DEVANT LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE
Nous avons sur le tribunal révolutionnaire, que Danton déplorait d'avoir fondé, un témoignage bien significatif et qui ne saurait passer pour suspect :
« Le tribunal, disait en 1795 le greffier Paris, était composé de quatre sections, il devait y avoir un tirage de juges et de jurés. Au lieu d'un tirage, c'était un triage qui se faisait; cela se pratiquait surtout lorsqu'il y avait de grandes affaires à juger (1). »
Gela se pratiqua avec un soin tout particulier dans le procès des Dantonistes. Le triage se fit dans la chambre du conseil, voisine de la salle d'audience, et pour plus de sûreté, pendant que s'effectuait Topération, on renvoya les greffiers, quoique leur présence, légalement, fût indispensable.
Ainsi épurés, tous les jurés à qui on confia le soin de juger Danton et ses complices, ou plutôt de les condamner, étaient des hommes sur lesquels la République pouvait compter, des solides.
'1 Procès de Fouquier-Tinuille. Déposition de Nicolas-Joseph Paris, greffier du tribunal révolutionnaire, le 18 germinal au III (7 avril 1795,.
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L'accusateur public Judicis, dans le procès de Fouquier-Tinville, a caractérisé en quelques mots ces solides, qui ne se laissaient pas émouvoir par des scrupules de légalité :
« Les uns jouaient tout à la fois le rôle de dénonciateurs et de juges, parce qu'ils occupaient cumulativement la place de président des commissions populaires et celle de juré, les autres ne venaient siéger, disaient-ils. que pour faire le feu de file.
a Selon quelques-uns, les prêtres et les nobles étaient des gibiers à guillotine.
a Au dire des autres. « il leur suffisait de voir les gens pour asseoir leur jugement, la seule inspection du physique les déterminait à voter la mort f).
« Certain a dit « qu'à la place de l'accusateur public il ferait saigner les condamnés avant leur exécution, pour affaisser leur maintien courageux ;^
« Un autre s'est publiquement vanté de n'avoir jamais voté que la mort.
« Un autre, au moment qu'il venait de siéger, a dit à ses collègues : « Nous n'avons mis cette fois-ci que deux heures et demie, parce que nous n'avions qu'à nous en tenir à la lettre qui se trouvait à côté du nom ». Un deux est ivrogne d'habitude, et n'a jamais siégé qu'en état d'ivresse.
« Un autre disait que lorsqu'il n'y avait pas de délit contre un accusé, il fallait en imaginer.
« Ils n'avaient généralement pas besoin d'examiner les pièces pour fixer leur opinion, certains d'entre eux ne savaient ni lire ni écrire (l). »
1 Procès de Fouqiiier-Tinville. Réquisitoire de l'accusateur public Judicis, le 8 germinal an 111 28 mars 1795;.
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Parmi ces bons citoyens^ qui figurèrent dans le procès des Dantonistes, quelques-uns méritent d'être signalés. Ils formaient Télite de cette élite.
Ganney, un idiot, remarque Michelet, ne com.prenait ni demandes ni réponses, et condamnait toujours.
Le marquis Leroy de Montflabert, devenu Leroy Dix-Août, était dur d'oreille, — surtout quand les accusés essayaient de se défendre.
Topino-Lebrun, élève de David, peintre insuffisant et jacobin exagéré, voyait partout des ennemis de la République.
Le menuisier François Trinchard (1) était un sectaire inculte et violent : « J'ai remarqué dans Trinchard, disait le commis greffier Piobert AVolff, le caractère le plus sanguinaire. Quelque temps après sa nomination à la commission populaire, il vint à la buvette ; il déjeunait avec quelques autres jurés ; ils lui dirent que sa commission ne leur avait encore rien renvoyé. Trinchard répondit que la commission allait commencer ses opérations par envoyer au tribunal tous les nobles et tous les prêtres et qu'il espérait qu'ils en feraient bonne justice [2). »
Le luthier R.enaudin — que Camille Desmoulins essaya vainement de récuser, en alléguant qu'ils avaient eu au club des Jacobins une querelle suivie de pugilat — était peut-être de tous ces durs-à-cuire le plus odieux. C'est lui qui se vantait de n'avoir
(1. Il était né à Montpellier. Il habitait rue delà Monnaie.
(2, Procès de F ouquier-T inville. Déposition de Robert Wolff, commis greffier du tribunal révolutionnaire depuis son établissement séance du 18 germinal 7 avril; 1795 .
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jamais acquitté personne et qui s'écriait un jour, en sortant du cabinet de l'accusateur public, et tout heureux d"avoir vu une longue liste d'accusés : « Voilà des bougres qui vont être bien travaillés (1 I »
Renaudin disait plus tard, pour s'excuser, que c( les jurés étaient dans la main de Fouquier-Tinville comme la hache dans la main du bûcheron (2) ». Mais ce rôle, quelque important quil fût en 1793 et en 1794, ne lui suffisait pas. Il y ajoutait volontiers celai daccusateur. « J'étais un jour au tribunal, déclara le témoin Gastrès, au moment où ces bandits déguisés en justiciers commencèrent à expier leurs crimes (3;. j'aperçus parmi les accusés un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Bois Marie, né à Besançon ; il était professeur. Renaudin descendit de son siège de juré, il devint témoin ; il reprocha à ce jeune homme ses liaisons avec Gorsas ; il remonta ensuite à sa place, et un instant après il déclara en son âme et conscience que Bois Marie qu'il venait d'accuser était convaincu, et Bois Marie fut conduit à l'échafaud (4 . »
Des Jacobins à ce point fanatisés étaient, semble-t-il, des hommes qui devaient inspirer une confiance absolue. Cependant, jusqu'à la dernière minute, on craignit de leur part quelque accès de pitié, un sentiment de dégoût devant la besogne d'égorgeurs
(1 Campardon, Le Tribunal révolutionnaire, Paris. 1861, t. II, p. 192 et 323.
(2y Histoire des Prisons Recueil de Xougaret , t. III, p. 266.
'3 RenauJin fut guillotiné en 1795 comme complice de Fouquier- Tinville.
(4; Procès de Fouquier-Tinville. Déposition de Gastrès, le 9 germinal '29 mars 1795;.
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imposée à leur civisme. Dufourny, dans sa déposition pendant le procès de Fouquier-Tinville, affirma que sept ou huit jurés allaient tous les jours prendre le mot d'ordre chez Robespierre « et que quatre ou cinq hésitaient entre le crime atroce d'assassiner l'innocence et le danger honorable d'être eux-mêmes assassinés v^l) «• Ils n'hésitèrent pas longtemps et choisirent le crime.
Les juges ne valaient guère mieux que les jurés.
Le président était Hermann, honnête homme, mais magistrat de l'ancienne école, asservi à la loi ou à ce qu'il prenait pour la loi. résolu à exécuter, sans résistance, sans examen, les ordres des comités, comme il eût exécuté ceux de Louis XI ou de Richelieu, — juriste sec, dur, inflexible, machine à sentences.
A côté de lui siégeaient Dumas, le vice-président, créature de Robespierre, Masson, Bravet, juges timorés, iniques par peur de la mort, Denizot, qui finit paisiblement ses jours — après avoir tant raccourci ceux des autres — dans un tribunal de première instance, et le plus odieux de tous, un monornane. Foucault, qui répétait sans cesse : « Il nous faut du sang, le peuple veut du sang. »
L'accusateur public, c'était Fouquier-Tinville. Le nommer, c'est lejuger.
{\)Procesde Fouquier-Tinville. Déposition de Dufourn}- le 1"' floréal 20 avril 1795;. L'architecte Dufoumy de \'illiers, républicain tr»"-s convaincu, président, au mois d'avril 1790. du club des Droits de l'Homme, plus tard membre du Comité central révolutionnaire et du club des Jacobins, a laissé la réputation d'un très honnête homme. Dénoncé comme complice de Danton, il courait les plus grands risques de monter sur l'échafaud. La mort de Robespierre le sauva.
Un brave homme, que nous avons déjà cité, s'acquittait avec dégoût — et parce qu'il fallait vivre — des fonctions de greffier. Jamais greffier né pitoyable et humain n'enregistra autant de condamnations. Paris, capable de courage, — nous le constaterons tout à l'heure, — mais très désireux cependant de ne pas trop se compromettre, pour qu'on ne le crût pas de la même famille que l'assassin de Lepelletier Saint-Fargeau, s'abritait dans l'antiquité romaine et se faisait appeler Fabricius.
Avant d'agir sur le jury. — par des exhortations ou des menaces, — les comités s'étaient préoccupés de stimuler le zèle des juges et de leur indiquer la marche à suivre dans le procès qui allait s'ouvrir. Dès le lendemain de l'arrestation des Danton istes, Robespierre avait envoyé à Dumas ce billet écrit tout entier de sa main : « Le comité de Salut public invite le citoyen Dumas, vice-président du tribunal criminel, à se rendre au lieu de ses séances, demain à midi. Paris, 12 germinal de l'an II de la République (1). »
Le procès s'ouvrit le 13germinal (2 avril)danslasalle de la Liberté (2). A 11 heures, les accusé furent introduits. Danton marchait la tête haute et affectait de sourire. Le greffier Fabricius Paris, dès qu'il l'aperf'ut, s'avança vers lui et, en pleurant, l'embrassa. Camille Desmoulins, très pâle, semblait en proie au plus profond désespoir. Fabre d'Eglantine se traînait péniblement : on fut obligé de le faire asseoir
(1 nibltoth. nationale. Le "'•, n^ 743.
'2) Ce local devint plus tard la chambre des requêtes de la Cour de cassation el l'ut incendié en 1871.
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sur le fauteuil placé devant le banc des accusés (1 ,
Le public était assez nombreux, un public livré des impressions diverses, mais qui, en général, souhaitait Tacquittement. Dans une tribune, le peintre David dessinait des croquis d'audience.
Fabricius Paris donna lecture des actes d'accusation et commença par le rapport d'Amar (2;.
Danton prit ensuite la parole. Au nom de Lacroix, de Philippeaux, de Camille Desmoulins, il s'indigna que leur cause fût confondue avec celle des agioteurs et des faussaires. «. Si nous sommes traduits ici, ajouta-t-il, comme des conspirateurs, si nous sommes jugés comme tels, il faut du moins que la postérité sache que nous n'étions pas des voleurs. »
Après s'être ainsi défendu, il attaqua. Il demanda au tribunal d'écrire à la Convention pour qu'une commission nommée par elle reçût la dénonciation que ses amis et lui voulaient faire contre la dictature du comité de Salut public.
Le président ne lui répondit qu'en levant l'audience.
1 « C'est Fabre d'Eglantine qui occupe le fauteuil, il parait assez abattu. >- Journal de Perlet, numéro du 4 avril. — « Fabre d'Eglantine occupe la place distinguée du fauteuil ; il parait être dans un état de souffrance. » Moniteur, numéro du 4 avril.
'2 II y eut deux actes d'accusation individuels dressés par Fouquier-TinvilIe contre Westermann et Lhuillier et un autre collectif contre les contumaces Benoit et de Batz, l'abbé d'Espagnac, Gusman, les frères Frey et Deisdericksen. Le rapport d'Amar servit de réquisitoire contre Delaunay, Julien. Chabot, Bazire, Fabre d'Eglantine, et le rapport de Saint-Just contre Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine doublement accusé , Hérault de Séchelles, Lacroix et Philippeaux.
Le docteur Robinet possédait l'exemplaire du rapport de Saint- Just, notifié par huissier à Fabre d'Eglantine comme acte d'accusation et annoté par le prévenu. V. Le Procès des Dantonistes, p. 128.
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Dès le début du procès, les accusés avaient remis à Fouquier-Tinville la liste des témoins à décharge qu'ils désiraient faire assigner. Fouquier-Tinville communiqua cette liste aux comités et appuya vigoureusement — c'est lui du moins qui l'assure — la réclamation de Danton et de ses amis. Malgré son insistance, les comités décidèrent que seuls seraient entendus les témoins à charge (1).
Le 4 avril, après une longue déposition de Cambon, Fabre d'Eglantine, le premier interrogé, réclama aussitôt communication des documents originaux qui avaient servi de base à l'accusation, et il déclara qu'il ne répondrait à aucune question tant que ces pièces — et particulièrement le projet de décret — ne seraient pas mises sous ses yeux, pour qu'il put les discuter en connaissance de cause.
Cette communication fut refusée par le président. Fabre d'Eglantine se borna alors à quelques réponses qui échappèrent en quelque sorte à sa douleur et à son indignation. Quoique Cambon, qui le croyait coupable, l'eût chargé, dans la première partie de l'audience, il ne craignit pas d'invoquer son témoignage, relativement au faux qu'on lui reprochait.
Ce que dit Fabre d'Eglantine ce jour-là — et le lendemain — nous ne le savons, et dune manière très insuffisante, que par les notes, confuses, incomplètes, souvent incompréhensibles, rédigées par un des jurés, Topino-Lebrun. Je reproduis textuellement les passages qui le concernent dans ce résumé qui,
(1; « On ue voulait dans cette affaire que des témoins de mort ». Déposition de Dufourny pendant le procès de Fouquier-Tinville. Dufourny avait été assigné par Fabre d'Eglantine. Il fut écarté.
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malgré ses incorrections et ses obscurités, a une grande valeur documentaire < 1 :
« Delaunay, rapporteur pour l'affaire de la Compagnie des Indes) — Fabre voulait que la Convention nommât des commissaires. Lui — Cambon, premier témoin' ne voulait pas, à la crainte que la Convention elle-même ne s'enfilât dans une liquidation, et craignant les malversations.
« Son opinion (de Cambon^ était qu'on ne pouvait se charger de l'exécution.
« Fabre lui a dit qu'un matin, à la Convention, il a fait décréter ses corrections (l'amendement au projet de Delaunay présenté par Fabre et adopté par l'Assemblée).
« Les mots faits en fraude favorisèrent l'opinion première de Delaunay.
« L'article 7, opinion de Fabre, cbartié par l'opinion de Delaunay, qui invoquait les règlements de la Compagnie pour la liquidation.
« Copie du décret remis à l'impression portant que Cahon 'sic\ Ramel^ Fabre, etc.. avaient signés (sic). C'est toujours par la même main que les corrections et les signatures sont écrites. Entre ma signature et les derniers mots, on a intercalé les mots : ont signés, etc. Ce passage se rapporte indubitablement à une
1} Notes de Topino-Lehrun, Juré au tribunal révolutionnaire de Paris, sur le procès de Danton et sur Fouquier-Tinuille, publiées par J.-F.-E. Chardoillet. Paris, 1875, p. 16-17. Le manuscrit original fut détruit en 1871, lors de l'incendie de la préfecture de polie. L'édition de 1875 a été faite d'après une copie.
Le Bulletin du tribunal révolutionnaire n° 19 cite comme défense de Fabre d'Eglantine des passages presque textuels de son Précis apologétique.
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réponse de Fabre d'Eglantine et sjmis doute aussi les deux précédents.)
« Chabot dit que les mots : ont signés n'étaient pas lors de son interrogatoire (probablement erreur de TopinoLebrun). C'était un projet de rédaction. Benoît d'Angers et le baron de Basse (sic) m'ont offert les '200.000 livres. J'ai offert de les saisir chez moi, mais on les a avertis et on les a fait sauver. On n'a connu qu'une partie de la conspiration, mais ces débats-ci la dévoileront. .
<( Bazire. — Je n'y suis que comme ayant reçu des confidences individuelles. Il est accusé de cela, de se taire, par Julien de Toulouse. Le Comité les ignorait, car il serait coupable s'il n'agissait point. Sa dénonciation du 25 et Chabot l'avait précédé. Je fesais des réponses évasives, dilatoires (à Delaunay et à Julien), j'ai dit que je ne voulais point d'argent pendant la Conv, etc.. Chabot travaillait avec eux-, il me dit qu'il était, il est dans ce tripotage, mais que c'était pour les démasquer. Chabot répondra. On sait que je n'ai jamais connu ni rien fait en finances... Je m'en rapportai à Chabot que j"avais connu patriote. Il m'a tenu parole... »
A la fin de cette seconde audience du 3 avril, l'affaire de la Compagnie des Indes liquidée ou à peu près, IJermann, rogue, solennel, se tourna vers Danton •
« La Convention nationale, dit-il, vous accuse d'avoir favorisé Dumouriez, de ne lavoir pas fait connaître tel qu'il était, d'avoir partagé ses projets liberticides, tels que de faire marcher une force armée sur Paris, pour détruire le gouvernement républicain et rétablir la rovauté. »
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L'absurdité de ces accusations ne les rendait que plus dangereuses.
« Ma voix, commença Danton, ma voix qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, pour appuyer et défendre ses intérêts, n'aura pas de peine à repousser la calomnie.
« Que les misérables qui m'accusent paraissent, et. je les couvrirai d'ignominie. I
« Que les comités se présentent, je ne veux qu'eux pour accusateurs et pour témoins. Qu'ils se présentent 1... Au reste, que me fait votre jugement ? Ma tête est là qui répond de tout ; la vie m'est à charge, il me tarde d"en être délivré. »
Il s'était levé, frémissant, impatient de parler. Sa large poitrine qui s'offrait aux coups, son regard étincelant, son visage ravagé que l'émotion rendait plus effrayant, son mufle de dogue convulsé par la colère et par le dégoût, tout en lui, à ce moment-là, respirait l'énergie, l'audace, le besoin et lamour de la lutte. Ce nétait plus le Danton, découragé et lassé par la haine, avide de repos et de silence, amolli par l'amour, c'était le Danton du club des Cordeliers, le tribun à l'éloquence volcanique qui avait épouvanté l'Europe, lancé les armées aux frontières, le prodigieux meneur de foules, l'homme qui, malgré ses vices et ses tares, avait incarné, en 1792 et en 1793, l'âme de la Patrie.
La salle de la Liberté, les couloirs qui y conduisaient, le palais de justice tout entier regorgeaient demonde. Une colonne serrée, immobile, remplissait l'escalier, la place Dauphine, le Pont -Neuf, la rue de la Monnaie. Jamais drame plus poignant n'avait excité une
curiosité plus ardente. Les éclats de cette voix formidable, des cris de colère, des mots sonores arrivaient jusqu'à cette multitude attentive et émue. On les écoutait avec angoisse. De groupe en groupe, on les répétait. Et tous ceux qui du fond de leurs faubourgs étaient venus là le sentaient bien, ce n'était pas le procès des Dantonistes qui se jugeait, c'était le procès de la Révolution. La terrible liquidation commençait. Les Girondins entraînaient après eux ceux qui les avaient condamnés ou n'avaient pas osé les défendre. Danton et Hébertallaient frayer la route à Robespierre.
La foule réunie autour du palais de justice entrevoyait, dans son obscur instinct, cet aboutissement fatal et, sur les ruines de la Liberté détruite par les discordes civiles, le retour du pouvoir monarchique ; mais elle reculait, prise de peur , devant le geste, devant le cri, qui auraient sauvé ces accusés, ou du moins les meilleurs d'entre eux, qui aurait inauguré le règne depuis si longtemps attendu de la justice et de la clémence. La foule laissait faire. Elle attendait, elle écoutait.
Avec une éloquence abrupte, heurtée, faite de jaillissements et d'éruptions, et qui lançait tour à tour des scories et des étincelles, avec des apostrophes véhémentes, des sarcasmes, desplaisanteriesbratales, de cyniques confidences, et parfois aussi avec une douceur imprévue, avec de pressants appels à l'union, à la fraternité, Danton racontait sa vie. Il évoquait le passé, l'aurore de la Révolotion, les premiers enthousiasmes dont tous les Français avaient été remplis et enivrés. 11 rappelait les services qu'il avait rendus à la République et au pays, toutes les haines que.
par son amour du peuple, il avait suscitées, bravées et vaincues.
Hermann, au début, après son défijeté aux comités, avait essayé de le rappeler au calme, de refréner sa parole, pour en diminuer la puissance Jij.
« L'audace, lui avait-il dit, est le propre du crime et la modération celui de l'innocence ; renfermez-vous dans les bornes de la décence et du respect que vous devez à l'autorité qui vous a traduit ici, celle de la Convention... Je vous invite à vous justifier avec précision. »
Mais peu à peu, cette défense, tantôt violente, tantôt douce et persuasive, produisait son effet. Président, juges, jurés, se sentaient remués, conquis. Ils se ressaisirent bientôt. Hermann et Fouquier-Tinville comprirent qu'il fallait brusquer lesdébats, pour qu'ils ne prissent pas une trop mauvaise tournure. Pendant que l'accusé, infatiga'ble, continuait à parler, le président et l'accusateur public se passaient des billets, écrits d'une main hâtive :
« Dans une demi-heure, disait Hermann, je ferai suspendre la défense de Danton ; il faudra prendre quelques mesures de détail. »
Et Fouquier répondait :
« J'ai une interpellation k faire à Danton relativement à la Belgique, lorsque tu cesseras les tiennes. »
Un autre de ces petits billets se terminait par cette phrase : « Il faut avancer [1 . »
il; A un moment, Hermann se mit à agiter sa sonnette : « La voix d'un homme qui défend aa vie, s'écria Danton, peut bien couvrir le bruit de ta sonnettt;. ■
(2 Arch. nat C. IV, p. 342.
FABRE d'ÉGLANTLNE 30è
Sous prétexte que la voix de raccusé commençait à faiblir et qu'il avait besoin de repos, Hermann obtint qu'il cessât de parler. Depuis près de six heures, il tenait tête au tribunal (1 .
Avec un aussi redoutable adversaire, il fallait prendre des mesures de précaution. Lui permettre de se défendre librement , laisser les débats se prolonger, c'était s'exposer à un revirement dans l'esprit des jurés, à des manifestations de sympathie, — qu'on avait déjà peine à réprimer, — peut-être même à un soulèvement populaire.
Fouquier-Tinville et des membres du comité de Sûreté générale qui avaient assisté à cette audience du 3 avril coururent à la Convention pour demander qu'on trouvât un moyen de faire aboutir rapidement le procès et de condamner les accusés au silence, — avant de les condamner à mort. S'ils s'obstinaient à se défendre, n'échapperaient-ils pas au verdict prévu, dicté d'avance? Robespierre; Saint-Just, leurs collègues du comité de Salut public, tremblèrent. Ils comprirent qu'il leur fallait, sans hésitation, sans retard, p^-endre une détermination énergique, écraser leurs adversaires ou se livrera eux, tuer ou mourir.
Le 4 avril, lorsque Danton, pour continuer sa justi-
(1; A plusieurs reprises, Danton avait défendu Fabre d'Eglantine : «. Je crois encore Fabre bon citoyen ». Notes de Topino- Lebrun, p. 20 . « J'ai présenté à la Convention nationale Fabre comme un liomme adroit. J'ai annoncé Fabre comme l'auteur de Philinte et réunissant des talents... J'ai laissé à P'abre la disposition de toutes les sommes dont un secrétaire a besoin pour déployer toute son âme, et en cela je n'ai rien fait que de licite... Il n'est pas à ma connaissance que Fabre prêchât le fédéralisme... » Robinet, Le Procès des Dantonistes, p. 150-151.
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fication, demanda la parole, Hermann la lui refusa; mais, malgré tous ses efforts, il ne put l'empêcher de réclamer des témoins, de se plaindre de l'iniquité des juges, de menacer d'en appeler au peuple.
Quelques jurés se sentaient ébranlés. « Il est cependant impossible, s'écria Naudin, de leur refuser des témoins. »
Le public, hésitant entre la pitié et la peur, frémissait, de plus en plus soulevé par l'indignation, déjà prêt à la révolte.
Affolé par les cris et les menaces, désireux d'imposer silence aux accusés ou peut-être, — car il y a sur ce point beaucoup d'obscurités, — de leur faire une concession jugée nécessaire, Fouquier-Tinville rédigea à la hâte cette lettre, qui fut aussitôt transmise aux comités :
(( Citoyens représentants. Un orage terrible gronde depuis l'instant que la séance est term.inée ; des voix effroyables réclament la comparution et l'audition des députés Simon, Gossuin, Legendre, Fréron, Panis^ Lindet. Galon, Merlin de Douai, Gourtois, Laignelot, Robert-Lindet, Robin, Goupilleau de Montaigu, Lecointre de Versailles, Brival et Merlin de Thionville.
a Les accusés en appelant au peuple entier du refus qui leur serait fait de citer ces témoins, il est impossible de vous tracer l'état d'agitation des esprits. Malgré la fermeté du tribunal, il est instant que vous vouliez bien nous indiquer notre règle de conduite, et le meilleur moyen serait un décret, à ce que nous prévoyons (i;. »
(1 i Musée des Archives, vitrine 219, n" 1404.
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Cette lettre était signée Fouquier. On en trouva une autre, dans les bureaux du comité de Salut public, signée Hermann et Fouquier, et dont les termes dilTèrent notablement ^1).
Hermann, dans le procès qui lui fut fait Tannée suivante, essaya d'expliquer ces variantes f2) : « Fouquier-Tinvilie, dit-il, avait écrit sa lettre d'un style impétueux ; nous l'avons adoucie en écrivant la seconde.Il y avait danscette sallede grands mouvements; mais les accusés n'ont pas été mis hors des débats ; ils n'ont pas jeté de boulettes .. On ne les a pas brusqués ; je ne leur ai pas ôté la parole. Danton me dit : Je te respecte, président, tu as l'âme honnête. »
En réalité, Saint-Just avaitbesoin,pourjustirier son rapport, d'une lettre qui chargeât les prévenus, qui les présentât dans une attitude de révoltés. Avec la complicité dHermann, il rendit — par quelques modifications portant sur l'attitude de Danton et de ses amis — la lettre de Fouquier-Tinville moins soucieuse de la légalité, plus partiale, plus agressive, et celuici avait grandement raison de le constater et de s'en plaindre, lorsqu'en 1795 il devenait, d'accusateur
1 (' Un orage horrible gronde depuis que la séance est commencée ; les accusés, en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharge, des citoyens députés Simon, etc. ^les mêmes que cidessus; ; ils en appellent au peuple du refus qu'ils prétendent éprouver ; malgré la fermeté du président et du tribunal entier, leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que leurs témoins ne soient antendus, sans un décret. Nous vous invitons à nous tracer définitivement notre règle de conduite sur cette réclamation, l'ordre judijciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. Siyné : A. Q. Fouquier et Hermann, président. <)
2} Audience du 18 germinal 7 avril 1795).
publia, accusé. (.< Devais-je m'attendre, demandait-i] alors dans son Mémoire justificatif, que, par une infidélité aussi coupable qu'incroyable, Saint-Just, rapporteur de ma lettre, en changerait le texte dans son rapport et me prêterait d'avoir écrit que les accusés étaient en rébellion ouverte et continuerait ce rapport infidèle sur le même ton ; devais-je mattendre enfin qu'aucun député ne demanderait la représentation ni la lecture de ma lettre ? C'est cependant ce qui est arrivé, et ce qui a donné lieu au décret du 15 germinal. »
Pour arracher ce décret à la Convention, Saint-Just et les comités ne s'étaient pas fiés uniquement à la lettre de l'accusateur public. Ils tenaient en réserve une conspiration des prisons.
Le général Dillon, détenu au Luxembourg depuis le mois de juillet 1793, et qui y passait son temps à boire et a jouer, avait révélé entre deux vins à Laflotte(i), un des moutons qui abondaient dans cette prison, qu'un soulèvement se préparait, que Lucile Desmoulins, la femme de Camille, distribuait de l'argent pour exciter un mouvement populaire contre les patriotes et contre le tribunal révolutionnaire. Laflotte s'était empressé de dénoncer la conspiration (2), et
i'I; Après avoir servi comme officier dans le régiment royal suédois, Laflotte fut nommé en 1792 chargé d'affaires à Florence et secrétaire d'ambassade à Naples. Emprisonné au Luxembourg eu 1793, il réussit à échapper à la mort en espionnant et en dénonçant ses co-détenus. Mis en liberté peu de temps après le 9 thermidor, il fut envoyé en exil, ce qui lui permit de se faire oublier et d'échapper à des représailles qu'il n'avait que trop méritées Sous la Restauration, il était avocat à Douai.
(2^ Laflotte en parla d'abord au concierge de la prison. Celui-
peut-être même l'avait-il inventée de toutes pièces.
Armé de la lettre, de la prétendue lettre de Fouquier- Tinville, et de la confidence — réelle ou supposée — faite par un ivrogne à un mouchard, le vertueux Saint- Just monta à la Iribune, le 15 germinal '4 avril), et dans un rapport où la perfidie et la mauvaise foi essaient de se dissimuler sous les phrases déclamatoires, il signala des crimes et des dangers également imaginaires, transforma en royalistes et en conspirateurs ces malheureux qu'un tribunal d'assassins était en train d'égorger. Il les montra cyniques, impudents, insultant les juges, bravant lopinion publique.
Raide et comme figé à la tribune, il s'écria, calomniateur impassible qui jouait l'indignation : « Que faut-il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats ?... Ils avouent leurs crimes en résistant aux lois : il n'y a que les criminels que l'équité terrible épouvante. Combien étaient-ils dangereux tous ceux qui, sous des formes simples, cachaient leurs complots et leur audace! En ce moment, on
ci se hâta d'avertir la police, et le citoyen Wittcherich se transporta sur-le-champ au Luxembourg. Son procès-verbal est du 14 germinal (3 avril : « Nous, administrateur du département de police, sur une lettre à nous écrite par le concierge de la maison d'arrêt du Luxembourg, nous sommes à l'instant transporté en ladite maison d'arrêt, et avons fait comparaître devant nous le citoj-en La Flotte, ci-devant ministre de la République à Florence, détenu en ladite maison depuis environ six jours, lequel nous a déclaré qu'hier, entre six et sept heures du soir, étant dans la chambre dvi citoyen Arthur Dillon... » Suit la dénonciation du pseudo-complot qui aurait été organisé par Dillon, avec « Simon, député à la Convention, détenu ; Thouret. aussi détenu ; un porteclefs ; Lambert ; la femme de Desmoulins... » Ce procès- verbal est signé : Alexandre La Flotte ; Wittcherich, administrateur de police.
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conspire dans les prisons en leur faveur, en ce moment l'aristocratie se remue : la lettre qu'on va vous lire vous démontrera vos dangers. »
Saint-Just connaissait bien cette majorité de la Convention qui flottait entre les partis. En l'effrayant, on obtenait d'elle tout ce qu'on voulait. Elle vota, sans protestation, ce nouveau décret de mort :
« 1° Le tribunal révolutionnaire continuera l'instruction relative à la conjuration de Fabre d'Eglantine, Danton, Chabot, etc.
a 2° Le président du tribunal emploiera tous les moyens que la loi lui donne, pour faire respecter son autorité et celle du tribunal et réprimer toute tentative de la part des accusés qui pourrait interrompre le cours de la justice, et troubler la sûreté et la tranquillité publiques.
« 3° Tout prévenu de conspiration qui insultera à la justice sera mis hors des débats et jugé sur-lechamp (1). »
Cette accusation d'insulter à la justice - combattue par d'irréfutables témoignages (2;, et notamment par celui du président du tribunal — les adversaires des Dantonistes, qui la savaient calomnieuse, s'efforçaient de la répandre. Payan disait, le 5 avril, dans une communication au conseil général de la commune :
1^ Au moment où on procédait au vote, la femme de Philippeaux demanda à être entendue à la barre. L'Assemblée pa.ssa à l'ordre du jour.
2 a Le 15 germinal, j'assistai au procès de Camille Desmoulins, Danton et outres... J'atteste qu'il n'y eut de la part des accusés ni révolte ni insulte envers personne. i> Procès de Foiiqnier-Tinville Déposition de Didier Thirion, représentant du peuple, le 2 floréal f21 août 1795 .
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« Neuf députés qui, après avoir joui de la confiance du peuple, l'ont perdue, vont bientôt tomber sous le glaive de la loi : Danton, f4ui depuis longtemps s'opposait à la marche du gouvernement révolutionnaire, et qui s'est retiré du comité de Salut public ; Camille Desmoulins, qui s'est etYorcé de ressusciter le modérantisme, et qui ne peut manquer d'être coupable, puisqu'il a su plaire aux aristocrates ; Fabre d'Eglantine, qui occupe le fauteuil, mérite bien de présider ces scélérats ; il est connu dès son enfance par son peu de délicatesse ; Chabot, Bazire et quelques autres, qui ont essayé de déshonorer la Convention. On y voit aussi figurer le ci-devant abbé Despagnac, connu par ses vols et ses infamies ; il a mérité cette réputation, puisqu'il était prêtre et tinancier ; un certain Gusman, espagnol, qui s'est glissé dans une section, où il avait acquis la confiance en soulageant les indigents. Gela doit nous apprendre combien nous devons nous méfier des étrangers et surtout de ceux qui se veulent mêler de nos affaires. . .
« Ces scélérats ; les neuf députés; ont montré une audace, une insolence qui prouvent leur lâcheté; s'ils eussent été patriotes, ils eussent montré du calme et de la dignité, parce qu'autant le tribunal est sévère contre les coupables, autant il est juste pour les innocents. Ils ont parlé avec impudence, et le peuple a frémi d'indignation en voyant que ces conspirateurs osaient braver les organes de la loi qu'eux-mêmes avaient nommés. On applaudit] (1). »
La séance du 15 germinal, à la Convention, s'était
(1^ Moniteur, numéro du 18 germinal.
terminée à trois heures. Le décret à peine voté, Amar et Youland voulurent se donner le plaisir de l'apporter au tribunal. « Voilà ce que tu demandes, cria Amar à Fouquier, du plus loin qu'il l'aperçut. — Ma foi, répondit Fouquier, nous en avions besoin. »
Pour jouir de la douleur de leurs adversaires, quand on leur lirait le décret, Amar, Youland et David s'appuyèrent à une des lucarnes de l'imprimeur Nicolas, fougueux robespierriste, dont le cabinet se trouvait derrière la partie de la salle de la Liberté occupée par le jury.
Danton les reconnut et, les montrant à Camille, d'un geste dédaigneux : « Regarde, dit-il, ces lâches assassins (1) 1 »
Il se tourna ensuite vers le public et, d'une voix tonnante : <( Je prends à témoin le peuple, s'écria-t-il, que je n'ai pas insulté le tribunal. »
Quelques-uns des spectateurs s'étaient levés et
(1 « J'ai vu plusieurs membres du comité de Sûreté générale, non seulement scandaliser par leur présence, mais assiéger le tribunal ; j'y ai vu entre autres David, Amar. Vouland et Vadier ; ils entraient, ils sortaient, ils s'agitaient, ils communiquaient avec Fouquier, dans les couloirs, ils correspondaient avec la Convention... C'est alors que David me dit avec frénésie : Eh bien, nous les tenons enfin, ces scélérats, Danton, Camille et Philippeaux, ils n échapperont pas cette fois. On vient de découvrir une conspiration du Luxembourg pour dégager Danton et assassiner les membres du comité de Salut public. David pouvait être trompé ; je lui répondis : Il se peut qu'il y ait des conspirations dans les prisons ; mais }• a-t-il des preuves que Danton, qui est ici depuis trois jours, y ait coopéré? Ce n'est pas pour cet objet qu'il est arrêté ; et a-t-on des preuves pour les délits précédemment imputés à Danton ? David me quitta brusquement et il était surpris de ce que je demandais des preuves. » Procès de Fouquier-Tinville. Déposition de Dufourny, le 1" floréal.
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menaçaient de franchir la balustrade qui les séparait de l'enceinte réservée au tribunal.
Camille Desmoulins pleurait. Il murmura, pendant qu'on lisait la dénonciation de Laflotte : « Les scélérats 1 Ils veulent aussi assassiner ma femme. » Puis, jugeant que toute défense était désormais impossible, il déchira un mémoire qu il avait préparé pour répondre au rapport de Saint-.Iust et en jeta les fragments à la tête des jurés (1).
En phrases heurtées, Danton, l'écume aux lèvres, réclamait encore des témoins, prédisait la dictature, invectivait contre ses ennemis, suppliait et menaçait à la fois, essayant de se dominer et retombant aussitôt dans sa formidable colère.
On l'entendit rugir: a Infâme Robespierre! L'échafaud te réclame. Tu ne jouiras pas de l'impunité. Tu me suis ! »
Fabre d'Eglantine s'était dressé sur son fauteuil. Tourné vers l'accusateur public, qui pâlissait, il l'ac- €usait de faire de mauvaises pièces, des drames ennuyeux qui ne valaient pas ses comédies. Pendant quelques minutes, à la grande joie des tricoteuses et des tape-dur que son esprit amusait, il laissa parler, ironique et mordant, sa haine et son mépris d'écrivain pour l'homme des basses besognes politiques et, prenant lui aussi le peuple à témoin, il jeta, comme une dernière injure, cette phrase où éclatait son orgueil :
« Fouquier peut faire tomber m.a tête, mais non pas mon Pliilinte ! »
il) C'est ce qui accrédita le bruit que les Dantonistes avaient jeté à la tète des juges et des jurés des boulettes de mie de pain.
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Il s'était rassis, épuisé; mais quand les gendarmes, sur l'ordre du tribunal, entrèrent dans la salle pour ramener les accusés à la Conciergerie, il eut la force de crier : Mort aux tyrans 1
Le lendemain, 5 avril, fut joué le quatrième et dernier acte de cette épouvantable tragédie. Avant neuf heures, le matin, plusieurs membres du comité de Sûreté générale s'étaient rendus au tribunal. Dans le cabinet de Fouquier, avec le président et Taccusateur public, ils préparaient le verdict des jurés.
Plusieurs de ces jurés jusqu'au dernier moment hésitèrent. Il fallut pour les décider à condamner la pression exercée par les juges, par les comités, et l'exaltation homicide, la folie sanguinaire, trop contagieuse, de Trinchard. Ce misérable, président du jury, vint à bout de tous les scrupules et de toutes les résistances.
(f Pendant que les jurés étaient aux opinions (l, raconte le greffier Paris, j'étais au grefTe dans la pièce du fond ; j'entendis du bruit qui venait du côté de l'escalier qui conduit à la chambre des jurés. Je me portai vers la porte d'entrée du grefïe. Je vis que c'étaient les jurés, à la tête desquels était Trinchard ; ils avaient, à l'exception de quelques-uns, Pair de forcenés ; la rage et la colère étaient peintes sur leur visage. Trinchard en m'approchant avec un air furieux et en faisant un geste du bras qui annonçait la passion la plus outrée, dit : les scélérats vont périr. »
'^1 Ils s'étaient réunis une première fois, pour déclarer, en application du décret rendu à propos du procès des Girondins, que leur conscience était suffisamment éclairée.
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La déclaralion du jury portait :
« 1° Qu'il a existé une conspiration tendante à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain ;
« 2^^ Que Lacroix, Danton, Mérault, Philippeaux, Westermann et Desmoulins sont convaincus d'avoir trempé dans cette conspiration ;
« 3° Qu'il a existé une conspiration tendante à diffamer et avilir la représentation nationale, et à détruire, par la corruption, le gouvernement républicain ;
« Que Fabre, Chabot, Delaunay, sont convaincus d'avoir trafiqué de leur opinion, comme représentants du peuple ;
« 4° Que Bazire est complice desdits Delaunay et Chabot, en ayant gardé le silence, soit sur les révélations qui lui ont été faites de leurs manœuvres criminelles, soit sur les propositions intéressées qui lui out été faites ;
« 5° Que d'Espagnac, Junius et Emmanuel Frey, Gusrnan et Disdericksen sont convaincus d'avoir trempés dans cette conspiration ;
« 6o Que Louis-Marie L'huillier n'est pas convaincu d'avoir trempé dans cette conspiration ».
Conformément à cette déclaration, Fabre d'Eglantine, Lacroix, Danton, Delaunay, Camille Desmoulins, Philippeaux, Hérault de Séchelles, Chabot, Bazire, d Espagnac, Gusman, Disdericksen et les frères Frey furent condamnés à la peine de mort.
Le jugement devait être exécuté dans les vingtquatre heures, sur la place de la Révolution, imprimé et affiché dans toute la République.
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Danton et les autres condamnés navaient pas assisté à la prononciation de l'arrêt. Le tribunal craignait le retour des scènes déplorables qui s'étaient produites la veille. Après la lecture du verdict des jurés, Hermann, « attendu la conduite peu respectueuse des accusés envers la République, la représentation national et le tribunal », avait déclaré les débats fermés.
Camille Desmoulins s'était cramponné à son banc. Les gendarmes furent obligés de l'en arracher de force.
Danton essayait encore de protester. Lacroix le calma d'un regard : « Allons ! lui dit-il, nous avons assez vécu pour nous endormir dans la gloire. »
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