou le lieu peut-être effarouchoient, se mit à tirer de côté pour s'enfuir. A force de secousses, elle entraîna l'autre hors du courtil; et de pré en pré, de chenevière en chenevière, toujours tirant, elle la mena ainsi jusqu'à la porte de son étable. Le villain, qui les vit arriver toutes deux, appela sa femme pour être témoin de ce miracle. Ils se félicitèrent alors d'avoir donné leur vache, et trouvèrent que le curé avoit eu raison de dire que Dieu rendoit au double. Néanmoins, comm.e leur étable étoit trop petite pour deux bêtes, ils résolurent de se défaire, sans plus attendre, de la nouvelle , et le villain alla la vendre tout aussitôt.

Recueil de Barhazan , tome m, page 25.

Dans le Passa Tempo de' Cariosi , page 174? un voleur a dérobé une ceinture à laquelle étoit attachée une bourse. Dans son chemin, il trouve à voler une vache. Pour l'emmener commodément, il la lie par les cornes avec la ceinture; mais la vache s'échappe et revient chez son maître avec la ceinture et la bourse.

ou

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