‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 22 sur 24 · TRE · texte numérisé non relu

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206 Face à Fuce.

— Je comprends maintenant pourquoi on l’appelle la religion d'argent, dit Jean. Singulière idée de croire qu’on puisse acheter une place au ciel. Et encore si leur théorie était vraie, un bien petit nombre d’entre eux pourraient en acquérir une, car la grande majorité n’est rien moins que riche.

— Et c’est la raison pour laquelle ils sont toujours tenus à la glèbe. Pauvre comme était ma mère, elle paya des messes longtemps après le trépas de mon père. Il y a bien peu de romains qui obéissent pas aux vœux des mourants quand ceux-ci leur demandent le secours de la religion ; mais pour obtenir ce secours, il faut finances. On a vu des gens vendre leurs effets pour payer l’église par effroi du purgatoire. Il west pas rare de voir des personnes s'engager mutuellement à ce que le survivant paye pour des messes en faveur du défunt. Je crois que tel était le cas avec mes parents.

— Alors, en toute connaissance de cause, les prêtres sont les fauteurs du paupérisme, remarqua tante Mélie. Ils spéculent sur la crédulité publique en la nourrissant de fariboles, et pour remplir leur coffre-fort ils entretiennent lPindigence. Sans doute, c’est d'eux que le Grand Maître parle quand il dit: “Malheur à vous! qui dévorez les maisons des veuves et des orphelins sous prétexte de faire de longues prières.” Ces indignes aveugles conduisent leurs semblables directement au fond de l’ornière.

Sarcasme piquant. 207

— Bien dit, mais il nous reste à envisager la question au point de vue rational. N’est-il pas plausible de penser que si Dieu eût établi un purgatoire, il n'aurait pas laissé aux humains—qui ne pourraient en connaître ni les abords ni les limites —le soin de le réglementer ? En outre, si la grande quantité de messes a de lefficacité, il doit y avoir déjà longtemps qu’il est évacué. Donc, comment le prêtre sait-il que l’âme pour qui il dit la messe se trouve au purgatoire? Quel prêtre peut dire combien il faut de messes pour faire sortir une âme du purgatoire? Cependant le peuple continue de payer et le clergé de recevoir de argent pour de nouvelles messes ad infinitum.

Muis ce qui met le comble à la dérision, c’est la cruauté que fait présumer tout l’échaffaudage du purgatoire. En effet, que penserait-on de moi si, voyant un de mes frères en péril, j'allais lui demander de argent pour le secourir. Jugez-en!

— Tu serais un lâche! un vil criminel, s’écria Luella avec énergie.

— Mes sentiments s’altéraient insensiblement au fur et à mesure que j'étudiais la Parole de vérité. Je commençais à perdre le respect pour l’église qui légifère ses membres aux flammes du purgatoire, et qui ne veut les en délivrer qu’à prix d’argent.

— C’est pourtant cette orgueilleuse, qui se dit la seule et véritable, par succession apostolique,

infaillible en doctrine et sainte en pratique, observa le Professeur.

— S'il y a de lu vérité dans ses enseignements et du pouvoir dans ses prières, pourquoi donc ne le manifeste-t-elle pas sur les vivants d’abord ; puis si elle croit utile de prier pour les morts, le faire tous les jours sans parcimonie, dit Mme. Beaudry.

— Oh! elle condescend à prier gratuitement à la Toussaint.

— Ah! Ho! Eh! Merci! résonnaient plusieurs Voix.

— Cela soulage, ajouta tante Mélie. Des miettes valent mieux que point de pain dans la huche. Vraiment il y a de l'espoir pour une église qui consent à faire son devoir une fois l’an !

— Votre sarcasme n’exprime que faiblement la force de la réaction qui s’opérait en moi à cette étape de mon examen. Rome venait de s’aliéner pour toujours mes affections. Désormais je ne pouvais qu'abhorrer l’église qui m'avait tenu si longtemps sous une odieuse tutelle. Toutes mes facultés protestaient contre sa tyrannie. J'avais soif d'indépendance. La soumission n'avait plus de prise sur moi. Je venais de m’'émanciper.

J’étais libre.

A ces mots un soupir de satisfaction s’exhala de plusieurs poitrines, et l’heure de nous séparer ayant sonné, nous nous dispersâmes.

DANGER ET SECOURS—ROMANISME ET L'INFIDÉLITÉ —CHERCHANT LA VRAIE BERGERIE—GÉMIS- SANT, LISANT, PRIANT—NUIT MERVEILLEUSE— ÊTRE NÉ DE NOUVEAU—POfSsiE.

. Ne Pétonne point de ce que je l'ai dit: Il faut que vous naissiez de nouveau. LE Divin MAITRE,

OUTE la compagnie, à l'exception de Pierre l’aveugle, fut fidèle au rendez-vous, et le Professeur m'interrogea sur les suites de l’effervescence dont il est parlé au chapitre

précédent. Prenant la parole, je dis :

— Comme le givre disparaît aux premiers rayons de soleil, ma confiance en la papauté s'était évaporée. Mais tout bien. considéré, elle me laissait déconcerté, fort en peine d’une liberté dont je n’appréciais guère la valeur. J'étais dans un état piteux.

Toute transition est menacée d’un certain danger: les changements de saison occasionnent une »erturbation dans la nature, et l’homme ressent, dans

toutes les phases de son existence, du berceau au

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tombeau, une commotion qui pourrait le désorienter, s’il n’y mettait bon ordre. Je me débattais dans un labyrinthe chaotique, et nayant pas, comme Thésée, le fil d’Ariadne, il ne me restait que l’infidelité pour échappatoire. Cette sorcière me grimaçait un sourire diabolique en me tendant le: Lras, Devais-je prêter l'oreille à ses séductions ? A qui me fier désormais? Mes précepteurs tant révérés, mes amis, mes parents mêmes m’avaient déçu. Qu'importe que ce fût avec préméditation ou par ignorance, le résultat était le même : j'étais meurtri. La méfiance et la misanthropie me subjuguèrent. Dans mon dépit je m'écriais : Tous les hommes sont menteurs, et nul n’a souci de mon âme, La religion n’est, après tout, qu’une momerie indigne d’un être sérieux: c’est une institution humaine, qui prétend être de Dieu, basée sur une fausse philosophie, exhaussée d’éthiques plus ou moins équivoques, faisant des promesses dérisoires ; une vrais harpie, qui souille et empeste ce qu’elle ne dévore pas.

— C'est bien là le rebondissement naturel d’un point à un autre, remarqua le Professeur. L'esprit touche ordinairement aux deux extrêmes avant de se fixer sur le juste milieu. Nous voyons par l'histoire, que les peuples qui essayent de secouer le joug papal, tombent aussitôt dans l'extrême opposé : le matérialisme. S'il en faut une preuve, Ja France nous la fournira, avec Voltaire, Volney,

En Doute,. 211

et le règne de la terreur. L'Italie nous en présente une autre. L’aristocratie romaine porte le cachet de l’infidélité : sa teinture de religion n’est qu’un calcul politique.

— C’est vrai. Dégoûté d’une religion de formes banales, de doctrines mêlées de judaïsme et de paganisme, j'étais quasi décidé à toutes les rebuter, quand Dieu, dans sa miséricorde, m’éclaira. Il ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion ; aussi ne lui donne-t-il d'épreuves que ce qu’il en peut supporter. J’étais sur le bord de l’abîme du scepticisme ; j'en fus heureusement préservé. Je sentais intuitivement qu’il y a un Etre suprême, une Cause première, un Auteur de ma race. Or s’il en est ainsi, me disais-je, il doit s'être révélé ailleurs que dans la nature; dans la Bible par exemple ; et il doit y avoir une certaine organisation sur la terre qui possède la vérité et la pratique. Le meilleur moyen de la rechercher était, ce me semblait, de m'initier aux différents systèmes religieux. Je visitai donc les diverses églises protestantes de Keeseville, et bientôt j’acquis la conviction que leurs relations pouvaient se comparer à celles des cordes d’une harpe; il est nécessaire qu’elles soient dissemblables pour produire une parfaite harmonie.

Un dimanche je fus étonné de trouver le ministre baptiste officiant, par échange, à l’église méthodiste. N’était-ce pas là la meilleure réfuta-

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tion de l’allégation mensongère, que le protestantisme est divisé? En somme, ces services évangéliques suppléaient aux :liments après lesquels soupirait mon âme; ils me démontraient mieux qu'aucun raisonnement abstrait n’auraié su le faire, que ces églises étaient en réalité les membres épars de l’église visible du Christ.

Le soir du dimanche 6 novembre, 1853, après avoir assisté au culte de plusieurs églises, je me retirai dans ma chambrette, l'esprit fortement préoccupé de la question religieuse. Je pris mon journal pour y consigner mes impressions de la journée, et, m’avisant que plus tard quelque censeur pourrait faire intrusion dans mes archives et méjuger ma prose, je crus à propos de coucher sur le papier les raisons de mon apparente instabilité en matière religieuse. Je cote :

‘“ Quelques années d’expérience sur une terre protestante ont opéré en moi un changement considérable, car j'ai maintenant la certitude que ma première croyance était erronée; qu’elle n'avait pour fondation que des enseignements d’hommes. Je suis dorénavant décidé à examiner attentivement toute doctrine en implorant le secours du Très-Haut, car s’il ne me guide, je cours le risque de faire une fausse route. Si je ne puis m’élever jusqu’à lui, il peut m'éclairer, comme il a éclairé ses élus dans tous les siècles écoulés. Ma détermination va sans doute m'attirer la censure de mes

Tendre et Anæieux. 213

proches ; quoiqu'il en soit je ferai taire mes affections capricieuses. Mais ma tendre mère déplorera mon inconstance. Si mon insensibilité allait la conduire au tombeau : quelle pensée amère! Elle a déjà versé bien des larmes dans l’appréhension qu’un jour je pouvais renier la foi de mes pères. Pourrais-je m’y résoudre ? Lors de ma dernière visite elle m’a supplié chaleureusement de n’y pas renoncer. Serai-je assez ingrat pour la chagriner à ce point ? Je pleurs mon sort et le sien. Non, c’est impossible : aussi longtemps qu’elle vivra je rannoncerai pas publiquement mes convictions ; je me contenterai de les garder en moi-même.”

Arrivé là mes pleurs m'empêchèrent de continuer ; mon papier était moite ; je déposai la plume sans trop savoir que faire ; le trop plein de mon cœur débordait ; j'étais oppressé par mon isolement, Soudain, mû par une impulsion presque irrésistible, je saisis ma petite Bible, et m’agenouillant au pied de mon lit, je lus le premier chapitre qui se présenta à ma vue, Cette soirée restera à jamais mémorable pour moi, car mon temps se partagea à lire, prier, et pleurer.

— Te souviens-tu quel passage tu lus ? demanda Jean, les joues inondées de larmes.

— Je ne lai pas oublié; c'était le dialogue de Jésus avec Nicodème. Comme ce dernier, je désirais m’entretenir avec le Maître. Emerveillé de la profondeur et de la spiritualité de sa doctrine,

je ressentais que la religion que j'avais professée jusqu'alors n’était qu’une vaine enveloppe, une forme fallacieuse et superficielle, une routine sans force et sans effet. Mes prières latines —débitées à l'instar du perroquet, —en étaient une preuve. Cette idée absurde aussi,que je croyais avaler le corps du Seigneur dans la communion, de même qu’on absorbe les aliments ordinaires, en était une autre.

— Mais, papa, ceci est purement et simplement du cannibalisme, s’écria Luella. Et encore si les sauvages se dévorent entre eux, qui à jamais oui dire qu’ils eussent l'absurde prétention de se repaître du corps de leurs dieux.

— Le bandeau me tombait des yeux; je commençais à pénétrer le sens des parules du Sauveur lorsqu'il dit : “ Vos pères ont mangé la manne au désert et cependant ils sont morts,” mais mangez de ce pain céleste, non comme vos pères ont mangé la manne, c’est-à-dire avec les organes charnels, car ils ont mangé la manne et sont morts; mais celui qui mangera de ce pain vivifiant vivra à toujours. Je vis alors que le pain dont il est parlé doit être pris dans le sens spirituel et non dans le sens matériel, car Saint Paul nous informe ‘ qu’il y a un corps spirituel et un corps matériel ;” c'est du premier que le chrétien doit se nourrir par la foi.

Et ma conclusion se trouve confirmée par ce que

Nuit mémorable. 215

dit Jésus : Mes paroles sont esprit et vie.” Encore, ‘ comme le Père qui est vivant, m'a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi.” Je découvris aussi que l’expression manger sa chair et boire son sang est synonyme de croire en lui. Ces deux équivalents produisent le même résultat, car Jésus dit : ‘“ Celui qui croit en moi a la vie éternelle,” et de même, “ Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.”

Done comme la nourriture est spirituelle, il faut la recevoir par la foi.

L'apocalypse nous représente le Christ se tenant à la porte de nos cœurs et frappant à coups redoublés en disant: “Si quelqu'un entend ma voix et ouvre, j'entrerai souper avec lui et lui avec moi.” Paul nous l'explique encore quand il dit “ que le Christ peut demeurer en nos cœurs par la foi, ou Christ demeure en moi et je n’existe maintenant dans la chair que par la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est donné pour moi.”

Je compris finalement combien cette foi salutaire est grande dans sa simplicité De même que Moïse éleva le serpent au désert pour que les Israélites fussent guéris rien qu’en le regardant, il faut, dit Jésus, que le Fils de l'homme soit élevé afin que quiconque croit en lui, ou le regarde, fûtce aux antipodes, ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle.

Mais c’est en examinant la doctrine de la nou-

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velle naissance que mon imperfection en matière religieuse devenait perceptible. J’eus conscience de la sophistiquerie qui m'avait inculqué, que le baptême d’eau nous fait chrétien quand il n’est que le sceau extérieur. Je n’aperçus que le terme eau n’est employé qu’au sens figuré et qu’on lui a attribué, à tort, une vertu qui ne lui est pas applicable. C’est simplement un symbole de purification laquelle ne peut s’obtenir que de Dieu seul. Cette parole doit être prise dans le même sens que celles de Jean Baptiste: ‘Il vous baptisera du Saint-Esprit et de feu.” Qui s’aviserait de prendre le mot feu dans le sens littéral ? Il est généralement admis que ce mot est employé comme emblême de l'action vivifiante du Saint-Esprit sur le croyant, et l'eau est son pendant naturel.

La nouvelle création ou régénération de l'Esprit, aussi mystérieuse que la conception de Christ, et par le même moyen créateur, ne peut se définir. Nicodème ne pouvait discerner d’où venait le vent ni où il ailait, et il en est ainsi de ceux qui sont nés de l'Esprit. Cependant cette opération est aussi indispensable qu'étonnante ainsi qu’il ressort du dire de Jésus. Et tout bien considéré, il faut bien en arriver à ce qu’il est nécessaire d’avoir un point de départ, un commencement, une naissance enfin à la vie spirituelle, tout comme il en a fallu une à la vie physique. ‘Ce qui naît de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit,” dit Jésus ;

Aube du Jour. 217

or chacune de ces créations est subordonnée à des lois spéciales.

Ce changement est un fait réel ; sil ne peut se voir, il se sent : comme la brise attestait à Nicodème l’existence du vent, le Saint-Esprit nous témoigne que nous sommes régénérés ; que nous sommes passés du sein des ténèbres à la lumière ; que d'enfants de colère que nous étions autrefois, nous sommes devenus les héritiers du Royaume et cohéritiers avec Christ. Or il est indubitable que quiconque aspire à jouir de cette grâce inestimable ne peut en même temps avoir honte de proclamer celui qui la lui octroie.

Plusieurs heures se passèrent ainsi en méditations solennelles. Finalement je me jetai sur mon lit, mais sans y trouver le repos désiré. Mon esprit était tellement agité que dans mon anxiété je m’écriai avec le psalmiste : O Divu, dessillemoi les yeux, afin que je contemple les merveilles de ta loi.” Depuis lors, je ne cessai d'étudier la Parole à genoux ; et cette communion avec l'Esprit de l’Ecriture me fut d’une grande efficacité en ce qu’elle fit échec à mon penchant sceptique.

Ce fut le dimanche suivant que je fis cette nouvelle entrée dans mon journal : S'il n’était possible de donner une idée lucide de mon présent état d'esprit, il me faudrait écrire des volumes ; mais mes occupations ne me le permettent pas ; je me bornerai à énoncer que je suis décidé à rechercher

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le salut coûte que coûte, dussé-je avoir à surmonter l'opposition du monde entier ! ” |

Fort de cette décision je continuai mon investigation, dédaignant les obstacles qui m’avaient d’abord paru insurmontables, mais qui maintenant semblaient s'éclipser à mesure que j'avançais dans l’œuvre.

Le 21 novembre je repris mes anciennes fonctions d’instituteur près de Clintonville. Dans un de mes voisins (M. Jacques Mace) je trouvai un homme sociable au plus haut degré. Ce noble citoyen fut pour moi un sage conseiller en même temps qu'un exemple à imiter. Il ne possédait pas une religion d'emprunt, un formalisme de convention, comme il y en a malheuresement trop. Sa religion au contraire procédait d’un cœur droit. Sa conversation exempte de trivialité, ses manières affables me le firent estimer ; j’éprouvai pour lui le respect profond qu’inspire tout homme de bien. Il est incontestable qu’une vie pure ferme la bouche de l’incrédulité : c’est l’argument sans réplique de la divinité du christianisme. Son humeur égale, sa joie qui n'avait rien de factice, me faisaient envier son état. Comme j'aurais désiré pénétrer le secret de son bonheur !

A l’instigation de cet excellent ami je fus invité à prendre charge d’une classe de l’école du dimanche. Redoutant mon incompétence, je n’acquiesçai qu'après beaucoup d’hésitation. Cette

Encouragé. 219

nouvelle mission m'obligea d'étudier plus particulièrement le livre sacré. J’eus à consulter des commentaires et des cartes géographiques et historiques pour me mettre à la hauteur de la tâche qui m'était dévolue, en sorte que mes facultés mentales et morales cheminèrent de concert, gravitant en égale proportion.

Vers la fin de l’année commença une série de services prolongés sous la conduite du pasteur Benjamin Pomeroy. J'y fus assidu, mais saus y prendre de part active ; néanmoins j'en fus fortement impressionné, comme cette réflexion, inscrite sur mon journal à cette époque, l’atteste : ‘ L’agneau se délecte au pré qui donne la pâture et au ruisseau qui le désaltère.”

Peu à peu mon entendement s’épanouissait à la douce chaleur de la charité évangélique ; je subissais l'influence d’un pieux entourage ; je commençais à entrevoir le chemin étroit qui mène au bonheur éternel. Un soir, de retour de l’église, j’insérai sur mon journal les strophes suivantes que j'avais improvisées chemin faisant :

Dans le sein de l’Etre suprême,

Oh ! que je voudrais épancher

Tous mes chagrins, mes désirs, même Mes doutes, qu’il peut apaiser.

Sublime auteur de l’existence,

De ton amour vient m’inonder :

Aide-moi, car sans assistance

De toi je ne puis m’approcher,

220 Face à Fuce.

Je n'étais pas encore régénéré, c’est-à-dire né de nouveau; j'avais encore quelques pas à franchir avant d'arriver au terme. Une nuit, j'eus un songe étrange qui définit pleinement ma condition d'alors. Le lendemain j’essayai de le formuler en poésie. Sans doute mes efforts sont loin de répondre aux exigences de la bonne versification ; aussi est-ce moins le style que je vous présente que l’idée qui en fait le fond :

De l'esclavage du pêché

Je fuyais le triste partage, Après avoir en vain cherché De la paix l’heureux héritage.

Lasse de ses maux ici-bas,

Mon âme enfin prenait des ailes ; Au delà du sombre trépas, J’allais aux voûtes éternelles.

Le séraphin qui me guidait, De loin me montrait la lumière De lEtre infiniment parfait Qui jadis mourut au Calvaire.

Soudain je fus saisi d’effroi...,..., Flottant dans l’immense étendue, Je voyais tout autour de moi Comme une flamme répandue.

L’embrasement n’était pourtant L'effet d’une juste colère,

Mais d’un amour pur et constant Emané du trône du Père.

Glacé d’horreur, je vis le pas

Que j'avais pris avec audace,

Et soupirant, je dis : ‘ Hélas !

‘ Jéhovah, parle, et fais-moi grâce.

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Poésie.

‘ Grand Dieu! Tu vois mon pauvre cœur ‘ Encore à tes lois tout rebelle ;

‘ Pardonne-moi qui suis pécheur,

‘€ Désormais je serai fidèle,”

Alors l’ange tout près de moi, Témoin de ma grande misère, Me fit bien comprendre la loi Qu'il faut renaître sur la terre.

Vous qui prétendez être à Lui, Avant tout cherchez sa justice ; Jésus est notre unique appui, Et notre espoir, son sacrifice.

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Venez à Lui ; hâtez vos pas ; Voici le moment favorable.

Hélas ! au delà du trépas

Il est le Juge inexorable,

La lecture de mon essai terminée, nons ajour- | nâmes la conférence à huitaine. i

© CCC On. 9

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Post TENEBRAS LUX-——REPOS ENFIN—NORA ET SON FRÈRE—THÉODORE—LE SACRIFICE — COUTE QUE COUTE—JOIE INEFFABLE—FINALE.

Mais ce qui m'était alors un gain, je l’ai regardé comme une perte, à cause de Christ. Et même je regarde toutes les autres choses comme une perte, en comparaison de l'excellence de la connaissance de Jésus-Christ, mon Seigneur.—PauL.

A foi ainsi que la patience de Nora furent,

cette semaine, mises à une dure épreuve, ‘#7 fort heureusement qu’elles avaient de pro-

&Ÿ fondes racines, en sorte qu’eile pût résister à la violence de l’ouragan : quand il vint l’assaillir, il l’agita sans l’ébranler. Plusieurs tentatives très ingénieuses furent faites pour la soustraire à notre influence ; le stratagème suivant nous fournira un échantillon de manigance cléricale :

Une voiture s'arrête à la porte de notre logis ; il en sort un monsieur à la tournure martiale, portant les insignes d’officier de marine. C'était le frère aîné de Nora, qu’elle n’avait pas revu depuis nombre d’années. Naturellement elle l’accueillit avec

Nora et son Frère. 223

la plus grande cordialité. Après avoir discouru sur différents topiques, Nora entama le sujet cher à son cœur, car ‘de l’abondance du cœur la bouche parle” Elle confia ingénument à son frère sa récente conversion au vrai christianisme. Lui, feignant l'ignorance, simula une émotion qu’il était loin de ressentir, et, sans manifester ostensiblement sa désapprobation, il sollicita sa sœur de l'accompagner à la ville voisine, où il avait affaire, disait-il, lui promettant que, chemin faisant elle aurait le loisir de lui détailler ce phénomène qu'il était désireux d'approfondir. Il ajouta que si elle n’acquiesçait pas à son désir, il était peu probable qu’une semblable occurrence vint se rencontrer à l'avenir, attendu qu’il était obligé de partir sans délai peut-être pour ne plus la revoir.

Quelque plausible que lui parût cette proposition, Nora n'était guère inclinée à y consentir. N'’eût été les récentes menaces de séquestration, elle aurait pu se laisser induire à accepter l'offre de son frère ; mais ‘chat échaudé craint l’eau froide.” Il est extrêmement rare de voir l'oiseau se laisser prendre une seconde fois au même piége, si bien déguisé qu’il soit; et une personne se méfie, aussi refusa-t-elle, tout en s’excusant du mieux qu’elle pût ; et par le désappointement qui se peignit sur son visage, elle comprit qu’elle avait eu raison de décliner là promenade. Cependant l'officier ne se tint pas pour battu. Il avait reservé ses meilleures

munitions pour l'instant décisif. Il apprit à sa sœur que la Providence l'avait grandement favorisé pendant la guerre franco-prussienne, car il avait acquis, au moyen de la contrebande de guerre, une fortune colossale. Il avait fait l'achat, près de New York, d’une superbe villa ; il y voulait installer leur vieux père. Il voulait aussi doter ses sœurs, et il désirait qu’elles vinssent résider quelque temps sous le toit paternel. A l'appui de son avancé il exhiba des titres de propriété, un montant considérable en or, et d’autres valeurs.

Nora qui jusque-là l’avait écouté avec recueillement, sembla alors sortir de son apathie. Avec un de ces regards qui vont fouiller l’âme, elle s'écria d’un ton pathétique : ‘Que t’ai-je donc fait, frère, pour que tu viennes ainsi m’humilier par tes offres ? Ton appât est trop grossier pour que je m'y laisse prendre. Mais ce qui m'afige, c’est qu’on me croit l’âme assez vénale pour y succomber. Fi! mon frère, tu prends de la peine inutilement. Jamais je ne me rétracterai, non jamais je ne pourrai subir le joug papal. Ta richesse ne me tente point ; j'ai quelque chose de plus précieux que ton or : j'ai trouvé la perle de grand prix, et je ne suis nullement disposée à l'échanger pour des bagatelles. Va! je suis l'héritière d’une maison plus magnifique que la tienne, car ma demeure céleste est indestructible. Les bénédictions que je reçois constamment sont aussi de beaucoup préférables

Conquête de l'Amour. 225

aux jouissances éphémères de ton monde frivole. Enfin j'ai un ami qui m'aime plus qu’un frère : son amour est inaltérable. Cesse donc tes efforts; ma résolution est inébranlable ; je ne désire rien autre que ce que je possède déjà.

‘ Au monde périsable

Je ne demande rien,

P’un royaume immuable

Devenu citoyen,

C’est où Jésus prit place

Que j'ai mes vrais plaisirs ;

C’est où l’on voit sa face

Que tendent mes désirs.

‘ Que le monde présente

À mes yeux, ici-bas,

Sa pompe séduisante,

Je fuis ses faux appas;

Et fut-ce un ange même Qui voulut me tenter,

Du sein du Dieu qui m'aime I! ne pourra m’ôter.”

Cette éloquente sortie tomba sur le capitaine comme la tempête sur un vaisseau désemparé.

Elle le déconcerta au point que son émotion donna jour à des larmes inusitées qui sillonnèrent son visage basané. Se remettant du choc qu’il venait d'éprouver, il s’avança avec abandon vers sa sœur et l’embrassa avec une tendresse enfantine, s’avouant vaincu par l’amour. Dans son effusion il lui divulgua la trame ourdie par le prêtre, lequel,

de connivence avec les parents de Nora. voulait

au moyen du capitaine, capter sa confiance pour la faire prisonnière.

Après s'être fait pardonner sa participation à cette fourberie jésuitique, comme lui-même la qualifia, le capitaine prit congé de sa sœur en lui recommandant de prier pour lui et d'oublier sa perversité. Il regagna sa voiture d’un pas mal assuré, et Nora demeura sur le perron jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue ; après quoi elle se retira dans sa chambre pour rendre grâce à Dieu qui l'avait préservée d’un si grand péril.

Le lendemain elle recut une lettre de son frère contenant un billet de banque de mille dollars. Dans ce don inattendu elle vit une nouvelle dispensation de la Providence ; maïs ce qui lui causa le plus de joie, ce fut le ton contrit avec lequel son cher frère la priait d'oublier son fol égarement, et sa cruauté envers elle.

Cet incident fut un sujet de commentaires à la réunion suivante, qui se trouva au grand complet. Nous eûmes même la compagnie d’un jeune prédicateur local, nommé Théodore, qui était venu me prêter son aide dans les assemblées quotidiennes que nous tenions alors. A la requête unanime, je repris le fil de ma narration comme suit :

C'était le dimanche soir, 15 janvier de l’an de grâce 1854, qu'àprès un examen sérieux de ma responsabilité envers mon Créateur, je fus induit, pour la première fois, à prendre part aux prières

Profondement éprouve. 227

et exhortations protestantes. Je m’y joignis de mon chef, sans que personne vint m’y inciter. Il est présumable que l’affamé s'assied avec avidité à la table bien garnie à laquelle il a accès, or c’est parce que j’avais faim et soif de la justice divine que je participai au savoureux repas spirituel auquel tous sont conviés.

Ce pas décisif devait m’aplanir la route. Je venais d'entrer dans la bonne voie, mais j'avais du chemin à parcourir avant d'arriver au point culminant du méridien céleste; car j'estime que ce n’est pas de la représentation extérieure que procède le salut, bien que l’action soit la conséquence d’une persuasion intime, Néanmoins ma démarche attestait que je n'avais plus honte de confesser mon Sauveur devant les hommes.

— Alors tu fus converti ce soir-là ? dit Jean.

— La vérité m’oblige à répondre négativement. J'avais une conviction d'esprit précise et évangélique, mais la conversion du cœur pas encore. Je n'étais pas assez humble pour cela: ma présomption égalait mon ignorance, Figurez-vous qu'un soir un frère m'encouragea à vaillamment porter ma croix devant les hommes, et que je fus assez nigaud pour penser qu'il voulait me parler d’un signe de croix ou d’une croix de métal quelconque. Que les restes de notre éducation de jeunesse nous poursuivent de près !

Puis mes préjugés contre le protestantisme et

en particulier contre le méthodisme étaient loin d'être extirpés. Enfin l’amour-propre—le plus grand obstacle entre l’homme et son Dieu—m'avait encore en sujétion. C’est quelque chose de confesser ses folies publiquement, mais c’est bien plus difficile de les purger de son cœur.

Quand une barrière était franchie, une nouvelle se dressait à mon encontre. Par exemple, une question s’empara de mon esprit, comme venant de la part du Maître : Es-tu décidé à souffrir, à tout endurer patiemment pour l’amour de Dieu ? Sache que les persécutions de tout genre vont affluer sur toi; tes amis romains vont t’humilier, te mépriser ; tu seras honni, disgrâcié.

Es-tu disposé, comme l’apôtre Paul à être en butte à la raillerie, à être bafoué, conspué, battu ? En vérité la crainte de l’homme est un piége que nous tend le grand tentateur. Il faut de vigoureux efforts pour rompre la chaîne dont il nous enlace ; mais avec la prière on en vient à bout. Ne nous étonnons pas s’il nous faut tous passer par cette étamine : c’est l’épreuve de la foi.

M'édifier une bonne réputation avait toujours été le pinacle de mon ambition ; je tenais énormément au respect, à la bonne opinion de mes connaissances et de mes condisciples, et voilà qu’il me fallait, sans sourciller, voir s’écrouler mon édifice. J’allais être considéré comme un apostat, un traître, un renégat, et un vagabond; j'allais

Renoncer à soi-même. 229

devenir le point de mire des quolibets, un objet ridicule, un sujet d’anathème. Qui pourrait conserver sa sérénité et supporter sans murmure le dédain de ses proches? Et pourtant c'était là mon lot.

Eh bien, c’est en récapitulant tous ces items, que les paroles du Sauveur me revinrent en mémoire distinctement comme en lettres flamboyantes : ‘ Si quelqu'un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu'il charge sa croix, et me suive.” C'était dire qu’à son exemple, il fallait faire la volonté du Père, dans la bonne comme dans la mauvaise réputation, et quoiqu'il arrive.

—Sans doute que vous ne vîntes pas immédiatement à cette conclusion ? questionna Mr. G.

— Autant que je peux m'en souvenir, je luttai plusieurs jours ; chaque victoire m'était contestée pied à pied. A peine avais-je gravi un escarpement quil s’en présentait un autre à escalader; montagnes s’entassaient sur montagnes, et le faîte atteignait les cieux. La question de séparation d'avec mes parents me tenaillait impitoyablement ; cette idée m'était insupportable.

— Et moi qui croyais avoir été fortement éprouvée ! s'écria Luella. Tu las été bien plus que moi, papa ; car s’il m'a fallu aussi tout donner à mon Créateur, il me l’a rendu aussitôt avec

usure, moins mes péchés, bien entendu—car il m’a donné la connaissance, la paix, et l'amour ; en

guise d'intérêt, je suppose.

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