LE HETOUR DE MARCHAND
aussi dramali<|ue que la rencontre de Stanley et de Livingstone dans l'Afrique du Zumbèze.
Le capitaine Marchand explore le bassin du Cavalli et retrouve les restes du capitaine Ménard. Crampel cherche à passer, pour la première fois, du Ijassin du Congo dans le bassin du lac Tchad par le Chari. Il périt à la peine ; mais son œuvre est reprise par Dybowski et achevée par Gentil, qui, le premier, fait flotter le pavillon français — un pavillon européen — sur les eaux du grand lac.
Toutée, Decazes, Ballot, Brelonneau, d'Agoùt parcourent tout Ihinteriand du Dahomey et ks rives du Niger. Ilourst fuit, pour la première fois, en bateau, la périlleuse descente du fleuve et réussit là où Barth avait échoué. Gazemajou meurt en seflorçant de jalonner la frontière des possessions françaises au sud du Sahara, et enfin, à l'heure ou j'écris, Chanoine et Voulet vont vers le lac Tchad par la voie occidentale.
Foureauet Lamy, partis de l'Algérie et reprenant les traces de Flatters, ont déjà parcouru le Sahara et s'enfoncent vers le Sud, tandis que Fourneau, successeur de Gentil, remonte par le Congo et s'eiïorce de consolider notre influence dans les régions riveraines du Tchad méridional.
Ainsi le lac, dernière position du mystère africain, est assiégé de toutes parts. Bientôt, des flottilles françaises le parcourront et les missions française se salueront sur ses bords.
Et, dans cette énuméralion trop courte, j'ai omis tant d'autres noms glorieux, notamment ceux des che.''s qui ont combattu et détruit les résistances locales parfois si redoutables, Borgnis-Desborbes, Frey, Dodds, Archinar, Galliéni, llumbert, Bonnier, Trentinian, Larligue, ceux qui ont vaincu Behanzin, ceux qui ont brisé
192 LE PARTAGE DE l'AFRIQUE
Ahmadou, ceux qui ont pris Samory, ceux qui ont occupé Tombouctou, ceux qui ont refoulé les Touaregs.
Je n'ai pas cité les administrateurs, des maîtres de toute autorité et sagacité, comme Liotard etPennequin ; j'ai laissé de côté l'exploration et la conquête de Madagascar avec des noms comme ceux de Ranchot, d'Aathouard, Grandidier, Duchesne et encore Galliéni.
C'est dans cette glorieuse phalange que Marchand prend sa place. Parmi ces énergiques, Marchand s'appelle Énergie.
Son corps mince et souple comme une lame, son regard fixe et droit comme un trait, son langage bref, tout ce qui court d'électricité active de la plante des pieds à la pointe des cheveux de cet homme singulier, noir et fin, tout cela le disposait à la tâche que les événements lui réservaient. Il est un parmi tant d'autres ; mais il a sa place à part. En etret, il est le premier qui ait traversé l'Afrique, d'un bout à l'autre, dans sa plus grande largeur. Concevoir et mener à bien une pareille entreprise, c'est s'inscrire parmi les héros.
Et il ne faut pas perdre de vue que ce grand effort avait pour mobile et soutien une grande pensée. Marchand a trouvé d'autres obstacles que ceux qui viennent de la nature et de la barbarie. Il a aussi rencontré la civilisation, sur sa route. Se sentant de taille à interroger le sphinx, il était parti pour le faire parler. L'entretien n'a pas duré ; mais, tout de même, le sphinx a été surpris.
On dit que Ménélik, en voyant arriver Marchand à revers du côté du continent, a demandé d'où sortait cet homme, et qu'il a voulu se faire expliquer la chose sur la carte. C'est que, ni chez Ménélik, ni en Egypte, on ne savait pas l'Afrique si petite, et on ne croyait pas que le Nil fût si près des embouchures du Congo.
LE HETOLK DE JIAHCIIAM» li»3
Maintenant, le revoilà parmi nous. Il va rentrer à son rang-, parmi les vrais grands : les désintéressés. Car telle est, pour finir, la marque suprême de ces caractères, — de ces hommes qui poussent en avant l'histoire. Ils se donnent ; ils ne calculent pas. Ils ne sont bons que pour la tâche idéale ; ils n'entendent rien aux affaires, ni à leurs affaires. Et cela s'explique encore et se tient.
L'œuvre qu'ils accomplissent n'est haute que parce qu'ils cherchent les horizons lointains. Pris tout entiers par leur destinée, ils s'irritent contre ce qui lui est contraire. Leur parole est rude parfois, parce que leur âme est forte. Leurs discours sont la détente de l'arc. Mais, au fond, ils ne sont, eux, que dans l'action.
L'action, il'ailleurs, trouve, en elle-même, sa récompense. Et tout cela est bien encore dans le caractère de la race.
En un temps où tout le monde dit, d'une cause, d'une idée, d'une œuvre, d'un parti, d'une conquête, d'une colonie : « Qu'est ce que cela rapporte? » les seuls qui soutiennent les idées, les œuvres, les partis, sont ceux qui ne se demandent pas « ce que cela leur rapporte », et qui vont de l'avant.
Or, parmi les peuples, c'est encore la l'Vance qui est la plus capable de négliger le calcul étroit et immédiat, pour se re()orler au calcul généreux, au calcul des échéances lointaines, celui qui ne réclame d'honoraires que l'honneur.
Et c'est parce qu'elle est lelle, qu'elle a persévéré en Afrique quand d'autres se dérobaient ; c'est parce qu'elle est telle, quelle a lancé tant de braves gens sur ces pistes inexplorées qui allaient on ne savait où ; c'est parce qu'elle est telle, qu'elle a semé tant de cadavres
194 LE l'AHTAGE DE l'aFRIQUE
anonymes sur tant de chemins perdus dans la brousse ; c'est parce qu'elle est telle, qu'elle accueille avec un sourire, où il y a des larmes, ceux qui reviennent, couverts seulement de gloire, et qu'elle les salue comme les plus chers, parmi ses enfants.
Il n'y a pas un Français qui n'eût déchiré le journal sur lequel il lisait l'alfreux récit de la mort du colonel Klobb.
Aujourd'hui, encore, on voudrait n'y pas croire. On en parle ù peine. C'est un deuil de famille qui serre le c<r.'ur. Les expérimentés hochent la tète en disant : « Choses d'Afrique «.Et, dans l'angoisse où l'on est, on se contente de cette explication qui, pourtant, ne résout pas l'énigme tout entière.
Certainement, la vie coloniale et, en particulier, la vie africaine, créent des façons de raisonner, de sentir, et d'agir qui n'ont rien de comparable à ce qui se passe au cœur de nos vieilles civilisations assises et pondérées.
En lutte perpétuelle avec le climat, avec les populations indigènes, avec la faim, la soif, la misère, la nature, l'imprévu, l'homme développe ses énergies, surchaulfe ses facultés actives, tend ses nerfs.
Rien ne le contient ni le retient. Il a, devant lui, les-
l'.H) LI-: l'AHTAr.E UK l'afriouk
pace, autour de lui, la solitude, au-dessus de lui, le ciel ardent.
Jouet de son rêve, de son hallucination, il court après le nairage, la main et l'âme tendues vers l'horizon qui échappe, vers le but lointain qui fuit. Les obstacles, il ne les connaît pas, il ne veut pas les voir, il se les nie à lui-même. S'ils se dressent, il les aborde de front, sans souci des conséquences, habitué qu'il est à risquer mille fois sa vie et à jouer le tout pour le tout. Si on le heurte, il frappe; et il se réveille étonné, parfois terrifié du mal qu'il a fait, du mal qui s'est fait par lui... sans lui.
Voulet n'est pas un isolé dans l'histoire épique de la conquête africaine. Il y a eu, avant le sien, sur le sombre continent, d'autres drames au-dessus desquels plane le mystère. (Ju'on relise les livres de Stanley, on y trouvera des récits terribles et des silences plus terribles encore. Il n'y a pas bien longtemps que deux officiers français, partis gais, souriants, confiants l'un dans l'autre, se sont aigris, découragés, détestés, une fois sur les lieux — et l'un d'entre eux n'est pas revenu.
Tous ceux qui connaissent les dessous, connaissent aussi des histoires de rivalités implacables, de violences inexplicables, de chocs entre les caractères, les tempéraments, les ambitions.
Et ils savent, également, que ces sentiments s'exaspèrent sur le terrain, qu'ils éclatent en propos violents, en luttes farouches, en guerre de paroles et de plume, en rencontres où les regards sont chargés comme des revolvers.
On sait des hommes qui ont parcouru des territoires immenses, franchi des déserts, affronté des périls, côte à côte, sans se dire un mot, durant des semaines et des mois. On sait des circonstances où, à travers le conti-
nent, des missions envoyées pour se porter aide et se prêter main forte, se jalousaient et se détestaient, sans s'être vues; comme si, en partag-eant les mêmes périls, elles se volaient quelque chose l'une à l'autre !
Emin fuyait devant Stanley. Il ne voulait pas le voir. Atteint, il resta plusieurs jours sans ouvrir la bouche. Peut-être mourut-il du désespoir d'avoir été sauvé.
L'Afrique produit ces passions sauvag'es et aiguës comme les dards de ses ronces et de ses cactus. C'est le pays des sentiments excessifs et enflammés... Quand, de retour dans la vieille patrie, dans ses régions attiédies et apaisées, — ils disent affadies, — par le climat de l'Océan et par l'antiquité de la civilisation, ces gens, ces héros se retrouvent, s'ils se rencontrent dans l'antichambre de quelque ministre ou à quelque table hospitalière, ils s'étonnent, se dévisagent; ils hésitent un instant, puis se tendent les mains et enlin s'embrassent fraternellement dans l'amour commun du pays noir où ils se haïssaient tant.
Oui, il faut faire la part de l'ambiance africaine, dans ce sombre drame. Mais ceci dit, tout n'est pas dit. Il y a autre chose. Cet officier de trente-trois ans qui a enfreint des ordres précis, qui a levé la main sur son supérieur, qui a rompu le pacte social et frappé l'imag-e lointaine de la Loi, cet officier n'a-t-il pas obéi à d'autres impulsions plus intimes encore qui dormaient au fond de son âme de jeune Français du dix-neuvième siècle? Voilà le vrai problème.
Voulet fut un homme allant, un officier brillant. A tous ceux qui l'ont connu, il inspirait de la sympathie, de l'estime, de la confiance. Il était, dans toute la force du terme, un officier d'avenir.
Déjà on lui avait confié, à moins de trente ans, une mission des plus importantes. Il l'avait admirablement
198 LE l'AUTACE DE L AFRIQUE
remplie. Si le Mossi et le Gourounsi sont, maintenant, des territoires français, c'est à Voulet et à Chanoine que nous le devons. Leur marche en avant et l'occupation de ces vastes régions ont été accomplies, sans coup férir, avec méthode et sang-froid, dans des conditions de rapidité et de sécurité qui leur ont fait le plus grand honneur. A leur retour, ils ont été remerciés, félicités, récompensés.
Mais la fièvre d'Afrique les tenait, comme elle tient tous ceux qui en ont été, une fois, atteints. Ils ont voulu repartir. Ils ont, eux-mêmes, conçu un nouveau projet; ils l'ont proposé ; ils ont communiqué aux autres la foi qui les animait, La mission hardie, téméraire, qui devait les porter à la rencontre de Foureau et Lamy d'une part, de Gentil, d'autre part, a été décidée, organisée.
Quelle joie pour eux, quel rêve! Cette vie d'aventurier, de découvreur, de conquérant, à laquelle ils avaient goûtée et qui leur avait laissé de si fiers souvenirs, ils allaient la revivre, la mener pendant des années encore, loin de la caserne et de la monotonie des postes, avec l'espérance d'une grande œuvre à accomplir, d'un poème d'action à réaliser, d'une gloire personnelle, neuve, indiscutable, à recueillir.
Ils sont partis; ils ont commencé, marchant de l'avant rudement, brutalement, à leur façon, pressés de réussir, brûlant les étapes du chemin où Casemajou avait péri. Ils croyaient toucher au but. Et voilà ce qu'on venait leur arracher!
Cette lettre de Voulet qui n'est pas parvenue à son adresse, cette lettre écrite au colonel Klobb est poignante. Elle est poignante, parce qu'elle dit fortement et presque naïvement ce qui se passait au fond de cette âme à la fois exaspérée et troublée : « Que venez-vous faire ici?.., me voler les fruits de mes efforts?... C'est
une infamie... Un pas en avant et vous êtes mort. » Les motssilflent comme des balles.
L'admirable colonel, lui, reste impassible. La menace ne le fait même pas hésiter, [l a un devoir à accomplir : il va droit devant lui, marchant sur la mort certaine. Il est frappé au front ; il tombe.
Quant à l'autre, il est, maintenant, on ne sait où, jeté parmi l'Afrique en outlaw, ballotté au hasard des événements, esclave de ceux qu'il commande, roulant comme une feuille morte par les déserts vides, se heurtant aux peuples étonnés de son apparition et de sa fuite, perdu, désemparé, anéanti. Voilà la fin du noble rêve!
Et ce rêve, pourtant, combien trouverait-on de jeunes Français qui l'ont caressé? Combien d'âmes généreuses, vigoureuses, héroïques n'a-t-il pas séduites, hier; combien en séduira-t-il demain? Il court sur ces âmes, à l'heure présente, comme un frémissement dans l'attente de l'action. Beaucoup se précipiteraient vers le combat, vers la mort, sil le fallait, avec un visage tranquille et souriant.
Je les ai vus, ces jeunes gens, je les vois autour de moi. Ils sont braves; comme on dit, ils sont d'attaque. Si l'aventure, le sacrifice, la gloire les appellent, ils sont prêts, ils marcheront. Mais ils ne savent pas où et comment se donner. Et l'on ne sait pas où et comment les employer.
Voilà trente ans que l'instruction et l'éducation, en France, n'ont eu qu'un but : le relèvement de l'énergie physique et morale de la race. On avait une génération d'anémiques et de beaux fils. Un a voulu des générations de sanguins, de mâles et de soldats.
On les trouvait trop dociles, trop promptes à baisser la tête, à se laisser conduire, parquer, domestiquer.
200 i.K l'Aivr.M.i: i>i-; l'ai lii'.n i-:
On riait beaucoup de ce ^rand-maître de l'Université, qui disait: « A celte lieure, tous les lycéens de France composent en thème latin. » Un déplorait que les Français ignorassent si profondément la géographie... On la leur a apprise, et ils la savent maintenant! Ils n'en font plus, des thèmes latins! On voulait des hommes. On les a. On voulait des soldats, on les a. On voulait des individualités fortes, on les a. On voulait des mâles, on a des mâles!
Plus j'observe autour de moi, plus je trouve que trente ans d'elforts constants et convergents, ont réussi, et que le jeune Français est plus robuste, plus entreprenant et plus hardi que n'était son père.
Mais, en même temps, il faut bien l'admettre, plus violent et plus indiscipliné. Que ce soit au fort Chabrol, que ce soit sur les bords du lac Tchad, il y a des symptômes qui sont des avertissements.
Les générations prochaines se marquent d'un trait précis : la vigueur même exubérante, la soif d'agir, de se dépenser, pourvu que le résultat soit au bout — et promptement, — sinon gare !
On adit, déjà, que ces jeunes gens sont des arrivistes. Oui, mais pour arriver, il faut marcher... Ils marchent, et mêmeils courent. Mais où vont-ilsetoù va-t-onlesdiriger?
C'est cette évolution, cette révolution si marquée dans le tempérament de la race, révolution voulue, désirée, préparée, qui va surprendre, à ce qu'il semble, nos hommes publics et nos institutions.
Celles-ci sont-elles assez souples, ceux-là sont-ils assez clairvoyants et généreux pour se prêter à cette fière jeunesse et conserver, à force de confiance en elle, l'empire et l'autorité qui appartiennent à la loi, à la sagesse et à l'expérience? Là est toute la question.
LKS KXI'LOHATEL'IiS 201
Quoi qu'il en soit, les temps nouveaux approchent et il serait bien inutile de fermer les yeux sur des lendemains qui sont, déjà, de la plus pressante, de la plus poignante actualité.
TOMBOUGTOU
Est-il rien de plus amusant que de regarder de vieilles cartes? Tout un passé naïf et sincère apparaît rien qu'à cette promenade que les yeux font sur les feuilles de papier jauni. On y retrouve, plus vivante et plus fraîche assurément que dans les livres, l'impression d'étonnement mêlé de joie et de terreur enfantines, que nos pères ressentaient en présence des terres inconnues qui se déployaient devant eux, et dont ils relevaient, d'une main incertaine, les premiers contours.
Voici l'Afrique, telle qu'elle fut gravée, en l'an 1550 de l'ère chrétienne, pour être insérée dans un des plus beaux et des plus curieux livres qui soient en librairie : « Description de V Afrique, tierce 2iartie du monde., contenant ses royaumes, régions, villes, cités, châteaux et forteresses ; îles, peuves^ animaux, tant aquatiques que terrestres ; coutumes, lois, religion et façon de faire des 'habitants, avec pourtraits de leurs habits ; ensemble autres choses mémorables et