‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 13 sur 24 · TES · texte numérisé non relu

TES

LE CONFESSIONNAL ET LE PRÊTRE — JUGE DE LA CONSCIENCE — ARGUMENT POLITIQUE — IN- FLUENCE SUR LE PEUPLE — CHAUDRON DE CUIVRE — CONCILE DE TRENTE — SECRETS — FAIBLESSE.

Ne vous abusez point ; les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. -—PAUL Aux CORINTHIENS.

E temps s’écoula si rapidement entre nos deux séances, que la nouvelle ne paraissait fé être que la continuation de la précédente.

4 Nous abrégeâmes les préliminaires pour entrer au plus vite dans le confessionnal ; non pour s’y confesser, mais dans le but d’en étudier les mystérieux ressorts. lJ’entamai mon narré comme suit : |

La confession auriculaire, telle qu’introduite par le pape Léon, était si visiblement une corruption de la pratique des premiers chétiens, qu’il fallut un grand nombre d’années pour la faire prévaloir au sein de l'Eglise. L’Irlande spécialement résista à cette innovation ; néanmoins, comme les autres nations, elle fut subjuguée par lesartifices du pontif

romain et de ses acolytes. Mais grand nombre d’églises et de sociétés influentes ne s’y sont jamais soumises ; donc les luttes presque interminables, depuis le cinquième siècle, sur ce sujet. Cette engeance sent si bien sa faiblesse en présence de la parole inspirée et même des récits des premiers pères de l'Eglise, qu’elle a recours au subterfuge pour se maintenir dans la position qu’elle a prise. Sa plaidoirie se contère à revendiquer les bénéfices spirituels du ‘sacrement de pénitence.”?

— Quels sont donc ces bénéfices ? demanda Luella.

Au moment où j'allais répondre on sonna. Nora s'en füt ouvriret revint aussitôt avec la carte de visite de Mr. M., qu'elle avait fait entrer au salon. Rejeton d’une famille de quakers de la Pensylvanie, gradué du Yale college, ce monsieur

* s'était destiné au droit, mais après deux années de

pratique dans cette profession, il l’avait tout à coup abandonnée, par scrupule. Il fit un voyage à l'étranger, et à son retour il s'était voué à l’enseignement. Il occupait le poste de principal de notre lycée. Nous lappelions familièrement le professeur.

Je fus le recevoir. lJ’ose espérer, me dit-il, que vous ne serez pas formalisé de ma visite ; quoique n’appartenant à aucune église, il n’entre pas dans mes habitudes de contrevenir à la louable contume

Bénéfices du Confessionnal. 113

du pays, ou à ses principes évangéliques que vous nous présentiez dans votre discours du matin sur la sainteté et la sanctification du dimanche. Mais quelques remarques de Mlle Luella à son frère, lesquelles j'ai saisies dans la salle d’étude, m'ont suscité l'envie d’assister à une de vos réunions. C'est le motif qui m'a poussé à commettre peutêtre une indiscrétion, si c'en est une, que de chercher à pénétrer dans votre cercle.

— Nullement, professeur, vous êtes le bienvenu ; nous ne sommes qu'honorés par votre présence. Avec vous nous aurons, j'aime à le croire, plus qu'un auditeur ; vous prendrez part à nos conférences dont nous ne faisons pas secret. Veuillez me suivre dans mon étude, et je ne doute pas que vous communiquerez plus d'instruction que vous n’en dériverez de nous.

A l'exception de Mr. G. à qui le professeur fût présenté, il se trouvait en pays de connaissance. D reste ses manières affables, exemptes d’afféterie, son savoir-vivre mettaient chacun à son aise. Ayant pris le siége qui lui fût offert, il s’excusa gracieusement d’avoir interrompu l'entretien.

Je lui expliquai que nous ne faisions qu’entrer en matière lors de son arrivée. Lui ayant donné connaissance de la questton de Luella sur ce qu'étaient les bénéfices du sacrement de pénitence, ou quelle est l'influence morale de la confession dt ui, sur un signe d’assentiment, je repris :

— Il est évident qu'en pratique cela est jusqu’à un certain point moralement avantageux pour une certaine classe de la société ; car la crainte de la censure cléricale, du refus d’absolution, retient dans de certaines bornes l'appétit grossier de bien des gens. Par exempleun jeune homme de ma connaissance, poussé à commettre une mauvaise action, dit à son tentateur : ‘ Attends que j'aie fait mes Pâques, alors!” Plusieurs sont détournés du péché par les dures pénitences qu’on leur impose au confessionnal, comme la récitation des sept psaumes pénitentiaux tous les jours pendant un certain laps de temps. C’est un fait historique que Galilée eût à les réciter quotidiennement pendant trois années consécutives. À cela il faut ajouter de nombreux chapelets, de longs jeûnes, des humiliations publiques, comme de rester agenouillé durant la Messe, ou encore d'aller en pélérinage pieds-nus. Quelques ascètes se fustigent jusqu’au sang, ou portent des cilices en expiation, comme ils s’imaginent vainement, de leurs péchés.

— J'avais un oncle, dit Nora, qui s’infligea une si grande torture qu’il en faillit mourir. C’est chez les trappistes que ces austérités se portent à outrance.

—N'est-ce pas des reliques monstrueuses du paganisme ? demanda tante Mélie ; assurément on ne trouve rien de semblable dans la Bible, excepté parmi les prêtres de Bahal, qui, dans leurs vains

Pénitences. 115

efforts contre le prophète Elie, “se faisaient des incisions avec des couteaux et des lancettes, selon leur coutume, jusqu’à ce que le sang coulât sur eux. ”?

— De plus, continuai-je, le confessionnal procure quelquefois la restitution d'objets volés. Mme. Forsyth de Keeseville avait la conviction que sa blanchisseuse lui avait dérobé un chaudron de cuivre. Comme elle le niait, Mme. F., qui connaisait le curé, lui fit part de ses soupçons. Lorsque l'inculpée alla se confesser, elle n’eût garde de se souvenir de ce péché-là. Mais le prêtre étant averti lui demanda si elle n'avait plus rien à déc'arer, et sur sa réponse négative, il sécu :

‘ Qu’entends-je ! il me semble ouir le bruissement d’une chaudière de cuivre.” C'était assez; hors d'elle-même, accablée par la prodigieuse pénétration de son confesseur, la malheureuse avoua le larcin, et le lendemain matin Mme. Forsyth entra en possession de son ustensile qu’elle aperçut à la porte de la cuisine.

— N'aimeriez-vous pas à retrouver, par le même moyen, le linge qu’on nous a dérobé?

demanda Luella.

— Bien entendu, mais le remède n’opère pas toujours.

— Est-ce qu’il ne procède aucun bien spirituel de la confession auriculaire ? s’enquit Mme. Beau-

dry.

— Sans doute, dans quelques cas. Ilest des personnes qui, en se confessant de leurs tentations, sont préservées de chute par les conseils du confesseur.

— Mais ces avantages peuvent-il compenser le mal qui découle du système ? fit tant Mélie.

— Pour s’en rendre compte, il faut examiner l'influence du confessionnal. Voyons d’abord quel en est l’effet sur le prêtre. Le pouvoir surnaturel dont il se croit investi, la dignité qu’il assume est propre à l’enorgueillir ; tout concourt à l’élever à ses propres yeux ; il se grise machinalement de l’adulation qu’on lui prodigue. Drapé dans ses insi- . gnes, il s’assied, comme un Dieu, sur son trône judiciaire, et la crédule multitude se prosterne à ses pieds pour accepter le joug dans le vain espoir de recevoir le pardon des péchés.

— Vous m’expliquez, dit le professeur, un phénomène dont j'avais peine à me rendre compte. Je vois maintenant que le confessional est le principal moteur, le ressort caché qui fait mouvoir les rouages du pouvoir papal. En s'élevant au-dessus de tout tribunal civil, le prêtre se croit maître d’abolir, à son gré, la loyauté du sujet ; de résilier toute obligation ; d'annuler tout serment; en un mot, de contrecarrer tout ce qui lui déplait. Rien ne peut désaltérer sa soif de domination, puisqu'il prétend pouvoir disjoindre les liens du mariage. Et si on réfléchit aux immenses richesses accumu-

Joug Pesant. 117

lées par le clergé romain, on ne s'étonne plus de sa prépondérance politique. S'il agit dans l'ombre, si son pouvoir est occulte, il n’en est que plus formidable. Mais il me semble que jaccapare votre temps avec mes remarques.

— Continuez, Professeur, vos observations viennent à point.

— Alors, j’ajouterai que je ne comprends pas comment un prêtre ou un laïque peut consciencieusement prêter serment de naturalisation dans aucun pays hors de PItalie, puisqu'il est admis que la conscience du catholique romain est subordonnée à la sanction ecclésiastique dont la tête est à Rome. Comme chaque postulant doit bona fide renoncer avec serment à toute soumission et fidélité envers les princes, potentats et souverains étrangers, pour un romain sincère ce serment est un parjure ou tout au moins une nullité. L’influence démoralisatrice qui en est la conséquence nous a été récemment démontrée à New York, où il appert que des fraudes énormes ont été commises, par des fontionnaires romains, en faveur des institutions cléricales. Tout honnête homme doit flétrir la corruption, soit qu’elle provienne comme ici d’une organisation étrangère et hostile à nos institutions démocratiques, ou non. Libre à eux d’adorer à leur guise ; mais s'ils viennent empiéter sur nos priviléges, s'ils s'opproprient injustement les fonds publics pour propager leur système, en

couvrant leurs turpitudes du manteau de la religion, alors je proteste énergiquement, non comme religionnaire ou partisan politique, mais comme citoyen qui revendique ses droits méconnus.

— Avec votre permission, remarquai-je, nous considérerons ce que vous venez de nous présenter comme étant l’influence politique du confessionnal, thème dont nous vous sommes redevables. Maintenant analysons l’effet moral sur le prêtre lui-même de cet engin puissant du confessionnal. Une fausse

. conception de sa mission le gonfle d’orgueil, le rend présomptueux. Il n’apperçoit point le danger auquelil s’expose en sollicitant d'enfants, d'hommes et de femmes le récit impur de leurs pensées les plus immorales. Il ne tarde pas à se complaire dans les détails honteux des actions les plus viles, des sentiments les plus abjects. Froissé d’abord, il vient à s’y accoutumer : l’épouvante fait place à l’endurcissement inévitable, et son cœur devient le receptacle de la plus grande dépravité. Comment son âme

ne serait-elle pas souillée d’un tel contact? Oui,

| la contagion est certaine. Un peu de levain fait lever toute la pâte, ” dit la Parole, et ‘les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. ” Un poëte a dit :

“ Le vice, ce monstre à l’aspect astucieux, Nous fait toujours horreur à première vue; Mais à le contempler, l’homme s’y habitue, Et finit par l’aimer, le trouver délicieux. ”

Prétre et Confessionnal. 119

L'histoire et l’expérience viennent corroborer cet axiome. Le théologien romain, Pierre Dens, dans le VIème volume de ses œuvres, s'exprime ainsi : 6 Le confesseur succombe rarement, en égard à la tentation qui le barcelle sans relâche.” Voilà le langage de lexpérience! Ensuite il donne des conseils pour prévenir les cas de séduction au confessionnal. Mais c’est en vain qu’on voudrait détruire le mal sans extirper la racine. Qu’un jeune prêtre s'efforce de résister quelque temps à l'attraction de la convoitise, je le veux bien ; mais qu'il y résiste toujours c’est impossible. On se brûle à jouer avec le feu : c’est une loi inexorable, Le seul moyen de s’en garantir, c’est de s’en éloigner.

— Mais l’église doit censurer les abus et les chutes de ses représentants, observa le professeur.

— Le concile de Trente, tenu le 25 Novembre, 1551, sous la présidence du pape Jules ITT, décida, que même les prêtres, qui vivent en état de péché mortel, doivent exercer leurs fonctions à cause du pouvoir du Saint-Esprit qui leur a été confié à lordination ; et que quiconque le conteste gît dans l'erreur.

— Quel dégoûtant spectacle de corruption!

s’écria tante Mélie ; avec quelle arrogance ils présument d'eux-mêmes! C’est ainsi qu’ils s’encouragent dans le vice et y entraînent les autres, tandis qu’ils professent les fonctions les plus sacrées.

— Ce qui ma souvent étonnée, ajouta Nora, c’est que les prêtres pouvaient conserver leur pureté de cœur, malgré l'audition de dégradantes confidences. J’ai quelquefois frémi en songeant qu’ils communient journellement sans s'être confessés pour longtemps, avec l'esprit pollué d’innombrables récits impurs; quoiqu'il nous soit enseigné que quiconque prend la communion en étât de péché commet un sacrilége. Seraient-ils au-dessus de toute profanation ? Je m’y perds.

— Je propose, interrompit Luella, que nous laissions là ces pauvres hommes dupés, pour nous occuper des effets du confessionnal sur le peuple.

— De ce qui a été déjà démontré, dit Mr. G. on peut logiquement inférer que c’est par le confessionnal que le peuple est assujetti à un esclavage moral, auquel il se soumet humblement par crainte de la puissance cléricale. Si ces bonasses pouvaient seulement discerner qu’ils se livrent euxmêmes, en allant instruire le prêtre à leurs dépens ; comme ils riraient de leurs frayeurs puériles ; comme ilsrailleraient cet épouvantable mesquin qu’ils aident à échaffauder par leur crédulité naïve.

Armé de lautorité qu’on lui concède, le prêtre exige une obéissance servile ; mais pour en pallier la rigueur il témoigne que ce secret de la confession est inviolable ; il certifie qu’il ne lui est même pas permis de divulguer la confession d’un crime à l’état de projet. * Mais les prêtres ne sont pas

*Dens, vol. VI, page 218. Challoner's Catholic Inst., p. 102.

Mauvaises Influences. 121

notables pour leur scrupule sur ce point, comme l’attestent maints et maints groupes de ces messieurs que nous avons entendus débiter entre eux les saletés ridicules de leurs confessionnaux, tandis qu’ils s’éclataient de rire.

— Le confessionnal, j’ajoutai, donne license au vice sous prétexte de le prohiber. Pour vous donner un précis du résultat de la confession auriculaire je vous relaterai un incident de ma jeunesse: Un jour que je reprochais son libertinage à un de mes compagnons de classe, il m’apostropha d’un ton goguenard disant : ‘ Qu'est-ce que ça fait ? un de plus, un de moins, j'aurai l’obsolution quand même ; le prêtre peut m’absoudre pour cent comme pour quatre péchés ; il me donnera une pénitence un peu plus longue, voilà tout.” Etiiy a nombre de gens qui raisonnent ainsi, préférant donner libre cours à leurs mauvais penchants, aux dépens de quelques mortifications, que de s’en corriger.

— Ce que vous dites est exact, dit le professeur, car dans mon voyage à Cuba et aux États de l’Amérique Méridionale, j'ai été témoin de scènes de dévergondage sans parallèle dans nos contrées protestantes, et au premier rang des auteurs du scandale on voyait figurer des ecclésiastiques catholiqnes romains. On na assuré que Rome même, sous la surveillance immédiate du saint père (?), est tombée dans une démoralisation épouvantable.

— Le confessionnal, poursuivis-je, ouvre la porte au péché qu’il a la prétention de circonscrire ou de supprimer. Par exemple, mon confesseur me fit une fois des questions sur un vice qui m'était inconnu. Naturellement cela piqua ma curiosité, et je m’informai près de plus grands garcons de la signification des paroles du prêtre, si bien que jacquis une connaissance de choses messéantes, que j'aurais probablement ignoré longtemps encore sinon toujours, sans les perfides allusions du confesseur.

— Mor expérience personnelle vient à l'appui de ce que vous venez de dire, ajouta pensivement Mr. G. Grand nombre de nos anciens coreligionnaires peuvent rendre le même triste témoignage. Si le confessionnal m’a laissé un souvenir amer, ce west pas sans motifs. C’est un véritable foyer de corruption qu’on ne peut sonder sans épouvante ; un vrai Vésuve dont les éruptions saccagent tout ce qu’elles rencontrent. Par lui la conscience est pervertie, la voix de la pudeur étouffée. Cet Argus se glisse l’œil furtivement dans les familles, rendant captives de folles femmes chargées de leurs péchés.

— Je ne puis nier qu’il y ait des abus, dit Nora; pourtant on ne m’a rien appris au confessionnal que je ne connusse déjà; mais j'avoue que les prêtres m'ont posé des questions tellement embarrassantes que j'en rougissais de honte.

Abominations. 123

— Il est notoire, dis-je, en concluant, que le pouvoir de l’église romaine réside dans le confessionnal. Muis d’un côté ce qui fait sa force constitue également sa faiblesse ; car c’est de là que procède sa décadence. Le remède qu’elle présente, par la confession auriculaire, est loin d’être spécifique et satisfaisant, au contraire, il est pire que le mal qu’elle prétend soulager. Voyez ce que, dans ses visions, en disait le prophète Ezéchiel :

‘ Alors il me dit: Fils de l’homme, ne vois-tu pas ce que ces gens font, et les grandes abominations que la maison d'Israël commet ici, afin que je me retire de mon sanctuaire? Mais tourne-toi encore, et tu verras de grandes abominations. Il me mena donc à l'entrée du parvis ; et je regardai, et voici, il y avait un trou dans la paroi ; et il me dit: Fils de l’homme, perce maintenant la paroi. Et quand j'eus percé la paroi, il se trouva là une porte. Puis il me dit: Entre, et regarde les horribles abominations qu’ils commettent ici. J’entrai donc, et je regardai ; et voici toutes sortes de figures de reptiles, et de bêtes, et de choses abominables ; et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël étaient peints sur la paroi, tout autour. Et soixante et dix hommes d’eatre les anciens de la maison d'Israël assistaient et se tenaient devant elles, avec Jaazanja, fils de Sçaphan, qui était debout au milieu d'eux, et chacun avait un encensoir à la main, d’où montait en haut une épaisse

nuée de parfum. Alors il me dit : Fils de l’homme, n’as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font dans les ténèbres, chacun dans son

cabinet peint (Confessionaux) ? Car ils disent: L’Eternel ne nous voit point, l'Eternel a abandonné le pays. Puis il me dit: Tourne-toi encore, et tu verras de grandes abominations que ceux-ci commettent. 11 m’amena donc à l'entrée de la porte de la maison de l'Eternel, qui est vers l’aquilon ; et voici, il y avait là des femmes assises qui pleuraient Thammuz. Et il me dit: Fils de l’homme n’as-tu pas vu ? Tourne-toi encore, et tu verras de plus grandes abominations que celle-ci. Il me fit donc entrer au parvis intérieur de la maison de l'Eternel ; et voici à l’entreé du temple de l'Eternel, entre le vestibule et l'autel, environ vingt-cinq hommes qui avaient le dos tourné contre le temple de l'Eternel, et leurs faces vers lorient qui se prosternaient vers lorient devant le soleil, Alors il me dit: Fils de l’homme, n’as-tu pas vu ? Est-ce unie chose légère à la maison de Juda de commettre ces abominations qu’ils commettent ici? car ils ont rempli le pays de violence, et sont revenus à m'irriter ; mais voici, ds mettent une écharde à leurs nez. C’est pourquoi j’agirai aussi dans le plus grand courroux ; mon œil ne les épargnera point, et je n’en aurai point compassion ; et quand ils crieront à haute voix à mes oreilles, je ne les exaucerai point. ?

GRANDS CoMBATS — REFUGES ILLUSOIRES — PREMIÈRE (COMMUNION — PÉNITENCE — CON- FIRMATION PAR CARDINAL (alors évêque) McCLOSKEY — EXTRÊME ONCTION — SCAPU- LAIRE — DÉSIRS ARDENTS POUR LA PRÊTRISE — CHARLATANISME — PEINES INEXPRIMABLES— PSAUMES PÉNITENTIAUX.

Voici, tu l'es fié sur l'Egypte, ce bâton qui n’est qu’un roseau cassé, sur lequel si quelqu'un s'appuie, il lui entrera dans la main et la percera.

'UNIFORMITÉ généralement engendre la morotonie. Une histoire répétée devient fastidieuse ; je m’attendais donc à voir s’amoindrir l'intérêt manifesté jusqu'alors par notre

petit groupe. Mais ma surprise était erronée ; la curiosité loin de s’amortir devenait plus vivace que jamais. Je voyais avec plaisir qu’on mettait de lardeur à examiner l’engrenage de cette gigantesque machine, qui fonctionne si merveilleusement sous nos yeux et qui influe si puissamment sur les masses. Ce qui aiguillonnait surtout la curiosité des enfants, c'était son opération sur ma personne. Je repris ma narration en ces termes :

—J'avais environ une dizaine d'années lorsque je lus un traité intitulé “ Éternité. ” J'en reçus une impression si profonde que le temps n’est pas parvenu à leffacer. L'état de péché dans lequel j'étais plongé m’apparut dans toute sa laideur. J’arrosais ma couche de larmes amères ; impossible de trouver le remède à mes maux ; je cherchais vainement une consolation hors de ma portée,

— Mais pourquoi ne priais-tu pas le bon Jésus, en lui demandant pardon, comme tu nous l'as appris ? dit Jean visiblement affecté.

— Simplement parce que je ne connaissais pas ce remède souverain, ce baume de Galaad, et que personne ne m'indiquait le chemin. Ma mère m'envoyait vers le prêtre, et j'y allais candidement et souvent.

—Et tu ne trouvais pas d’adoucissement à la peine ?

— Si; quand ma tâche était remplie je me sentais momentanément soulagé par la vague croyance que j'avais accompli mon devoir et que tout était pour le mieux. Mais de temps en temps des doutes s’élevaient en moi et ma misère reparaissait avec un redoublement de vigueur. Oh!

combien j'aurais donné alors pour avoir l'assurance que mes péchés étaient pardonnés! Le pardon des péchés est un mystère incompréhensible, me disait-on, pour apaiser ma souffrance morale ; et c’est parce que c’est inconcevable qu’il faut croire

Balloté, 127

au pouvoir et aux bonnes intentions du confesseur. Mais ce prêtre-ci avait-il ce pouvoir ? et ses intentions étaient-elles pures ? donc son ministère était-il efficace ? étaient des questions qui me tourmentaient. ‘ Ce qu’il délie sur la terre est délié dans le ciel, ” on me répétait. Néanmoins cette allégation ne parvenait ni à dissiper mes doutes ni à réprimer les élans de mon âme qui, comme la mer agitée, gémissait et se morfondait en soupirs et en larmes, oscillant de gauche à droite sans pouvoir rencontrer de point d'appui.

‘€ Balloté sur la mer houleuse,

Constarmment battu par les flots,

J’aspirais vers la terre heureuse,

Au seul bonheur, au vrai repos, ”

Quand je fis ma première communion...

— Hein ! qu'est-ce que c’est ? fit Jean soudainnement.

— C’est par elle qu’on renouvelle les vœux faits par le parrain et la marraine au baptême. Quand un enfant a appris son catéchisme, on le prépare à recevoir ce sacrement par un simulacre de cérémonie, avec une hostie non consacrée. On appelle cela communier en blanc. La semaine qui précède la communion est habituellement employée en dévotions, telles que confessions, jeûnes, pénitences, etc. Si plusieurs appréhendent la confession plutôt par honte de révéler leurs mauvaises actions que par regret de les avoir commises, je puis dire

consciencieusement que j'étais sincèrement repentant. Durant 48 heures je pleurai presque incessamment sur mes fautes. Mon âme agonisait sous le fardeau du péché ; mon cœur palpitait à l'espoir d’en être libéré.

Pour me préparer à la délivrance je jeûnai à en tomber en défaillance. Le péché me faisait horreur ! je m’abhorrais pour m’y être livré. Je n’aurais reculé devant aucune pénitence, même si c’eût été de perdre tous mes membres, pour recevoir dignement l’auguste sacrement qui devait me soulager.

Mais hélas !à quoi devaient aboutir tous mes efforts ! Mes promesses de réformation, mes prières jointes à celles du prêtre, l’absolution même, rien n’y fit Mes inclinations étaient les mêmes qu'avant, la source du mal n’était point atteinte ; j'étais toujours l’esclave du péché que je haïssais tant. Je déplorais mes fautes sans pouvoir m’en corriger. Le temple de mon âme n’était qu’un amas de décombres ; mon cœur le repaire d’esprits malfaisants, qui s’en disputaient la possession. Il y avait discordance entre mes facultés intellectuelles et mes sentiments charnels, mes sens et ma raison se livraient une guerre sourde et acharnée. Et je constatais cette étrange anomalie, désolé de mon impuissance à y mettre un terme.

— Papa, fit Luella, cette disposition d’esprit est parfaitement décrite dans le VIlème chapitre

Confirmation. 129

de l’épître de Saint Paul aux Romains ; laissez-moi vous la lire.

Elle commença au 14ème verset et continua jusqu’au 24ème, qui est ainsi conçu: “Ah misérable que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort ? ”

— Oui, c’est ainsi que je me lamentais, mais à quoi bon geindre, la délivrance n’arrivait pas. L'écho me renvoyait ma plainte avec dérision. Il y a des besoins de l’âme qui ne peuvent se satisfaire de rites extérieurs. L’abondance des cérémonies ne faisait qu’accroître mes difficultés. Je m'étais appuyé sur un roseau fendu dont la pointe acérée pénétrait dans mes chairs, et c'était en vain que je voulais militer, ma faiblesse n’en ressortait que davantage.

— C’est singulier, dit Mr. G.; j'ai éprouvé toutes les sensations que vous venez de dépeindre ; seulement je n'aurais su si bien les exprimer.

— En thèse générale peu de personnes peuvent affirmer que leur expérience est unique, bien que beaucoup s’imaginent être plus mal partagés que leur prochain. Mais je n’étais pas au bout de mes épreuves. On me suggéra d’autres expédients ; d'abord une recrudescence de jeûnes accompagnés d'humiliantes prières ; ensuite la confirmation qui devait me conférer le don du Saint-Esprit et me rendre parfait chrétien. L’évêque MceCloskey,

alors administrateur du diocèse d'Albany, et plus

tard archevêque de New York et cardinal, devait arriver sous peu à Ticonderoga pour nous administrer ce sacrement. Je me préparai donc tant de cœur que d'esprit, sous la direction du rev. Mr. Olivetti, prêtre italien, desservant Whitehall. J'avais reçu l’Eucharistie de ses mains, et il me disposait pour la réception du sceau final, qui devait, me disait-il, me fortifier contre les ennemis visibles et invisibles. Mon âme soupirait ardemment après cette grâce divine qui devait m’être transmise par l’auguste prélat.

Revêtu de sa robe épiscopale, il était imposant ; il moignit le front du saint-chrème en y faisant un signe de croix; puis, me tapant légèrement la

joue, il prononça les paroles sacramentelles “ pax

tecum ”, la paix soit avec toi. Sur ce, je me retirai pour aller jouir de la bénédiction qui venait de m'être dévolue. Hélas! ma joie fût de courte durée; elle fit bientôt place à la consternation et au désespoir, car je ne tardai pas à découvrir que je n’avais rien gagné moralement; au contraire j'allais de mal en pis. Impossible de me faire illusion ; si je n’étais pas plus coupable extérieurement, je ressentais plus vivement la corruption intérieure, J'avais beau m’efforcer de maîtriser mes mauvaises inclinations, je me sentais sans force pour les combattre. Le tigre enchaîné dans sa cage, peut un instant songer qu’il est libre comme ses frères du désert, maïs s’il bondit en avant, la secousse que lui

anne entene

Mélancolie. 131

imprime sa chaîne lui fait jeter un cri de rage, car elle lui rappelle d’autant plus son asservissement. De même ‘“la loi du péché et de la mort” m’enlaçait de son inexorable étreinte et me retenait captif.

En proie à des sentiments contradictoires, ma condition était déplorable au delà de toute description. Tantôt je cherchais la solitude avec des velléités de me vouer à l’existence contemplative des ermites du moyen âge; d’autres fois je me laissais bercer par la propension inverse : une gaîté fébrile s'emparait de moi; je fréquentais la société la plus folâtre, dont je me rendais le bout-en-train. Avec elle je m'étourdissais, me repaissant de la joie factice que procure la danse et les jeux mondains. Mais la satiété survenait bientôt avec la lassitude de corps et d'esprit, et je redevenais plus malheureux que jamais.

Vacillant entre ces deux extrêmes, je demeurais une énigme indéchiffrable pour moi-même comme pour mon entourage. Continuellement aux prises avec une nature ardente, ma violence dégénérait quelquefois en cruauté. J'avais honte de mon humeur hargneuse, car je me sentais capable d’apprécier ce qui est délicat, beau, grandiose ; j'étais susceptible de sympathiser avec ceux qui ne pouvaient voir en moi qu’un singulier spécimen de morosité. Avais-je hérité de l'esprit guerrier et poëtique de mes ancêtres, . par ces accès intermittents de gaîté et de mélancolie? Je l’ignore, mais cette dernière

disposition réveillait toujours en moi le sentiment religieux: celui-ci était réellement le sentiment mâle de mon âme. Avais-je conscience d’avoir omis quelques unes de mes dévotions; ou par mégarde, n’avais-je pas fait maigre les jours assignés par l’église, j'en avais de cuisants remords. Naturellement pour les alléger j'avais recours au confessionnal. Mais si la vieille plaie était en apparence cicatrisée, de nouvelles surgissaient en plus grand nombre, et ma dette spirituelle, au lieu de s'acquitter, s’accumulait à vue d'œil, à mon grand désappointement.

— Je comprends à peine, dit le Professeur, prenant la parole pour la première fois, comment vous pouviez endurer une telle aflliction sans que votre santé en souffrit.

— J'aurais dû mentionner que, grâce à Dieu, je suis doué d’un robuste tempéramment. Depuis plus de 30 ans je suis étranger à la maladie, à lexception de quelques rares indispositions, qui résultent de mon expérience militaire. Je vous assure qu’il faut avoir une santé de fer pour être sorti sain et sauf de mes deux ans et six mois de campagne dans les armées du Potomac et de la Shenandoah, ainsi que de mes trois mois de détention, comme prisonnier de guerre, dans la prison Libby, à la capitale de la Virginie. Dans ce tombeau de milliers de vaillants soldats, j'ai été affamé et dans un dénûment complet, mais ma santé n’a été guère

‘ Extréme-Onction. 133

altérée ; au reste j’attribue ma vigueur physique à l’abstinence totale de liqueurs alcooliques aussi bien que du tabac. Ayant fait une étude spéciale des lois qui régissent lhygiène, je les ai constamment mises en pratique, et je crois foncièrement que leur observance, si fréquemment recommandée par la Bible, est une nécessité de notre époque, qu’on devrait inculquer davantage à la jeunesse. Mais excusez cette digression.

Dans mes rares intervalles de tranquillité d'esprit je redoublais mes dévotions à la Sainte Vierge et aux saints, priant et jeûnant. Je faisais souvent le chemin de la croix, qui consiste à s’agenouiller devant des images numérotées, représentant chacune des péripéties de la passion du Sauveur. Enfin mareligion devenait purement machinale. Or vous savez que plus on s'attache aux formes extérieures, plus on s'éloigne de l'essence du culte.

— I] me semble, observa Luella, que tu aurais dû te décourager et abandonner toute espérance.

— O l’église est féconde en ressources: on me présentait l’extrême-onction et même le purgatoire comme un refuge certain. Il est vrai que cela ne me souriait guère: la perspective était lointaine et peu engageante; enfin j'étais irrésolu devant l’assertion, ‘que quiconque reçoit le sacrement de l’extrême-onction est sauvé. ”

— Est-ce que ce n’est pas substantiellement l’enseignement de Saint Jacques? demanda Nora.

— Nullement ; il ne faut pas nous laisser induire en erreur. Saint Jacques ne nous recommande l'huile que comme médicamment naturel, et non pas comme magie. On sen servait pour panser les plaies à cette époque, comme nous le voyons par l’usage qu’en fit le bon Samaritain et les disciples du Seigneur. On s’en sert encore de nos jours dans ces pays orientaux. C’est la prière faite avec foi qui devait sauver le malade, et le relever de sa maladie. Mais les prêtres n’ont pas la prétention de guérir le malade, maïs de le préparer à la mort par le moyen de l’huile.

J’ai assisté plusieurs fois à la cérémonie de l’extrême-onction. En Canada le prêtre qui porte le viatique est escorté d’acolytes ; un le précède en sonnant une clochette pour annoncer aux fidèles le passage du bon Dieu, afin que le peuple se prosterne et adore.

— Comment se fait-il, dit Jean, que nous ne voyons rien de cela aux Etats Unis ?

—C’est qu’on le fait plus secrètement, répartit tante Mélie; ilsle mettent probablement dans leur poche.

— On ne l’expose pas à la vue des protestants incrédules, pour éviter le scandale, observa Nora.

— Je ne crois pas, remarqua à son tour Luella, comment une chose scripturaire, faite dans le but de soulager un mourant, pourrait scandaliser qui que ce soit.

Scapulaire, 135

Nora sentant toute la force de cet arguement se tut, et je repris :

— Une fois le prêtre arrivé à destination, il ordonne, sur un signe, d’allumer les cierges, bougies ou chandelles préparées, après quoi il se met à débiter ses invocations et des litanies pour implorer le secours des anges, archanges, patriarches, prophètes, apôtres, martyrs, confesseurs, vierges, et saints en général. Puis trempant son pouce dans le chrême, il en oint les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les mains, et jusqu'aux pieds du mourant, en figurant le signe de croix, et en récitant à chaque partie cette formule: ‘ Par cette sainte onction et sa miséricorde que le Seigneur te pardonne les péchés que tu as commis par tes yeux, etc., etc. Amen.” *

— Cette manifestation lourde et païenne doit hâter la mort du moribond, fit tante Mélie. Quoi ! ça suffirait pour rendre malade une personne en bonne santé !

— Mais sous l'impression de cette imposante cérémonie, je n’osais douter de son eflicacité à préparer l’âme pour sa comparution devant le juge suprême. Comme je croyais fermement que le clergé seul avait le privilége d’administrer les saintes huiles, mon grand désir était de pouvoir vivre à proximité d’un de ses membres ; car en cas de danger nous courrions pour le prêtre plutôt que

* Challoner’s Catholic Instructed, p. 111.

pour le médécin. J’avais entendu maintes fois mon père prier pour que nous fussions tous préservés d’une mort subite, afin d’obtenir le secours de la religion. Dans le carême — seul temps où nous priions en famille — une requête spéciale était faite pour cela. Toutes ces considérations me faisaient désirer d’entrer dans le sacerdoce, mais notre pauvreté ne permettait pas à mes parents d'accéder à mes désirs ; ils ne pouvaient même se priver de mon aide, sans cela je serais allé solliciter un emploi de domestique chez les pères.

Tous ces obstacles contribuaient à augmenter mon anxiété. Un beau jour cependant la Providence parut me sourire et vouloir me débarrasser de mon inquiétude. Les révds. pères Telmon, Lagier et Cie., religieux de l’ordre des Oblats, vinrent nous prêcher pendant une retraite. Ils surent savamment faire l’éloge de la puissante vertu du scapulaire......…

Jugeant par le regard étonné du professeur que cela demandait explication, je le priai d'ouvrir le dictionnaire qui était près de lui et de nous lire la définition du mot, ce qu’il fit immédiatement : ‘ Pièce d'étoffe qui descend depuis les épaules jusqu’en bas, par devant et par derrière, et que plusieurs religieux portent sur leurs habits ; se dit aussi de deux petits morceaux d’étoffe bénite joints ensemble et qu'on porte sur la poitrine et sur le dos. ”

Miracles du Scapulaire. 137

—C’est une insigne de la profonde vénération que l’on porte à la Vierge Marie, ajoutai-je. Entre ces deux morceaux on peut déposer des reliques de saints ou un Agnus Dei, petite estampille de cire, représentant un agneau tenant une croix. Etant béni par le pape, le porteur est censé prémuni contre les accidents et contre une mort subite.

J’ouvris une petite boite de laquelle je sortis un échantillon de scapulaire que Mme. Beaudry avait confectionné pour l’occasion.

—Tiens ! s’écria Jean, j’ai vu plusieurs garçons qui en portaient autour du cou quand nous sommes allés nous baigner, et lorsque nous leur avons demandé pourquoi ils ne les déposaient pas sur l’herbe avec leurs habits, ils ont rougi sans vouloir nous répondre.

Il parlait encore quand Nora disparut, mais pour revenir presque aussitôt, avec un scapulaire d’une main et un Agnus Dei de l’autre. Présentant l’un à Jean, l’autre à Marie elle leur dit: Voilà assez longtemps que je suis la dupe d’une rouerie détestable ; je veux m'en affranchir. J'ai eu confiance en ces babioles pendant cinq ans ; dorénavant je ne me confierai plus qu’en Agneau de Dieu lui-même. Gardez ceci en mémoire de mon ignorance passée.

Cette sortie insolite produisit un effet électrique sur tous les auditeurs : nous étions ébahis, presque

stupéfaits. Enfin retrouvant notre aplomb, je repris :

— L'origine du scapulaire remonte à plusieurs siècles. Simon Stock, général des Carmélites — l’ancien ordre du père Hyacinthe — en est le fondateur. La tradition raconte que vers le 16 Juillet 1251, pendant que Simon priait avec ferveur, prosterné aux pieds d’une madone, la Vierge Marie lui apparut...

— Il paraît que les temps sont changés, intertompit Luella avec une nuance d’ironie, Je vois bien par l'Evangile que Jésus est apparu à Simon et aux autres, mais il n’y à nulle trace dans la Parole divine, que la Vierge se soit montrée ainsi aux disciples du Seigneur.

Souvenez-vous que je ne vous donne à présent que l’autorité de l'église romaine, quant à la véracité de ce récit. Or, comme Simon priait, la Vierge lui fit présent d’un scapulaire, l’assurant que quiconque en porterait un semblable pour l’honneur d’elle, et dirait journellement à son honneur un ave maria et un pater noster ne mourrait pas en état de péché mortel, c’est-à-dire, sans le secours de la religion. On nous citait de nombreux miracles opérés par ce moyen, et des myriades de preuves vivantes, on nous disait, étaient prêtes à l'attester.

Comme c'était précisément ce dont j'avais besoin, j'écoutais dans le ravissement, et l'office ter-

Miracles du Scapulaire. 139

miné, je courus vite à la maison pour annoncer à mes parents cette nouvelle innappréciable, ne doutant pas qu’ils partageraient mon enthousiasme. En effet ma’mère qui avait été occupée toute la journée à servir les pratiques et à préparer le manger et la petite bière fort en demande, en raison des nombreuses personnes venues de part et d'autre pour assister à la retraite ; ma mère, dis-je, communiqua la nouvelle à toute la maisonnée, et chacun alla faire l’emplette d’un scapulaire à son goût, car il en a de simples ou d’ouvragés suivant le prix qu’on y veut mettre.

À heure fixe, nous nous rendîmes à l’église, une foule anxieuse, pour faire bénir ces saints appareils de sauvetage. Après le chant d’une hymne à la Vierge, on récita une prière par laquelle nous lui promettions de la considérer toujours comme notre patronne et notre avocate auprès de Dieu, en lui demandant de nous accorder sa puissante intercession, afin que son scapulaire nous soit un préservatif de l’enfer, et que par sa vertu nous obtenions la félicité éternelle.

—Quelle complexe idolâtrie ! s’écria tante Mélie. Et vous aviez la simplicité de croire à ce charlatanisme ! Cela me confond. Vous auriez dû savoir que le propre du charlatan est de présenter sa drogue comme la panacée universelle ; et si cela ne prend pas, ilest toujours prêt à vous en offrir une variété pour un mal quelconque. L’Evangile, au

contraire, nous montre que le germe de toute maladie c’est le péché ; et le remède spécifique et souverain, c’est le sang de Jésus-Christ. Par tout ce que vous nous avez raconté on faisait dépendre votre salut d’un amalgame bizarre de choses difficiles à retenir et dont voici à peu près la nomenclature : lo. Baptême ;,20. Confession ; 30. Pénitence ; 40. Communion ; 50. Confirmation; 6o. Extrême-Onction ; 70. Eau bénite ; 80. Saint Chréme ; 90. Rameau béni ; 100. Crucifix portatif ; 110. Calvaire ; 120. Images : 130. La Vierge Marie ; 140. Saints en général ; 150. Anges ; 160. Reliques ; 170. Médai:les ; 180. Agnus Dei ; 190. Scapulaires ; 200. Chapelets ; 210. Pélerinages ; 220. Messes ; 230. Indulgences ; 240. Purgatoire. Si tout cela n’est pas un parfait spécimen de hâblerie, dites-moi donc ce que c’est ?

— Je me serais bien gardé d’envisager les choses à votre point de vue; au contraire cette multiplicité d’expédients me persuadait que notre sainte mère l’église était libérale et généreuse envers ses enfants. Je ne pouvais qu'admirer son profond génie, son pouvoir merveilleux, presque illimité.

— C’est bien dit, reprit tante Mélie ; il faut un profond génie pour inventer de telles niaiseries ! Mais comment se fait-il que, puisque vous aviez confiance en l’une de ces choses, comme étant d’origine divine, suffisante donc pour sauver, vous ne considériez pas les autres comme une super-

Quel labyrinthe ! 141

fluité ? Quel malavisé ira s'adresser à un second médecin avec la conviction que le premier peut le guérir ?

—Oh ! je ne m’arrêtais pas à raisonner ainsi, d’ailleurs l’église le défend. Parmi tous ces moyens je n'avais que l’embarras du choix, comme dans les églises avec tant d’autels. IL est vrai que j'aurais désiré savoir lequel possédait le plus de vertus ; mais sur la quantité, l’un portant lautre, je m'imaginais en retirer du bien.

Mon scapulaire surtout m'était précieux ; je ne le quittais point, de peur de mourir sans cette sauvegarde. Quand il fut presque usé je m’en procurai un neuf, que je me mis au cou avant de me séparer de l’ancien auquel je croyais devoir la vie. Oui, ma ferme conviction était que grâce à lui j'avais à deux reprises esquivé le danger: un jour par la ruade d’un cheval farouche, et une autre fois par la chute d’un arbre qui m'avait effleuré la tête en tombant.

-— J'ai passé par le même labyrinthe obscur, dit Mr. G., et mes impressions coïncident complètement avec les vôtres jusqu’à présent. Mais en définitif que ressentiez-vous ?

— Moralement j'étais dans un état pitoyable, attendu que, en dépit de cette assistance, j'avais conscience de ma dépravité intérieure. Je me détestais sans pouvoir y remédier. La paix du cœur me paraissait aussi insaisissable que le fantôme de

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142 Face à Fuce.

mirage. Mes efforts demeuraient aussi infructueux que ceux de l’insensé qui prend à tâche de dépasser son ombre à la course, Nouveau Tantale, la coupe ne s’approchait de nos lèvres altérées que pour disparaître subito. Le prophète Isaïe décrit graphiquement mes sensations : “Il arrivera que comme celui qui a faim songe qu’il mange, mais quand il est réveillé son âme est vide ; et comme celui qui a soif songe qu’il boit, mais quand il est réveillé il est las et son âme est altérée. ”

J’enviais le destin des oiseaux de lairet du bétail des champs. Pourquoi la connaissance du bien et du mal m’avait-elle été départie? Ma responsabilité me pesait fort. Pourquoi m'avoir donné une conscience pour me flageller, puisqu’elle n’engendrait que le remords? J’aurais volontiers échangé mon sort avec le plus dégoûtant des reptiles. La vie m'était à charge et la mort me faisait horreur. Enfin je maudissais le jour

m'avait vu naître, et, désir terrible! je demanaais d’être annihilé comme une faveur. Je mettais l'Éternel en cause, et j'éprouvais des velléités de le maudire, et cela dura plusieurs années.

Certains passages des psaumes pénitentiaux expriment ma situation d'esprit : ‘“ Car ma vie se consume d’ennui, et mes ans par mes soupirs; ma force est déchue pour la peine de mon iniquité, et mes os sont consumés. Je me suis lassé dans mon gémissement ; je baigne ma couche toutes les

Amertume,. 143

nuits, je trempe mon lit de mes larmes. Mon œil est fondu de tristesse; il est vieilli à cause de tous ceux qui me pressent. Car mes jours s’en vont comme la fumée, et mes os sont desséchés comme un foyer. Mon cœur a été frappé, et est devenu sec comme l'herbe, de sorte que jai oublié de manger mon pain. Mes os sont attachés à ma chair, à cause de lé, voix de mon gémissement. Je suis devenu semblable au cormoran du désert, et je suis comme la chouette des lieux sauvages. Je veille, et je suis semblable à un passereau qui est seul sur le toit.”

Avec l’exposition de ce triste tableau, nous nous séparâmes, car l'heure avancée attirait notre attention sur nos devoirs respectifs.

C1 RC OR. ©

Moyens PROVIDENTIELS DE SOULAGEMENT — Ti- CONDERGA — LAISSANT LE ToIT PATERNEL — AU VERMONT — À L'ÉCOLE — GRAND PRo- GRÈS — MAITRE D'ÉCOLE — HENRY VILLE, CA- NADA — JOURNAL — JOSEPH Cook — Dis- COURS IMPROVISÉS — L’'EDUCATION.

Je conduirai les aveugles par le chemin qu’ils ne connaissent point, et je les ferai marcher par les sentiers qui leur étaient inconnus ; je changerai en leur présence les ténèbres en lumière, et choses tortues en choses droites; je leur ferai cela, et je ne les abandonnerai point. IsAïs.

ENDANT plusieurs soirées de la semaine, les enfants, en compagnie de Nora, s’amusèrent à feuilleter les pages illustrées du Harpers Weekly. Ce genre de récréation me suggéra l’idée d’en tirer parti; aussi leur conseillai-

je de trier les gravures ayant trait aux récentes fraudes officielles, et de les ranger par ordre sur la

table, Comme cela, nous eûmes sous les yeux le panorama d’un chapitre de l’histoire contemporaine, établissant, d’une manière palpable, la preuve que les prêtres se mêlent indûment dans les affaires civiles et politiques, et que c’est à leur instigation

Chemin inconnu. 145

que de nombreux méfaits, principalement dans le département de nos étoles, ont été commis. Raviver leur mémoire, les tenir sur le qui-vive, et frayer un chemin à l’entrain dans nos entretiens ultérieurs, en joignant l’utile à l’agréable, tel était mon mobile.

Cette fois Mr. G. s’absenta, mais le Professeur fût ponctuel au rendez-vous, il nous accompagna même à l’école du dimanche, Luella, qui n'avait pas perdu de vue ma sombre description de l’assemblée précédente, entama comme suit la conversation :

— À présent, papa, veux-tu nous dire comment tu es parvenu à te dépouiller de cette obsédante mélancolie, pour endosser la belle humeur qui nous réjouit tant? Je ne saurais te figurer avec une autre physionomie que celle que nous te connaissons. |

— J'éprouve un plaisir réel, répondis-je, à franchir cette phase de mon existence, pour entrer dans une période de quiétude comparative. Mais ce sera peut-être long à raconter.

— Ça ne fait rien! s’écria Jean, raconte toujours. Quand nous serons trop fatigués, nous te le dirons.

— Eh bien, puisque tu m’encourages, je continuerai donc. Maïs comme exorde je crois bon de remarquer que les voies de la Providencesont mys-, térieuses et incompréhensibles aux pauvres mortels. “Je connais que la voie de l’homme ne dépend pas de lui, et it n’est pas au pouvoir de l’homme

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qui marche de bien diriger ses pas, ” dit le prophète Jérémie. L'histoire d'Abraham, le père des croyants, qui, à l’appel de Dieu, quitta sa belle patrie pour aller posséder un pays qu’il ne connaissait pas, démontre cette proposition. La main de Dieu se voit aussi dans l’histoire du peuple juif, et particulièrement dans celle de Saul de Tarse. Commeil était loin de se douter en quittant Jérusalem, muni de pouvoirs pour molester cette nouvelle secte de Nararéens, que quelques jours plus tard il deviendrait l’un de ses plus ardents soutiens. Il voulait détruire, il est appelé à édifier, risquant à son tour la persécution et la mort. N'est-ce pas le cas de dire que Dieu en lui dessillant les yeux le conduisit par un chemin qu’il ne connaissait pas ? Plus tard, quand Paul écrit à Timothée, il lui dit : ‘6 Moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un homme violent; mais j'ai obtenu miséricorde, parce que je l’ai fait par ignorance, étant dans lincrédulité. ” Sous plus d’un rapport, ces paroles peuvent m'être appliquées.

— Tu as donc été converti de même que Saint Paul, demanda Luella.

— Toutes les vraies conversions se ressemblent à beaucoup d’égards, ma fille; mais en temps et lieu vous saurez ce qui m’arriva. Par une dispensation de la Providence, un grand changement se fit chez nous. Mon père mourût le 3 mars, 1848, ne nous laissant pour héritage que la pénurie en

Le Rubicon franchi. 147

perspective. Il nous fallait dorénavant pourvoir nous-mêmes à notre subsistance. Ma mère m'envoya travailler avec mon frère aîné qui défrichait à New Hague, 3 milles du lac George, en compagnie d'hommes de peine pour la plupart le rebut de la société. Leur langage grossier, profane, souvent obscène, aurait pu influer funestement sur mon caractère, sans une altercation qui s’éleva entre mon frère et moi, laquelle me fit prendre la résolution d’aller chercher fortune ailleurs. J’allai prendre congé de ma mère, et mon mince bagage sous le bras, à l’imitation du célèbre Franklin — dont vous lisiez récemment l’histoire — je me disposai à quitter la maison paternelle. Ma mère ne me laissa pas partir sans invoquer sur moi la protection de la Vierge Marie ; puis elle m’embrassa en pleurant, et me recommanda d’être fidèle à l’église, de ne point oublier mon chapelet et surtout de conserver scrupuleusement mon scapulaire. J'étais attendri; j'aurais voulu retenir les larmes qui s’échappaient malgré moi.

— Pourquoi t’aflliger ainsi ? dit Jean, lui-même visiblement ému.

— C’est très naturel, mon enfant. J’allais entrer dans la vaste arène pour lutter avec un monde égoïste et froid, moi pauvre, misérable et ignorant garçon. Comment serais-je reçu? Je m'éloignai à pas lènts de notre chaumière, et avant de la perdre de vue je voulus lui donner un dernier

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regard. Je gravis le tertre le plus voisin et de là je pus distinguer ma mère qui s’essuyait les yeux avec son tablier. J’hésitai un instant. Devais-je retourner sur mes pas et calmer sa douleur en épanchant, comme autrefois, mon cœur surchargé sur le sien? Non; une force invincible me poussait en avant. Je repris ma route, je franchis le Rubicon. Le sort en était jeté, désormais il fallait affronter le grand inconnu, le désert, que tôt ou tard tous ont à traverser.

Un autre de mes frères demeurait à Cream Hill, près du village de Shoreham, comté d’Addison, état de Vermont. Je me rendis là, car ce nom de colline de crème m'avait paru de bonne augure. Après une nuit d’insomnie passée sous le même toit que mon frère, je réussis à entrer au service d’un fermier du voisinage. Mr. Perry avait justement besoin d’un garçon de mon âge.

Ma mère m’avait soigneusement montré à raccommoder mes hardes, et mon savoir-faire me devint d’une grande utilité. Elle m'avait aussi conseillé d'aller à l’école quand cela se pourrait, car la pauvre femme sentait tout le prix d’une instruction dont elle avait été privée. Autant par inclination que pour lui obéir, je cherchai diligemment, et parvins à trouver une place favorable à mon dessein.

Ceci me conduit naturellement à noter un des moyens dont Dieu s’est servi pour procurer mon bonheur: je veux parler de l'éducation. Après

Education désirée, 149

avoir travaillé pour Mr. Perry jusqu’à la fin de j’automne, je me plaçai chez un Mr. Rich à condition que je recevrais la nouriture et le logement en échange du soin que j'aurais matin et soir du bétail de la ferme et du gros ouvrage de la maïson. Le jour j'étais libre d’aller à l’école. Mile. Rich était l’institutrice de l’endroit. Elle condescendit obligeamment à m'aider à la veillée dans mes leçons, ce dont je lui saurai toujours gré.

J’avais 16 ans alors. J'étais grand et fort, mais je savais à peine lire et écrire ; j'ignorais presque totalement les éléments de l’arithmétique. Voir des enfants beaucoup plus jeunes mes supérieurs sur les bancs de l’école, blessait mon amour-propre. Je me piquai au vif et me mis à l’étude con amore. Je devins tellement absorbé dans mes livres que je négligeais mon ouvrage ; mais Mr. Rich, qui en voyait la cause, avait la bienveillance de m’excuser en disant: “ Ce garçon-là a l'esprit si préoccupé par l'étude qu’il n’a pas le temps de penser à autre chose. ” Il disait vrai ; j'étudiais durant les récréations, toujours et partout. Il m'arrivait de rêver d’arithmétique et de trouver, en dormant, la solution des problèmes qu'on m'avait proposés la veille. Mes pensées se concentraient vers un seul objet : la culture de l'esprit, l'amélioration de mes facultés intellectuelles. Cette tension d’esprit opérait des prodiges. Comme la lentille convexe fait converger simultanément les rayons du soleil vers un point

unique et brûlant, de même mon avidité d’instruction me suppléait de clarté pour résoudre les difficultés qui me barraient le chemin. Je me suis rendu compte qu’on acquiert davantage par l’application et la persévérance que par les talents naturels unis aux circonstances favorables.

— C’est là en effet la clef du succès, dit le Professeur, mais j'espère que vous nous détaillerez vos exploits.

— Mes rapides progrès étonnaient tout le monde. En trois mois, la grande arithmétique des académies n’était devenue familière ; j’en pouvais raisonner les principes et affectuer les problèmes. Puis je tournai mon attention vers l'étude de la physique, qui m'ouvrit un horizon plus étendu. Je commençais déjà à envisager la vie sous un nouvel aspect. Mes succès imprévus et inespérés me stimulèrent de plus en plus à persévérer dans mes efforts. De toute part on m’encourageait, et ma mère, flattée dans son amour-propre, faisait chorus. Mais on oubliait trop facilement qu’une chose indispensable — l'absence de ces moyens pécuniaires — entravait ce beau projet. En effet, j'étais trop pauvre et en même temps trop fier pour implorer lassistance des plus favorisés de la fortune, Cependant je jouissais d’une santé robuste et ne reculais pas devant le travail, dans lequel je résolus de puiser les ressources dont j'avais besoin. Mes bras devaient contribuer au dévelop-

Education désirée. 151

pement de mon intelligence. Rassuré par cette idée, à la clôture de l’école, j'offris mes services-à Mr. Perry qui les accepta, et le produit de mes gages d’été me mit à même de subvenir à mes dépenses d'hiver.

J’entrai à l’académie de Newton, village de Shoreham, et à la fin du terme, Mr. Asa $. Jones, le principal, me délivra un certificat d'aptitude très flatteur. Sur son avis je me présentai devant le surintendant des écoles, afin d’y subir un examen qui fut rigide mais satisfaisant, car on me décerna le diplôme de capacité requis pour enseigner. Il porte, comme vous voyez, la date du 12 Novembre,

Comme la saison était trop avancée et que je n'avais que 17 ans, je retournai à Cream Hill où je passai l’hiver à me perfectionner. Sur ces entrefaites je reçus une lettre du frère avec qui laltercation avait eu lieu, me demandant d'oublier le passé et de retourner avec lui ; ce que je fis, et cet été-là je travaillai au métier de charpentier.

En automne (1851) j'obtins la direction de l’école de la Hague, comté de Warren, New-York.

Il paraît que je réussis à gagner l’estime de mes patrons,car à la clôture du terme ils me rengagèrent. Quand je me sentis quelques fonds, l'envie me prit de revoir la patrie de mes pères, le Canada. Je me rendis donc à Henryville, et pendant mon séjour là, j’allai à l’école française pour améliorer ma connaissance de cette langue.

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La dissemblance de moralité entre romains et protestants, sujet de tant de peines et de doutes même dans ma jeunesse, me consterna; car elle n’était pas en faveur de mes coreligionnaires, et en dépit de mes préventions je voyais bien que nous n’étions pas à leur hauteur. J'étais surpris de ce que nos amis romains ne semblaient pas avoir conscience de leurs infractions à la loi du sabbat. Je m’en ouvris à ma sœur aînée, chez laquelle je prenais pension ; mais elle n’eût pas l'air de s’en soucier : d’ailleurs pourquoi s’en inquiéter, me dit-elle, quand l'Église approuve tacitement ou tolère ces choses, c’est à elle à y pourvoir. Nonobstant mon inquiétude concernant la légitimité du procédé de l'église, ou plutôt à cause de cela j’allai à confesse au rév. Mr. St. Aubain, auquel je fis part de mon incertitude. Il s’efforça de me persuader que je me nourrissais de chimères; que mon agitation n’était que l'effet de tentations démoniaques. Quant à la moralité des fidèles, le plus grand saint pèche au moins sept fois par jour, disait-il, et l’église a le pouvoir, au moyen de ses indulgences, de purifier toutes les souillures.

— Eh bien ! dit tante Mélie, voilà un bel encouragement à la moralité! Saint Paul avait bien raison d'écrire aux Romains de son temps comme à ceux d'aujourd'hui: “ La colère de Dieu se déclare du ciel contre toute l’impiété et l'injustice des hommes qui suppriment la vérité injustement

Des doutes. 153

sense parce que, ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils se sont égarés dans de vains raisonnements et leur cœur destitué d'intelligence a été rempli de ténèbres. ?

—Mais, repris-je, comme je désirais de tout mon cœur atténuer plutôt qu'aggraver ce qui me paraissait mal, je n’eus garde de contester la plausibilité des arguments de Mr. le curé. Il ne me restait plus qu’à faire amende honorable et à révérer plus que jamais l’église qui possédait de si grands priviléges.

Confirmé dans mes vues religieuses, je retournai aux Etats-Unis pour y continuer mes études. Je me proposais d'enseigner l’hiver et d'étudier l'été, à l'exception du temps des moissons, pendant lequel j’obtenais de bons gages à travailler pour les fermiers. Mais comme neuf mois sur douze étaient consacrés à l’école tant pour enseigner que pour apprendre moi-même, il s’ensuivit que mes mains devenaient délicates, et lorsque le temps venait de me livrer au travail manuel, il m'était plus pénible qu'à mes compagnons qui en avaient l'habitude. Les premiers jours surtout, des ampoules se formaient, et le matin j'avais souvent beaucoup de peine à empoigner les instruments aratoires. Mais le désir de m'instruire me donnait du courage, et j'endurais la fatigue comme doit le faire un vaillant soldat. Une fois endurci au

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travail, je me prenais à l’aimer pour lui-même, comme un exercice nécessaire à mon développement physique ; pourtant je dois avouer que je maugréais quelquefois, en songeant à mes camarades de classe, qui avaient de l'argent en abondance, tandis que j'étais dénué d’habits convenables et de livres nécessaires à mon instruction. Mais je vois maintenant que tout était pour le mieux, car j'avais grand besoin de discipline. En me reposant sur

‘mes seules ressources, j'apprenais à mieux priser

la valeur de l'éducation et à apprécier que l’abnégation oppose un frein à nos passions et, par conséquent, nous donne l'empire sur nous-mêmes, que sans cela nous ne pourrions l'obtenir.

En automne 1852, j'entrepris de tenir un journal de mes impressions, habitude que j'ai depuis conservée....…….

— N'est-ce pas ce monceau de livres que j’aperçois sur la tablette ? fit Jean ; il doit y en avoir plus de 4000 pages.

— Ma sollicitude n'avait pas pour objectif la quantité de pages ; je me préoccupais plutôt de corriger, de parfaire ma diction, Ecrire souvent aiguillonne les idées.

— Je suis persuadé dit le Professeur, qu’en composant fréquemment, on bonifie son style tout en recueillant des matériaux pour l'établissement d’annales fort utiles.

— Je demeure votre obligé pour ces remarques,

Adresse Extempore. 155

Professeur, car j'espère que les enfants les apprécieront et les mettront à profit. Ce fût aussi à cette époque que je m'’exerçai à improviser de petits discours, de concert avec un de mes compagnons du nom de Joseph Cook, de Ticonderoga. Regardez son portrait appendu au lambris de cette salle. Il est aujourd’hui un orateur philosophe des plus illustres. Dans une lettre qu’il m’a écrite plus tard il me rappelle mon premier discoursimprovisé ; “Te souviens-tu, me dit-il, du certain soir où tu fis ta première improvisation ? Il y a à peine six ans de cela. C'était dans notre chambre d’hôtel à Keeseville. Ce ne fût qu'après beaucoup d’exhortation de ma part que tu entrepris de te livrer à l’œuvre.

“ Je te vois encore revêtu de ta robe d'étudiant, appuyé contre une colonne de ton lit, tandis que moi montre à la main, j'insistais pour que tu ne reprisses ton siége qu'après avoir parlé pendant au moins une minute. La chambre voisine était occupée par l'avocat McLane, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui qu’il faisait en remuant ses papiers. La crainte de te faire entendre était plus forte que toi et te paralysait. Jete vois encore rougissant et souriant, avec l’expression de découragement peinte sur ton visage ; j'entends les deux premiers mots de ton discours, puis......pause...... ensuite quelques ‘expressions confuses...... puis seconde pause embarrassante..... confusion, tête penchée et, enfin, pause finale.

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