‹ Fabrique de romans: maison Alexandre Dumas et compagnieChapitre 3 sur 7 · ÉCRITFIS PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

ÉCRITFIS PAR LUI-MÊME

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Goliath , si nous en croyons l'Ecritore, étail haut de six coudées.

Voilà, certes, une fort jolie taille. On comprend le mieux du monde que les guerriers du roi Saiil devaient y regarder à deux fois, avant de se mesurer avec un gaillard d'une dimension pareille.

Aussi l'énorme Philistin les défiait inutilement. Ses bravades n'obtenaient point de réponse , et l'armée des Hébreux tout entière était glacée de crainte , quand un jeune berger de Bethléem qui gardait, tout près de là, le troupeau de son père, accourut, prit un caillou dont il arma sa fronde, et tua le géant.

Or, voici devant nous un autre Goliath, un colosse de gloire, un homme qui nous surpasse de toute la grandeur de sa renommée.

Il se dresse, lui aussi, à la tête d'une horde insolente de Philistins. Il nous outrage , il nous jette l'insulte et le mépris ; il nous somme de briser l'arche sainte et d'adorer les faux dieux.

Pour nous, qui essayons de le combattre, nous sommes beaucoup plus faibles encore que le berger d'Israël ; car David avait le secours d'en haut et, malheureusement , le Seigneur a perdu l'habitude, très-louable , quoi qu'on en puisse dire , de protéger le timide contre l'audace du fort. Qui donc appellerons-nous à notre aide ? le génie des belles-lettres et des arts? Il y a mille à parier contre un qu'il sera sourd à notre voix, ahuri qu'il est par le glapissement commercial du siècle et le tintement des écus.

De là, que conclure ?

Une chose très-simple : c'est que nous entrons en lice avec notre bon droit et beaucoup d'audace, rien de plus.

Gomme bien on se l'imagine , on nous a prodigué tous les conseils de la prudence ; mm nous sommes résolus à marcher quand même, et notre

premier cri sera pour désigner aux juges du camp celui que nous attaquons :

M. Alexandre Dumas.

Deux mots avant de commencer la bataille.

Il était une fois certain marquis de la Pailleterie, très grivois de sa nature et très en appétit de cotillons, comme se montraient du reste tous les marquis de Tépoque. Le nôtre, après avoir fait plus d*une brèche aux vertus poudrées de la cour de Versailles, prit en dégoût les robes à falbalas et franchit l'Océan, pour aller étudier le costume infiniment plus dégagé des négresses du Nouveau'-Monde. Il résulta de ces études par trop locales un charmant petit mulâtre, que monsieur son père abandonna pour aller continuer sous d'autres cieux de fécondes explorations.

Grâce aux soins de la noire africaine qui lui avait donné l'être, l'enfant devint homme à son tour, et trouva quelque peu de légèreté dans la conduite paternelle.

£n conséquence, il fit voile pour l'Europe , débarqua sur les côtes de f rance et ise mit à visiter minutieusement la capitale , espérant y voir de retour M, de la Pailleterie, et comptant biçn le décider à signer ses oeuvres.

Vain espoir, le fouet révolutionnaire avait chassé la noblesse et to\is les marquis possibles.

Force fut au jeune mulâtre de prendre au hasard le premier nom qu'il rencontra sur sa route. Il se fit appeler Dumas et s'engagea dans les troupes républicaines, où de beaux faits d'armes lui valurent bientôt un grade élevé,

Personne n'ignore que M. Alexandre Dumas, l'homme (le lettres , est fils du général Dumas.

Mais ce qu'on apprendra peut-être avec étdnnement, c^est que l'auteur de Henri IJI, lequel plus d'une fois a fait sonner bien haut ses opinions radicales, exprime non moins haut le regret de n9 pas 9q nommer dç Iq Pailleterie.

Alexandre Dumas de la Pailleterie f

Certainement \ Notii reléguons aux vieilles défroques le bonnet phry^ gien. Notre arûltoc^atie littéraire s'arrangerait au mieux des honoetir» de la particule. En effet, ce nom précieux, qui semble évoquer certalneii idées de paillettes et d'oripeaux ^ baptiserait admirablement l'im dea roli de la coulisse.

Oui. . . Mais comment oser le prendre ?

Décidément , monsieur le marquis i vous avei eu bien peu d'âgardi pour l'amour-propre de vos descendante

Néanmoins, une sattiOiction reste h M. DUmas.

Il 9 déterré » Dôus ne davôAs 6û , les armeé de ont t>rôlifi<}iie aîetil . et les a bel et bien fait graver inr un cachet d'or , de foçon qne tomes les personnes honorées de sa correspondance penrent admfrer l'oiisneiBetttô empreinte du sceau nobiliaire.

Nous prions nos lecteurs de nous pardonner ces détails futiles, au commencement d'une brochure qui doit être sérieuse atant tout Mais ce qui précède était indispensable pour àrriTer à donner le portrait exact de l'homme qne nous {n*enons k partie.

Le physique de M. Dumas est assez connu : stature de tanibour-màjor, memlves d*Hercule dans toute Textension possible , lèrres saillantes, nez africain , tète crépue , visage bronzé. Son origine est écrite d^iih bout & l'autre de sa penonne ; mais die se révèle beaucoup plus encore dans son caractère.

Grattez l'écorce de M. Dumas et vous trouverez le sauvage.

Il tient du nègre et du marquis toqt ensemble. Cependant , le marquis ne va guère au-delh de l'épiderme; Effacez un peu le faid, déchirez tttt costume débraillé^ ne faites pas le moindre cas de certaines façons-régettce, ayez Tair d'être Murd k un langage de ruelle, aiguillonnez un point quelconque de la surface chilisée, bientôt le nègre vous inohtrera les dents.

le marquis Joue aon rôle en public, le nègre se trahit dans rindmité.

Mi Dumas jette l'or par les fenêtres; Il courtise la brime et la blonde. Il effleure la passion , se moque de la constance et rend ses captives aux douceurs de la liberté, pour convoler k d^autres amours t «^ Marquis !

Le beau sexe^ admirant l'éclat d'un nom splendide^ vaincu par une pro* digalité folle, affriandé par les promesses d'une encolure puissante, le beau sexe, disons-nous, ne tarde pas k recourir au flacon d'éther pour neutraliser certain parfum suspect, qui vient se mtier indiscrètement an charmb du tôte-k-tôte : — Nègre!

Si notre homme voyage , il insulte les postillons, et paie» en revanchei très largement les guides. On se demande quel est le prince éthiopien qui voyage Incognito. Lorsqu'il descend dans une auberge, il jnre » tempêtei fait damner l'hôte, courtise les filles de service et met tout en bouleversement , depuis l'écurie josqu'k la cuisine : — Marquis !

Rentré dans ses pénales, il prend d'autres allures. Ses vêtements le gê« nent, il les dépouille et travaille dans le négligé pittoresque de notre premier père. Il s'étend sur le carreau , comme un chien de Terre-Neuve } il déjeune, en tirant de la cendre du foyer des pommes^de-terre brûlantest qu'il dévore sans ôter la pelure : — Nègre !

Il court après les honneurs , il recherche les dlstmctions. On l'a vo gratter doucement k la porte des palais et se prosterner dans les environs du trône : — Marquis !

Gomme ces chefs des tribus indiennes , que les voyageurs savent amadouer avec des babioles, M. Dumas aime tout ce qui brille, tout ce qui

chatoie. Il a des rubans de tous les ordres, des crachats de tous les pays; il met ses décorations à la brochette. Les joujoux le séduisent , les fanfre* luches lui tournent le cerveau : — Nègre !

En un mot, c*est un personnage très original et très fantasque, un prototype incroyable. C'est une nature à désorienter tous les psychologues , à confondre tous les moralistes , un mélange bizarre de qualités supérieures et de défauts absurdes. Il est vantard, fanfaron, tranche-montagne ; tantôt orgueilleux comme Satan, tantôt populaire comme un épicier ; aujourd'hui féroce , demain timide. Le caprice est sa loi » le premier mouvement sa r^le. On dirait d'un arbre des tropiques , transplanté sur nos parages et qui pousse à tort et à travers ses rameaux usurpateurs. Grand enfant de la solitude, il fut apporté par le hasard dans le berceau de la civilisation. Nos mœurs n*ont pu réussir à l'apprivoiser. Vous pouvez le voir le plus gaiement du monde donner le croc-en-jambe aux usages et rire au nez des convenances. A ses yeux, dans le ressort des lettres , la conquête justifie tout , la possession vaut titre. Il se livre avec un sang-froid magnifique au métier d'écumeur sur l'océan littéraire, et débarque audacieusement ses prises dans tous les bazars du journalisme et de la librairie.

Mais l'instant n'est pas encore venu d'exposer nos griefs.

U s'agit de bien dépeindre l'homme et de mettre nos lecteurs au courant de son histoire. Les préfaces iHAntony et de Napoléon (1) nous four* nissent un assez bon nombre de documents précieux : en conséquence» nous allons céder la parole à M. Dumas lui-même.

« Quand on saura, dit-il, que je suis né à Yillers-Gotteretf, petite TlIle de deux miUe « âmes, on detinera tout d'abord que les ressources n'y étaient pas grandes pour rédu« « cation. Un brave abbé, que tout le monde aimait et respectait plus encore, à cause de « son iodulgence pour ses paroissiens qu'à cause de son sa?oir, m'atait donné pendant « cinq on six ans des leçons de latin et m'avait fait faire quelques bouts-rimés français. « Quant à l'arithmétique, trois maîtres d'école avaient successivement renoncé à me faire « entrer les quatre premières régies dans la tête. En échange, et sous beaucoup d'autres » rapports, je possédais les avantages physiques que donne une éducation agreste, c'est- « è-dire que je montais tous les chevaux, que je faisais douze lieues à pied pour aller « danser à un bal, que je tirais assez habilement Tépée et le pistolet, que je jouais à la « paume comme Saint- Georges, et qu'à trente pas je manquais très-rarcmeni un Uèvre et « un perdreau. »

Tous aviez là , M. Dumas, de ravissantes dispositions à devenir un romancier célèbre. La postérité se félicitera d'apprendre^ en outre, que vous étiez excellent joueur de billard et que^ la veille de votre départ de Yillers- Gotterets pour la capitale, vous avez manœuvré la queue , de manière à

gagner votre place à l'entrepreneur des voitures publiques. Vous voyagiez alors à peu de frais.

(i) Si Von consulte ces préfaces, on y trouvera tous les passages que nous rapportons^ et bien d'autres que le cadre trop étroit de cette brochure nous oblige de passer soos silence.

Nous TOUS laissons poursuivre , h condition que vous nous permettrez , de temps à autre , de vous interrompre.

a J'allai dire adieu à mon dfgne abbé. Je m^aUendals i un long dlseonn moral aar « \9ê dangers de Parii, aar les séductions du monde, etc., etc... Le bra?e homme apte pronta ma résolution, m'embrassa les larmes aux yeux, car fêlais son élè?e chéri, et, « lorsque je lui demandai des conseils, qu'il ne me donnait pas, il ouyrit rÉyangile, « et me montra du doigt ces seules paroles : Ne fais pas aiur autres es, que tu ns vou^ a drais pas qu*on te fit, »

Daignez recevoir nos compliments sur la manière dont vous avez profité de la leçon, M. Dumas. Mais nous n'aurons plus le droit de nous étonner de rien après les aveux qui vont suivre.

« rentrais dans le monde a^ec des idées de morale et de reUgion complètement • faussées. »

Vous n'avez pas eu le temps de les rectifier depuis.

a Tétaii matérialiste et voltairien jusqu'au bout des ongles;.. »

Un homme instruit par un abbé, fi !

a Je mettais le Compère Mathieu au rang des li?res élémentaires.. ... »

Quelle horreur! prenez donc la peine de choisir un abbé pour faire l'éducation de vos enfants ! Nous signalons ce funesteexemple aux membres de la chambre basse , qui s'empresseront de laver la tête à messieurs du clergé , tout en faisant justice de leurs prétentions actuelles à l'enseignement de la jeunesse.

« Enfin, poursuit M. Dumas, je préférais PlgauU-Lebrun ft Waltor-Scott. »

Impossible de se confesser de meilleure grâce. Un goût si délicat nous force à déclarer que le futur homme de lettres s'annonçait dès lors sous de acétieux auspices.

Nous sauterons ici quelques pages, où M. Dumas traite assez cavalièrement nos gloires de l'Empire, à l'exception du général Yerdier, qu'il a la bonté de coiffer d'une casquette de loutre, et du général Foy, devant lequel il rougit de son ignorance avec la plus aimable candeur.

Après un examen approfondi, le seul mérite que lui reconnaît le phénix de la tribune est une belle écriture, et M. Dumas s'écrie :

« YoUà tout ce que Je sarais ! Je pouvais arriver un Jour i être espédUiêtmaire,

Le mot nous semble très-heureux, nous dirons bientôt pourquoi.

Gomme le protecteur exhortait le jeune homme à remplir au plus vite les nombreuses lacunes de son éducation , la préface rapporte , en toutes lettres, cette admirable réponse du protégé :

« GéLéral, je vais vitre de mon écriture; mais je voui promets de vivre un Joar de « ma plume. »

-^ >io —

La prophétie s*est réalisée avec une légère modification.

M. Dumas vit un peu de sa plume, et beaucoup de celle des antres.

Quant au conseil qui lui fut donné fort à propos d'éclairer les ténèbres de son ignorance , il nous annonce qu'il le mit isur Theure eu pratique et qu'il devint un puits d'érudition.

Nous ne l'en croyons pas sur parole.

Enfin, n'importe. Le provincial aux abois, le disciple ignorant, le jeune homme pauvre , qui possédait cinquante-trois francs pour toute fortune à son départ de Villers-Cotterets ( bien lui prit de gagner sa place au billard! il est évident pour nous que Tenlrepreneur des voitures publiques a fait preuve , tout exprès , d'inexpérience pour offrir à son compatriote une aumône délicate ) , ce Jeune homme , disons-nous, fut accueilli , sur la recommandation du général Foy, parle duc d'Orléans » aujourd'hui Louis-PhiUppe. Installédanslesecrétariat du prince, M* Dumas fut dès lors à l'abri de la faim qui le menaçait, qui menaçait sa mère.

Voilà de ces choses que n'oublie jamais un noble cœur, et M. Dumas les oublia parfaitement.

Nous reviendrons là-dessus.

Par quel hasard le modeste employé, le simple expéditionnaire, devint-il auteur dramatique ? Il va nous l'apprendre, silence !

« Vers ce temps, les artistes anglais arrÎTérent à Paris. Je n'ayais jamais la une seule tt pièce da théAtre étranger. Ils annoncdrent ffamlei. Je ne contiaissaifl que eelai da a Docis. J*allai ?oir celui de ShalLespeare. »

Lumière d'en haut ! révélation soudaine ! éclatant miracle!

« Supposez, dit M. Dumas» un aveugle auquel on rend la vue ; supposez Adam s*étéil- « lant après sa création et trouTant sous ses pieds la terre émaillée, sur sa tête le ciel « flamboyant, autour de lui des arbres à fruits d'or, dans le lointain un fiente, ttn beau « et large fleuve d'argent, à ses côtés la femme jeune, chaste et nue, étions iorex VM « idée de l*£den enchanté dont cette représentation m'ouvrit la porte. »

Toici de l'enthousiasme , à la bonne heure.

Mais on voit aussi de l'enthousiasme chez le bandit , qui s'embusque an détour de la routCi l'escopette au bras, pour attendre une riche berline au passage et dévaliser le voyageur. On remarque aussi de la joie chez le corsaire qui, découvrant avec sa longue-vue', dans les profondeurs de l'horizon maritime , les flancs rebondis d'un gros vaisseau de la compagnie dès Indes , fait hurler son porte-voix, sonne le branle-bas et se prépare à l'abordage.'

En vôulez^vous la preuve? car nous n'exagérons rien, Dieu merci. Notre attaque est loyale et franche. Ce n'est pas notre faute si l'ennemi nous donne autant de prise.

Immédiatement après sa tirade poétique, M. Dumas commence l'apologie du PLA.G1AT. — C'est trop d'impudence , allez-vous nous dire. — Nous sommes entièrement de votre avis.

Lisez et jugea;.

t( Gesoatleshoiiittiefl,^/ nmi pâê Phommê, qui 4nY«iit«iit. Chatiin tttifB ftvoii tdtir « et fc son heure, s^Bmpure des ehoset connues de ses pères, )f»s mel en œutre psr d^s o coirtbinaisons nouvelles, paii meurt après avoir lijouté quelques parcelles à la somme « des eoBBiissaneee humaines. Quant à la création eMnpWe d*une chose, Je la erôls V Impofsible. pieu |ui mdfn^, lorsquMl eréa rbaipme, n^ pnt o» n^pea pQÎnt Vinvertiei^ : « il le fît à son image. C'est ce qui faisait dire à Shakespeare, lorsqu'un critique stn- 9 pil« Taccusalt d'avoir pri» parfois une scènv tenté entière dans quelque auteur coà- « temp^rain ; C'e^t une fille que fui tirée 4e la tnanvaÛ0 tnciété pnur la faire entrer « dans la bonne. C'est ce qui faissait dire plus naïvement encore à Molière ; Je prends mon fc bien eu je le tronve. Et Shakespeare et Molière avaient raison, car Viiommè de génie « ne vêle pas,, 1} conquiert.,» Jb tne trouve eptrainé k dire ces chofei. parce que, loin « de me savoir gré d'avoir fait connaître à noire public des beautés scèniques inconnues^ Il on me les marque du doigt comme des Tdis, oki me les signale comme des plagiats. 11 f eat f ra>t pour me consoler, que j'ai du moins cette raasemblarce avec Shakespeare et « Molière, que ceux qui les qnt attaqués étaient f » obtcurs qq'aucuno mémoire n*a cou- « lervé leur nom. »

Oof I arrôtons-Dous là , s*il vqos plait!

Les bras nous en tombent , et nous avouons que la simple lecture de ces lignes nous a fait Tefiet d*un coup de massue.

Voyez un peu ce qui nous arrive, à nous, simples moutons de Panurge, qui sautons le fossé pour Imiter les autres, qui lisons M. Dumas parce que tout le monde le lit. Nous nous promenons çà et là, sur la foi des traités, dans les champs fertiles de son imagination, le nez eu Tair comme de vrais flâneurs ; nous croyons respirer l'atmosphère de son génie, humer le parfum de ses isouvenirs; nous arrêtons nos regards sur les roses éblouissantes de sa poésie. .. Imbéciles que nous sommes ! Le voilà qui nous déclare lui-même qu'il n'est pas le propriétaire de ces champs; que cette poésie, ces fleurs, ces parfums appartiennent à tout le monde, que nous marchons sur un terrain banal. Pour justifier ses usurpations , il tend , au beau milien dj] sentier , le traquenard du paradoxe et quand il nous y tient les Jambes prises , il détache un roc, et le fait rouler sur nous du haut en bas de sa montagne d'orgueil.

On est écrasé d'abord par la stupeur, mais l'indignation ne tarde pas à prendre le dessus.

Ah ! ce sont les hommes, et non pas Vhomme, qui inventent ! Merci beaucoup, mionsieur Dumas ! Nous vous promettons de ne pas écrire dorénavant un seul ouvrage , pas le plus petit feuilleton , pas le moindre article , pas une ligne enfin , sans mettre au bas cette signature un peu vague , mais qui devient de rigueur :

LB GENBE HtMAm,

Ou plutôt ) réflexion faite , c'est à vous de nous donner Texemple «n si^ant le premier de la sorte.

Ah ! chacun s*empare des choses connues de ses pères ! Ah ! ah ! tous les écrivains passés et présents sont, en conséquence, d'après vous , d'ef-

frontés larrons? Ainsi vous avez le droit de reprendre les plus belles scènes de Shakespeare, de Caldéron^ de Goethe, de Schiller? Oui, parbleu! c'est bien cela que tous avez voulu prouver. Comment donc ! et, « loin de vous « savoh: gré d'avoir fait connaître à notre public des beautés inconnues, « on vous les marque du doigt corne des vols, on vous les signale conune « des plagiats P » Ceci nous parait un peu fort, et l'injustice est par trop criante. Méprisez, croyez-moi, tous les critiques stupides. On compte dans leurs rangs Janin, Sainte-Beuve, Latouche , Granier de Gassagnac; mais « vous avez cette ressemblance avec Shakespeare et Molière , que « ceux qui vous accusent sont si obscurs qu'aucune mémoire ne conser- « vera leur nom. » Persévérez sans crainte dans le pillage du théâtre étranger. Quelques uns de vos confrères se bornent à le traduire, sous le frivole prétexte qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César... Niaiseries ! balivernes ! Goethe , Schiller , Calderon sont des marauds qui en ont pillé d'autres. Emparez-vous de leurs chefs-d'œuvre, c'est de bonne prise.

« On a double plabir à Toler les TOleurs. »

Après tout, monsieurDumas, comme les cheis-d'oeuvre sont rares ; comme la gloutonnerie des coulisses parisiennes absorbe , bon an , mal an , près d'un millier de pièces, il en résultera que les auteurs anglais, allemands, espagnols, n'auront plus rien à vous donner quand vous leur aurez tout pris. Alors qui vous empêchera d'aborder nos écrivains nationaux? Le siècle dernier vous présente une assez jolie marge. Ce vieux Corneille a rassemblé dans la moisson des gerbes nombreuses, ce polisson de Racine peut vous offrir quelques petites choses, ce gredin de Voltaire n'a pas mal de fournitures dans son bissac, et ce filou de Poquelin n'est plus là pour vous empêcher de prendre votre bien comme il a pris celui de ses devanciers.

Allons, vite à l'oeuvre !

Quand vous aurez exploité jusqu'au dernier filon de cette mine nou« velle, vous tomberez sur vos contemporains. Les oeuvres de Yictor Hugo, celles de Scribe sont à votre disposition. Vous y découvrirez sans nul doute certaines beautés inconnues, dont vous gratifierez le public. Je voudrais pardieu voir qu'on y trouvât à redire !

Mais tout s'épuise, en ce bas monde. Vous arriverez au bout du magasin théâtral. £h ! morbleu , quittez alors les planches et sonnez de la trompette épique ! Recopiez V Iliade de votre plus belle écriture , faites main basse sur VEniéde : Homère et Virgile sont dans leurs torts. Prenez V Enfer du Dante, le Paradis de Milton, la Jérusalem du Tasse et signez le tout : Alexandre Dumas. Puis, vous pourrez mourir à votre tour « après « avoir ajouté quelques parcelles Si la somme des connaissances bu« « maines. »

Oh ! que le coupable a de maladresse , quand il s'agit de présenter sa défense !

Quoi ! c'est vous, M. Dumas, vous homme d*esprit, beau talent, comme se plairont toujours à le dire ceux-là même qui ont le droit de vous blâmer le plus, c*est vous qui forgez de pareilles armes pour vous combattre ? Vous venez soutenir que «Dieu, lorsqu*il créa Thomme, neput ou n'osa point rinventer ?» Pesez de grâce chacun des mots de cette phrase, et dîtes- nous si vous n*y trouvez pas, en fin de compte, une contradiction, une sottise et un blasphème. Miséricorde! votre abbé-précepteur vous a transmis une bien déplorable opinion de la divinité I

Pour excuser vos emprunts, vous ajoutez : « L'homme de génie ne vole pas, il conquiert. »

Pardon, M. Dumas , pardon ! l'homme de génie vole parfaitement toutes les fois qu'il s'empare du bien d*autrui. Vous sentez que vos sophismes ne peuvent éblouir que ces badauds qui prennent en littérature , comme en joaillerie, le clinquant pour de l'or. Si l'auteur du Tartuffe , si le père d*Hamlet ont été surpris la main dans le sac , on conçoit qu*ils aient essayé de se tirer d'affaire par un bon mot Au surplus, ce bon mot ne leur a pas, que je sache, donné raison. Molière et Shakespeare étaient assez riches de leur patrimoine ; ils n'avaient besoin d*écorner celui de personne. Mais è propos , il nous revient une chose en mémoire. Page vingt et unième , paragraphe deux de votre préface, vous soutenez que Shakespeare est Ihomme qui a le plus créé après Dieu. N'ôtesvous pas légèrement en contradiction avec vous-même? Enoncer un tel jugement et déclarer vingt lignes plus bas qu'il n'est pas de création littéraire possible , quelle force de logique !

Retenez bien ceci, M. Dumas : il faut imiter les hommes de génie dans leurs immenses travaux, dans leurs élabora tions consciencieuses, avant de les imiter dans leurs torts. P uisque, de votre propre aveu , vous n'avez rien créé , vos plagiats n'en sont que plus indignes : Purpureus assuitur pannis. Vous taillez dans les chefs-d'œuvre des écrivains cités plus haut, pour coudre des lambeaux de pourpre à vos haillons. En pillant parfois une scène toute entière vous agissez en sens inverse de Shakespeare: C'est une fille que vous tirez de la bonne société pour la faire entrer dans la mauvaise^ et Molière vous reprocherait à juste titre de prendre votre bien où vous ne le trouvez pas.

Mais assez de commentaires.

Nous venons d'entendre votre profession de foi. Dès à présent, nous avons le mot de l'énigme; dès à présent, nous connaissons le secret de la délicatesse exquise qui dirige toutes les manœuvres de votre plume.

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