‹ Face à face ou Luttes mentales d'un catholique romain [microforme]Chapitre 5 sur 24 · DIRE ONDES RD · texte numérisé non relu

DIRE ONDES RD

— Je vois que vous plantez votre bannière sur le terrain biblique ; mais Rome argumente autrement. Non seulement elle baptise les enfants de ses adhérents, mais encore elle s'efforce d'amener dans son giron, par le baptême, ceux d’autres persuasions. Pour arriver à ses fins et malgré la sainteté qu’elle attache aux sacrements, elle autorise toute personne à administrer le baptême dans ce qu’elle appelle des “cas de nécessité.” Un hérétique ou une servante ignorante deviennent les subrogés des prêtres et des évêques.

A ce mot tous les regards se tournèrent vers Nora. Chacun s'attendait à ce qu’elle contestât mon affirmation ; mais il n’en fut rien, elle ladirit tacitement en balbutiant qu’il était déplorable que les protestants eussent notion de cela.

— Tiens! mais pourquoi pas, si c’est la vérité ? dit Luella.

— Toute vérité n’est pas bonne à dire. Beaucoup de jauvres servantes comme moi seront en danger de perüre leur place, si on vient à apprendre qu’il est de leur devoir d’influencer les enfants pour les amener au romanisme . J’en ai connu plusieurs qui

y ont été amenés par ces moyens sans que personne

s'en soit douté..……….

Elle fut brusquement interrompue par un violent coup de tonnerre, ce qui l’énerva au point qu’elle s’écria d'une voix fébrile: ‘“ Sainte Vierge Marie et Sainte Honorée, ma patronne, protégez-moi,

Edgar Mortara. 45

assistez-moi car je viens de commettre un grand péché. Je n’avais pourtant pas le dessein d’accuser nos saints prêtres, ni moi-même comme je viens de le faire. Oh ! pourquoi faut-il que j’aie parlé si mal à propos!

— Allons! allons! Nora, repris-je pour essayer de la calmer, ne vous chagrinez pas pour si peu de chose ; ce que vous venez de nous dire n’était pas un secret pour moi. Détrompez-vous, vous ne devez jamais craindre de dire la vérité. C’est un fait notoire qu’en 1858, un enfant de sept ans, nommé Edgar Mortara, fils d’un Juif de Boulogne alors dans les Etats Pontificaux, fut ravi à ses parents, et placé dans une maison religieuse de Rome, sous le prétexte qu’il avait été baptisé, étant malade, par une servante de son père. Le petit enfant fut élevé contre le gré de ses parents dans une nouvelle croyance, car un enfant croit tout simplement ce qu'on lui enseigne: ce qui lui est semé dans l'esprit prend racine et lui devient bientôt aussi naturel que l’action de respirer. On ne commence à douter que lorsqu'on a conscience d'avoir été trompé. De là l’église doit apprendre que si elle veut subjuguer le monde et l’amener à Christ, elle doit inculquer de bonne heure ses maximes aux enfants, pour les préparer au bon combat de la foi.

A cet instant je crus devoir renouveler à Nora l’assurance que sa confession involontaire ne lui por-

terait aucun préjudice en tantque cela dépendrait de nous; et pendant que je parlais encore Luella lui témoigna sa sympathie en l’entourant de ses bras comme pour la protéger et la consoler de son mieux.

— Mais ceci n’explique pas tout le pouvoir de l'église, interrogea Jean.

— Certes, non. Son influence, spécialement sur les enfants et les masses, réside dans la méthode de se servir de symboles qui flattent les sens. Sous ce rapport elle ressemble encore à l’église juive.

— Dites donc plutôt au paganisme, dit tante Mélie.

— Hé bien, écoutez! L'artiste opère même plus que le prêtre. Les superbes tableaux, la riche ornementation des autels, les somptueuses parures, l'or, l'argent, les pierres précieuses, les statues, l'éclat des lumières, l'odeur pénétrante de l'encens, le magnifique appareil des prêtres et de leurs acolytes, le faste des décorations et la pompe du service, contribuent à effectuer une attraction presque irrésistible, qui n’a son parallèle qu'au théâtre. Mais dépouillez-là de tout cela et que lui resterait-il? Rien ou à peu près, car la prédication est un détail minime dans des services qui amusent plus qu’ils n’instruisent.

Rien n’est épargné pour varier l’attrait des cérémonies. Par exemple en carème, dans la semaine de la passion, les églises sont drapées de

Appel aux Sens. 47

noir, le service est plus solennel, les autels sont dégarnis de leur attirail ; les crucifix, statues, bannières sont revêtus de deuil ; les chassis ne laissent pénétrer qu’un jour blafard ; tout concourt à porter à la mélancolie; surtout les mercredi, jeudi, et vendredi lorsqu'on célèbre l'office des Ténèbres en mémoire de celles qui couvraient la terre à la crucifixion. Vers la fin du service on éteint tous les luminaires et en ce moment les assistants sont inévitablement saisis d’un respect craintif. Le vendredi soir un grand bruit se fait par une partie de la congrégation pour représenter le tremblement de terre qui eut lieu au moment ou Christ rendait l'esprit; mais ce rite n’est guère usité que dans les cathédrales.

Le vendredi saint un catafalque est érigé dans l'église ; deux choristes se tiennent auprès, veillant et récitant des patenôtres, pour figurer les anges au sépulcre. J’ai passé nombre d'heures en ces vigiles solennelles dans l'espoir de gagner des indulgences. Nousétions relevés alternativement. Pendant ce temps un grand crucifix est exposé dans un endroit accessible à la foule, qui s’empresse de venir le baiser. De nature sympatique j'étais vivement impressionné par ces cérémonies.

Ce service se prolonge jusqu’au matin du dimanche de Pâque. Ce jour-là tout change d’aspect, la métamorphose est complète; tout vestige de deuil a disparu pour faire place aux allures

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48 Face à Fuce.

des jours de fête. L'église est parée comme une mariée ; l’air retentit du joyeux son des cloches ; la jubilation est générale. Un grand étalage de fleurs est aussi déployé durant le mois de mai, surnommé mois de Marie, parce qu’il est spécialement consacré à son culte.

— Tout cela est vrai, dit Nora en soupirant.

— Certainement, sans cela je ne vous l'aurais pas dit. Mais il y a plus. Les vêtements des prêtres officiant à la messe sont d’une extrême richesse, bien propre à attirer les regards et à fixer l'attention des assistants par l'éclat de leurs couleurs. Ce sont l’amict, l’aube, la ceinture, la manipule, l’étole et la chasuble, tous d’un travail exquis. L'église, dit le révérend docteur Challoner, * fait usage de cinq couleurs: le bleu en honneur de la fête de Notre Seigneur, de la bien heureuse Vierge Marie, des anges et des saints qui ne furent pas martyrs; le rouge pour la fête de la pentecôte, la découverte et l’exaltation de la croix, les apôtres et les martyrs; le vert pour la plus grande partie des dimanches ; le violet pour le temps de la pénitence, de l’avent, du carême, des vigiles et des quatre temps; et le noir pour le vendredi saint et les messes des morts.

— Certainement, s'écria tante Mélie, le paganisme n’a jamais étalé tant de marchandises de

* The Catholic Instructed, page 82.

Parure, 49

mode dans ses services religieux. C’est vraiement ridicule.

— Mais, je continuai, il ne faut pas oublier de mentionner que dans les pays dont la majorité de la population se compose de romains, comme le Bas-Canada par exemple, on se sert encore d’autres symboles. Ainsi sur presque tous les chemins publics le voyageur peut remarquer que de distance en distance 1l y a une croix, haute d'environ vingt pieds, embellie par quelque artiste de village, et devant laquelle les passants dévots se découvrent respectueusement en faisant le signe de croix. Ordinairement le piédestal est usé par les genoux des villageois, qui, durant certaines saisons de l'année, viennent là offrir leurs dévotions du soir. Les sites élevés, les montagnes, en sont aussi garnis et deviennent le rendez-vous des pélerins d’alentour, et même d’endroits lointains. Il n’est pas rare de voir de petites croix sur les maisons d'habitation et jusque sur les granges, en guise de paratonnerres.

Avant l'érection des calvaires on a coutume de les porter en procession avec toute la pompe imaginable ; la musique vocale et instrumentale forme un important accessoire de la cérémonie ; les bannières et étandards flottent au dessus de la multitude. Un tapis de verdure et de fleurs indique le parcours de la procession. Souvent je suis allé

cueillir quantité de fleurs des champs pour répandre 4 \

sur le passage de l’évêque ou de l’officiant, pensant faire une œuvre méritoire. À différentes époques de l’année il se fait des processions publiques, mais la plus grandiose est celle de la Fête-Dieu, ou Corpus Christ. L’officiant, paré de ses plus beaux atours, porte l’hostie consacrée dans un ciboire d’or. Il faut le voir s’avancer majestueusement sous un magnifique dais de brocart, porté par quatre hommes; deux personnes le précèdent marchant à reculons, et iandis que l’un brûle de l’encens l’autre répand des fleurs au son de la musique. |

— Si on se rend compte, ajouta Mme. Beaudry, que toutes ces formes plus ou moins symboliques et théâtrales sont regardées comme une manifestation du culte qu’on doit rentre à Dieu, il n’est pas surprenant de voir des myriades d’adultes, de femmes et d'enfants se laisser subjuguer par cette caste qui prêche l’abstraction de l'esprit d'examen, censure et réprouve la raison humaine, la confisquant à leur profit.

— Il est évident que le peuple ne manque ni de sincérité ni de dévouement pour accomplir tout ce qui lui est prescrit, observa Luella.

— Mais sur quelle partie de la Sainte Ecriture s’appuie-t-on pour rendre à Dieu un culte aussi mondain et étrange ? demanda tante Mélie.

— Sur celle contenue dans nos livres de messe,

Pure Dévotion. | 51

madame, répondit vivement Nora Est-ce que nous pouvons trop faire pour Dieu, dites-moi ?

— Vraiement non, dit Mme. Beaudry, si nous sommes guidés par sa Parole. Mais il y a un zèle intempestif et ignorant qui ne peut qü’être nuisible. Jésus nous a enseigné que Dieu est esprit, que nous devons l’adorer en esprit et en vérité, non en image. Nous ne pouvons réellement lui être agréables qu’influencés par le Saint-Esprit et sous la direction de son Evangile. Nos services doivent être simples, exempts d’ostentation, compréhensibles, à la portée de toutes les classes de la société, accessibles aux pauvres, aux ignorants et aux malades. L’effusion d’un cœur pur doit être spontanée comme la lumière qui émane du soleil, silencieuse plutôt que bruyante, rafraîchissante comme la source du rocher, qui fait tout reverdir sur son parcours. Oui, ce que Jésus désire pardessus tout c’est un cœur humble et pur, avec lequel il puisse s'unir en le transformant en temple du Très-Haut. Tout ce que nous pouvons faire soit avec nos mains, soit avec nos pieds, soit avec notre langue, n’a aucune valeur s’il n’est le fruit de la foi en Jésus-Christ, et par conséquent l'hommage d’un cœur purifié par le Saint-Esprit et docile à la voix du bon Berger.

— Vous parlez admirablement, madame; je voudrais bien avoir un tel don. J'ai souvent désiré d’avoir un cœur pur, aimant Dieu et le louant aussi naturellement que les fleurs exhalent leur parfum

délicieux ; un cœur comme j'ai la conviction que le vôtre est, car vous portez l'empreinte du calme et d’une sérénité parfaite au milieu des soucis et des tribulations de la vie.

Rougissant sous le coup de cette saillie aussi flatteuse qu’inattendue, Mme. Beaudry se récria, disant: ‘OT Nora, vous me surprenez grandement; j'étais loin de songer que vous pourriez me prendre pour exemple. Comprenez bien que Jésus seul est notre modèle. Seul il peut nous donnez un cœur nouveau, si nous lui demandons avec foi. Vous savez qu’il dit: ‘ Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulageral. Chargez-vous de mou joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est aisé; et mou fardeau léger, ?”

Voyant à ma montre que l'heure du repos était arrivée et malgré que notre sujet fut loin d’être épuisé, je donnai le signal de la retraite, en proposant, pour clore convenablement notre entrevue, de faire comme de coutume la prière du soir en famille. Après quoi les enfants se présentèrent pour recevoir le baiser du soir. Quand ce fut le tour de la petite Marie, elle dit ingénieusement, sous le poids du malaise que lui causait l'orage qui paraissait redoubler de fureur: “ Le Seigneur peut nous garder de tout danger malgré la noirceur n'est-ce pas papa ?”

Refuge. 53

‘— Oui, mon enfant, lui répondis-je, de même qu’il prend soin des petits oiseaux dans les sombres forêts, il nous protégera, nous qu’il a créés à sa ressemblance. (C’est donc sans crainte que je te confie à Lui, ma toute belle, car c’est le meilleur des pères. Bon soir, mon enfant. Bonne nuit, tous.

Bientôt je n’attendais plus que Luella qui en se retirant, fredonnait ce beau cantique :

Jésus, ami de mon âme,

Je veux m’envoler à Toi :

Seul abri que je réclame,

Quand la tempête est sur moi.

Garde-moi pendant l’orage,

Et jusqu’à mon dernier jour, Alors sur la calme plage

Donne-moi l’heureux séjour,

Je n’ai d'autre sûr asile, Je me jette entre tes bras, Pauvre, chancelant, fragile :

Ah ! ne m’abandonne pas.

Appuyé sur tes promesses, Je goûte un profond bonheur, Au plus fort de mes détresses Je me cache dans ton cœur.

Sa

RSR EE

Les PILIERS DE L'ÉGLISE—EAU BÉNITE—RA- MEAUX—ENFANT DE CHŒUR—LE CONNU ET L’INCONNU—Fo1 AVEUGLE— UNITÉ versus Con- FORMITÉ—INFAILLIBILITÉ ET CONTENTION.

Et elle obligeait tous les hommes, petits et grands, riches et

pauvres, libres et esclaves, de prendre une marque à la main droite, ou au front. APOCALYPSE.

À SEMAINE s’écoula sans évènements extraordinaires, quoiqu'un observateur judicieux eut pu remarquer dans la maison un sentiment religieux plus prononcé. Nora par-

ticulièrement avait l'air de s'intéresser d’avan-

tage à notre culte de famille. Dans les premiers temps de son séjour parmi nous elle s'était montrée récalcitrante quand il s'agissait de la lecture de la Bible Maintenant elle conservait une attitude respectueuse et écoutait attentivement. Au lieu de se rendre à Vépres comme d’habitude, ce jour-là elle demeura à la maison, et de bonne heure elle vint dans mon cabinet préparer les siéges pour notre commodité.

A l’heure dite j'ouvris la séance sans circonlocution, disant qu'après avoir essayé de dépeindre les

Crucifix, etc. 55

deux éléments principaux qui constituent le pouvoir de l’église de Rome, il me restait à leur rappeler que ces éléments puisent leur source dans l'art d’aiguillonner l'appétit des sens au préjudice de l’âme ; car si la vue est réjouie par la beauté des symboles; si l’ouie se trouve charmée par le son mélodieux des voix cultivées et des i:istruments de musique ; l’âme, au contraire, s’engourdit, s’énerve et ne ressent plus le besoin de la nourriture spirituelle. Fidèle à son système l’église pourvoit encore ses adhérents vieux ou jeunes, bons, mauvais ou indifiérents, de quelque chose qui est regardé comme essentiellement. nécessaire à la religion.

— Que donne-t-elle aux enfants ? demanda Jean avec impétuosité ; les laisse-t-elle chanter ?

— Sûrement, les chœurs sont en partie composés d'enfants, et on leur donne une des premières places dans les processions. Mais écoute ce que j'ai à dire. Lorsqu'on consacra la croix de Henryville, ma mère m'avait acheté un petit crucifix pour le faire bénir. Je n’était pas le seul, car presque tous avaient une provision de crucifix, médailles, rosaires, chapelets ou scapulaires.

— Que signifie ce dernier nom si bizarre ? s’enquit de nouveau Jean.

— Patience, je te le dirai plus tard.

— Mais que faisiez-vous de toutes ces choses-là ?

— Quand l’évêque eut aspergé la grande croix d’eau bénite la foule présenta alors ce qu’elle avait

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