SUR LES BARILS D'HUILE MIS EN DÉPÔT
Un jeune homme venoit , par la mort de son père, d'hériter d'une maison. Résolu de la garder, quoique ce fût son seul bien, il s'arrangea pour vivre sobrement et restreignit sa dépense. Mais il avoit un riche voisin à qui la maison convenoit fort ; et celui-ci, après l'avoir plusieurs fois sollicité inutilement de la lui vendre, n'eut pas honte d'employer une friponnerie pour la lui enlever.
Il vint le trouver un jour. « Voisin, lui dit-il, c( rendez-moi un service. J'ai chez moi dix barils « d'huile qui m'embarrassent, et je voudrois (c trouver à les placer quelque part, en attendant « une occasion favorable pour m'en défaire. Votre « cour est libre, permettez que je les y fasse « porter : je vous témoignerai ma reconnoissance c( quand ils en sortiront. » Le jeune homme, qui ne soupçonnoit dans cette demande aucune malice, y consentit volontiers. Les tonneaux furent
transportés chez lui, on ferma la porte de la cour en sa présence, et on lui en remit la clef, dont il eut l'imprudence de se charger, parce qu'il étoit franc et sans méchanceté. Or, vous saurez que des dix tonneaux il n'y en avoit que cinq qui fussent pleins, les autres n'étoient remplis qu'à moitié.
Le voisin les laissa quelque temps dans le lieu du dépôt; mais l'huile ayant renchéri tout-àcoup, il vint chez le jouvenceau demander la clef, suivi de quelques personnes qu'il donna comme marchands, et qui n'étoient que des fripons payés pour lui servir de témoins. Sous prétexte de faire goûter son huile, il déhonda les harils , et en trouva , comme il s'y attendoit bien, cinq à moitié vides. Alors il affecta la plus erande colère; il accusa de larcin et d'infidélité le dépositaire, et le traîna aussitôt devant les juges. Le jeune homme se trouva tellement confondu de l'aventure qu'il ne put rien répondre. Seulement il demanda terme jusqu'au lendemain ; mais son danger, pour être différé, n'en étoit pas moins grand.
Il y avoit dans la ville un fameux philosophe , homme de bien, qui vivoit selon Dieu et qui employoit ses talents à secourir les malheureux : aussi l'appeloit-on leur père. L'accusé alla lui conter son malheur et implorer son secours.
« Tranquillisez-vous, répondit le prud'homme : « demain je me rendrai au plaid , et j'espère mon- « trer clairement aux juges lequel de vous deux « est l'innocent ou le coupable. »
Il tint parole comme il l'avoit promis, et se rendit à l'audience. Les juges, dès qu'il parut, le recurent avec distinction et lui donnèrent près d'eux une place honorable. D'abord Yappelant exposa ses raisons. On interrogea ensuite le défendeur^ sur ses moyens de défense; et avant de prononcer, on demanda au philosophe quel étoit son avis. « Messieurs, dit le prud'homme, « je crois avoir trouvé un moyen sûr de découvrir « ici la vérité. Ordonnez qu'on soutire les cinq « barils pleins: il restera dans chacun une cer- « taine quantité de lie, qu'on la mesure. Que la (c même chose se fasse pour les cinq demi-vides. « S'ils contiennent autant de lie que les premiers, « ils ont eu autant d'huile, et par conséquent le « dépositaire a été infidèle; mais s'ils en con- « tiennent moins , il est clair alors qu'ils ont été cf moins pleins, et que l'accusateur étant de a mauvaise foi doit être puni. »
Le raisonnement parut juste *. On fit l'expérience, et la vérité fut ainsi découverte. Mais quand le jeune homme sortit du plaid, le philosophe l'arrêtant : « Mon fils , lui dit-il , bien à plain- « dre est celui qui a mauvais voisin. Je connois
« le vôtre depuis long-temps, c'est un méchant « homme. Éloignez-vous de lui, croyez-moi ; vencc dez votre maison : tôt ou tard il vous feroit a tomber dans ses pièges ». Le jouvenceau le crut, et il alla s'établir ailleurs où il vécut heureux.
Se trouve dans la Bibliothèque de cour, tome m, page 201, Recueil de Barbazan, tome 11, page ij3.
NOTES
(i. L' Appelant exposa ses raisons. On interrogea ensuite le défendeur.) Ces deux termes de plaidoirie sont dans l'original, et ils subsistoient dès-lors. On trouve aussi les noms de procureur et ^avocat dans les canons de trois conciles nationaux tenus au treizième siècle , et dont l'un est de l'année i238.
(2. Le raisonnement parut juste.) Oui, sans doute, si l'on n'eût volé l'huile qu'après sa dépuration ; mais , si elle l'avoit été au moment du transport, lorsqu'elle étoit trouble, et avant qu'elle eût déposé, il est clair que, dans ce cas, il y auroit eu moins de lie dans le tonneau, et que cependant le jeune homme eût pu être coupable.