‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 14 sur 24 · TRE · texte numérisé non relu

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“Que cela serve d'encouragement aux jeunes gens qui sont aussi pauvres d’idées que nous l’étions alors, lorsque la tête pleine de sujets de discours, nous nous promenions sous les sapins qui bordent l’Au. sable. Que ces étudiants sachent que ce fût là le premier discours, de mon ami Louis, autrefois catholique romain, avec la base de sa tête dominant l’étage supérieure, mais maintenaut ministre de l'Evangile, possédant un style expressif et châtié et une diction attrayante. Qu'ils sachent que c’est là le fruit de l'étude de la Bible, et le résultat de discipline chrétienne.”

Comme vous voyez, par cet extrait de lettre, nous écrivions des sujets quelconques sur de petits morceaux de papier, lesquels, après avoir été pliés, étaient déposés dans un chapeau et tirés au hasard. À tour de rôle nous devions discourir sur le sujet qui nous était échu. Cette méthode nous façonnait à penser vite et je vous la recommande ; toutefois sans l'étude préalable et l’accoutumance d’écrire le résultat serait médiocre, m'est avis. Durant ce terme nous organisâmes une société littéraire qui s’affubla du titre de Cabale de Keeseville, où nous pratiquions le discours improvisé. Ses membres étaient étudiants à peu d'exception près.

Vers le même temps je me mis aussi à étudier les langues grecque et latine, plus tard les langues modernes, comme l'allemand, l'espagnol, et l’italien, au moyen desquelles je pus mieux discerner les

Levier d'Archimède. 157

beautés de l'anglais et du français. Ces études me furent aussi d’un grand secours dans mes subséquentes investigations religieuses.

— Si je comprends bien, vous insinuez que l’éducation vous amenait insensiblement vers le Seigneur, remarqua tante Mélie.

— Certainement c’est le ‘sésame ouvre-toi ” de l'intelligence, la disposant à chercher et à recevoir la vérité. À mesure que j'aggrandissais la sphère de mes connaissances, mes vues devenaient plus larges, surtout en matière religieuse. Plus j'apprenais, plus je désirais approfondir les doctrines qui m’avaient été commises. “ Mon peuple est détruit faute de connaissance, ” dit l'Éternel par la bouche du prophète Osée, et toute l’histoire vient corroborer cet ancien apophtegme. L’éducation, comme le levier d'Archimède, peut soulever le monde, si on lui donne la Bible pour point d'appui.

—En effet ajouta le Professeur, j'ai la conviction qu’une éducation libérale, exempte d'esprit sectaire, paverait le chemin à l'Evangile, et affirmerait les institutions républicaines.

— Il est incontestable qu’une religion sans culture conduit à la bigoterie: le zèle sans connaissance ne peut produire que du fanatisme, comme l'ont prouvé les guerres de religion. D'un autre côté, le savoir sans religion mène inévitablement à l'infidélité. Beaucoup de science sans Dieu rend

l’homme insensé. Il faut donc de toute nécessité allier ces deux forces l’une à l’autre, car séparées, elles ne fonctionnent qu’'imparfaitement. Pour employer une métaphore de mon ami Cook, ce sont les ailes de l’oiseau : otez-lui en une, et il ne peut plus prendre son essor; il ne vole qu’en spirale et sa chute est certaine.

Ecoutons encore les conseils du roi Salomon:

“ La principale chose, c’estla sagesse ; acquiers la sagesse, et sur toutes tes acquisitions, acquiers la prudence. Estime-la, et elle t’exaltera; elle te glorifiera quand tu l’auras embrassée. Elle posera des grâces assemblées autour de ta tête, et te donnera une couronne d'ornement. Embrasse l'instruction, ne la lâche point : garde-la, car c’est ta vie.”

Avec l’énonciation de ces riches maximes notre colloque prit fin.

PERSÉCUTION ET PERPLEXITÉ — PAUVRE NoRA — LES NONNES — AVEC JosEpH Cook À KEEsE- VILLE — L'OUIE DE LA PAROLE — L'AUBE pu Jour— ÉcoLE pu DIMANCHE.

Vous avez enlevé mes dieux que j'avais faits, avec le sacrificateur, et vous vous en êtes allés. Iît que me reste-t-il? Mica sur le Mont Ephriam. (Juces, XVIII, 24).

E constantes allusions à nos conférences entretenaient l'enthousiasme dans notre Y og petit cercle. La récente expérience de Nora

e)° nous donnait matière à réflexion. Ses parents lui écrivaient sans relâche. Son père était très courroucé et menaçait de la désavouer si elle n’abandonnait pas son hérésie ; l'attitude de la mère, pour être plus modérée, n’en était que plus pénible, Finalement Nora reçût du prêtre une missive, formulée en termes si ambigus, qu’elle donnait prise à diverses interprétations ; toutefois le ton menaçant qui en faisait le fond, n’était point équivoque. Il y était insinué nue des mesures coercitives pourraient être employées, pour la ramener de son égarement, si la douceur ou la menace ne suffisait pas

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{ll | 160 Face à Face.

(| pour la faire rentrer au bercail. Cela eût pour effet M | d’agiter la pauvre fille, d'autant plus qu’elle avait récemment lu le compte-rendu de l'enlèvement de Mile. Marie Anne Smith, de Newark, New Jersey, et de son incarcération dans le couvent du Bon- Pasteur de New-York, parce que cette jeune personne avaitjugé à propos d'abjurer le rorianisme pour se rallier à l’église méthodiste. Si en lisant le récit de l’auteur — le rév. Dr. Hiram Mattison — elle avait douté de sa véracité, les circonstances actuelles lui en démontraient la probabilité, sinon la certitude.

Pendant quelque jours elle fût loin d’être tranquille, vscillant entre le doute et la crainte. A la fin rassurée, elle nous déclara que “si on contait l'influencer par l'intimidation, on se trompait grandement ; l'argument de la force brutale opérait chez elle en sens i: verse. ”

— D'ailleurs, continua-t-elle, ils se croient toujours en Irlande; ils oublient que nous sommes sur la terre libre d'Amérique, où un ravissement ne peut se perpétuer impunément. Ils ignorent aussi ce que vous lisiez l’autre jour dans ce charmant livre qui traite des libertés humaines : “On peut me charger de chaînes, réduire ma langue au silence et tout mon corps à l'impuissance. Mais aucune tyrannie n'a de prise sur ma volonté; aucune contrainte extérieure ne peut m'empêcher de vouloir ce que bon me semble, ou me forcer à

Pauvre Nora. 161

vouloir autre chose que ce qui me convient. Dans le dernier degré de l’asservissement, l’homme peut protester encore, du fond de sa conscience, ne fûtce que par la résignation, contre les puissances conjurées qui Paccablent ; quelque chose demeure en

lui de souverainement libre, qui ne relève que de

lui et que rien ne dompte ; il a l'empire absolu de soi-même et de ses résolutions intérieures.”

Oui, je me sens forte pour résister au despotisme sur le sol de ma terre natale. Mais il se pourrait, après tout, qu'ils ne veulent que nr'éprouver.

Et elle continua à deviser sur ce thème, essayant de se persuader que sa crainte était chimérique, et que l’église de ses pères était meilleure que sa réputation, Néanmoins elle ne se dessaisissait pas de sa lettre, qu’elle relisait souvent, ce qui naturellement alimentait les doutes qui la tracassaient.

Un soir qu’elle revenait de l’église en compagnie de Luella, car depuis quelques temps déjà elle assistait régulièrement à nos assemblées religieuses, elles firent la rencontre de deux nonnes qui les invitérent poliment à les suivre quelques pas à l'ombre de la bâtisse du coin de la rue. Sans réflcchir pour quelle cause on évitait les reverbères, comme le font les voleurs, elles accédèrent. Arrivées là, les religieuses leur demandèrent d’un ton enjoué, mais à mi-voix, de leur indiquer la demeure

du rév. Mr. Beaudry, où restait une fille irlandaise du nom de Nora O"C. —

En entendant prononcer son nom, Nora alarmée saisit la main de Luella, et l’entraîna rapidement sans plus de cérémonie. Elles accoururent se réfugier à la maison, où elles arrivèrent hors d’haleine, et elles eurent besoin de se remettre de leur frayeur avant de pouvoir nous raconter leur aventure, Pour calmer Nora, il ne fallut rien moins que fermer portes et fenêtres, et encore voulait-elle qu’on aille quérir la police pour plus de sûreté, Les jours suivants elle se trouva tellement énervée qu’elle n’osait plus sortir même de jour, sans être accompagnée de quelque membre de la famille.

Pour alléger son anxiété je lui proposai d’aller passer quelques jours chez mon frère Charles, près du lac Champlain.

— À quoi bon! objecta-t-elle, le prêtre n’ignore rien de ce qui concerne votre parenté; j'en ai acquis la preuve lors de ma dernière confession ; là done pas plus qu'ailleurs, je ne serais à l'abri de ses mauvais desseins. Puis ce serait commettre une lâcheté que de fuir un danger peut-être

imaginaire.

Finalement son caractère tranché et naturellement indépendant assuma sa prépondérance, et s'inspirant de la liberté évangélique, elle résolut de braver tout danger. Elle nous dit avoir puisé son courage dans la prière. Maintenant elle était prête

Mouvement important. 163

à tout risquer, fût-ce même la vie, pour l'amour de son Sauveur. Elle devint une autre Jeanne d'Arc. Ce trait d’héroïsme l’ennoblit à nos yeux, tant il est vrai que tout ce qui se réclame de la divinité s'impose à notre estime.

Un événement aussi significatif ne pouvait passer inaperçu ; aussi à notre première séance, Nora fut-elle l’object de la sympathie générale ; c'était à qui proposerait un plan pour la garantir contre toute tentative illicite, en l’éloignant provisoirement chez quelqu'un de nos amis. Mais elle persista dans sa première résolution de rester avec nous, quelque puisse être le dénoûment des intrigues cléricales. Mettant sa confiance au Die ude l'Evangile, elle nous cita ce passage de la prophétie d’Isaïe, qu’elle avait retenue: ‘“ Aucunes armes forgées contre toi ne réussiront; et tu condamneras toute langue qui se sera élevée contre toi en jugement : c’est à l'héritage des serviteurs de l'Eternel, et leur justice qu’il trouveront auprès de moi. ”

— Et puis, ajouta-t-elle, si le pire arrive, Jésus nous dit: “Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent point tuer l'âme ; mais plutôt craignez celui qui peut perdre et l’âme et le corps, en les jetant dans la géhenne.” Je remets donc ma destinée entre les mains de Celui qui a tout pouvoir dans les cieux et sur la terre.

Jean, qui était assis près de moi, murmura à

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