CHAPITRE II
M. DUMAS ET SES PROTECTECRS. — GOMME QUOI , DESESPERANT DE GRIGISOTER LE GATEAU POLITIQUE, IL SE REJETA SUR LA GALETTE LITTÉRAIRE. — DEUX CENT MILLE FRANCS A TOUT PRIX* — LEVEE DE BOUCLIERS, -i— M. DUMAS ET LE COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
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Au début de ce chapitre, nous devons avertir nos lecteurs que nous sommes resté jusqu'ici constamment en dehors de toute agitation politique. C'est à peine si nous avons souvenir du cri de victoire jeté par le peuple en 1830. L'adolescence nous émancipait à peine, et notre imagination s'arrêtait sur des peintures beaucoup plus riantes que celle d'une populace en délire , hurlant au sein des carrefours, dépavant les rues et criant :Âux armes!
Loin de la révolte et du carnage , nous suivions, àTombre d'une tranquille solitude, cette belle nymphe de la poésie, dont les charmes fascidateurs nous ont entraîné, depuis, au milieu de sentiers bien épineux ; mais le ciel nous préserve de lui garder rancune et de vouloir donner sur elle une Injurieuse préférence aux Euménides échevelées des partis.
Nous ne professons pour le système actuel ni amour ni haine. Donc nous nous trouvons dans les conditions les plus favorables à rimpartialité.
Selon nous , uti bienfaiteur, qu'il soit obscur ou illustre , simple prolétaire on prince du sang , qu'il monte sur le trône ou cesse d'être roi , ce bienfaiteur ne doit rien perdre aux yeux de la reconnaissance » dès quîl ne nous refuse appui qu'en vertu de raisons légitimes.
Nous partons àe ce principe, que vous contesterez, M. Dumas, ou que vous né Contesterez pas : la chose nous est à peu près indifierente.
Votre force en logique nous dispense avec Vous de toiite espèce de discussion.
Sur la recommandation du générai Foy, vous entrez, vers 1 825, au secrétariat de Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans... trèt-bien.
Vous vivez sur le budget du prince, votre mère et vous. On a des égards pour vos premiers essais littéraires; on trouve moyen de vous décharger du poids le plus incommode du travail bureaucratique ; on accède à vos désirs d'isolement, et Ton vous donne une pièce séparée, faveur qui n'est due qu'aut chefs , dans toute admitiistration possible... c*est à merveille.
Grâce à la bienveillance qu'on vous témoigne, vous écrivez Christine et Henri III, ce qui ne vous empêche pas d'émarger régulièrement chaque mois. Vos deux pièces faites , le nom du prince vous ouvre la porte du Théâtre Français , dont les acteurs étaient alors , comme à présent , ses humbles lo(»taires. Vous êtes accueilli d'emblée par le commissaire royal, baron Taylor, quand beaucoup d'autres que vous, porteurs de manuscrits très recommandables, ont attendu, attendent et attendront des années pour obtenir la simple lecture de leur œuvre.
Sont-ce là des services, M. Dumas?
Vous sauver de la faim ; vous tirer des griffes de cette furie décharnée qui , n'en déplaise à bien des rêveurs , brise le courage et tue le génie ; vous épargner les angoisses de la lutte , aplanir sous vos pas les moindres obstacles , vous porter du premier coup jusqu'en haut de l'échelle... dites, wnt-ce là des services?
Mais votre protecteur a fait plus encore.
Attendu que nous n'affirmons rien sans preuves , daignez écouter te récit suivant , que vous ne désavouerez pas « nous aimons à le croire.
« G*élait le joar de la première représentation de Henri ///. M. Damas alla chez le doc a d'Orléans pour le prier d'assister à cette lutte solennelle qai dotait décider de sa fie.
(c Le dnc répondit an jeune aolenr que cela loi était dilBcile, pour ne pas dire fcspos» « sible. Il avait je ne sais combien de princes fc diner ce jour là.
^ ce Oh ! monseigneur, s'écria M. Dumas, c'est une chose malheureuse pour moi que « cette impossibilité ! 11 y a quatre ans que je pousse péniblement les jours de?ant moi « pour arriver à ce jour « et cela dans un but , c'est celui de tous prouver que j'avais « seul raison contre tous, et même contre Votre Altesse. 11 n'y a donc pas de succès peur « mei , ce soir , si vous n'êtes pas là quand je robtiendrai. C'est un duel où je Joue ma a vie 'f soyez mon témoin, cela ne se refuse pas.
— « Je ne demande pas mieux. Je serais môme très-oarteux de voir votre ouvrage, a dont Vatout m'a dit beaucoup de bien ; mais comment Taire ?
^ « Avancez l'heure de votre diner, monseigneur; je retarderai celle du lever du « rideau.
^ « Le pouTOz-vous jusqu'à huit heures ?
~ « Je robtiendrai du théâtre.
-< <c Eh Mes ! allez aie retenir toute la première galerie* Je vais, moi, faire préyenir « mes convives d*arriver à cinq heurea an lien de six. »
Ce qui fut dit fut fait.
Lé âac d'Orféan» parut atix Français avec une suite nombreuse et donna té signal des bravos. II n'en fallait pas davantage pour électrîser toute une salle. « A partir du troi»ème acte, ce ne fut plus un succès , ce fut uii délire. Pois, lorsque Firmni reparut pour nommer Fauteur, le prince
se leva lui-même , afin d'écouter debout et découvert le nom de son employé. »
Ceci avait lien le 10 février 1829.
Bientôt après , M. Dumas échangea sa place d'expéditionnaire contre une véritable sinécure à la bibliothèque du Palais-Royal , prévenance délicate pour rhomme de lettres auquel on laissait une pension sans entraver sa liberté, sans rien lui faire perdre d*un temps précieux.
Or, comment sut-il reconnaître tant de bienfaits?
4830 arrive, momeiît d'éruption volcanique, où les idées d'ambition et de gloire jaillissaient de tous les cerveaux. Les palmes littéraires de M. Dumas ne lui suffisent plus; il convient lui-mcme que, dès ce jour, il ne vit rien autre chose en ce monde que la politique et qu'il oublia totalement la littérature. Une couronne vient de tomber au front du prince qui nous protège , quelle heureuse chance ! à nous les honneurs! à nous les dignités! à nous le portefeuille de ministre !
Halte-là, monsieur Dumas ! on ne compte pas ainsi sans son hôte.
Jusqu'alors le duc d'Orléans s'est montré vis-à-vis de vous « constamment bon et affable ;» mais est-ce une raison pour que le roi Louis-Philippe dépose entre vos mains les destinées de son trône et de la France ? Tudieu, comme vous y allez , monsieur l'auteur dramatique ! Les rois de théâtre vous gâtent l'esprit ; les sceptres de bois et les couronnes de carton vous faussent le jugement. Un ministre ne se fabrique pas ici comme sur les planches» avec un caprice et deux phrases. Bonté divine! où avez-vous fait ce rêve, mon cher? Secouez-vous et ne dormez plus tout éveillé. Oui, certes, nous vous avons témoigné jusqu'à ce jour un vif intérêt, nous continuerons de vous en prodiguer les marques. Mais un portefeuiUe, à vous, Dumas ? à vous , homme aimable sans doute, bon compagnon, joyeux viveur, mais cerveau brûlé, tête vagabonde, imagination folle, allons donc ! Ne courez plus ainsi à toutes brides sur le chemin de Bicêtre, nion pauvre ami. Rappelez votre bon sens, chassez -moi bien vite cette mauvaise pensée de ministère. Ah I bon Dieu ! mais si nous avions l'imprudence de vous confier les rênes de l'État , nous tomberions demain dans le premier trou venu. Juste ciel ! avez-vous juré de nous faire casser le cou ? Regagnez vos théâtres , Dumas ; écrivez des comédies , composez des romans ; mais auprès de nous , vous tourneriez au tragique. .. bonsoir !
Il est inutile de prévenir nos lecteurs que ce discours ne fut pas débité précisément comme nous venons de le reproduire. On y mit plus de circonlocutions et de périphrases. On essaya de faire comprendre à M. Dumas le ridicule de ses prétentions , la foh'e de ses espérances.
Mais il se boucha les oreilles et cria de toutes ses fo»es à l'injustice et au scandale.
Semblable à ce marmot ambitieux qui, voyant la lune au fond d'un seau d'eau y voulait absolument que sa bonne la lui donnât > M. Dumas s'(rf)s-
tine à ne pas détourner l'œil de Tobjet de son espoir. Ce n'est qu'une image trompeuse, un songe creux, une ombre, un fantôme; il est impossible qu'il n'aperçoive pas que la réalité se trouve à l'abri de ses atteintes, n'importe : il exige, il commande, il menace, il fait du tapage ; il veut son ombrO; son fantôme, il veut la lune.
Et comme , en dernier ressort , on refuse positivement d'accéder à ce désir baroque :
a Oh ! certes, après une réyolutioD, s'écrie M. Damas, on doit liaïr les hommes ; mais a après deux résolutions on ne peut plus que les mépriser, «
Aussi déclare-t-il qu'il les méprise et, là dessus , il abandonne brusquement la capitale piour aller parcourir les régions vendéennes.
tt C'était le cœur du parti royaliste, dit-il, je Tonlais en calculer les hattêmentt, D^i « cris de vive Charles X I m'accueillaient partout. Ce pays là du moins est un pays loyal a et qui ne change pas. »
Attrappe , I^uis-Philippe ! ■ * ■
Que pensez-vous de ce coup de boutoir, monseigneur ? Vous me refusez quelques rayons du soleil de votre nouvelle puissance; yotre ancien employé se trouve exclu du partage des grâces; vous lui baitezfroid, vous lui tournez
le dos, vous l'empêchez dégoûter aux dragées de votre baptême royal
Vertu de ma vie ! Tenez-vous bien , sire ; cramponnez-vous solidement à votre trône... ou, morbleu, nous allons voir !
Et voilà M. Dumas qui tranche du fort de la halle et qui menace du poing son protecteur.
Pendant les Trois Jours , si nous l'en croyons , il avait quitté la plume pour le fusil ; mais , le fusil n*étant plus de- mode, il reprit la plume et se mit à écrire un drame en six actes et en dix-neuf tableaux, intitulé Napoléon Bonaparte, ou Trente ans de V Histoire de France,
Était-ce un crime, nous demanderez-vous, de célébrer la plus radieuse de nos gloires 7
Dieu nous garde de jeter en avant un pareil blasphème !
Si M. Dumas s'était posé franchement vis-à-vis du nouveau roi , s'il avait tout d'abord fait acte d'opposition; s'il n'avait pas aussi grossièrement montré le bout de l'oreille, nous serions loin de lui adresser le moindre reproche.
Mais suivez bien sa marche.
Tout orgueilleux d'une mission qu'il avait sollicitée de Lafayette^ et dans laquelle existait un prétendu danger de fusillade , M. Dumas revient se montrer dans les salons du Palais-Royal. C'est alors qu'il se plaint avec amertume que Louis-Philippe, « si populaire envers tout le monde, n'eut pour lui que de la froideur. » C'est alors qu'il s'écrie : •« On ne peut plus que mépriser les hommes! » C'est alors qu'il part pour la Vendée, ce pays loyal qui ne change pas. Et , quand il revient à Paris , « ceux qu'il a
laissés tout près du roi ont de nouveaux titres et des appointements doubles. »
Âîe! maladroit que tous êtes !
Çà voyous, monsieur Dumas, convenez avec nous d'une chose : c'est que, pour engager Louis-Philippe à ne plus se méOer de Tinconstance de votre caractère, vous n'avez rien trouvé de mieux que d'arborer successivement trois drapeaux hostiles , afin d'obtenir par la crainte ce qu'on refusait à rinsinuation. Vous vous êtes fait tour à tour royaliste , bonapartiste
et RÉPUBLICAIN.
Royaliste , — car on pouvait raisonner de la manière suivante : --« Estil vrai que cet étourneau de Dumas soit allé se fourrer en pleine Vendée ? Diable ! prenons-y garde. Le gaillard a la tête chaude. Il suffit d'une étincelle pour allumer là -bas un foyer d'insurrection. Rappelons-le sur l'heure et donnons-lui ce qu'il demande.
Bonapartiste, — Ah ! ceci par exemple était plus adroit. — Peste ! vous oubliez, sire, qu'il y a, de par le monde, certain héritier d'un grand nom, qui peut venir, appuyé sur la gloire paternelle et soutenu par l'enthousiasme du pays, réclamer ses droits au sceptre qu'on vous a donné trop vite. Or, je vais faire sonner bien haut cette gloire , je vais chaulTer cet enthousiasme. Pourquoi le fils de Napoléon n'aurait-il pas hérité du génie de son père ? Qui vous assure qu'il n'a pas aussi le coup-d'œil de l'aigle , qu'il ne saura pas manœuvrer Tépée du conquérant , qu'il ne fera pas une seconde fois de la France la reine du monde ? £(1 ! eh I voici qui devient dangereux, sire! Franchement, je vous conseiUe d'empêcher la représentation de mon drame. Le peuple, en revoyant Timage du père, est capable de demander le fils. Voyons I cinq ou six directeurs de théâtres se battent à ma porte , mais je vous donne la préférence. Daignez me fahre une offre quelconque et j'étouffe cet enfant qui vient de naître. Combien me payez-vous mes six actes et mes dix-neuf tableaux ? — Rien. -^ Comment.rien 7 — Pas une obole. — Gorbleu ! c'est une indignité.
RÉPUBLICAIN, — • Ceci est le dernier saut de carpe : M. Dumas ne pouvait plus être autre chose ; en vérité , c'est dommage ! Comme le roi ne veut plus le recevoir, il se dispose à lui écrire. D'abord le nouveau Brutua s'affuble de la toge romaine et se place le bonnet rouge, en tapageur, sur l'occiput. Dans ce gracieux accoutrement, il saisit la plume et trace, d'une main courageuse et d'une écriture trop lisible , ces lignes à jamais ineSa'* cables :
a sire, il y a longtemps qae j'ai écrit et imptimé qae chez moi Vhomme littéraire n*é- « tait que la préface de Vhomtne poliiiqtu. » '
Ici M. Dumas réfléchit i|n instant et se car^se le meuton.
tm'^tm.m.. 1,11 m m*
La phrase est assez joliment tournée ; mais il faut y joindre une menace • et le foudroyant- aveu de ses doctrines radicales. Quand il aura montré les dents d'une manière aussi aimable, il est impossible qu'on ne lui jette pas un os pour l'empêcher de mordre.
Voici la menace :
(( L'âge auqoel je pourrai faire partie des membres d^ane chambre régénérée se rap- « proche pour moi. J'ai la certitude^ le jour où j'aurai trente ans, d'être nommé député ; « j'en ai tingt-hoit, sire. »
Vous n*êtes pas heureux dans vos prophéties, monsieur Dumas. Écoutons à présent la profession de foi :
« Sire, le déTooement aux principes passe ayant le dévouement aux hommes. Le dén vouement aux principes fait les Lafayette; le dévouement aux hommes fait les Koyigo. « Je supplie yotre majesté d'accepter ma démission, »
De bibliothécaire.
Hélas ! le républicanisme de notre homme fit un four complet > comnie son royalisme , comme son bonapartisme. La boîte aux dragées refusa constamment de s'ouvrir.
Pour lors , nous voyons le gourmand désappointé se changer en hydropbobe. Nous l'entendons s'écri^ , dans les transports d'une imagination fougueuse :
a Rois el citoyens sont égaux devant le poète. 11 soulève le linceul des morts, il arraehe « le masque des vivants, il fustige le ridicule, il stigmatise le crime : sa plume est tantôt « un fouet, tantôt un fer rouge. Malheur donc à ceuj? qui méritent guHl les foneitel « Honte et malheur à cei%x qui mètïtent qu'il les marque ! D'ailleurs, dès qu^il signe son « œuvre il en répand ; j'ai signé la mienne. »
Eh bien ! nous signons aussi la nôtre , monsieur Dumas. - En conséquence, nous vous disons qu'une telle conduite envers le prince à qui vous devez votre avenir, est ingrate, déloyale, absurde.
Mais vous trouvez étrange peut-être que nous vous placions sur un terrain où la victoire nous est si facile. Ah ! monsieur Dumas, elle nous sft'a facile partout î Certes , il était essentiel de prouver , ne fût-ce que pour justifier le titre de ce chapitre , que le désespoir seul de ne pas mordre au friand gâteau politique a reporté votre appétit vorace sur la maigre galette littéraire. Et puis, d'un côté comme de l'autre , n'est-ce pas la même délicatesse dans le choix des moyens , le même tact et la même bienséance dans l'emploi des procédés? Il est bon de savoir que vous n'avez pris définitivement les lettres pour maîtresses qu'après avoir échoué devant d'autres amours : ce qui nous explique le sans-façon brutal avec lequel vous traitez les malheureuses. Quand elles sortiront de vos mains toutes conspuées et toutes flétries, qui osera les caresser , bon Dieu !
Prenez patience, écoutez-nous une minute encore et nous apprendrons à nos lecteurs en vertu de quels hauts principes de moralité se créa votre manufacture ou , si mieux aimez , votre boutique universelle de pièces ,
de romans et de feuilletons , laquelle à l'avenir sera connue, nous l'espérons bien , sous la raison commerciale Dumas et compagnie.
C'est dans la préface de Napoléon que M. Dumas rapporte textuellement la lettre qu'il écrivit au roi et dont nous venons de citer les plus curieux passages.
En arborant la bannière du républicanisme , il ose dire ceci :
« Je Teux que chaconpoiMO me souffleter ayec cette préface, si je professe jamais « d'aalres opinions. »
Vous le voyez, monsieur Dumas , la sentence est sortie de votre propre bouche.
A peine aviez- vous rompu les liens qui vous attachaient à la cour , que le regret prit naissance dans votre âme et que tous vos efforts se dirigèrent vers un but unique, le pardon. Vous rapprocher du roi , grièvement offensé, n'était pas chose possible ; mais le nouveau duc d'Orléans consentait encore à vous accueillir et répondait à ceux qui lui manifestaient leur surprise à cet égard :
— Que voulez-vous ? IL m'amuse.
Ainsi, républicain farouche, te voilà devenu le bouffon du prince ? Allons , fais-nous rire , Marat! saute, Robespierre! Si tu es bien gai, bien gentil, bien comique, nous puiserons dans notre cassette quelques poignées d'or et nous récompenserons tes tours.
M. Dumas ne fut jamais plus spirituel qu'à cette époque.
Bientôt il sut joindre aux appointements illimités de sa bouffonnerie les bénéfices d'une fort belle spéculation de plume, la première du genre et qui lui fournit le canevas de toutes celles qu'il exécuta par la suite.
Le duc d'Orléans était d'un naturel guerrier. La France espérait avec lui reconquérir son ancienne auréole de gloire. Il aimait les armes , le fracas des-c^mps , les drapeaux déployés, les fanfares. Le combat lui trouvait la fr<|îde intrépidité d'un vieux général , et jamais il n'était plus heureux qu'au sein de nos braves escadrons ; qui l'entouraient avec orgueil.
Or M. Dumas ne pouvait manquer d'exploiter à son profit la noble passion du prince.
Il lui propose d'écrire l'histoire de tous les régiments de France. Le duc d'Orléans accepte avec enthousiasme et promet une somme de 8,000 francs par volume. Quelle délicieuse aubaine ! M. Dumas fait aussitôt rédiger cet ouvrage par un^ nommé Paschal , pauvre diable qu'il paiera raison de cinquante écus , de sorte que lui-même , sans écrire une ligne , empoche sept mille huit cent cinquante livres par tome. {Historique.)
Peu d'instants après cette agréable spéculation , M. Dumas , qui se voyait grandir dans l'estime du prince, dépouilla sa verve bouffonne et se donna tout à coup un visage d'enterrement. Aux questions qui lui furent adressées^ cet égard, il répondit qu'il avait du chagrin. Pour un homme
MÊÊÊÈÊÊÊÈ-ll I ■■— -■ I ■^^"M
d*esprit la réponse était assez banale. Ce chagrin, nous en devinons toutefois la nature. M. Dumas n'était point encore éveillé de son rêve, il ambitionnait toujours des succès ministériels. Il jalousait M. Guizot; la fortune rapide de ce petit Tbiers lui pesait sur la poitrine comme un
cauchemar.
Quant au duc d'Orléans, il s'amusait très-pen àe voir son Triboulet prendre la mine pleureuse et les allures désespérées de Jérégnie.
En conséquence on essaya quelques mots en faveur de ce pauvre Dumas. Mais Louis-Philippe haussa les épaules , lorsqu'il entendit prononcer le nom du fameux poète , qui jadis prétendait que sa plume était tantôt un fouet, tantôt un fer rouge ^ et qui manifestait si gracieusement l'intention de fouetter tout le monde et de marquer les rois comme les citoyens.
La réponse muette et néanmoins beaucoup trop significative de la royauté laissait peu d'espoir. A quel saint brûler un cierge ? Décidément il n'est que nous à qui l'on défend d'étancher une soif ardente à la source des
honneurs.
Jusqu'au ruban rouge qu'on attache à toutes les boutonnières et qui ne
brille que par son absence à celle de M. Dumas !
Allons , il faut employer les grands moyens et sauver au moins la croix dans ce naufrage politique.
Un jour, à Versailles, on poste notre homme sur le passage de sa majesté. Le roi débusque par les galeries , M. Dumas court à sa rencontre et se prosterné tout d'une pièce.
O République, voile-toi la figure et brise tes autels!
Et votre préface, marquis?
Comment résister à un homme qui suppliait ventre à terre ? Louis- Philippe se laissa fléchir. Il se pencha vers le prosterné , lui saisit le petit bout de l'oreille et le releva devant toute la cour, avec ces mots proférés sur un ton moitié paterne , moitié railleur :
a Grand collégien! »
Puis il passa outre , laissant M. Dumas enchanté de l'apostrophe.
Trois jours après, on donnait la croix à l'auteur de Y Histoire des régiments : nous ne parlons pas de celui qui touchait cinquante écus par
volume.
Sur mer , lorsqu'on prend un pirate , on l'accroche au bout de la grande vergue. Nous trouvons le procédé très-injuste et nous ne voyons pas trop pourquoi celui-ci finirait par une corde , quand celui-là finit par un ruban* Mais notre siècle nous a ménagé tant de surprises
Enfin passons là-dessus.
M. Dumas a la croix, M. Dumas triomphe, M. Dumas reprend toute sa gaîté, M. Dumas rivalise avec feu Rabelais de bons mots et d'extravagances. Pantagruel auprès de M. Dumas ne débite plus que des fadeurs. Le pa« Villon Marsan tout entier se tord dans les convulsions d'un fou rire.
Siience , boHlTon ! prends des Iiabits de deuil et« quand ia France jette un cti de douleur, ne viens pas grimacer sur une tombe.
Le duc d'Orléans n'est plus. Avec lui périssent une bonne partie des ressources pécuniaires de M. Dumas et le dernier espoir qu'il gardait encore d'être un jour un homme politique. Le voilà relégué dans les steppes arides de la littérature, terrain qui se refuse à produire^ s'il n'est retourné dans tous les sens par les mains consciencieuses du travail. La vie de l'écrivain n'est qu'une longue veille. Sa muse est une vierge sage qui doit continuellement entretenir sa lampe, pour que l'approche de l'inspiration ne le trouve point au dépourvu. Malheureusement, M. Dumas n'a jamais compris cette nécessité constante du labeur. Les habitudes de plaisir et les folles orgies sont mauvaises conseillères. Pour suffire à l'entretien du harem, pour satisfaire les caprices de la sultane favorite , un enfant du prophète se ruine, et M. Dumas est un Turc au petit pied.
Son budget doit s'élever, année courante , à la somme de deux cent MILLE FRANCS, sinon lui-même et son entourage crient misère.
Mais ia muse n'est pas une ûlle qu'on entretient.
Qu'en avez>vous fait de cette vierge sans tache, de cette compagne sainte , qui était descendue d'en haut près de vous , poète, afin d'abriter votre front de ses ailes et de vous inspirer de ses sourires 7
Qu'as-tu fait de cette fille du ciel, audacieux enfant de la terre !
Le voici : tu l'as dépouillée de sa robe blanche, tu l'as e^^posée nue à de lascifs regards^ tu l'as fait violer par tous les passants. Ce n'est plus aujour^ d'hui qu'une prostituée sans vergogne , une impure , dont tu es le souteneur, dont tu reconnais les bâtards pour des enfants à toi, dont tu signes les adultères , dont tu négocies les caresses, dont les débauches effrontées te rapportent de l'or.
Toilà ce que tu as fait de ta muse.
Et notre main ne soulèverait pas le voile sons lequel s*abrite un mystère d'immoralité ? Nous tairions le secret d'une orgie monstrueuse ? Nous ne dirions pas au public : Vous voyez bien cet homme, qui met son nom partout , au frontispice des livres , sous les colonnes du journalisme , dans les revues, dans les recueils, au bas de tout ce qui s'imprime et de tout ce qui s'achète ? Eh bien, le nom de cet homme est un mensonge ! Il vous en impose effrontément. Ces livres ne sont pas à lui , ces colonnes ont été écrites par d'autres; il a dupé les revues , il a trompé les recueils. Ce qu'il vous présente comme sa progéniture ce sont des enfants trouvés , dont il n'a jamais été le père.
Il faut DEUX CENT MILLE FRANCS à M. Dumas. C'est une chose bien avouée» partons de là.
Nous admettons qu'une pareille somme lui soit nécessaure, A la rigueur on peut avoir besoin de deux cent mille francs pour vivre. On a vu souvent, on voit tous les jours des individus qui dépensent le double. Or, qui
t'avisera de réglé* le pot au jfëu d'un homme, de rfesireindre sa dépense , de brider le dévergondage de sa table, de tarifer les plaisirs de sa coadie? Personne assurément. Chacun a le droit de jeter au luxe et au caprice Targent qu'il tient de son patrimoine ou qu'il a gagné par son travail.
Son travail, entendez-vous?
Car celui qui exploite le travail des autres en dehors des proportions voulues par l'intérêt social, celui qui ose dire à son frère t Courbe-toi sur la tâche que je t'impose, exerce tes membres rompus par la fatigue et ne perds pas une minute pour essuyer ton front ruisselant; celui-là, monsieur Dumas, c'est le planteur féroce, qui tient à la main sa lanière sanglante ; c'est le riche qui boit la sueur du pauvre ; c'est le frelon qui vit aiix dépens de l'abeille et qu'il faut écraser.
Mais, si l'exploitation dans le domaine de la matière est déjà si odieuse, que sera-ce donc dès qu'elle s'étend au domaine de Tintelligence t
L'intelligence ! cette portion de lui-même que le Seigneur a mise en nous, ce don céleste, ce rayonnement de l'essence divine! rinteUigence, c'est-à-dire notre âme, notre esprit, nos facultés, tout ce qui fait l'homme, tout ce qui est à lui , bien è lui , lors même qu'il naît esclave ; l'intelligence ! voilà ce que vous exploitez , monsieur Dumas ! Vous osez porter la main sur le feu du ciel ! Prométhée stupide , vous ne craignez pas la fondre ?
A vos côtés sont des hommes que vous avez dû rencontrer un jour sous la griffi» de la misère ; car il est impossible qu'ils aient fait avec vous un pacte qui les souille , sans y être poussés par les angoisses du désespoir, par les tortures de la faim. Ces hommes, vous les avez racolés, vous avez dit à chacun d'eux : Tes entrailles crient , tu as froid , tu n'as pas d'asile? tiens, voici de la nourriture, voici des vêtements; à l'avenir, lu ne manqueras plus de refuge. Mais en échange du pain que je le donne et des habits dotit je te couvre , à moi ton esprit, à moi ton intelligence, le soigne ton corps, livre-moi ton âme.
Allons, manœuvre , prends la plume!
Et votre boutique s'organise. Tous les ouvriers sont à la besogne. Les drames s'ourdissent , les intrigues se filent, les romans se charpentent.
Çà, qu'on se dépêche, marauds ! J'ai quinze actes de commandés pour le Théâtre-Français, dix-huit pour l'Odéon, cinquante-trois pour le» boulevarts. Mes éditeurs ont ma parole pour trente-six volumes , qui me sont payés d'avance. Le Siècle m'annonce à grand orchestre, la Presse est à mes trousses, les Débats me tarabustent , la Démocratie pacifique hurle , la Patrie m'accuse de la trahir. Tous ces gens-là réclament les fournitures promises et me placent le poing sous la gorge pour avdr du manuscrit. Brochez, brochez vite! On n'aura garde de se plaindre. Le Dumas a cours sur la place : nous pouvons débiter de la pacotille et vendre de la contrebande : il n'y a pas de danger que le Commerce la refuse. — Est-ce fini,
mes maîtres? Bravo î — Voilà votre salaire. Je signe le tout, c'est convenu. Donc, pas d'indiscrétion , pas d'esclandre , ou je vous rends vos guenilles et je vous rejiette sur le pavé, mendiants ! Vous êtesencoretrop heureux de lécher la main qui vous paie, misérables ! Quel est celui d'entre vous qui pourrait faire hnprimer deux lignes, en les signant de son nom ? Vous me devez par conséquent de la reconnaissance. Si je gagne deux cent mille francs avec toutes ces pages, que vous fabriquez, peu vous importe. N'ai-je pas mes frais de maison , des frais énormes ? L'an prochain peut-être, je me verrai dans la pénible nécessité de gagner un million et de monter ma fabrique sur une plus vaste échelle.
C'est on ne peut mieux. Maintenant , monsieur Dumas , veuillez nous répondre.
Croyez-vous que tous ces journaux, que vous abusez indignement, vous accueillent encore, dès qu'ils auront la certitude d'un trafic ignoble? Non, Monsieur Dumas. Ils ont trop de conscience, ils tiennent trop à leur honneur. La presse n'est pas aussi dégradée qu'on veut bien le dire. C'est toujours une reine devant laquelle se prosterne le monde et qui ne déposera pas sa couronne pour descendre avec vous dans Topprobre. C'est toujours une puissance qui vous frappera de son sceptre, dès qu'elle verra que l'un des fils de son adoption veut déshonorer sa mère. Et le public, Monsieur Dumas, le public dont vous usurpez les éloges, apprenant enfin que vous jouez^avec sa confiance et que vous battez monnaie avec sa bonne foi, le public se lèvera comme un seul homme pour crier haro sur le pillard, pour flétrir le trompeur. <
Nous en avons la conviction profonde , et c'est là , nous ne craignons pas de l'avpuer, ce qui nous donne le courage d'une attaque franche et directe.
En premier lieu, nous avons cru qu'une simple protestation» déguisée sous des formes convenables , suffirait pour vous rendre au sentiment de rhonneur Uttéraire. Il nous répugnait de vous désigner ouvertement ; nous voulions vous laisser, en un mot, la possibilité du repentir. Mais votre cynisme a tout perdu , vous nous avez forcé de déchirer le voile : aux grands maux les grands remèdes.
Ici, nous croyons nécessaire de mettre nos lecteurs au courant des circonstances qui ont précédé la publication de cette brochure.
Le 29 décembre dernier, furent convoqués à leur séance annuelle tous les membres de la Société des gens de lettres. Plusieurs de nos' jeunes écrivains , qui avaient résolu de protester hautement contre le mercantilisme de la plume, daignèrent nous choisir pour organe.
Or, un article des statuts nous enjoignait de soumettre à l'assentiment du comité la motion que nous devions faire à l'assemblée générale , et dont nous croyons utile de rapporter le texte :
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MCSSIEVSS ET CHERS GoifFlliRES ,
Unis parles lieos de Tassociation, notre bot est de nous soutenir et de marcher à la défense de nos intérêts méconnus. Nous tous, qui composons cette assemblée, grands ou petits, puissants ou faibles, nous dorons nous entendre pour faire respecter le domaine de Tintelligenee.
Car nous tivons par la renommée.
Qui dit renommée dit opinion publique. Notre tâche principale est de nous conserrer purs en face de Topinion.
C'est en Tain qu*on essaierait de nous isoler les uns des autres. La société Toit en nous un corps dont les membres sont solidaires, et trop souvent elle fait peser sur tous Taecusation qui ne dOTrait frapper qu'un seul.
Messieurs, des bruits calomnieux, accueillis par ce public dont chacun de nous reléfe, sont parrenns à tos oreilles.
Vous TOUS en êtes indignés !
On flétrit des noms illustres. On prétend qu'une plume féconde sMngénie, par des moyens indignes, à tripler ses ressources, qu*elle accapare les talents subalternes, qu'elle l'entoure d'ouvriers obscurs, de fabricants salariés, qu'elle achète les pages au mètre et les lignes au boisseau.
Yoilà ce qu'on ose dire, je l'affirme, et personne ici ne me démentira. Or, Messieurs, je tous le demande, n'est-ce pas notre devoir à tous de défendre celui de nos frères dont on attaque ainsi la réputation ?
Laisserons-nous croire que les marchands s'Installent à la porte du temple, sans qu'un autre Christ Tienne les en chasser, le fouet à la main ?
Noua Terrions un homme descendre du trône du génie pour mettre le pied dans la boue de Tagiotage ; nous Terrions ce même homme changer l'autel en comptoir, coiffer sa muse du bonnet de Tusore, escompter rintelligence, peser Pesprit, faire une banque de la pensée ; nous Terrions tout cela sans crier : Profanation ! C'est impossible.
Oui, c'est impossible ! un écriTain, quelque grand qu'il soit, n'affronte point ainsi l'opinion publique.
C'est impossible ! un écriTain ne dira jamais : a II me faut de Tor arant tout ! Ma plume « s'émousse, taillez tos plumes pour me Tenir en aide ! mon talent Tieillit, Tendez»moi le « TÔtre ! V
Et, quand il pousserait à ce point l'oubli de lui-même et de sa gloire , où trouTcrait-il des plumes mercenaires ? Quel est celui d'entre nous qui Toudrait se courber derant Tautocrate dn feuilleton, lui présenter l'œurre de ses Teilles, et lui dire : « Signes, puis faites- « moi i'anmône ! »
Celui-là, Messieurs, à supposer qu'il existe, ne nons' occupera pas un. instant, car il n'est point homme de lettres; il ne peut être ici.
Le prop^ de l'écriTaln, c'est l'indiTidualité. Où l'indiTidnalité s'efface l'écriTain disparaît.
Donc le seul qui dolTO attirer nos regards, ce n'est pas l'acheté, c'est l'acheteur. Eh bien ! je le répète : un homme qui a grandi parmi nous, dont nous stous les premiers salué la gloire, dont la renommée s'est accrue de tout le bruit de nos applaudissements ; un homme, dcTenn l'un de nos chefi, et qui, par conséquent, n'ignore pas que son honneur est aussi notre honneur, cet homme ne peut jeter le masque et se poser en coryphée de la honte !
Il ne peut saisir la Réputation, cette Tierge aux blanches ailes, pour la traîner dans l'égoot commercial et la violer aux yeux de tous !
l!ih quoi ! l'on soutiendra que ce nom splendide, il le met en commandite ? que cette gloire, il l'imprime comme un cachet sur des ballots de contrebande ?
Il ne se serait fait grand que pour être une ombre immense entre nous et l'horizon, pour obstruer toutes les routes, pour se dresser en Hercule au seuil de toutes les portes, et nous forcer, comme prix du passage, à lui jeter notre nom, cette chose sans laquelle nous ne sommes plus ?
Ainsi nous nous serions trompés, nous jeunes écriyains ?
Ainsi nous devrions nous repentir d^sToir gardé la religion des principes, la noblesse du cœur, les saintes croyances? Pendant dix ans, nous aurions appelé génie des lettres le yampire du monopole ? Ce dieu que nous STons nourri d'encens ne serait plus qu'un laz. zarone effronté qui se chaufferait à notre soleil? Non, non, Messieurs ! un pareil homme n'a jamais existé, il n'existe pas !
CoDTaincn de rinyraisemblance de «et cUmenrs, effrayé de lenrportéefàneite, je ciois qa*il esl de Dotre detoir d*y mettre un terme en insérant an proçés-Terbal de la séance nn démenti solennel. Qoe notre ^oix s'éléte contre tontes ces Toii menteoses, et qn'an sortir de cette enceinte nous puissions dire, la main sur le cœur : « Mdos n^atons à roogir « d*ancun de nous. »
Celte déclaration que je tous demande, la Toici :
« La Société des gens de lettres, dans sa séance annuelle du f9 décembre 1841 ;
« Attends que de flétriasanles atUques ont été dirigées conice plnsienrs de ses « membres ;
« Attendu qu'il serait contraire aux principes les pins sacré* de son origfne d'admettre « non-seulement les faiU de l'accusaUen, mais encore la possibilité de ces faits;
a La Société consultée déclare :
« Qu'elle ne croit pas, qu'elle ne teut pas croire aux bruits qni circulent, et qu'il est de a sa dignité, comme de son honneur, de les taxer de calomnies. »
Oui, Messieurs, il faut crier bien haut, il faut crier partout que nous seuls, au milieu du matérialisme du siècle, nous sommes retranchés sur la montagne pour y conserver l'arche sainte. On ne trafique pas chez nOQS .' on n'y Tend pas son Ame ! on ne s'y prostitue pas pour de Ter !
Moissonneurs du chjimp de l'inleUigence, chacun de nous emporte sa gerbe et ne tonche point à celle des autres. «
Vous le Toyez, Monsieur Damas, nous ytTions mis desformes. Votre aom ne devait pas être prononcé. L'éclat que nous sommes à présent obligé de faire, il dépendait de Tons de l'empêcher par un retour généreui à votre dignité d'homme de lettres. Mais vous n'avez plus de conscience , elle est morte. L'homme qui s'écrie : « Je signe tout ce qu'on veut, rien ne m'engage ! » ou bien encore : « J'ai du sang africain dans les veines, je suis pillard de ma nature ! » Cet homme-là , Monsieur Dumas , est attaqué dans les parties nobles et la gangrène lui ronge le cœur.
Le 28 décembre, veille de la séance, Messieurs du comité voulurent bien nous accueillir et nous transmettre verbalement leur réponse au sujet de la communication que nous leur avions faite.
ils tombèrent d'accord avec nous sur la gravité du mal et la nécessité d'y apporter remède.
Toutefois notre levée de boucliers leur parut bien audacieuse. Ils craignaient que nos paroles n'eussent l'air d'un appel aux passions et ne provoquassent un scandale au sein de l'assemblée.
Nous répondîmes t
— Messieurs, si vous nommez scandale une manifestation devenue nécessaire, nous avons le r^ret de nous déclarer pour lue parti du«candale. Avant de songer à guénr une maladie, les médecins doivent la connaître. Puisque les membres de la Société sont appelés à réprimer l'abus , nous persistons à croire qu'il faut le signaler hautement. Du reste , il nous est impossible d'accepter la moindre proposition conciliatrice : on n'est pas transfuge à la veille d'une bataille.
Mais voici bien une antre fête !
En quittant le lieu de réunion du comité, nous nous trouvâmes face à face avec an personnage , qui aws lança très positivement un regard de
travers, ee qui ne noiui empêcha pus de le saluei* avec toute la pilHisse qui nous distingue...
Car c'était M. Alexandre Dumas en personne
U faisait antichambre dans les bureaui, depuis une denii-»-henre^ attendant que notre départ lui permitd'entrer à son.tour* Oa a préteùdu qu'il n'était pas averti. Convenons alord que le Hasard est on diea fantasque. Où va-til s'aviser de conduire là M. Dumas, juste au moment où il s'agit de Itil ?
Mais quelques renseignements 'deviennent indispensables , pour bien faire comprendre à nos lecteurs la scène qui va suivre.
Assistent à cette réunion : M* Yiennet , de l'Académie française, pair de France et président du comité ; MM. Charles Merruau , Félix Pyat, vice-présidents; Henri Celliez, Frédéric Thomas^ rapporteurs ; ALtARo- CHE, Auguste Maquet, secrétaires; Ernest Alby, archiviste; le bibliophile Jacob ; MM. Molê-Gentilhomme , Hippolyte Lucas, Michel Masson, plusieurs autres dont les noms nous échappent , et enfin M» Pommier , notre agent central
Autour de la pièce règne un vaste divan circulaire, sur lequel sont asi»s les membres présents, à l'exception de M. Yiennet, qui siège devant un bureau placé au centre. Sur ce même bureau se trouve une première épreuve de notre fictum. Nous avions eu la galanterie d'envoyer de l'impression à ces messieurs pour leur épargner la peine de lire notre grif^ fonnage.
Un commis annonce :
— M. Dumas !
Chacun de se regarder avec stupéfaction. M. Pommier court vers la porte et s'écrie :
•^ Mais entres donc, Dumas, entrez donc ! justement on parle de vous^.
Quelques membres veulent imposer silence aux paroles, sans doute involontairement indiscrètes, de M. l'agent central. 11 n'est plus temps. Le grand homme fait irruption dans le sanctuah-e et donne à ces messieurs un spécimen des façons gracieuses qui le caractérisent,
Il débute par frapper sur le ventre du président.
— Bonjour Viennet... bonjour, mon cher... ça va bien?
M. Yiennet se lève de son fauteuil avec une gravité qui déconcerte Uà peu l'intrus. Mais celui-ci reprend bientôt totite son assurance et va serrei* la main de M. Auguste Maquet.
Bonjour, Maquet.. . Salut, messieurs.». Vous êtes enséanCe?.». diable ! si je vous dérange , dites-le... je vous laisserai libres. Je venais voir sd Pommier n'avait pas quelques sous à ma disposition ( Textuel. ) Hein î pouvez-vous me donner de l'argent, Pommier ?... A propos, qui est-ce qui parle de moi ? On parle donc de moi ?. . . Voyons cela, je vous prie. {Toujours textuel.)
Le mystère n'était plus possible. Quelqu'un désigna notre imprimé sur le bureau.
— Ah ! ah ! fit M. Dumas , — et il s'instdla dans le fauteuil, que le président venait de laisser vide. M. Yiennet se tenait alors debout devant la cheminée, dans une attitude froide et digne.
M. Dumas prit notre feuille et lut à haute voix ce qui suit :
« Sii& LE MERciNTiLisMB LiTTÉ&AïAE, moUoii faito à la séanco annuelle de la Société des « gens de lettres, par M. EuciNE db Mibecourt. »
— Mirecourt.... Mirecourt? fit-il en s'interrompant et en se frappant le front : j'en ai vu deux.. , l'un aux Français, l'autre à TOdéon... Peste ! ils sont bien mauvais !... Ah! Eugène de Mirecourt? En effet, je connais cela ! Il m'a écrit, ce monsieur, pour me proposer des romans... Je n'en ai pas voulu.
Ah ! nous vous avons proposé des romans, Monsieur Dumas? Voici qui devient curieux ; voici qui prouve jusqu'à l'évidence qu'il y a parmi nous un traître, et qu'on vous a vendu le secret du piège que nous voulions vous tendre. Oui , oui , M. Dumas ! vous avez reçu deux lettres de nous ; certes, nous ne le nions pas, et nous le racontions à l'instant même à Messieurs du comité, tout en leur expliquant la nature de nos projets. Mais ces lettres ne parlaient pas de romans , Monsieur Dumas. Nous avions assez de finesse et nous vous en soupçonnions trop pour ne pas déployer toutes les ressources habiles du chasseur qui traque une bête fauve.
Bientôt nous allons donner les pièces justificatives.
En attendant , poursuivons.
M. Dumas continua sa lecture et parcourut le factum avec un air de dédaigneuse indifférence ; mais tout à coup il devint pâle , ses lèvres se contractèrent , puis le rouge lui monta subitement au front , lorsqu'il en fut à ce paragraphe : « Eh quoi! Von soutiendra que ce nom splendide^ « il le met en commandite ? etc. , etc, a
— « Messieurs ! cria-t-il , en jetant l'épreuve et en frappant le bureau de son poing fermé , c'est une infamie !
— « On ne vous nomme pas, dit une voix.
— « On ne me nomme pas ! on ne me nomme pas ! La gaze est transparente, chacun me reconnaîtra ! C'est une accusation déguisée.... c'est moi , c'est bien moi qu'on a voulu peindre! Je proteste contre un pareil mensonge. Des collaborateurs , je n'en ai jamais eu pour le roman, je le déclare, je le jure ! L^assemblée générale décidera la question , car je lui présenterai moi-même le manuscrit des trente-six volumes qui ont paru dans le cours de cette année.... Tout est écrit de ma main ! ( Textuel encore, )
— « C'est une preuve.... si l'on veut , dit une seconde voix, en interrompant M. Dumas. »
■ Il t.Tii^irrti - -^-
Le fait est qu'à partir da jour où Ton soupçonna rétablissement de sa fabrique , notre homme recourut à son ancien talent à*expéditionnaire, afin de rassurer les journaux et les éditeurs , qui commençaient à jeter le cri d'alarme, llrecopia tout avec une dextérité merveilleuse. Aujourd'hui sa besogne est beaucoup moins fatigante, attendu que, par un étrange et nouveau caprice du hasard, M. Dumas fils possède une écriture absolument identique à celle de monsieur son père.
Ce que nous avançons là, ce que nous avons dit depuis le commencement de cette brochure , ce que nous dirons jusqu'à la fin , nous le certifions véritable, nous le certifions sur l'honneur.
Parmi l'entourage de notre adversaire , il n'est pas une seule personne qui ose nous démentir.
Mais rentrons à la salle du comité. Nous ne pouvons pas être indiscret en faisant l'histoire d'un incident tout-à-fait en dehors de la délibération précédente et dont chacun , du reste , s'entretenait sans gêne à la séance générale du lendemain.
« C'est une preuve... si l'on veut » M. Dumas tressaillit à ces mots. Sa justification devenait impossible ; on était instruit de toutes ses manœuvres, on tenait le bout de toutes ses ficelles. Il essaya de se tirer d'affaire par la plaisanterie. Se retournant vers M. Yiennet, dont il soutint le regard avec aplomb :
«Eh! eh! lui dit-il, vous me faites les petits yeux... c'est mauvais
signe.
Le président s'inclina sans répondre. Le reste du comité gardait le même silence et témoignait la même froideur.
a Ah ça ! voyons , se moque-t-on de moi ? qu'on me le dise ! » cria M., Dumas, perdu dans le dédale d'une position fausse et regrettant de tout son cœur de s'être fourvoyé dans ce guêpier. « Suis-je sur la sellette? va-t-on m'appliquer à la torture ? £h bien ! messieurs, je serai franc. J'ai fait quelques ouvrages en collaboration, je ne dis pas le contraire, mais c'est avec un seul collaborateur, M. Auguste Maquet... que voilà. » C De plus en plus textuel ) .
Cet aveu, aussi étourdissant qu'inattendu , fut le signal d'un murmure d'indignation. Vingt apostrophes foudroyantes se croisèrent.
« Tout à l'heure, vous avez solennellement juré que vous n'aviez jamais eu de collaborateurs pour le roman.
« Pourquoi signez-vous seul?
« Si M. Maquet travaille , de quel droit effacez-vous son nom ? .
« Vous avouez M. Maquet... rien ne vous empêche d'avouer les autres.
« MAISON MOIROUD ET COMPAGNIE , voUà toute l'histoire U dit M. Yiennet avec le plus grand calme.
Ce fut le coup de grâce.
L'homme de lettres- négociant fut atterré par cette saillie du spirituel aca-
aérniden, doQt les paroles étaient à la fois te bllme le pla0 direct et la satire la plus mords^nte. Maison Moiroud et Compagnie ! ce mot charmant eut , dès le soir même , un plein succès dans les salons de la Ghansséed' Antin , dans les cat>inet8 du journalisme , au foyer dp la Comédie Française , partout enfin oà U nouvelle était déjà parvenue. Chacun la répétait et rapprenait à d^autres au milieu de bruyants édats de rire. Maison Moiroud et compagnie ! comme c'est bien cela! comme c'est net et clair ! comfue on voit la littérature descendre aux mœurs du comptoir et pata«ger en pleine rue Saint-Denis I Croyez-nous , monsieur Dumas , faites badigeonner ces huit syllabes sur une enseigne, au-dessus de votre maga^n. Si vous mourez un jour» ne les oubliez pas dans votre épitaphe. Maison Moiroud et compagnie ! que la tombe te soit légère !
£a attendant , nous remercions M. Viennet de nous avoir en quelque sorte dicté le titre de notre brochure.
Le trait avait frappé si juste que M. Dumas resta, pendant quelques secondes , dans un état de stupeur inquiétant Lorsqu'il revint à lui, ce fut pour donner aux spectateurs un autre sujet de crainte. Il se promenait de long en large comme le tigre en cage. Sa figure était écarlate , ses tempes ruisselaient , ses yeux lançaient des flammes ; il avait le délire.
Cto put l'entendre professer, dans toute leur étendue, ses doctrines de pillage et d'exploitation.
« Malgré ce qu'on dira , malgré ce qu'on voudra faire, il continuera de suivre la même route , dévalisant à droite et à gauche tout ce qu'il trouvera sur son passage. La Société des gens de lettres n'a pas le droit d'y mettre obstacle ; elle outrepasserait les limites de sa puissance. Demain , si bon lui semble , M. Dumas vendra dix, vingt , trente , cinquante volumes, dont il n'aura pas écrit une ligne... car, au bout du compte, il lui faut deux cent mille francs. »
C'est l'éternel ultimatum.
Le jour qui suivit cette incroyable scène , dont les détails, recueillis de divers côtés , ne peuvent être ici qu'imparfaitement rendus, l'assemblée générale des gens de lettres, sur notre initiative et sur la proposition du comité, déclarait d'une voix unanime qu'il était urgei^t de rêgleb
LA GOLLABORATIOK DANS LES OEUVRES LITTÉRAIRES. On va dresser de
nouveaux règlements , op va porter de nouvelles lois ; mais, lois et règlements , M. Dumas a déclaré d'avance qu'il les foulerait aux pieds et qu^il persisterait quand même dans son odieux mercantilisme.
Do;ic notre devoir est de traduire M. Dumas au banc de Topinion publique. Nous nous portons partie civile; en conséquence» on a le droit do nous demander toutes les preuves de l'accusation,
Les voici.