‹ FacétiesChapitre 39 sur 50 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

L'infortuné M. Usquebak, toujours conduit par son malheureux sort, après avoir erré longtemps par la ville de..., se trouva enfin rendu sur le Pont-Royal vers minuit ou une heure. Là, excédé de fatigue et d'ennuis, le cœur gonflé de soupirs et les yeux noyés de larmes, il leur donnoit un libre cours, assis nonchalamment sur Tune ou l'autre banquette, lorsqu'un événement imprévu et invisible lui fit, malgré lui, interrompre ses tristes rêveries, et le tira d'un sommeil qui commençoit à l'affoiblir. D'abord, il lui sembla ouïr quelque mouvement et quelques sons mal articulés qui venoient de loin. La curiosité calma pour un moment son désespoir, et lui fit tourner l'oreille de ce côté-là; soit que le vent, favorable alors, lui portât la parole ou autrement, il distingua, sans rien voir, des gémissemens qui partoient d'une femme envers qui on vouloit apparemment user de violence. Il fut bientôt plus instruit ; car, quoique la nuit semblât ce jour-là avoir employé exprès les voiles les plus opaques, il discerna ce dont il s'agissoit, par ces mots que la fureur dictoit : Non, cruelle, disoit l'autre, il n'est plus temps de vivre ! il faut enfin

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expier à la fois vos refus, vos rigueurs et toutes vos cruautés, barbare que vous êtes! et mille autres invectives semblables qu'il vomissoit à grands flots. Il n'y a que la mort qui puisse m'ôter un amour si mal récompensé, et vous jugez bien qui de nous deux Ta le mieux méritée. En disant cela, il assit la pauvre dame sur le bord du parapet, les jambes passées du côté de la rivière, et étoit prêt de la précipiter. Dans cette situation affreuse, la malheureuse infortunée, qui ne tenoit presque plus à rien, joignoit les mains; et, par les accens les plus pitoyables, conjuroit inutilement Tinhumanité de son bourreau, qui devenoit toujours plus dur qu'un Pharaon. Quoi! disoil-elle, en se raccrochant du mieux qu'elle pouvoit, dans un moment qui est le dernier de ma vie, refuserez-vous de m'entendre ? — C'est pour vous avoir trop entendue que je ne vous entends plus. — Mais que vous ai-je donc fait ? disoit-elle. — Vous vous êtes trop fait aimer, disoit-il. — Mais, disoit-elle, a-t-on jamais noyé une femme comme moi ? Encore si je vous avois aimé, si, après l'avoir fait, je vous avois fait des infidélités, des perfidies, à la bonne heure, vous pourriez vous fâcher ; mais je vous ai toujours haï. De bonne foi , c'est peut-être un grand malheur pour moi que d'être insensible, j'y perds pour le moins autant que vous ; mais qu'y faire? il ne m'est pas plus aisé d'avoir pour vous de l'amour, qu'à vous-même de vous

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défoire de celui que vous avez pris : d'ici à demain je ne vous dirois pas autre chose ; ce seroit vous trahir que de vous rendre heureux ; car votre bonheur ne seroit pas véritable. — Et que m'importe ? reprit brusquement notre désespéré. Attrapez-moi toujours de même, une erreur véritable est un bonheur réel1. Mais c'est perdre un moment trop précieux en discours inutiles; vous savez que jusqu'ici j'ai mieux aimé mourir que de vous violenter en la moindre chose, et que, si j'avois voulu user de la loi du plus fort, mon amour à présent en auroit le cœur net. Ingrate ! je voulois ne vous devoir qu'à votre goût, et que votre cœur devînt un présent de votre main ; mais va-t'en voir s'ils viennent : enfin, je suis trop désespéré pour n'en pas finir. Encore un coup, et pour la dernière fois, il faut opter ; çà, cruelle, le cœur ou la vie. — Ni l'un ni l'autre, répondit l'inhumaine assez sèchement. — Ah ! c'en est trop, tigresse. Ce fut le propre terme dont il se servit. A ces mots, s'abandonnant à sa rage, qui croissoit d'autant plus, il prend l'objet de sa fureur à travers le corps, et, après l'avoir quelque temps balancée en l'air comme pour la lancer à l'eau, il la jeta tout au beau milieu du pavé du pont ; et, détournant tout à coup contre lui-même son désespoir, il se précipita

i. Il faisoit des vers par mégarde; l'indignation fait le vers.

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à corps perdu dans les flots, en s'écriant : Mourons comme j'ai vécu 1.

A ce changement de scène, et au bruit de sa chute, la pauvre délaissée fit un grand cri, auquel le sieur Usquebak accourut aussitôt. Dieu ! quel fut son étonnement suprême, quand il reconnut que la dame en question étoit sa femme, qui lui avoit été enlevée la surveille de ses noces, et dont il pleuroit depuis six semaines le ravissement et l'infidélité ; car il ne doutoit pas qu'elle n'eût prêté la main à son enlèvement. Elle se justifia aisément de ce reproche, ainsi que du reste. Sa résistance et le désespoir du ravisseur, joints au petit colloque qu'ils avoient eu ensemble, cadraient parfaitement avec son innocence; l'amour croit volontiers une maîtresse innocente. Ainsi nos deux époux se trouvèrent réunis par une des plus singulières aventures dont il ait jamais été fait mention sur le Pont-Royal. Cette intacte Lucrèce rentra dans les bras de M. son époux comme elle en étoit sortie, et retrouva dans lui-même un amant aussi tendre, mais moins furieux que le défunt. C'est ce qui a fait intituler cette histoire véritable de Qui perd gagne, par laquelle les dames voient que la fidélité est toujours bonne à avoir, et qu'un amour qui n'est pas en règle tourne mal à son auteur. On ne doute pas cependant qu'après les expli-

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