‹ Facéties du comte de CaylusChapitre 2 sur 47 · I. Correspondance littéraire de Grimnif 1829, t. I · texte numérisé non relu

I. Correspondance littéraire de Grimnif 1829, t. I

VI Notice sur la Vie

Pouvions-nous donner un résumé plus séduisant des œuvres que nous publions aujourd'hui? Un tel avant-propos ne peut que mettre en humeur. Nous reviendrons plus loin sur l'originalité des facéties de Caylus; mais avant de parler de l' écrivain j nous présenterons l'homme, dans la complication de sa nature étrangement douée des talents les plus divers.

Anne-Claude-Philippe de Thubieres. de Grimoardj de Pestelsj de Lévy ^^ Comte de Caylus^ conseiller d'honneur au Parlement de Toulouse^ naquit le ji octobre l6^2.

Sa mère était cette malicieuse et charmante Marthe-Alar guérite de Valois^ fille de Philippe de Valois y marquis de Fillette *^ seigneur de Mursay^ petite-fille du grand Agrippa d'Aubignéj ce fameux calviniste frondeur et hardi compagnon de Henri IF^

1. Les Lévy ou Lé vis, à la famille desquels Caylus appartenait par la branche cadette^ étaient une des plus anciennes familles de France. Un biographe fait des Lévis les cousins de la sainte Vierge. C'est tirer de bien loin une généalogie.

2. Philippe de Valois, marquis de Viliettc, né en 1632, mort en 1707, fut un officier de mer distingué. Il abjura le caUinisme, dans lequel il avait été élevé. M. de Monmerqué a publié ses Mémoires en 18+4.

et les Œuvres de Caylus. vu

dont il ne se sépara qu'au moment de l'abjuration. Elle était par conséquent cousine germaine ou plutôt nièce à la mode de Bretagne de ÂP^^ de Mdintenon ^j qui se plut à l'élever comme sa propre fille ^ c'est-à-dire en enfant gâtée.

Mariée vers iC8S au comte de Caylus^ menin de Monseigneur le Dauphin ^ gentilhomme de grande famille^ mais de petite fortune^ M^^ de Caylus est l'auteur de ces merveilleux Souvenirs^ de ces exquises fieurs d'urbanité dont tour à tour Volt aire ^ Auger^ Renouardj Monmerqué^ Michaud^ et Poujoulat^ Asselineau et d'autres biographes se sont plu à être les éditeurs, Ji"« de Caylus^ « cet Hamilton femelle »^ comme la nommait Sainte-Beuve *^ était ^ selon Voltaire^ du nombre rfaf femmes qui ont de V esprit et du sentiment sans en affecter jamais. Elle possédait en -elle toutes les grâces et toute la grâce de la femme et cachait en plus, sous un aspect angélique^ un esprit piquant^ mordant^ acéré ^ une observation fine^ droite et prompte^ un jugement sensé ^ ferme et netj et ce goût délicat qui la guida plus d'une fois dans ces

I. Agrippa d'Âubigaé avait eu deux filles et un fils. Madame de Maintenon était la fille du fils, tandis que Madame de Caylus était la petite-fille d'une des deux filles.

s. Sainte-Beuve, article sur Madame de Caylus, du afi octobre 1^50.

VIII Notice sur la Vie

portraits où l'expression colore la justesse éclatante du mot vrai, — t Jamais^ s^ écrie Saint-Simon^ un visage si spirituel ^ si touchant^ si parlant ^ jamais une fraîcheur pareille^ jamais tant de grâces ni plus d^ esprit y jamais tant de gaieté et d^ amusement ^jamais créature plus séduisante, »

• Les jeux et les ris brillaient à l'envi autour d'elle^ dit également F abbé de Choisy^ son esprit était encore plus aimable que son visage; on n'avait pas le temps de respirer ni de s'ennuyer quand elle était quelque part. Toutes les Champmeslés du monde n'avaient point ces tons ravissants qu'elle laissait échapper en déclamant *; et^ si sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvait pas justifier ^ c'eût été une personne accomplie, i

Le mari de cette adorable femme. Jean-Anne de Caylus^, était des moins dignes d'elle; c'était une ma-

I. Madame de Caylus joua Esther à Saint-Cyr, sur la demande même de Racine. Elle déclamait d'une voix superbe et touchante. « On continue a représenter Esther, écrivait à sa iîlle Madame de Sévigné, en février 1689; Madame de Caylus qui en était la Champmeslé, ne joue plus. Elle faisait trop bien, elle était trop touchante : on ne veut que la simplicité toute pure de ces petites âmes innocentes. » s. Jean-Anne de Caylus avait deux frères, dans deux • ordres différents : l'un, qui entra au service de l'Espagne

et les Œuvres de Caylus. ix

nière de rc^trCj un cynique ^ un ivrogne ^ disons le mot^ qv!on se dJpêcha d'envoyer commander une brigade sur les frontières j où il mourut en novembre 1704^ délivrant ainsi sa femme et ses proches ^ qui n^ avaient eu qi^à souffrir jusque-là des outrages de sa vie de débauches *.

Le jeune comte Claude-Philippe de Caylus ne connut donc que sa mère^par laquelle il fut élevé avec des soins minutieux et des attentions extrêmes. Il

fut fait Grand d'Espagne de première classe, Chevalier de la Toison d'or, généralissime des armées de Philippe V, et mourut Vice-Roi de Valence en 1760; l'autre ne posséda qu'un seul titre, mais son grand caractère et ses propres vertus y ajoutèrent un éclat supérieur, ce fut le célèbre évêque d'Auxerre, janséniste, dont Tabbé Dettey a publié la vie en 17(3$.

I. Dans ^ts Mémoires (édition Hachette in-8°, t. III, p. 133) , Saint-Simon dit, en effet : « Au commencement de novembre (1704) mourut, sur la frontière de Flandre, un homme qui fit plaisir à tous les siens; ce fut Caylus, frère de celui d'Espagne et de Tévéque d'Auxerre... Il était blasé, hébété, depuis plusieurs années, de vin et d'eau-de-vie, et était tenu à servir,, hiver comme été, sur la frontière, pour qu'il n'approchât ni de sa femme ni de la cour. Lui aussi ne demandait pas mieux, pourvu qu'il fût toujours ivre.^ Sa mort fut donc une délivrance dont sa femme et ses plus proches ne se contraignirent pas de la trouver telle. » ^~ Caylus était l'avant-demier rejeton de la seconde branche des Caylus. Jacques de Lévis, comte de Caylus, tué en duel par d'Entragues en i$78, était le dernier représentant de la branche aînée.

X Notice sur la Vie

reçut une éducation solide et brillante^ et sa première jeunesse se passa à la Cour che^ M^^ de Maintenon ou chei la Princesse d'Harcourt, C'était un milieu bien susceptible de faire naître en lui les sentiments les plus délicats et l'esprit le plus agréable. Dans son entourage^ dans l'air même qu'il respirait ^ il y avait comme un parfum de familiarité décente^ de gaieté douce et d'urbanité^ une aisance à tout dire^ une politesse affinée, qui répandaient dans les caractères et dans les relations une quiétude enjouée et heureuse,

Caylus tenait de son père un tempérament vigou-reux et de grandes dispositions pour le métier des armes. Il avait de la hardiesse^ la bravoure irréfié^ chie et les principales qualités qui font la valeur du guerrier. Vers ijo^^ à peine âgé de dix-sept ans^ il entra dans les mousquetaires^ et dès sa première campagne^ à la bataille de Malplaquet^ croyonsnous^ il se distingua par sa vaillance et son intrépi" dite : a Voyej mon petit Caylus^ il a déjà tué un de mes ennemis!^ » s'écria Louis XIV en présence de toute sa Cour^ lorsque le petit-neveu de M^^ de Maintenon revint tout glorieux du baptême du feu^ et le

I. Abécédario de P.-J. Mariette, publié par Ph. de Chenneviéres et de Montaiglon, Paris, i8$i à 1860. Article Caylvs, t. I. p. 310.

et les Œuvres de Caylus. xi

Roij pour le récompenser^ lui donna un guidon de gendarmerie. En i/zi il fut nommé mestre de camp d'un régiment de dragons de son nom^ à la tête duquel il fit des prouesses en Catalogne. Il se trouvait en ijf^ au siège de Fribourg^ où il courut de grands risques à Vatta^ue du chemin couvert ^ qui fut très meurtrière.

• La faveur deAÎ^^ de Maintenons ditLebeaUj dans son Eloge de Caylus *, pouvait suppléer au mérite et aurait fait avantageusement valoir celui du jeune comte s s' il eût été de caractère à se prêter aux vues de sa famille, i

Sa bravoure naturelle trouvait une pente aisée et commode pour monter aux plus grands honneurs, mais la paix de Rastadt le laissait dans une inaction dont sa vivacité ne s^ accommodait pas *.

Caylus abandonna l'état militaire et prit sa retraite en 171^. Il se mit à parcourir V Italie ^ et dès lors son amour pour les beaux-arts commença à se faire sen-

I. Éloge historique de M, le comte de Caylus, lu à la rentrée de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le 8 avril 1 766, par M. Le Beau, secrétaire perpétuel de la même Académie, in-4°.

a. Dans sa Correspondance littéraire de septembre 175$, Grimm prétend, à tort, que Caylus n'embrassa pas le métier des armes, ainsi que l'auraient exigé son état et sa naissance. — Nous devions relever cette erreur.

XII Notice sur la Vie

tir irrévocablement er^ lui et décida de son goût et de ses occupations. Ce fut avec enthousiasme que le jeune homme contempla les chef s-d^ œuvre de Rome, s'émerveilla^ s'imprégna de la beauté des fresques ou des statues. Toutes ses facultés furent captivées ^ absorbées dans la radieuse évocation artistique de tout un passé. Il était parti sans but^ pour distraire un naturel turbulent et apaiser ses besoins d'activité brûlante; il revint transformé par l'amour des belles choses; P artiste venait de tuer en lui le militaire.

A cette époque commence la vie aventureuse et littéraire de Caylus : « En juin 1718 ^ raconte son

panégyriste Lebeauj il saisit l'occasion de passer dans le Levant, Il partit, avec M. de Bonac^ qui allait relever M, Desalleurs à la Porte Ottomane, Arrivé à Smyrne^ il profita d^un délai de quelques jours paur visiter les ruines d^Ephèse^ qui n'en sont éloignées que d'environ une journée. Vainement s^efforça-t-on de l'en empêcher^ en lui présentant les dangers qu'il allait courir. Le redoutable Caracayali^ à la tête d'une troupe de brigands^ s'était rendu maître de toute la campagne^ et portait l'effroi dans toute VAnatolie, Il s'avisa d'un stratagème qui lui réussit. Vêtu d'une simple toile de voile^ ne portant sur lui rien qui pût tenter le plus modeste voleur ^ il se mit

et les (Œuvres de Caylus. xiii

soùs la couduite de deux brigands de ta bande de Caracayalij venus à Smyrne^ où par crainte on les souffrait. Il fit marché avec eux^ sous la condition . qu'ils ne toucheraient leur argent qu'au retour: • Comme ils n'avaient d intérêt qu'à le conserver, jamais il rCy eut de guides plus fidèles . Ils le conduisirent ^ a0ec son interprète^ près de leur chef, dont il reçut r accueil le plus gracieux, Instfuit du motif de son voyage^ Caracayali voulut servir sa curiosité; il l'avertit qu'il y avait dans le voisinage des ruines dignes d'être connues^ et^ pour l'y transporter avec plus de célérité j il lui fit donner deux chevaux arabes^ de ceux qu'on appelle chevaux de race. Le comte se trouva bientôt sur les ruines de Cohphon, Il retourna passer la nuit dans le fort qui servait de retraite à Caracayali^ et le lendemain il se transporta sur le terrain qit occupait anciennement la ville d'Ephèse.

« Après un séjour de deux mois à Constantinople, Caylus alla voir la Cour Ottomane^ que la guerre de Hongrie avait attirée à Andrinople; tout le pays était infecté de la peste : le comte n'en ressentit aucune atteinte; la bonté de son tempérament le sauva. Il passa le détroit des Dardanelles pour reconnaître ces campagnes si riches et si fleuries dans les poèmes d'Homère. Il ne s'attendait pas à rencontrer aucun vestige de l'ancien Ilion^ mais il se promettait bien

XIV Notice sur la Vie

de se promener sur les bords du Xanthe et du Simoïs : ces jieuves avaient disparu. Les vallées du mont Ida n étaient plus qu'un désert sauvage^ fournissant à peine quelque nourriture à des avortons de chênes dont les branches rampaient sur la terre et se desséchaient presque en naissant. Ce fut là le terme quHl mit à ses recherches dans le Levant, La tendtesse de sa mère^ qui le rappelait sans cesse^ retint sa curiosité. Il entra dans le port de Marseille le 27 février lyij. B

JJannée 1718 fut consacrée à une excursion en Angleterre et en Hollande ^ où il ne trouva à noter que deux curiosités : « Un homme à Amsterdam qui a poussé Vanatomie si loin qu'il a non seulement disséqué^ mais encore injecté des fruits et surtout des poires^ et à Malines^ une fille portée en terre qui pesait plus près de neuf que de huit cents livres *. »

Nous venons de tailler largement une portion de la vie de Caylus dans /'Eloge naïvement emphatique de Charles Lebeau; il était inutile de paraphraser cette aventure du bon larron Caracayali^ qui semblera bien mesquine à notre époque^ ces premiers voyages de l'ami de F abbé Barthélémy ne sont guère relatés par d'autres biographes^ ils ont une saveur toute spéciale

I. De Concourt, Portraits intimes du xviii® siècle^ t. II, p. 13.

et les Œuvres de Caylus. xv

dans le récit que nous nous sommes permis d*en donner, et la sobriété en fait tolérer V accent.

Apres avoir consacré ses premières années de jeunesse aux voyages et à la vie nomade^ Caylus ^ de retour à Paris ^ songea à s'y fixer ^ à y classer les connaissances qu'il avait amassées dans ses pérégrinations et à jouir des richesses artistiques qu'il en avait rap^ portées. Sa vigoureuse santé réclamait une activité fébrile j, et il lui fallait des occupations multiples pour lasser sa puissante virilité. Il rechercha la compagnie des artistes et se montra leur adora teur^ leur protecteur et leur ami; on disait de lui etj paraît-il^ avec assej de vérité qu'il était le protecteur des arts et le Jléau des artistes^ car^ s^il les encourageait et les aidait de sa bourse^ il demandait en échange une déférence aveugle pour ses conseils^ et^ après avoir commencé par le rôle de bienfaiteur^ il finissait par celui de tyran. Mais^ si son caractère pouvait avoir des incon-^ vénients pour les artistes^ le bien qicil a fait aux arts emporte de beaucoup la balance de ses torts ^.

t Les lettres j le dessin ^ la musique^ disent MM. de Concourt^ l'occupent et remportent^ se le disputent et se le partagent. Son esprit sautant et bondissant va de Part à la science et aux ressorts de Fart; et le

I. Correspondance littéraire de Grimm, édit. de M. Tourneux, t. VI.

XVI Notice 'sur la Vie

voilà qui conduit une décoration à l'Opéra^ qui ne rêve plus qu^à renouveler la mécanique du théâtre^ qui pèse les inconvénients de cette ferme des théâtres d'Italie derrière laquelle on bâtit la machine du tableau^ qui songe à mener le spectacle beaucoup flus loin^ à faire du grand^ à joindre^ pour la surprise et l'illusion-, l'exactitude et l'imagination d'un poète et d'un peintre^. Mais le dessin était son grand passe-temps , Il dessinait familièrement avec ff^atteau^ usant de ses modèles et des leçons muettes de son crayon^. Aussitôt entré en relations avec M. Croiat^. il avait été comme éclairé par les merveilles de son cabinet : quel service j s^il donnait au public ces dessins^ ces premiers Jets de la main et de la tête des grands génies! quels exemples pour les peintres ! que de plaisir pour les curieux ! le noble et grand travail de traduire^ mot à mot y trait pour trait, ces coups de plume où l'idée du maître^ à peine née. vivante déjà^ bégaye et rit comme dans un berceau ! Le comte de Caylus gravera donc^ et il grave; il grave sans peur^ effrontément ^ sabrant

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