LE CHARIOT DE THESPIS. — SUR TOUTES LES ROUTES DE FRANCE
Heureux, après l'affaire Deresmond, d'en être quitte à si bon compte, Fabre d'Eglantine partit de Namur, la bourse vide ou à peu près, et pour essayer de caser quelques pièces qu'il avait en portefeuille, se dirigea vers Paris. Il s'y trouvait le 23 août 1777. Un des trois poèmes qu'il composa en l'honneur de BulTon : Vllistoire naturelle et son étude dans le cours des Saisons, porte cette date (1). Je suppose que le grand naturaliste, malgré tout son orgueil, n'attacha pas trop d'importance à cet hommage intéressé ; mais il se crut cependant obligé de donner, à titre d'aumône, une centaine de livres au poète famélique qui avait eu besoin de le louer pour vivre.
Deux ou trois mois plus tard, Fabre d'Eglantine jouait à Luxembourg. De Luxembourg il alla à Sedan. Son caractère n'avait pas changé. Remuant, brouillon,
(1) V. Œuvres posthumes. Les deux autres pièces composées à la même époque étaient intitulées : Ode faite au Jardin des Plantes. Ode iiupromptu (sic). En voyant la statue de Buff'on au Jardin dc^ Plantes. Elles sont d'une remarquable médiocrité. La platitude n'inspire pas.
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mécontent de son sort, qui, à vrai dire, n'était pas brillant, toujours poussé par une ambition inquiète, par le désir de se mettre en avant, il formait sans cesse de nouveaux projets. Révolutionnaire avant la Révolution, simplement parce qu'il était pauvre, obscur, et se sentait supérieur à sa destinée, il était méconcontent par principe et libéral par rancune. Il se croyait épris de réformes et plein de pitié pour la misère et l'asservissement du peuple. Il n'avait en réalité pour les abus que la haine, assez peu recommandable, de ceux qui ne peuvent pas en profiter. Cet état d'esprit, qu'un héritage important ou une grosse sinécure auraient complètement modifié, se révèle par la lettre qu'il écrivait de Sedan, le 6 novembre, à un certain M. Decotte (1), au sujet de l'entretien des chaussées. Dans cette lettre, facteur, habitué à changer souvent de rôle, s'étaitmis à jouer les Turgot.
Il s'attendait peut-être à ce qu'on lui offrirait, pour récompenser son zèle, une belle place. M. Décotte ne lui répondit même pas, et, faute de mieux, il s'engagea dans la troupe du directeur Clairville, qui devait donner des représentations à Strasbourg pendant la saison de 1778-1779.
Arrivé à Strasbourg vers le mois de juin 1778, il se lia, sans perdre de temps, avec une jeune actrice de la troupe, qui, plus habile que Catherine Deresmond, réussit à se faire épouser.
Ce mariage aune histoire et une légende. Commiençons par la légende. Elle est, comme toujours, plus amusante que f histoire.
(1) V. Appendice II.
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Castil-Blaze. un des blagueurs les plus réussis des temps modernes, — il était Provençal, — a écrit dans son spirituel ouvrage, ;l/o/«è/'e musicien (1), plein de faits curieux, mais qui demandent à être passés au crible :
« Fabre d'Eglantine tenait le premier emploi dans la comédie au théâtre de Montpellier, il n avait citante de sa vie et ne connaissait même pas les notes de la musique ; mais il était vivement épris de M"^ Lesage, petite-fille de Fauteur de Gil-Blas et prima donna de la compagnie lyrique du même théâtre, M^^"-' Lesage ne devait jamais se trouver en scène avec un amoureux de comédie. Son rôle commençait lorsque Fabre avait fmi le sien. Les parents de la cantatrice veillaient sur elle de telle manière que nul propos d'amour ne pouvait murmurer à son oreille, et le langage des yeux était insuffisant pour donner aux demandes et aux réponses le développement et la précision nécessaires en pareille circonstance. Comédien de haut style, Fabre imagina de tenter un début dans l'opéra comique, au grand ébahissement de ses camarades, et choisit le rôle d'Ottavio dans le Magnifique (2), opéra de Grétry, rôle très difficile sans doute, mais qui le plaçait admirablement en face de la virtuose, pour lui déclarer son amour et recevoir une réponse significative en faisant tomber la rose aux
1 T. II, p. 384. /-es Souvenirs d'une Actrice, par Louise Fusil. ont fourni à Castil-Blaze le canevas sur lequel il a brodé, avec son imagination inépuisable, ses fantaisies les plus échevelées.
(2 Comédie en 3 actes, en prose, mêlée d'ariettes, par Sedaine, musique de Grétry, jouée pour la première fois à la Comédie italienne en 1773.
pieds da Magnifique. Fabre chanta si bien, mit une expression si naturelle et si chaleureuse dans ses discours, qu'il séduisit la cantatrice et le public. A demi-voix, en confidence, il improvisait une infinité de propos galants sur les ritournelles de l'orchestre, en obtenant les réponses, que le son des instruments rendait mystérieuses et dont la conclusion fut un enlèvement, une fugue réelle.
« Le lendemain, les deux fugitifs soupaient à Avignon, en cour papale, où l'Eglise bénit, sanctifia leur union. Cette aventure fit un tel bruit dans la ville, qu'on désira voir les deux époux se dire des douceurs dans le Magnifique, source de leur bonheur, et les vers suivants tombèrent sur le théâtre en même temps que la rose s'échappait des mains de Clémentine :
Le Magnifique à l'amour te dispose, De son bonheur il doit s'enorgueillir, Heureux qui fait tomber la rose, Plus heureux qui sait la cueillir. »
Dans l'aimable anecdote, si agréablement contée par Castil-Blaze, il n'y a qu'un seul détail à peu près authentique. Marie Nicole Godin, qui laissa tomber la rose, pouvait, à la rigueur, passer pour une arrièrepetite-fille deLesage, puisque sa mère avait épousé en secondes noces l'acteur Jean-René Le Sage de Montmény, petit-fils de fauteur de Gil-Blas (1).
^1) Quelques biographes de Fabre d'Eglantine et, entre autres, M. Faber, ont supposé que Deresmond n'était qu'un nom de théâtre; que Catherine s'appelait en réalité Marie-Nicole Godin, et que sa mère avait épousé, en secondes noces, Jean-René Le Sage de
Le mariage de Fabre d'Eglantine avec la jeune actrice eut lieu, non pas à Avignon, mais à Strasbourg, dans Téglise Saint-Pierre, le 9 novembre 1778. Le contrat, signé le 7, établissait la communauté de biens entre les deux époux (1).
L'acte de mariage, qui donnait à Fabre d'Eglantine le titre de licencié dans l'un et l'autre droit, spécifiait que son père et sa mère étaient morts. Avec Jean- René Le Sage de Montmény avaient signé comme témoins Facteur Gilles-Nicolas Colson, dit Belle-Cour, Charles Dupont, cafetier et citoyen de Strasbourg, et Charles Gosset, commis à l'administration des fournitures militaires (2).
Cette union, à ses débuts, exerça sur le comédien errant, momentanément dégoûté des amours de rencontre, une très heureuse inQuence. Deux années de sa vie en furent égayées et épurées.
Il avait suivi, avec sa femme, le directeur Clairville à Maëstricht. La saison théâtrale s'ouvrit, dans cette ville, le 12 avril 1779, par la Servante maîtresse de Pergolèse et le Misanthrope. Fabre d'Eglantine joua le rôle d'Alceste. Sa femme qui tenait les emplois de seconde amoureuse, dans la comédie et Fo-
Montmény. Tout ceci nous paraît absolument insoutenable ; mais comment expliquer que, dans une lettre adressée le l*^"" mai 1781 à son ami, l'avocat Henkard, Fabre d'Eglantine lui dit en post-scriptum : « Catherine te présente ses respects ». Etait-elle redevenue, à cette époque, sa maîtresse ?
(1) V. Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, n" du 25 août
2) Cet acte de mariage, 'rédigé en latin, a été publié, à la suite de l'étude de M. Faber, dans les Mémoires de la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne.
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péra, débuta le 15 parle rôle de Marine dans la Colonie (1).
Deux mois plus tard, le 19 juin, Clairville abandonna,pour plusieurs raisons dont la plus importante était qu'il n'avait plus d'argent, sa direction, et la troupe, suivant l'usage, se forma en société.
Fabre d'Églantine se trouvait alors dans une de ces périodes heureuses qui provoquent et semblent autoriser toutes les espérances. Sa réputation d'écrivain, d acteur et même de peintre et de jurisconsulte, augmentait chaque jour (2). Il était à la veille d'être père. A cet enfant, impatiemment attendu, et à sa mère il dédiait, le 17 août, cette romance, gracieuse comme un menuet, dont elle a le léger balancement :
Près de vous Qu'il est doux De pouvoir passer sa vie ! Amante, amie, Vous êtes tout pour votre époux ; Le tendre nom de mère Va bientôt à son tour Vous rendre à notre cœur plus chère Et doubler ainsi notre amour... '^3).
(1) Comédie en 8 actes, en prose, par Saint-Foix, jouée pour la première fois au Théâtre-Français, le 25 octobre 1749.
(2) « On doit, à l'honneur de cet acteur, selon les morceaux que l'on a vu (sic), qu'outre son état de comédien, il était peintre, excellent poète et bon jurisconsulte. » Bernard, Tableau du spectacle français ou Annales théâtrales de la ville de Mastrigt. Maastricht, 1781, p. 229.
(3 Œuvres posthumes. Sur l'air (( Dieu d'amour » des Mariages Samnites. Le fils de Fabre d'Eglantine, le seul enfant légitime qu'il ait eu, fut baptisé à Maëslricht le 12 octobre 1779 et reçut les prénoms de Louis-Théodore-Jules-Vincent. Il eut pour parrain et pour marraine Martin Jules de Pontevès-Bargéme et Louise Corbin.
KABRE D EGLANTTNE
Pour celle qu'il se flattait d'aimer toujours et qu'il aima pendant sept ou buit ans, ce qui de sa part était très méritoire, il composa ses vers les plus célèbres, d'une grâce un peu fanée, d'une candeur qui nous charme encore, cette bucolique immortelle, X Hosintalité, — car c'est là son véritable titre, — du Florian retouché parBerquin, un tableau de Greuze mis en romance (1).
Il pleut, il pleut, bergère, Presse tes blancs moutons :
Allons sous ma chaumière, Bergère, vite, allons !
J'entends sous le feuillage L'eau qui tombe à grand bi Voici, voici l'orage ; Voilà l'éclair qui luit.
uit
Bonsoir, bonsoir ma mère ; Ma sœur Anne, bonsoir.
J'amène ma bergère Près de vous pour ce soir.
Va te sécher, ma mie, Auprès de nos tisons ; Sœur, fais-lui compagnie.
Entrez, petits moutons.
Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant ; Prends un abri, bergère, A ma droite, en marchant ; Je vois notre cabane...
Et tiens voici venir Ma mère et ma sœur Anne Qui vont l'étable ouvrir.
Soignons bien, ô ma mère Son tant joli troupeau ; Donne plus de litièi'e A son petit agneau.
C'est fait : allons près d'ell Eh bien ! donc, te voilà !
En corset qu'elle est belle Ma mère, vovez-la.
0) « Il est fait (ce petit poème de II pleut, Bergère) d'une plainte et d'un baiser, s'attriste et chante, sourit dans les larmes et la pluie. Michclet dira un jour que ce fut — chantée aux heures de (ierminal, de Thermidor et de Prairial — dans la geôle des prisons, comme la Marseillaise des voluptés funèbres. » E. Pilon. Portraits français. Dans cet ouvrage, M. E. Pilon a consacré une très fine et très ingénieuse élude à Fabre d'Eglantinc.
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Soupons. Prends cette chaise ; Eh bien ! voilà ta couche ;
Tu seras près de moi ; Dors-y jusques au jour ;
Ce flambeau de mélèze Laisse-moi sur ta bouche
Brûlera devant toi I Prendre un baiser d'amour.
Goûte de ce laitage. Ne rougis pas, bergère :
Mais tu ne manges pas ? Ma mère et moi, demain,
Tu te sens de l'orage. Nous irons chez ton père,
Il a lassé tes pas. Lui demander ta main.
Tout ce qu'écrivait alors Fabre d'Eglantine respire la gaieté et la joie. Sa Muse badine et bavarde saisissait, pour rimer et rire, toutes les occasions. Envoyait-il à un ami des boudins, il les accompagnait de ces « vers impromptus ».
Cet animal fangeux, ce quadrupède immonde, Qu'a banni Mahomet de la moitié du monde, Que Moyse avant lui, sur l'Arabique bord. Défendit à l'Hébreu sous peine de la mort ; Cet être dont le nom en opprobre à Solyme, Encore parmi nous avilit une rime ; Ce symbole engraissé qu'Epicure autrefois Pour prouver le bonheur présentait dans ses lois ; Ce joj-eux compagnon du solitaire Antoine, Modelé carrément sur la croupe d'un moine ; Ce sale pied fourchu, cette bête en un mot, Dont j'ai vu les accents imités par Pitrot il). En voici les boudins... » {2.
Cette bonne humeur s'explique. Dans toute la carrière dramatique de Fabre d'Eglantine, aucune ville ne lui fut plus hospitalière que Maëstricht et
(1) « Pitrot, personnage connu à mon ami et à moi, lequel vivant avec nous se faisait un mérite de bien imiter la voix du cochon. » 'Note de Fabre d'Eglantine.)
(2) V. Œuvres posthumes. Cette pièce est datée du 13 décembre
ne lui ménagea moins les satisfactions d'amourpropre.
Le 7 février 1870, il fit représenter sur ce théâtre, où il n'avait encore paru que comme acteur, un opéra comique en un acte, mis en musique par le violon solo de l'orchestre, Rouweizer, Laure et Pétrarque, dans lequel il intercala quelques-unes de ses romances, Il pleut, bergère — Je Vaiine tant — A peine encor le couchant brille, — celle qui donna son nom à l'opéra comique, et qui avait été composée en 1776, etc. Cette pièce, où joua l'auteur, eut un assez vif succès.
La même année, pour ne laisser inutilisé aucun de ses talents, lorsqu'on voulut restaurer la scène, on le chargea de peindre un fronton dont le motif principal était les armes de la ville, entourées dune guirlande defleurs. La devise qu'il avait placée au-dessous, Oliis simul et Musis, parut trop peu claire et il lui substitua celle de la comédie italienne, Castigat ridendo mores.
Plus tard, au foyer du théâtre de la Ptépublique, où se donnaient rendez-vous les auteurs de la maison et des amateurs passionnés, quand, devant ces Chevaliers du Quinquet, qui ne se décidaient à rentrer chez eux qu'après l'extinction du dernier quinquet, Fabre d'Eglantine, avec sa verve intarissable, s'amusait à raconter ses campagnes, qui n'avaient pas toujours été glorieuses, aucune sans doute ne devait lui inspirer plus d'orgueil et lui laisser de souvenirs plus émus que celle de Maëstricht.
Il partit de cette ville un peu avant la clôture de la saison théâtrale. Il avait été engagé par Glairville au
théâtre de Liège pour Tannée 1780-1781. Il y fut moins heureux qu à Maëstricht.
Ses premiers succès littéraires avaient surexcité sa vanité. Il regardait de haut ses camarades qui n'étaient que de simples acteurs. L'observation des règlements, l'exactitude aux 'répétitions, le respect du texte des pièces qu'il avait à jouer, lui paraissaient des exigences auxquelles son talent ne pouvait s'astreindre. Tous les rôles qu'on lui confiait, il les trouvait indignes de lui. Les choses allèrent si loin que Clairville le renvoya de sa troupe et que l'entrée du théâtre lui fut interdite.
Privé de ses appointements, Fabre d'Eglantine, après avoir dépensé ses économies, qui étaient minces, songea à chercher dans le suicide un refuge définitif; mais au moment où il allait s'y décider, une heureuse circonstance le sauva.
Le 24 janvier 1780, le conseil de la Cité de Liège avait décidé « que le buste de Grétry (1) serait placé sur l'avant-scène du théâtre de la salle de spectacle appartenant à la Cité, afin que, par ce monument, la mémoire de cet auteur célèbre, qui fait l'honneur de la nation liégeoise, se transmette à la postérité la plus reculée ».
Ce buste, en marbre blanc, sculpté par Everard, d'après un modèle de Pajou, devait être inauguré le 23 septembre, au cours d'une représentation extraordinaire composée de deux opéras de Grétry, Lucile et V Amant jaloux.
La première partie du spectacle avait eu lieu. On
(1) On sait que Grétry était de Liége^
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venait de couronner le buste, lorsque Fabre d'Eglantine, malgré les ordres du magistrat, malgré la résistance de la police, se précipita sur la scène, et à force d'audace imposant le silence, lut, avec une emiphase qui en augmenta l'effet, un poème qu'il avait composé en l'honneur de Grétry (1).
L'attitude inspirée de l'auteur, les déclamations sonores qui caractérisaient cette pièce et auxquelles se mêlaient çà et là quelques vers heureux (2), entraînèrent le succès. La salle retentit d'applaudissements.
A la suite de cette soirée triomphale, le magistrat de Liège donna l'ordre au directeur Clairville de réintégrer Fabre d'Eglantine dans sa troupe, et le conseil de la Cité lui accorda une gratification de cinq louis (3).
De Liège l'acteur, remis à flot, passa quelque temps à Sedan (4), où on croit qu'il rejoignit la famille Deresmond, Dans la ville qu'il venait de quitter, il
; 1) Le Triomphe de Grétry. V. Œuvres posthumes. OC Ce poème, dit l'auteur dans sa préface, est le fruit de huit heures de travail ; je n'en cite la promptitude que pour attribuer ce petit effort à mon cœur. Quand il dicte, la plume ccule rapidement. »
(2) Celui-ci notamment :
« Le cri d'un peuple libre est celui de la gloire, n 3 II avait dû obtenir davantage pour la pièce intitulée la Guerre de la Suède, dédiée dans les premiers jours de septembre au roi de Suède, Gustave III, qui voyageait en Belgique sous le pseudonyme de comte de Haga.
(4 Roussel^ dans la préface de la Correspondance amoureuse, prétend que Fabre d'Eglantine essaya à Sedan de faire des portraits en miniature à un louis, mais qu'il n'obtint qu'une seule commande et que le portrait n'ayant pas paru assez ressemblant, on le refusa. Il leva alors une troupe de comédiens et se prépara à passer la frontière; mais son hôtesse, qu il avait oublié de payer, le fit arrêter et mettre en prison. II réussit à s'évader et se réfugia à Liège. Tout cela n'est que du roman.
FABUE d'ÉGLANTINF, 4
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laissait son fils sous la garde d'un de ses meilleurs amis,ravocatHenkard,àquiilécrivail le31 marslTSl:
«... On m'aime ici, jusques au répertoire : tous se sont raprochés de moi, et de tous les camarades qui retournent à Liège, il n'en est pas un seul qui ne me préférât à Bonneval. Ils ont commencé à me connaître ; leurs persécutions cessées, ils ont retrouvé en moi rhomme doux et sociable : enfin, autant que j'en puis juger, ils me voyent de très bon œil : le public m'accueille ici avec plaisir, je jouis d'un grand et vrai succès; mais qu'est-ce que tout cela, si au bout de ce commencement de plaisir, j'éprouve la douleur de m'éloigner de toi ? Que fait donc ce Bonneval à Liège ? Je suis sûr que s'il avait de l'argent, il s'en irait. Si j'en étais sûr et que l'on m'engageât après son départ, je sacrifierais volontiers 20 et 25 louis pour lui fournir les moyens de me laisser sa place. Si j'étais même sûr qu'il dût s'en aller par l'impossibilité où il sera de faire face à ses affaires^, je retournerais à Liège, quitte à vivre comme un Diogène en attendant que je puisse prendre une place sans laquelle mon amitié ne sera pas tranquille. Vois donc, cher ami, vois donc s'il est possible de faire quelque chose : on pourrait s'aboucher avec Bonneval, lui proposer quelque chose : Goyer (le directeur du théâtre de Sedan) consentirait volontiers à l'échange, j'en suis sûr...
« Ma femme te dit tout plein de choses, ainsi qu'à ton aimable sœur à qui j'adresse mille amitiés : on lui prépare une lettre ici dont il doit être parlé. Adieu, mille baisers au petit cher [i)f. »
(1) Cette lettre a été publiée dans le Cabinet historique 1860).
Avec Doisemontcommedirecteur,Fal:)red'Eglantine passa ensuite au théâtre d'Arras^ où un de ses meilleurs rôles fut celui du Roi dans la Partie de chasse de Henri lY, de Collé (1). Il le constate avec complaisance dans une lettre à Henkard, le l'^^ mai 1781.
« J'ai joué, dit-il, ^enri avec un agrément universel, et en efïet j'ai assez bien rendu ce rôle, quoique peu brillant et presque oublié depuis cinq ans... Ma femme a débuté par la Fausse Magie, et quoique la portion militaire du public fut courroucée du départ de celle qui l'a précédée, femme extra-galante et le vrai pendant de M^^*^ Alexandre, avec qui elle se trouve en concurrence à Lille, femme qui, par sa conduite effrénée, captait pendant la nuit les suffrages du jour, malgré cela, dis-je, ma femm.e a été applaudie trois fois dans sa première ariette, et quoique sa sagesse détruise toutes les espérances des amateurs, je ne doute pas qu'elle n'efface bientôt le souvenir de celle qui ne la vaut, s'il faut en croire les vrais connaisseurs (2). »
Le rêve de Fabre d'Eglantine, comme celui de beaucoup d'acteurs, était de devenir directeur. Son traité avec Doisemont lui assurait 4.200 livres d'appointements, plusdeux demi-représentations à son bénéfice. Il en profita pour se faire restituer, par l'entremise d'Henkard,ses costumes de théâtre qu'il avait engagés
fl Cette pièce avait été jouée depuis plusieurs années en province lorsqu'elle fut représentée pour la première fois à Paris, au Théâtre-Français, le 16 novembre 1774.
;2) a Je te recommande mon fils, ajoute-t-il, apprends-lui à dire un jour qu'il m'aime bien. » La lettre est signée : F. d'Eglantine, Comédien du Roi, chez 3/"® La Pierre, épicière,à Arras, en Artois.
à Liège pour 240 florins. Il put même mettre un peu d'argent de côté.
Malheureusement les affaires de Doisem.ont périclitèrent et Fabre d'Eglantine, trop vite débarrassé de ses économies, obligé de subvenir seul aux besoins du ménage, car sa femme ne paraissait presque plus sur la scène, et passait son temps à jouer au tric-trac, n'eut d'autre ressource que de solliciter le privilège du théâtre de Douai, que la déconfiture de Doisemont, directeur pour Arras et Douai, rendait vacant. Grâce à quels appuis l'obtint-il ? Il nous serait difficile de le dire. On sait seulement que sa direction fut très prospère et qu'il la conserva de 1781 à 1783 (1).
Entre temps, il était allé à Besançon et à Genève, où il composait, en 1782, un de ses poèmes les moins connus, la Treille de Genève (2).
De cette ville, où, croyons-nous, il essayait d'obtenir la direction du théâtre, il envoyait à sa femme, à sa chère Colette, des lettres très affectueuses. Elle était à Mâcon lorsqu'il lui donnait, le 6 janvier 1783, des conseils excellents, qu'elle ne suivit probablement pas, sur la manière de se conduire avec ses camarades. Il la conjurait de ne pas perdre courage et d'attendre, pour renoncer à une profession qui ne lui plaisait plus, la fin de l'année qui verrait leur réunion définitive (3).
(1) Cf. Lhotte, Le théâtre de Douai avant la Révolution, 1882.
(2) V. Œuvres posthumes. C'est aussi à Genève que Fabre d'Eglantine donna une suite à sa romance l'Hospitalité.
(3 Cette lettre est adressée « à M^^e d'Eglantine, comédienne dans la troupe du S"" de Sains-Géraud à Màcon ». Catalogue d'une collection d'autographes vendue le 18 mars 1899. Paris, Charavay
Le 23 mars, — elle jouait alors à Dijon, — il lui reprochait ses sermons injustifiés, qui, disait-il, « pour être jolis sous ta plume n'en sont pas moins légers et comme non avenus ». Ce n'était pas sans raison qu'il avait quitté Paris, où il végétait (1), pour venir à Genève. « J'ai plus de ressources et d'espérances ici que dans tout le reste du monde. On me persécute pour continuer mon journal à Genève (2) ; j'y puis trouver de l'ouvrage dans plus d'un genre. Si je veux aller débuter à Lion, je n'ai qu'un pas; il y a vingt troupes tout à l'entour (3). »
Pour former lui-même une troupe, — c'est Roussel qui nous donne ce détail très sujet à caution, — il emprunta de l'argent à son frère Fabre-Fond, qui exerçait alors, avant de devenir général de la République, la profession d'opérateur en plein vent (4).
Les sommes qu'on lui prêta ne durent pas lui paraître suffisantes, pour la réalisation de ses projets, car il fut obligé de solliciter, après un court passage à Châlons-sur-Marne, un engagement au théâtre de Lyon. Ce n'était pour lui, à ce moment-là, qu'un pisaller.
A Lyon, où il joua pendant la saison dramatique 1784-1785, Fabre d'Eglantine se lia avec un assez
(1) A quelle époque eut lieu ce voyage qui n'a laissé aucune trace ? Probablement pendant l'été en 1782.
(2^ Sans doute le Journal entre la Meuse et l'Escaut, interdit en Belgique et auquel il avait collaboré avec Henkard,
(3) Catalogue d'une collection de lettres autographes vendue /e 13 mai 1891. Paris, Charavay. Cette lettre est scellée d'un curieux cachet qui porte cette devise : A Fahro Fabri fabricantur.
(4 Roussel ajoute que Fabre d'Eglantine emprunta aussi à son trère son argenterie et qu'il ne la lui rendit pas.
mauvais acteur qu'attendaient de hautes destinées, Collot d'Herbois. Comme lui, il fut sifflé, et comme lui il en éprouva beaucoup d'amertume. Pour se venger du public et de ses camarades, très heureux, on le pense bien, de son insuccès, il publia une satire, la Vérité sur les spectacles de Lyon, pièce médiocre qui ne présente qu'un intérêt purement local (1). A la même époque, il achevait son poème sur Chalonsur-Saône, poème commencé onze ans plus tôt et qui débute par ces vers, dune remarquable platitude:
Je célèbre Chalon, cette ville charmante, Ses fêtes, ses plaisirs, sa campagne riante, Son citadin affable, heureux en ce séjour Par Phœbus et Cérès, par Bacchus et l'amour...
Avant de quitter les Lyonnais, qui l'appréciaient si mal, Fabre d'Eglantine voulut leur offrir un spécimen de son talent. Il obtint du directeur qu'on jouât une de ses pièces, et il fit précéder la représentation de ce petit avertissement aux spectateurs : « Puisque vous aimez à me siffler, je vous annonce que l'on va vous donner une tragédie de ma façon intitulée Vesta, et vous pourrez la siffler à votre aise (2). » Le public profita largement de l'autorisation.
Méconnu comme acteur et même comme auteur dramatique, le père de l'infortunée Testa en revint à ses projets directoriaux.
(1) Frossard et Saint-Aubin y étaient particulièrement attaqués. « Il y avait alors à Ljon, outre le grand théâtre, un théâtre de jeunes élèves dont Frossard était l'entrepreneur et par lequel Saint- Aubin composait des ouvrages. î Œuvres posthumes, t. I, p. 195.
(2; Labouisse-Rochefort, Souvenirs et Mélanges, t. II, p. Sô-i.
Le 11 mars 1785, le conseil de ville de Nîmes prenait cette délibération :
« M. Martin, premier consul maire, a dit que, d'après les bons témoignages qu'on a rendus à l'Administration sur le compte du sieur Fabre d'Eglantine, comédien de la troupe de Lyon, il avait assemblé une commission dans laquelle il fut déterminé d'écrire à Mgr le maréchal de Biron (1), pour lui annoncer que, en vertu de la concession qu'il avait donnée à la communauté, elle avait cru pouvoir se décider, parmi les concurrents qui se présentaient pour le privilège des spectacles de cette ville, en faveur du sieur Fahre d'Eglantine; qu'à cette lettre Mgr le maréchal de Biron avait daigné faire une réponse qui confirmait la communauté dans le droit de disposer du privilège des spectacles de cette ville en faveur de qui bon lui semblerait. Que, quelque temps après, MM. les consuls ayant reçu des renseignements sur le compte du sieur Fahre, firent écrire à ce dernier par le greffier consulaire qu'on était surpris de son silence, et qu'il eût à envo^'er le tableau de ses opérations. Qu'à la réception de cette lettre, le sieur cV F glantine s' esi rendu en cette ville pour rendre compte de ce qu'il avait fait, relativement à la formation de sa troupe ; qu'à son arrivée il avait présenté à lui, premier consul, une lettre de recommandation qui lui avait été donnée par M. Ducaylar, lieutenant du roi de la ville, lettre qui ne laissait rien à désirer sur les mœurs ni le talent et la conduite du protégé. Qu'en conséquence, le conseil ayant été convoqué et assemblé, le sieur Fahre
(1) Gouverneur de la province du Languedoc.
d'Eglanthie mandé et interrogé sur ses opérations, il a fait des réponses qui semblent annoncer qu'il remplira les vues de la communauté.
« Que cependant ses assertions n'étant pas suffisantes pour rassurer la ville, à qui il importe d'avoir un bon spectacle, il convenait de lui imposer des conditions qui l'empêchassent, à l'aide de l'arbitraire, de rassembler des sujets qui ne seraient point agréables au public, priant l'assemblée de délibérer.
« Sur quoi, lecture faite de la lettre de Mgr le maréchal de Biron et de celle de M. Ducaylar, lieutenant du roi de la ville, l'assemblée a uniquement délibéré d'accorder, pour l'année qui doit commencer à la Pâque prochaine et finir à la Pâque 1786, au sieur Fabre d'Eglanline. le privilège exclusif des spectacles de cette ville, à condition: 1^ qu'il fera débuter sa troupe en cette ville dans le courant du mois de mai prochain ; 2° que cette troupe sera composée de sujets à talent et agréables à la communauté ; 3° que, si quelques-uns de ces sujets ne sont point agréables, il sera tenu de les remplacer à la satisfaction des administrateurs, avant le mois de septembre de la présente année ; 4° que sa troupe sera composée, ainsi qu'il s'y est soumis, de sujets propres à jouer tragédie, comédie et opéra, et qu'elle jouera pendant au moins six mois de l'hiver, à commencer du l^"" novembre jusqu'à Pâques ; 5° enfin qu'il se conformera aux lois et règlements de police, et que, à défaut d'exécution d'une seule des susdites conditions, la communauté pourra disposerde son privilège en faveur de qui bon lui semblera, sans que, à raison de ce, ledit sieur Fahre d^Eglantine puisse, sous
quelque prétexte que ce soit, réclamer contre elle aucune garantie ni indemnité.
« Signé: MM. Martin, premier consul maire, Joseph Gabrit, marchand de peaux, et Claude Sonnier, jardinier, troisième et quatrième consul ; le baron de Labaulme ; Aldebat, avocat ; de Possac-Ginas ; le comte DE Digoixe-Duroure; Payard fils, avocat ; A. Chassants, négociant; B. Colomb, banquier; Dassas, procureur ; Reboul, troisième ex-consul ; Borie, marchand toilier ; Aigoin, quatrième ex-consul ; Archina, serrurier, conseillers politiques. »
En marge : Je soussigné, citoyen de Carcassonne^ adhère aux conditions de la délibération cy-contre et iiromets de m'y conformer. A Nimes, ce li mars ■1185.
(( Fabre d'Eglantlne (1). »
La campagne théâtrale de Fabre d'Eglantine à Nîm.es (^) lui rapporta évidemment beaucoup moins qu'il n'espérait, puisque, au mois de mars de l'année 1786, il en était réduit à vendre sa plume, pour quelques écus, à l'inventeur d'un produit pharmaceutique. Il rédigeait en effet le 16 mars des Observa-
il) Bulletin de l'Académie de Nîmes, année 1878. (2) Ce n'était pas la première fois qu'il venait dans cette région. Une de ses pièces, intitulée Alais, est datée de 1771. Elle commence ainsi :
Alais, ville agréable.
Je chante ton vallon, Ton citoj'en aimable Et les bords du Gardon...
lions sur V efficacité de V Antiméphitique. Découverte par M. Janin de Combes Blanche (1).
Au moment où toutes les troupes étaient formées, en octobre, il n'avaitpas encore trouvé d'engagement. Il écrivait, le 8, d'Arnay-le-Duc, à sa femme : « J'ai vendu (à un de ses camarades, Desilles) mon manteau et pour cause : je suis bien inquiet pour toi, mon cher amour ; je ne pense qu'à cela. 0 ma bonne petite, puisque je souffre tant, souffre toi-même et prends courage ; bientôt nous en sortirons » (2).
La situation financière du ménage, médiocrement améliorée par un engagement de quelques mois au théâtre d'Avignon, était, à la lin de cette année 1786^ si peu brillante que Fabre d'Eglantine, après avoir envoyé sa femme à Paris, fut obligé, pour échapper à d'impitoyables créanciers, de se réfugier chez les Doctrinaires de Toulouse qui le reçurentcomme ancien confrère. En retour, il donna des leçons de diction aux écoliers admis à figurer dans les séances littéraires qui précédaient ou accompagnaient les distributions de prix (3). Il put gagner ainsi un peu d'argent, et aussitôt qull en entassez pour payer son voyage il partit, en 1787, pour Paris, où l'attendaient de nouveaux déboires.
(1) L'original se trouvait dans la collection d autographes du baron de Laroche-Laporte. V. Catalogue, Paris, Charon, 1846, p. 34.
',2j Autographes, Documents historiques... de la collection Paul Dublin, Paris, 1903, p. 68.
3) Ce curieux détail a été connu pour la première fois par l'article d'AudifFret sur Fabre d'Eglantine, son ancien professeur, dans la Biographie des Contemporains de Rabbe et Boisjolin).
FABRE d'ÉGLAMINE 59
LES DÉBUTS DE FABRE D EGLANTINE COMME AUTEUR DRAMATIQUE. — LA CABALE DU PRÉSOMPTUEUX.
Fabre d'Eglantine était allé loger, dans la rue du Foin-Saint-Jacques, à l'hôtel Chaumont, « qui n'était pas, remarque Tauteur des notes trouvées chez Robespierre, l'hôtel de l'opulence ». Peu de temps après, il s'installa avec sa femme dans un très modeste appartement meublé, près de la barrière Saint-Laurent (1).
Isolé à Paris, quoiqu'il y eût séjourné à plusieurs reprises, privé de ces utiles relations qui abrègent la période des débuts et la rendent moins dure, il considéra comme une bonne fortune la proposition que lui fit le marquis de Ximenès de devenir son secrétaire. Ecrivain besogneux qui devait adopter avec enthousiasme les idées de la Ptévolution et s'intituler « le premier des poètes sans culottes )^ — ce en quoi il exagérait, car il en avait une ou deux,
'1) Papiers trouvés chez Robespierre. Ed. Berville et Barrière. Ce rapport et les Mémoires d un prêtre régicide placent en 1786 l'arrivée de Fabre d'Eglantine à Paris. Il n'y vint, comme Ta prouvé M. Faber, qu'en 1787, quelques mois avant la représentation de sa première pièce.
— le marquis de Ximenès était un Mécène de qualité très inférieure. Donner de l'argent à son secrétaire, il n'en avait guère les moyens ; mais il pouvait, en sa qualité d'auteur dramatique, lui révéler les trucs du métier et lui ouvrir les coulisses de certains théâtres.
Pour un arriviste comme Fabre d'Eglantine, c'était là un avantage assez sérieux. Il demandait simplement qu'on le mît sur le chemin de la fortune, et se réservait, le moment venu, de brûler les étapes.
Son talent dramatique était très réel ; mais il avait eu le tort, à ses débuts, de ne pas comprendre qu'en essayant de la tragédie, en suivant — de loin — les traces de Corneille ou de R.acine, il faisait fausse route. « Fabre, constate très justement Arnault, avait le génie essentiellement comique. « Entre le moment où je vous donne cette tabatière et celle où vous me la remettez, me disait-il un jour, il y a une comédie » ; et tout en disant cela il improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comédie partout » (1,.
Le futur auteur de Philinte ne s'était aperçu de ses véritables dispositions qu'après deux ou trois tentatives malheureuses. Il avait d'abord aspiré à mettre sur la scène non des hommes, mais des héros.
Dès l'année 1780, lel^"" mai, il sollicitait des acteurs de la Comédie-Française la lecture de sa tragédie Agathode, confiée à M. Monvel. Que devint cet Agathocle ? Une pièce ne meurt jamais, surtout quand elle est mauvaise. Celle-ci, après s'être appelée ^gra-
(1) Souvenirs d'un sexagénaire^ Paris, 1833, p. 33.
thocle^ prit le nom de Ve&ta, qui ne lui porta pas bonheur, et enfin celui à'Augusta^ qui ne lui fut pas moins funeste (1).
Le 8 octobre 1787, le Théâtre-Français du faubourg Saint-Germain donna la première représentation d'Agathocle-Vesta-Augusta. Quatre fois de suite, avec la même ardeur, le public siffla cette insipide tragédie, et elle disparut pour toujours de l'affiche.
« Le choix du sujet à.'Augusta (2), écrivait Grimm, nous a paru d'une hardiesse intéressante. C'est l'atrocité de la procédure intentée à Abbeville en 1766 contre l'infortuné chevalier de la Barre que l'auteur a eu le courage de présenter au théâtre sous des noms grecs et romains, mais en se permettant d'en adoucir la catastrophe, parce qu'il y a des choses qu'on supporte au palais et qu'on ne supporte pas sur la scène...
« Il est rare de voir accueillir plus défavorablement un ouvrage que ne fa été Augusta. Les signes de mécontentement ont éclaté dès la fin du second acte » (3).
(1) « Remarquons en passant qu Augusta avait déjà été représentée sur un théâtre de province et que le bon goût du parterre en avait fait une prompte justice. Il fallait donc être un impudent déhonté pour oser reproduire, sur le premier théâtre de l'Europe, un ouvrage qui avait échoué sur un théâtre de province. » Papiers trouvés chez Robespierre. Ed. Berville et Barrière.
(2) « Le nom est ridicule... Je préfère beaucoup, disait un mauvais plaisant, celui d'une tragédie de M. Collé, Angusta. » (Note de Mneister.) — Les Spectacles de Paris (année 1788) donnent l'analyse de la tragédie de M. « Favre des Glantines ».
\3 « Les comédiens français se sont efforcés de la relever [Augusta], apparemment parce que c'était l'ouvrage d'un comédien. Ils n'ont pu en venir à bout. La salle était déserte à la seconde re-
Seul, le marquis de Ximenès osa défendre la pièce dans cette lettre que publia \e Journal de Paris, le 13 octobre, et qui porte la date du 12 :
« L'histoire du théâtre n"est que celle des contradictions.
« Le Cidetiforace furent persécutés à leur naissance; on ne se lassa point du Timocrate ; Athalie fut dédaignée tant que son auteur vécut ; Adélaïde du Guescli7i fut proscrite vingt ans entiers, et le Misanthrope ne fut souffert que sous la protection du Médecin malgré lui. Le Barbier de SéviUe, même en nos jours, fut accueilli à la première représentation, comme le fut Augusta lundi dernier. Hier, cette même Augusta éprouva l'indulgence des spectateurs. Il y avait peu de monde, mais tout le monde me parut content ; et les mêmes vers qui avaient excité, le lundi, un murmure presque universel, furent écoutés, le jeudi, avec une approbation générale. Je n'en citerai que deux exemples, sans vouloir corrompre ni prévenir votre jugement :
(( Le consul chargé par le peuple de juger un Grec, disciple de Socrate, accusé d'impiété, dit :
Romain, c'est un mortel qui va juger un homme.
« Au 5'= acte la Vestale qui craint encore pour son
lils, lui dit :
L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien.
a Le marquis de Xlmenez. »
présentation, et il a fallu retirer la pièce après la quatrième. » Correspondance littéraire de La Harpe.
FABRE d'ÉGLANTTNE 63
Fabre dEglantine, lorsqu'il fit jouer Augusta, était encore sous Timpression d'un insuccès tout récent. Le Théâtre-Italien avait donné, le 21 septembre, une comédie de îui^ en cinq actes et en vers, les Gens de lettres ou le Poète provincial à Paris li).
C'était une pièce à clef, une pièce de représailles contre des personnalités en vue dont Tauteur avait eu à se plaindre ou qu'il n'aimait pas. On reconnut facilement dans Quotidien M. de Chamois, rédacteur du courrier des spectacles au Mercure de France, et un peu aussi Sautreau, du Journal de Paris, dans Lacrimant Mercier qui abusait des drames larmoyants, dans Fatidore Dorât. La comtesse de Beauharnais s'appelait non pas Eglé, comme dans la célèbre épigramme, mais Chloé, et « le Libraire >> c'était le majestueux Pankoucke.
Malgré ses allures satiriques et des portraits assez réussis, la comédie, qui mettait en scène un monde un peu trop spécial, n'eut aucun succès (2).
Après ce double four, Fabre d'Eglantine se reposa pendant plus d'un an, et je suppose que ce fut un peu malgré lui. Le 7 janvier 1789, il fit jouer au Théâtre - Français le Présomptueux ou VHeureux imaginaire,
(r Cette comédie a paru jDour la première fois dans l'Echo du Parnasse ou Choix des (cuures inédites des auteurs contemporains recueillies et publiées par B. Furcy;, Paris, 1823.
2 (( Il est difficile, dit Grimm, de concevoir un ouvrage dont l'intrigue soit plus froide, plus mal liée, et il s'en faut bien que le style rachète ce défaut d'intérêt et d'action; c'est peut-être le plus étrange langage que l'on ait osé employer sur la scène depuis le Don Japhet d'Arménie de Scarron, que M. Fabre d'Eglantine semble avoir voulu prendre pour modèle. A travers ce ridicule jargon, ron a distingué cependant quelques vers qui annoncent une sorte de facilité, peut-être même un talent propre à la satire. »
64 FABRE DEGLANTINE
comédie en 5 actes, en vers, qui ne réussit pas mieux que la précédente (1). Une cabale, dont les causes sont fort curieuses, avait considérablement aidé à sa chute.
Quelque temps avant que la pièce tut représentée, le bruit se répandit, dans le monde des théâtres, que l'auteur, déjà connu par son esprit remuant et peu scrupuleux, avait emprunté son sujet à Coliin d'Harleville (2), et les explications qu'il essaya de donner dans sa Lettre à un ami (3) (datée du 12 janvier) ne le justifièrent que très incomplètement.
Il commence par affirmer, dans cette brochure, que
(1) Dès le deuxième acte, le public refusa de l'entendre.
(2) « On assure, écrivait le Journal de Paris, le lendemain de la première, que le même sujet a été traité par un autre auteur très justement estimé, dont la pièce n'a pas encore été jouée. Cette concurrence est toujours dangereuse ; souvent les deux concurrents sont pleins d'une estime mutuelle, tandis que leurs partis défendent leur querelle, avec un zèle que l'un et l'autre désavouent, quelquefois même avec des moj'ens que la délicatesse réprouverait, et celui des partis qui triomphe afflige les deux rivaux à la fois. » Grinim disait de son côté, quelques jours plus tard : « 11 ne faut point dissimuler que ce qui a beaucoup contribué à indisposer le public, c'est le bruit répandu, non sans quelque fondement, que Tauteur avait pris pour une grande partie son intrigue et ses incidents dans une pièce qui n'a pas encore paru de M. Coliin d'Harleville... La cabale que la candeur et l'honnêteté de M. Coliin désavouent bien sûrement, n'en a pas moins affecté ce motif en demandant, avec un acharnement extrême, VInconstant, nu lieu du Présomptueux, qu'on s'obstinait à ne pas écouter. Les comédiens ont été priés instamment par M. Coliin de se refuser à ces clameurs; on a proposé de jouer Xanine, ce qui a été accepté enfin d'assez bonne grâce, mais après une heure de murmures, de querelles et de brouhaha. » Correspondance littéraire Ed. de 1877-1882. t. XV, p, 383.
'3 Lettre de M. Fabre d'Eglantina à Monsieur de "*, relativement à la contestation survenue au sujet du « Présomptueux »... S. d. 1789).
FABRE d'ÉGLA.NTINE 65
ces menées contre sa pièce « sont l'ouvrage d'une cabale formée avec une perfidie étonnante mais démêlée. Les agents, les boute-feux et les moteurs obscurs de cette ligue n'ont pu s'envelopper assez qu'enfin je ne sois venu à bout de les découvrir pour leur opposer les seules armes d'un homme droit : les lois et la vérité ».
Il s'efforce ensuite de se disculper du plagiat que lui reprochaient ses ennemis :
(( La veille, dit-il, de la dernière clôture des théâtres, après le spectacle, je me trouvai dans la loge d'une actrice (M"*' Jolly;,avec M. Gollin et quelques autres personnes. Le propos commença par l'éloge de cet écrivain et se porta sur la difficulté de trouver des sujets de comédie. J'en citai quatre : VHomme naturel, V Ambition de village, la Vie privée, Qi VHypocrite de sociéfé (1). Je joignis à chacun de ces titres quelques phrases de développement. M. Gollin en cita trois, le Vieux Garçon, qu'avec dépit, il ne voyait pas encore traité à sa fantaisie, r Ecole des Pères ^ sujet auquel il entrevoyait une nouvelle étendue, en comblant toutes fois d'éloges préliminaires l'auteur qui vient de le traiter. Jusques-là M. Gollin ne donnait rien du sien. Enfin, après un petit silence contraint et une espèce d'impatience de parler, il ajouta : (( Jl en est un surtout fort drôle... Je ne risque rie7i à le dire., car je le traite ; fax même fait deux actes des trois que je projette, \oici mon titre : les Châteaux en Espagne. » L'air tout à la fois impatient et circonspect de M. Gollin avait tendu mon attention ; et
(1^ Probablement son Philinte.
FABRE d'ÉGL.\NTINE. 6
66 FABRE d'ÉGLANTLNE
j'avoue qu'à ce mot j'éprouvai cet éblouissement que donne une grande affluence d'idées. Je ne dis pas un seul mot de réponse ni de question. Mais comme l'un des assistants témoignait ne pas saisir le résultat de ce titre, M. Collin ajouta, avec peu de facilité, et ■ en intercalant la traînée de ses paroles, tantôt du geste, tantôt de ces petites explétives enfantines qui lui sont familières : « C'est un homme qui fait des châteaux en Espagne... il va de compagnie avec son ami... Il dit, nous arriverons là et nous nous y étahlirons... Xous y voilà... Voilà mon salon... Dans ce salon nous ferons des concerts. » Ici M. Collin récita trois vers relatifs à la musique. Je n'ai pas le moindre souvenir d'aucun autre aveu de M. Collin et j'ai la mémoire assez bonne pour assurer qu'il ne dit pas autre chose. Ces mots, prononcés à bâtons rompus, mais dans l'ordre exact que je leur donne, furent à peu près les derniers de notre entrevue passagère. »
On ne parla plus des châteaux en Espagne, mais Fabre avoue que son imagination « en était cependant frappée n.
Quelque temps après, à la suite de la lecture d'un chapitre de Montaigne sur Toisiveté. — on ne s'attendait guère à voir Montaigne en cette affaire, — il a l'idée de sa pièce. Au bout de 17 jours, avant l'ouverture des théâtres, les cinq actes sont terminés, copiés de sa main et lus à l'actrice dans la loge de laquelle avait eu lieu la conversation avec Collin d'Harleville.
Etait-ce là un plagiat ? Fabre d'Eglantine prétend le contraire en invoquant les arguments dont on se
FABRE d'ÉGLANTLNE 67
sert en pareil cas : qu'une idée appartient à tout le monde... que deux pièces peuvent se ressembler tout en restant originales, etc., etc.
Puis, passant de la défense à l'attaque, il reproche à Collin d'Harleville de ne pas avoir protesté contre la calomnie dont on essayait d'accabler son rival. «Dans cette affaire-ci, dit-il, dans la dernière partie de sa brochure, qui n'est pas la moins extraordinaire, j'avouerai, avec la liberté qui m'appartient et la noble franchise que je lui voue, qu'à sa place, moi, la conscience pleine de la vérité et les oreilles remplies de mille songes qui ont été débités sur ce qui nous est relatif, j'aurais publiquement désavoué dans les journaux qui lui sont aussi ouverts qu'ils me sont fermés, j'aurais, dis-je, désavoué la calomnie et fixé l'opinion publique sur l'état vrai de la question qui nous concernait... Il n'était qu'un seul remède au mal: le désaveu spontané de M. Collin, et il ne l'a pas fait. »
Ce n'était pas Collin d'Harleville qui avait provoqué et organisé cette cabale, mais un personnage bien moins connu, un ancien officier de cavalerie, Fouquet Dulomboy ou du Lomboy, mari de M"^ Jolly. Il croyait avoir à se plaindre de Fabre d'Eglantine et n'attendait qu'une occasion pour se venger.
Sans être d'une beauté remarquable, M"^^ Jollv, âgée de 25 ans en 178(3(1), avait beaucoup de charme. Gracieuse, aimable, elle plaisait par sa candeur un
(1) Née à Versailles en 1761, elle avait débuté à 9 ans, à la Comédie-Française, par des rôles d'enfants dans les ballets. Elle excellait dans les rôles de soubrette.
Ô8 FABRE d'ÉGLA>'TINE
peuartificielle et par sa « sensibilité » dont elle donna plus d"une preuve aussi touchante que ridicule';!'. Fabre d^Kglantine lui avait fait la cour, comme à bien d'autres. Pourelle, ilavaitcomposéson Délire d'amour que Garât chantait dans les salons et dont on connaît cette délicieuse strophe :
En ville, aux champs, chez moi, dehors, Ta douce image est caressée ; Elle se fond, quand je m'endors, Avec ma dernière pensée.
Quand je m'éveille je te voi Avant d'avoir vu la kimière, Et mon cœur est plus vite à toi Que le jour n'est à la paupière (2\
Plus tard, à la suite de quelque dépit amoureux, il se montra moins épris et moins aimable dans une autre chanson, palinodie de la première, et où il disait à M^^Jolly :
Fuis ou reprends une autre chaîne, Sois tendre ou reste sans désirs, Pour moi, ton amour ou ta haine, Ne sont ni chagrins ni plaisirs ; Ils ne sont ni vertu ni crime, Ni d'un grand ni d'un faible prix.
Je te retire mon estime Et te refuse mon mépris.
(r En 1788, elle alla en pèlerinage à Ermenonville et déposa sur le mausolée de Jean-Jacques Rousseau une couronne de bronze, ornée de cette inscription :
Offerte en 1788 Aux Mânes de Jean-Jacques Jiousseau Par Marie JoUy, épouse et mère.
'2) M'i<^ Mole laissait croire que cette chanson avait été faite pour elle. V. Charles Maurice, Histoire anecdotique du Théâtre. Paris. l.S3(i, t. I, p. 236.
Fouquet Dulomboy, qui avait épousé en 1781 M""^ Jolly, n'était pas assez philosophe pour rester indifférent au passé de la charmante actrice. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver une très vive antipathie pour ceux qu'il soupçonnait, à tort ou à raison, de l'avoir aimée. Il détestait tout particulièrement Fabred'Eglantine, dont la passion, mise en musique et chantée un peu partout, avait fait beaucoup plus de bruit.
La première représentation du Présomptueux lui fournit une occasion ou un prétexte longtemps attendu. Il connaissait l'histoire de la pièce. Il savait qu'en la faisant tomber, il aurait l'air d'unjusticier, alors qu'il n'était qu'un marijaloux.
Comment fut montée cette cabale et comment elle fonctionna, Fabre d'Eglantine nous l'apprend, avec le plus grand détail, dans la plainte que, dès le 9 janvier, il adressa au commissaire Chenon contre Fouquet Dulomiboy (1), plainte que nous résumerons cidessous en en citant les principaux passages (2).
Le soir de la première représentation, le 7 janvier, le rideau était à peine levé lorsqu'un des spec-
(1) Arch. Nat. 25-11441. — Plainte de Philippe-François- Xazaire Fabre d'Eglantine contre le sieur Nicolas-François-Roland Fouquet Dulombois, ancien officier de cavalerie, mari de M"' Jolly, actrice de la Comédie-Française, qui lors de la représentation du Présomptueux ou l'Heureux Imaginaire, le 7 janvier, avait organisé unecabale pour faire tomber cette pièce par haine du sieur d'Eglantine et avait occasionné un véritable tumulte, avec information faite à ce sujet par le commissaire Chenon, où sont recueillies les dépositions de Mole, de Dazoncourt et de Talma.
2) Il résulte de cette plainte que Fabre d'Eglantine habitait alors près de l'ancien Théâtre-Français, rue Molière.
tateurs du parterre, « le sieur Fouquet du Lomboy, vêtu d'une capote à peu près gris blanc sur ses vêtements et d'un chapeau à large cocarde noire (1)», donna le signal du désordre en disant tout haut du mal de hauteur, puis en déclarant, dès la seconde scène, « que la pièce était mauvaise et qu'il fallait la faire tomber ».
De divers côtés de la salle on le pria de se taire. Il n'en continua que de plus belle, soutenu — ce que Fabre d'Eglantine se garde bien de dire — par une grande partie du public. Il fut le premier à réclamer VInconstant, « ce que toute sa troupe répéta». Quand M^^^ Jolly parut sur la scène, il s'écria, «. feignant de lui être étranger » et en s'adressant à ses voisins : « Voyez-vous celle-ci qui relève toutes les pièces et qui ne peut pas aujourd'hui en venir à bout. »
Un instant, on réussit à lui imposer silence, mais si la cabale se donnait quelque répit, elle ne désarmait pas. Lorsque Mole eut demandé au public s'il désirait qu'on continuât la pièce, « un des affidés du sieur du Lombois, placé derrière lui, cria : « Cela est mauvais, ne continuez pas ! » Le désordre recommença aussitôt. « Ce fut le moment qu'ils prirent tous ensemble pour crier VInconstant et VOptimiste et siffler à Tenvi l'un de lautre, à des intervalles si répétés que le spectacle cessa et que la pièce fut retirée. »
A la sortie, du Lomboy, encore très excité, provo-
(1) « Vivant et cohabitant maritalement avec la demoiselle Jolly, actrice de la Comédie-Française », ajoute la déposition. Ils étaient mariés depuis 1781.
FABRE D EGLAMLXE 71
qua, dans la rue Molière, un des spectateurs, le sieur Jean-Baptiste Sambat, qui avait essayé de le faire taire, et il ne se retira qu'en entendant arriver la garde.
Fabre d'Eglantine, dans cette déposition du 9 janvier, faisait remarquer :
1° Que du Lomboy jouissait des revenus de la Comédie-Française, dont, par ses violences, il compromettait les intérêts ;
2° Que M^^'' Jolly, sa femme, « nécessairement soumise aux projets d'un homme aussi violent », remplissait un des principaux rôles dans le P résomptiieux [i) ;
3° Que du Lomboy ayant cédé ses droits d'entrée à la Comédie-Française au peintre Ducreux, il lui avait donné, pour qu'il put assister à cette pièce, les grandes entrées du droit d'auteur, enregistrées au contrôle sous le nom de Fouquet ;
4" Que du Lomboy, pour mieux diriger la cabale, avait quitté sa place à six livres pour aller au parterre et que, comme il lui fallait des billets pour « sa troupe », la D"*' Jolly lui en avait remis quatre, qui provenaient de l'auteur lui-même;
5° Enfin que du Lomboy, coutumier deces actes de violence, avait été condamné par arrêt du parlement du 30 août 1786 pour s'être livré à des voies de fait contre M. Legouvé fils (2).
(1) Dans une autre déposition, du 12 janvier, Fabre d'Eglantine prétendait que du Lombo}- avait empêché sa femme d'assister à une des deux répétitions faites au théâtre et qu'elle n'était venue à la répétition générale que sur les instances du sieur Florence, que d'ailleurs du Lomboy avait « l'habitude de contribuer de toutes ses forces à la chute des pièces dont le succès contrariait l'intérêt de ses passions et de ses projets ».
(2) Le 14 juillet 1786, à la suite d'une discussion à la Comédie-
Le 20 janvier, Pierre-Louis Sonthonas, négociant rue Taitbout, qui s'était trouvé à la première du Présomptueux avec un de ses amis, Jean-Baptiste Sambat, contrôleur aux impositions, déclara que du Lomboy, habitué, à sa connaissance, à troubler le spectacle, était venu s'asseoir à sa droite, « sur un banc en face de la porte d'entrée, du côté du roi », qu'il avait affecté de trouver la pièce mauvaise et de rire aux éclats. A la suite de plaintes réitérées du sieur Sambat, il s'était écrié : « Vous m'ennuyez, je veux crier malgré vous et à vos oreilles », et le sieur Savy, un peu plus tard, ayant indiqué de la main à la police un des cabaleurs qui s'agitait dans le parterre, il lui avait dit : « De quoi vous mêlez-vous ? On ne désigne pas ainsi une personne de la main. » Après le spectacle, en présence de lui Sonthonas et de son ami Sambat, il avait provoqué le sieur Savy et ne s'était retiré qu'à l'arrivée de la garde.
Sambat et Savy confirmèrent les déclarations de Sonthonas.
Le commissaire Chenon interrogea, le 26 janvier, Mole, Vanhove, Caroline Vanhove, femme Petit, la demoiselle La Chassaigne, Dazincourt et Talma. Ils déposèrent qu'ils n'avaient aucune connaissance de ce qui s'était passé dans le parterre et des motifs qui avaient pu pousser M"^ JoUy à ne pas vouloir assister
Française entre ^L J. Chénier et Legouvé fils (le futur auteur du Mérite des Femmes), au moment où ils se trouvaient l'un et l'autre dans la rue du Petit-Lion, près de la rue de Condé, du Lomboj-, ami de Chénier, s'était avancé, avait fini, sous prétexte de calmer les deux écrivains, par s emporter encore plus qu'eux, et s' étant jeté sur Legouvé, l'avait blessé grièvement.
à la répétition. Ils cherchaient évidemment à ne pas se compromettre par un témoignage trop formel.
L'affaire n'eut pas de suites. Chenon estima sans doute que, pour être sifflé, le Présomptueux n'avait pas eu besoin d'une autre intervention que celle de Tauteur.
Quoique, dans toute cette histoire, le vrai coupable, le seul coupable, eût été le sieur du Lomboy, Fabre d'Eglantine poursuivit dune haine tenace CoUin d'Harleville. Il lui reprochait surtout, débutant aigri, le succès de ses pièces. Après la chute du Pr^ésomptueux, qui le laissait plein d'irritation et d'amertume, il attendait une occasion de se venger. Son rival détesté ne le lui donna que trop tôt.
Berquin dramatique, écrivain doucereux et melliflu, Collin d'Harleville aimait assez à parler de lui, dans ses vers, et il en parlait souvent de la manière la plus puérile et la plus niaise.
Il publia en 1789 une pièce. Mes Souvenirs, dont quelques vers, d'une naïveté excessive, amusèrent beaucoup Paris.
Il y louait platement son père, qui avait eu raison de s'opposer à son goût pour les vers :
Je ne t'accuse poirxt : tu m'aimais, ô mon père ! Et tu fus, par tendresse, inflexible pour moi ; Je me plaignais à tort : soj'ons de bonne foi : Presque toujours un père à bon droit se défie...
Mais rien ne pouvait arrêter cette vocation impérieuse. Le jeune poète était -venu, malgré sa famille, à Paris, et avec émotion il se souvenait encore du premier logis qu'il y avait occupé :
Oui, je regrette, amis, cette obscure retraite,
L'humble hôtel, dont trois ans j'occupai le plus haut,
Que je serais fâché d'avoir quitté plus tôt.
J'aime à me rappeler ma respectable hôtesse.
Sa longue patience et sa délicatesse ;
Je noublierai jamais sa constante amitié.
Je la paj-ais fort mal, étant fort mal payé :
Eh bien, elle attendait ; et je lui dois peut-être
Et mon premier ouvrage et ceux qui pourront naître...
Decette pièce ridicule parsa plate (( sensiblerie (1) », Fabre d'Eglantine, tout heureux de Taubaine, donna aussitôt une très malicieuse parodie intitulée Mes Souvenances, vers oubliés par le Rédacteur de VAhnanacli des Muses de Vannée 1189:
Approchez, mes amis : dans ces rimes communes.
Je veux vous raconter toutes mes infortunes.
Soj'ez bien attentifs ; je serai très dolent ;
Et si vous ne pleurez, faites-en le semblant.
Ne pleure pas qui veut ; c'est assez qu'on le feigne :
Tout comme il vous plaira : pourvu que l'on me plaigne.
Je suis si malheureux que cela fait pitié.
C'est une bonne chose au moins que l'amitié !
X'aurais-je à vous conter que je suis très malade,
Vous sèmerez partout cette capucinade.
Hélas ! passer pour mort, quand on se porte bien;
On n'en est pas plus mal, et cela fait grand bien.
Mais pour toucher les cœurs, la meilleure magie C'est de vous adresser ma généalogie.
Le public aimera, par le tour que je prends, A ne trouver que moi parmi tous mes parents.
J'avais un trisaïeul, devant Dieu soit son âme ! C'était la bonté même, aussi bien que sa femme;
fl) Elle a été recueillie dans les Œuvres complètes de Collin d Harleville.
Car tout est bon chez nous : nous n'avons pas de fiel ; Jusques au petit chat, c'est tout sucre et tout miel : Mon aïeul était bon ; mon aïeule était bonne ; Et ma tante, sa sœur !... Ah ! la bonne personne ! Ah ! que n'est-elle encor !.., Je ne me plaindrais point, Pour trouver de l'argent ; l'argent, c'est le grand point. Il n'est pas maladroit que dans cet hémistiche, Je vous dise, en passant, que je ne suis pas riche. Cela ne gâte rien.. . En mes afflictions, Il pourrait me venir une ou deux pensions ; Hélas ! je les prendrais... Mais parlons de mon père... Il est mort... Je n ai point de reproche à. lui faire. Passons à mon hôtesse : On n'est pas bonne ainsi. Mon petit Savoyard était fort bon aussi ; Ma blanchisseuse encor... La bonne créature ! Tous les hommes sont bons... Je connais la nature ; Il nest point de badaud qui ne lise à Paris, Et l'attendrissement des badauds a son prix.
Enfin, ma mère est bonne. Hélas î je n'en ai qu'une. Mais j'ai six bonnes sœurs, autant blonde que brune. Cousines et cousins ; bref, dans ma parenté, Aucun ne me le cède en sensibilité.
Sensible ? Ah 1 je le suis... ah î ce nest pas croyable. Ah ! quel cœur 1 Aussi bien j'en parle comme un diable. Ce n'est pas tout encor ; je suis fort amoureux. Plaignez-moi, mes amis, je suis bien malheureux (1).
Trois ans plus tard, en 1791, la haine de Fabre d'Eglantine n'était pas encore calmée. A cette époque, dans la préface qui précède la première édition de son Phllinte, il attaqua, avec une perfide violence, Collin d'Harleville au sujet de Y Optimiste, en prétendant que cette pièce avait été composée par ordre des aristocrates, que l'auteur était l'apôtre des intrigants et des scélérats, que sa doctrine était «détestable », qu'elle ne contenait que « des sophismes destructeurs de la
(1) Œuvres posthumes, p. 183.
pitié » et faisait « une blessure mortelle à la patrie ».
Collin d'Harleville n'était pas un grand poète, il s'en faut de beaucoup, mais c'était un très bonhomme. Il affecta d'ignorer ces attaques et, après la mort de Fabred'Eglantine, il écrivit, dans l'avertissement qui esten tête de ses œuvres complètes : « On a fait contre le but moral de YOptimiste une préface étrange, pour ne rien dire de plus. Je n'y répondis point dans le temps, persuadé que mon ouvrage se défendrait luimême ; et maintenant que l'auteur de cette critique ne vit plus, on juge bien que je m'interdirais plus que jamais toute réplique qui me serait personnelle. Je ne veux que me ressouvenir de son talent, qui était mâle, énergique, et dont il nous reste entre autres un gage distingué. »
A plusieurs reprises, il n'hésita pasà rendre justice à son rival, et, pour n'en citer qu'un exemple, dans un poème allégorique, Melpomène et Thalie, où il dit :
Qu'aurait-il pensé Molière) de l'audace De celui qui. cherchant sa trace, Fit revivre Alceste en courroux ? Clameur et scandale au Parnasse...
Par le succès il est absous.
Depuis cette œuvre de génie, Si Thalie a baissé d'un ton, Sa gloire est loin d'être ternie, Même en son arrière -saison (1 ... »
Le sort du Présomptueux avait complètement dé-
(1) Dans une longue note des Œuvres posthumes (p. 199), relative au Présomptueux, le fils de Fabre d'Eglantine assure que la représentation de cette pièce, depuis 1794, avait été empêchée par les
courage Fabre d'Eglantine. Il ne doutait point que ses ennemis ne s'unissent désormais pour faire tombertoutesses pièces. Pour se soustraire à leurs maciiinations, il remit, sans se nommer, au directeur d'un nouveau théâtre qu'on venait de fonder, le Théâtre de Monsieur, où jouait une troupe de province, une comédie, le Collatéral , qui fut mise à l'étude et répétée dans le plus grand secret.
Le 16 mai 1789, on devait donner la dixième représentation du Fahuliste^ comédie en deux actes. Au lever du rideau, le semainier vint annoncer que l'indisposition subite d'une des actricesempêchaitdejouer la pièce annoncée, et il proposa en échangeune comédie nouvelle, d'un anonyme, le Collatéral. Le public accepta. La pièce lui plut. Il Tapplaudit. Il demanda l'auteur, qui accourut à l'appel avec empressement, et le Collatéral eut le lendemain une deuxième représentation, imposée par acclamations (1).
En somme, après deux années de théâtre, Fabre d'Eglantine commençait à être un peu connu, mais quelle était sa situation financière ? L'acte qu'on va lire répondra. Nous le donnons sans commentaires. Il peut s'en passer.
rnncunesde Colllu dHarleville, « L'existence d'une famille, ajoutet-il, est sacrifiée à l'amour-propre et à la haine d'un homme qui est là, constamment là, croyant prolonger le temps de sa gloire usurpée. » Rien qui s'accorde moins avec ce qu'on sait du caractère de Collin d'Harleville.
Le Présomptueux avait été repris, avec un assez vif succès, surtout grâce à Mole, le 5 juin 1790.
(1) « Les journaux du temps trouvèrent dans la pièce beaucoup d'imagination, une intrigue bien menée, des situations comiques, des négligences de style, mais de l'esprit et de la grâce. » Œuvres choisies de Fabre d'Eglantine. Paris, 1824, Notice de Thiessé,