TOMBOUCTOU
Singulières nouveautés, escrites de notre temps par Jean-Léon African, premièrement en langue arabesque^ puis en toscane et à présent mise en françois. » A Lyon, par Jean Temporal, 1556.
La carte est orientée à l'envers des nôtres : le Nord est en bas, le Sud en haut ; l'Afrique a donc la pointe en l'air, et elle est coupée d'une énorme ligne en damier qui représente l'Equateur.
Les fleuves courent sur le continent comme les rameaux épais d'arbres généalogiques; les lacs, avec les rivières qui se tortillent, ont l'air de sangsues qui s'accrocheraient à la j)eau blanche des déserts ; les montagnes sont des taupinières soigneusement lissées par la pointe du graveur. Les déserts, immenses, sont parcourus par des monstres noueux et griffus.
Il en est aussi qui voguent sur les eaux : des requins, des dauphins, des lions ou des serpents de mer : leur croupe se recourbe en replis tortueux, leurs naseaux jettent des trombes en volute; ils sont les gardiens du mystère et s'avancent vers les blanches caravelles qui, toutes voiles dehors, pénètrenthardimentdans la « Grand mer océane »..
Le cap de Bonne-Espérance justifie son premier nom de cap des Tempêtes, en amoncelant ses vagues terribles sur une coque de navire désemparé échouée à la côte méridionale de l'île Saint-Laurent, nommée depuis Madagascar.
La contemplation du continent n'est jias moins savoureuse. Le Niger prend sa source vers le royaume du Congo. 11 suit à peu près le cours du Chari et vient, au Nord, traverser le lac Tchad ; de là, il reprend sa course vers l'Ouest — nommé comme de raison Ponant — il arrose les royaumes de Bornou, de Cassena, de Gano ; celui de Tombut — où il est facile de reconnaître Tom-
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bouctou — et, enfin, prenant le nom de Senega, il se jette dans l'Océan, entre le « Gap Rouge » et le « Gap Vert. » En un mot, le cartofi^raphe, suivant une erreur de l'antiquité qui s'est perpétuée jusqu'à notre siècle, ignore la source du fleuve et C3 coude qu'on nomme aujourd'hui la boucle du Niger; il le fait couler à contrepied et réunit ses eaux à celles du Sénégal ; erreur bien étrange si on pense que Léon l'Africain avait plusieurs fois parcouru ces régions.
L'auteur paraît mieux renseigne sur les sources du Nil, les origines lacustres du grand fleuve sont certainement connues et précisées ; près d'un lac qui s'étale au Sud de l'Equateur, le graveur inscrit la mention Font du NU.
D'un autre lac voisin, plus considérable encore, sortent le Zambèze, qui coule vers le Sud, le Zaïre ou Congo vers l'Ouest. Tout cela n'est pas si mal vu.
On dirait vraiment, à regarder cette carte, que les connaissances géographiques, en cette matière, ont reculé durant les deux derniers siècles, et que les gens du seizième siècle, les premiers voyageurs, Arabes ou Portugais, en savaient long sur tout ce qui a été « redécouvert )) de notre temps par les Speke, les Grant et les Livingstone.
Ces vieux voyageurs et géographes étaient des gens très simples et qui n'avaient pas l'ombre de romantisme dans la cervelle. Les spectacles qui s'ouvraient devant eux les surprenaient, mais ne les agitaient pas. Ils trouvaient le monde vaste, profond et terrifiant, mais tout à fait naturel.
Ils eussent rencontré les fameux hommes sauvages des naturalistes anciens, ceux, par exemple, qui sont grands comme des montagnes et qui ont un œil au milieu du front: ils auraient vu sortir des forêts l'armée
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fameuse des hommes à qi>eue hurlant et frappant des tambours que, Hannon, de loin, avait entendus sur les rivages ; ils auraient découvert, au creux d'un arbre, les pyg-mées dont on racontait les combats contre les cigognes, et que Stanley a retrouvés au cœur de la grande forêt, qu'ils se seraient bornés à donner, de tout cela, un compte rendu sincère, sans phrases, n'usant même qu'avec discrétion de l'exagération permise à tout homme qui vient de loin.
Les royaumes de Thunes et de Fez, ceux du Congo et ceux du Mozambique, la Barbarie et le royaume du Prêtre- Jean, tous ces pays étranges sont décrits par eux d'un Ion bonhomme, avec un sérieux à la fois gobeur et froid. On sent bien que ces gens-là ont lu VHistoire naturelle de Pline, et qu'ils y ont appris à ne s'étonner de rien.
Une belle gravure représente les « Arabes qui habitent le désert ». Ce sont nos modernes Touaregs. Ils sont, ma foi, tout pareils à ceux que l'on nous dépeint aujourd'hui. Ils portent le vaste chapeau ; ils ont la figure recouverte du voile noir ; le corps est drapé dans une même étoffe noire ; ils sont armés de la lance, de l'arc et de flèches ; ils sont montés sur des chameaux extrêmement bossus, ridés, velus, squameux.
Malgré tout, ces Africains ressemblent à des guerriers antiques ; leurs caractères dislinctifs se remarquent à peine. Il en est de même des Arabes, des Gafres et des divers représentants des races autochtones. Tous ces noirs n'étaient guère autre chose aux yeux de nos pères que des paysans un peu rudes et au teint très foncé.
C'est ainsi que la description qu'ils donnent de Tombouctou, de celte ville que l'ignorance des siècles suivants a renfoncée dans le plus sombre « mystère », est
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tout à fait plaisante et agréable. Ce serait quelque ville d'Espagne récemment arrachée à la domination mauresque, qu'on n'en parlerait pas autrement; d'ailleurs, ce sont les arcliitectes espagnols qui venaient bâtir, jusqu'à cette extrémité du désert.
« Celte ville, dit le géographe, est proche d'un bras du fleuve Niger d'environ douze milles; les maisons d'icelle sont de lortis plâtrés et couvertes de paille ; mais il y a un temple de pierre et chaux construit par un excellent maître de Grenade et, semblablement, un somptueux palais auquel loge le roi... »
Est-ce que cette courte phrase n'en dit pas long sur la rapidité et la facilité des communications entre ces pays transsahariens et le monde européen? D'ailleurs, nous savons, maintenant, que Tombouctou était un lieu d'agrément pour les Marocains, les Tripolitains et autres riverains de la mer Méditerranée. Ils y allaient, comme nous allons sur la côte d'Azur, ou, si vous voulez, en Algérie, lorsque les froids sont venus.
Un s'y trouvait si bien que beaucoup y prenaient femmes ou amies, et n'en revenaient pas. Ce sont là des faits notoires, et le vieux géographe ne les a pas ignorés, car il y fait allusion dans une phrase engageante : « Les habitants de cette cité sont tous de plaisante nature, et, le plus souvent, s'en vont le soir jusqu'à une heure de nuict, dançans parmi la cité. »
Or, cette vie gaie, ouverte, cordiale, que tous les témoignages authentiques s'accordent à reconnaître à la « mystérieuse » Tombouctou, quelle joie de la retrouver décrite, expliquée, vivante, dans le livre d'un de nos contemporains, dessinée d'un crayon vif, tracée d'une plume alerte, photographiée à plein codak.
Et voilà justement la charmante et savoureuse impres-
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sion qui se dégage du récit que M. Félix Dubois nous a donné de son voyag-e à Tombouctou, récit mi-grave et mi-plaisant, mi-historique et mi-légendaire, notes d'un voyage rapide, fait vite, raconté de même, en belle humeur et à l'emporte-pièce.
Passons sur les incidents de voyage, laissons l'amusante histoire des deux paysans d'Europe, sergent et sapeur du génie faisant fonction, l'un de chef de gare et l'autre d'agent du télégraphe, et qui, vivant seuls, isolés, perdus — et respectés — au milieu des populations nègres, passent leur temps à élever le jeune hippopotame Bibi, comme, chez eux, quelque part en Normandie ou en Champagne, ils élèveraient des lapins ; laissons l'histoire héroïque et si sobrement expliquée de la prise de Tombouctou, par une douzaine de fusiliers marins, et de la mort de ce pauvre colonel Bonnier ; passons ; allons au fond des choses.
Que se dégage-t-il de la lecture de ce livre, le premier qui, depuis Barth, nous apporte des renseignements exacts sur l'existence traditionnelle de la vieille cité africaine? C'est tout d'abord que la vie y fut large, riche, prospère, cultivée. (Juand les rois Longhoïs eurent conquis le haut Soudan, ils développèrent, à Tombouctou, une civilisation complète, avec tout ce que ce mot comporte d'activité dans le commerce, l'industrie, les sciences, les arts, la philosophie et les lettres.
Tombouctou rayonnait par l'autorité de ses sages et de ses écrivains sur toute l'Afrique occidentale. Ecoutez plutôt le joli dicton soudanais : « Le sel vient du Nord, l'or vient du Sud et l'argent du pays des blancs ; mais les paroles de Dieu, les choses saintes, les histoires savantes et les contes jolis, on ne les trouve qu'à Tombouctou. »
Pur trois siècles de prospérité, Tombouctou a donné
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la preuve que les Noirs sont capables de s'élever beaucoup plus haut qu'on ne le pense, môme par leur ellort propre et par leur développement naturel.
Tombouctou, en relation étroite avec le Nord Méditerranéen d'une part, avec le Soudan Nigérien d'autre part, est donc, si l'on en croit son histoire, appelé à devenir le centre d'une des dominations puissantes qui, dans un délai plus ou moins rapproché, se constitueront en Afrique.
La loi de cette grandeur passée et probablement de cette grandeur future, est formulée, d'ailleurs, dans une expression saisissante par M. Félix Dubois : Tombouctou est juste à Vendroit où le chameau, venant du Nord, ne peut plus avancer, et au-delà duquel le bateau, venant du Sud, ne peut plus remonter. Evidemment, le point de contact et le point de jonction sont là. Ce que le passé musulman a fait, l'avenir européen et français ne pourra-t-il le faire?
Jetons les yeux sur une carte, non plus celle du bon Temporal, mais la carte de l'Afrique contemporaine, celle que nous avons vu se graver sous nos yeux et qui couvre ses plaines et ses déserts des traits innombrables ajoutés et surajoutés par les découvertes modernes.
L'Algérie au Nord, le Sénégal à l'Ouest, le lac Tchad à l'Est, le Dahomey et la Côte d'Ivoire au Sud, toutes ces colonies rayonnent autour de Tombouctou.
Tombouctou n'est pas seulement un centre de domination : c'est le centre de la domination française. Abritée par les déserts, par les cataractes du fleuve, par sa situation si fortement continentale ; entourée de populations douces, vaillantes et dociles, Tombouctou n'attend plus que les lignes télégraphiques, — et qui sait, peutêtre les voies ferrées — la rattachant aux quatre points cardinalax, pour devenir le nœud indispensable des
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communications reliant tout notre empire africain.
Donc, le rôle que la ville de Tombouctou a joué dans le passé, elle peut le ressaisir si elle trouve, chez ses nouveaux maîtres, l'esprit d'initiative et l'esprit de suite qu'elle a rencontrés chez ses anciens dominateurs musulmans.
Actuellement, la paix est ù peine établie que le commerce a repris, et M. Dubois l'évalue déjà à 20 millions. Aussi, pour lui et pour nos Tombouctiens, la question de l'avenir de la ville ne fait pas doute, et il écrit, traduisant une pensée commune : « Dans le lointain des temps futurs, je vois Tombouctou apparaître lettrée, riche, reine du Soudan, telle qu'elle se dessine dans le lointain des temps passés, telle que son panorama en donne l'illusion au voyageur des temps présents. »
C'est le cas de dire : Ainsi soit-il !
M. Laferrière, gouverneur g-énéral de l'Algérie, a dit : « Le Touat devait tomber au moindre choc, comme un fruit mûr. » L'image est d'autant plus expressive que les oasis du Touat sont comme une grappe suspendue à la frontière algérienne du Sahara.
Les résultats d'une longue politique de patience, de persévérance et de prudence apparaissent en effet. Après de lentes préparations, les circonstances sont devenues favorables et au moindre choc, le fruit mûr est tombé.
Voilà des années et des années qu'on attendait cette heure. Personne n'avait de doute sur le succès final. Mais il fallait connaître à fond les données du problème ; il fallait dénouer, un à un, tous les fils qui le rattachaient à tant d'autres difficultés qui nous environnent sur celte terre mystérieuse; il fallait proportionner l'eirort au résultat; il fallait éviter les contre-coups qu'une politique précipitée aurait pu avoir sur d'autres questions plus hautes.
C'est ù ce travail d'étude, de déblaiement et de circonvallation qu'ont été consacrées les dernières années, et quand, une fois, la préparation a été achevée, quand les fossés de l'assiégeant ont été poussés jusqu'aux murailles de l'assiégé, l'assaut a pu, pour ainsi dire, être épargné. Quelques centaines d'hommes résolus accompagnant un paisible voyageur scientifique, ont fait capituler la citadelle du désert et ont planté, sur la Kasbah de l'oasis, l'étendard aux trois couleurs.
C'est M. Flamant et le capitaine Pein qui ont emporté l'honneur du coup décisif. Combien d'autres, avant eux, avaient entr'aperçu l'oasis d'In-Sallah au bout de leurs rêves, combien en avaient pris la route, combien avaient dû rebrousser chemin avant de l'atteindre et combien avaient péri dans la lutte que de nouvelles équipes engageaient et renouvelaient sans cesse à la poursuite du décevant mirage!
La conquête du Sahara est une des pages héroïques de l'histoire humaine ; c'est une des plus belles pages de notre histoire.
Elle commence avec la conquête de l'Algérie.
Même à l'heure actuelle, il n'est pas un voyageur traversant la colonie pacifiée et organisée, qui ne frémisse à l'idée du courage et de la résolution qu'il a fallu à nos premiers soldais pour quitter les bords de la mer et les vallées connues, et pour s'enfoncer, sac au dos, dans les immenses étendues qui s'ouvraient devant eux, en allant vers le Sud. Bientôt, c'était le mystère, les sables, la soif.
A peine a-t-on franchi les défilés de l'Ouarsenis, et s'est-on élevé sur les derniers contreforts de la montagne que les Arabes appellent 1' « œil de l'.Vfrique », du haut de ce balcon splendide, si on jette, au soleil couchant, les derniers regards sur l'étendue infinie que
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les Hauts Plateaux déroulent vers le sud, cette angoisse, déjà, vous saisit.
J"ai vu, d'un de ces contreforts, au sud de Tiaret, les trois pyramides ([ue le général de Justinien, le lieutenant de Bélisaire, l'eunuque Solomon, a fait élever, en souvenir de la campag-ne qu'il avait menée dans ces régions contre les tribus barbares révoltées. Il vint, vainquit les nomades, construisit ces étranges monuments (autels ou cénotaphes), inscrivit à leur sommet son nom et celui de l'empereur, comme un souvenir de gloire impérissable, et il s'en retourna précipitamment.
Il lui semblait, en effet, qu'il avait atteint le bout du monde et, qu'au delà, il n'y avait plus que cette plaine obscure, hostile au genre humain qu'emplissent seuls, dans la solitude infinie, les hurlements des monstres africains.
Et, aujourd'hui, cette région, si on la compare aux autres espaces que nous avons parcourus et occupés, paraît être la bordure de la mer. Le chemin de fer qui franchit en moins d'une journée la vallée sablonneuse et désolée de la Mina, trouve, à l'extrémité, des contrées en pleine culture et des villages riants qui, à une altitude de mille mètres, semblent appartenir à quelque coin prospère de notre vieille France. C'est au Sud, bien au Sud que s'étend le mystère, et il recule tous les jours.
On a, maintenant, des cartes complètes du Grand Désert. Il apparaît peuplé et presque fertile.
Des voyageurs nous en ont rapporté des tableaux idylliques. Le Père Richard parle en ces termes des terrains de parcours des Imanghassaten : « Je demeurai émerveillé, dit-il, du spectacle qui s'offrit à mes yeux : de grands arbres, des prairies immenses et verdoyantes, de nombreux troupeaux de chameaux et de moutons
dispersés çà et là; ce n'était plus le désert, c'était la fécondité ! »
On a de ces surprises dans le Sahara. Il ne faut pas croire cependant qu'elles y soient fréquentes. Par sa configuration géographique vraiment extraordinaire, avec ses fleuves sans écoulement, avec ses cours d'eaux et ses lacs parfois à fleur de sable et parfois souterrains, avec ses contreforts qui s'élèvent, s'abaissent et se relèvent plusieurs fois, depuis le Djebel Amour qui le borde comme un rivage jusqu'au lac Tchad qu'il surplombe comme une muraille, avec le dos d'âne qu'il fait vers son milieu, avec ses thahvegs desséchés où de rares puits indiquent la présence de l'eau latente, le Sahara n'en reste pas moins l'immense mer de sables qu'ont décrite les anciens géographes.
Cette mer aux vagues agitées ollre encore les phénomènes étranges tels qu'ils ont été racontés : elle impose encore aux yeux ravis et inquiets la déception mouvante du mirage ; elle ménage et gradue savamment toutes les tortures de la soif; et, parfois, on entend, au déclin du jour, sur son étendue sans bornes, l'étrange orchestre des « Sables sonores », chantant comme les sirènes de l'autre Océan : « Quand les dunes de sable sont traversées par une caravane, dit Oskar Lenz, il s'y produit un déplacement de petits grains de sable fluides et musicaux. Ce mouvement, limité d'abord à une très faible étendue, occupe bientôt un espace de plus en plus grand et s'étend comme une avalanche sur toute la pente de la colline. Alors, il naît, du déplacement de tous ces grains imperceptibles, un son qui grandit peu ù peu et qui devient un chant immense d'une intensité et d'un effet extraordinaires ».
Mais le pire des dangers que court le voyageur ne vient ni du sol, ni du ciel, ni de l'isolement; il vient de
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l'homme et c'est là que la piraterie, délogée des côtes barbaresques, s'est peu à peu réfugiée.
Le Targui, le descendant des Berbères que les races conquérantes ont refoulé, s'est enveloppé la figure du voile noir, s'est drapé dans son amf)le vêtement, s'e^t armé du fusil et de la lance, et haut monté sur le méhari dont il a fait un admirable coursier, il parcourt l'espace et fond sur les caravanes qui vont et viennent du Soudan à la mer et de la mer au Soudan.
Au centre du Sahara, il a ses points de concentration; il guette Tombouctou, Ghadamès, Ilhat, les oasis de l'Est et de l'Ouest ; mais son vrai domaine est le désert. Avant tout, il est ivre d'indépendance. Un des chefs, neveu et héritier de cet Ikhenoukhen qui fut l'ami du grand explorateur Duveyrier, et qui signa l'arrangement de Ghadamès, disait encore récemment à M. Gaston Méry : « Venez en paix; vous retournerez en paix. Vos marchands seront traités, Français ou musulmans, tout comme ceux de Tripoli. Ils n'auront rien à craindre pour leur tête ni pour leurs marchandises. Lapaix dans le cœur, vous trouverez ici la paix... mais pas de soldats ; ils viendraient deux, puis dix, puis cent. Nous ne voulons pas être esclaves ».
Voilà le fier langage que tiennent nos amis. Mais nos adversaires ne disent rien : ils attendent Theure et tombent sur les missions pacifiques et militaires. L'histoire de l'exploration du Sahara est un long martyrologe. Fournaux-Dupéré et mademoiselle Tinné, les Pères Paulmier, Ghénaret et Bouchand, Von Bary, Palat et Camille Douls^ les Pères Richard, Morat et Pouplard et, surtout, la deuxième mission Flalters, ont jalonné de leurs cadavres la route de notre pénétration.
On recommençait toujours, et toujours les ell'orts étaient vains.
Les rares voyageurs qui ont franchi le désert n'y ont guère laissé qu'un sillage refermé derrière eux dès qu'ils avaient passé.
Il a fallu l'extraordinaire expérience et le courage inébranlable de Foureau et de Lamy pour réussir là où tant d'aulres avaient échoué.
On ne pouvait pourtant laisser la question indéfiniment ouverte. La répercussion de nos échecs produisait, en Algérie, une sorte d'hésitation et d'attente parmi les tribus du Sud. Il semblait qu'il soufflât toujours, de làbas, un vent de révolte et de désalfection, ou du moins je ne sais quelle espérance vague pour les insoumis et les dissidents.
Quelles trames se nouaient dans ces régions insondables? Quels conseils intéressés et insensés circulaient de bouche en bouche et se répandaient comme une traînée de poudre d'un bout à 1 autre du désert? On devinait, on entrevoyait vaguement; et puis, tout à coup, on était réveillé par quel |ue catastrophe, comme la destruction de la mission Flatlers ou de la colonne Bonnier.
Il fallait en finir. Mais comment? Une expédition pouvait être dangereuse et sanglante, si loin de nos bases d'opération. Il convenait donc, tout d'abord, de rapprocher insensiblement notre tête de ligne. Il fallait porter aussi loin que possible nos avant-postes et nos dépôts d'approvisionnements : c'était un premier devoir.
Il fallait, en outre, isoler le problème et cerner l'ennemi, pour lui faire comprendre que, de quel côté que ce fût, tout espoir de secours lui était interdit. Le premier point était du ressort de l'administration algérienne et de l'administration coloniale. La seconde partie de la tâche appartenait surtout àla diplomatie.
L'une et l'autre, sans se laisser ébranler ni par les
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surprises soudaines ni par les impatiences irréfléchies, ont poursuivi simultanément et g-raduellement leur œuvre commune. Le point vise était évidemment In- Salah. C'était l'étape maîtresse, le nœud du Sahara central.
L'oasis est à mi-chemin de la côte méditerranéenne et du Niger. Du haut de la Kasbah d'In-Salah, l'occupation française, comme une vigie, guette au loin et domine le désert. C'est vers In-Salah que se dirige la voie ferrée du Sud-Oranais : elle s'avanr.a d'abord jusqu'à Ain-Sefra, puis, par une seconde étape, jusqu'à Djenien-Bouresq. Elle projette en avant les deux forts de Mac-Mahon et de Miribel, installés au Gourara et qui permettent d'entrer en relations avec les Ouled-Sidi- Cheick d'abord, puis avec les Chambâa.
Au Sud, après les brillantes campagnes des Faidherbe, des Borgnis-Desbordes, des Archinard, la voie du Niger est déblayée et, bientôt, Tombouctou est occupée. Il ne s'agit plus seulement d'explorations géographiques ou de voyages rapides; ce sont maintenant des installations durables et qui ne laissent aucun doute sur nos intentions.
Par ailleurs, toute une œuvre parallèle se poursuit, et l'Europe apprend, par une série de négociations entamées et de conventions conclues, ce que les faits se chargent d'apprendre, d'autre part, aux populations africaines, à savoir que la France entend être maîtresse des régions qui réunissent ses possessions méditerranéennes au Sénégal, au Soudan, au lac Tchad. Depuis le traité de 1898, le principe est consacré ; chaque résultat obtenu, dès lors, est un empire nouveau.
On connaîtra un jour les difficultés de toute nature auxquelles ou se heurtait. On s'étonnera des résistances imprévues que notre action pouvait rencontrer. On
AU SAIIAKA m
saura à quel point il importait d'agir promptement sur tous les points de Timmense circonférence réservée à nos ed'orts, en Guinée, à la côte d'Or, au Niger, au lac Tchad, au Congo, au Bahr-El-Ghazal, partout à la fois, si nous ne voulions pas être bloqués ou coupés par la savante pénétration de nos rivaux.
Mais, du moins, on avait le sentiment qu'une fois le cercle achevé et la délimitation générale solidement établie, le centre et le nœud, c'est-à-dire le Touat, « tomberait comme un fruit mûr ».
Ce fruit est tombé. Il faut maintenant achever la récolte. Déjà, le coup d'In-Rhar succédant au coup dln-Salah, indique à quelles intrigues nous avions à faire. 11 est bien inutile de laisser s'en reformer d'autres.
In-Salah est en grand'garde au centre du désert; il faut couvrir ses communications et assurer ses derrières. Partout où les conventions diplomatiques nous permettent d'agir, nous devons le faire sans hésiter.
Il y a quelque temps déjà que les problèmes européens en corrélation avec ces questions sont résolus. Nos droits sont reconnus ; notre action légitime et paciliijue ne peut soulver d'objections.
Un effort décisif, achevant ce que nous avons préparé à l'ouest du Gourara, couronnera l'œuvre persévéramment poursuivie depuis si longtemps. Vraiment, le général de Gallillet a de la chance; il retrouve, après vingt-huit ans, au ministère de la Guerre, un regain des lauriers cueillis par lui, en 1872, à El-Goléa.
(ilX)0).
En laissant à l'initiative privée sa pari, sa large part, la métropole et le gouvernement ont, en Algérie, une triple tâche : veillera Tunion, au profit delà France, des divers éléments rassemblés sur cette terre : c'est une œuvre de politique intérieure ; assurer le rayonnement sur le continent africain de notre puissante colonie -de l'Afrique mineure : c'est une œuvre de politique extérieure ; aider, enfin, au développement intime de la colonie elle-même, à sa prospérité économique et, ainsi, achever sa puissance et sa grandeur.
De ces obligations supérieures, dérivent une foule de devoirs particuliers : les problèmes et les solutions se pressent dans l'esprit et s'y heurtent même confusément. La politique algérienne est variable et violente comme le climat. Au milieu de cette tempête constante, il faut de la poigne et de la tête pour tenir droit le timon.
Voilà ce qu'il faut répéter constamment à la France : il faut lui dire sans cesse la multiplicité des devoirs
qu'elle a assumés du fait qu'elle est reine de ce magnilique domaine. 11 faut lui dire que l'ère des sacrifices n'est pas close, si l'heure des satisfactions est déjà venue.
Quanta esquisser seulement, ici, un résumé des questions qui, là-bas, agitent tous les esprits, il n'y faut pas songer. Chaque difficulté vient en son temps; et, la plus brûlante de toutes les questions, celle de l'expansion vers l'Ouest, le Maroc, n'est pas de celles qu'on aborde sans y avoir mûrement réfléchi.
Mais ce qui parait évident, si peu que l'on séjourne en Algérie, c'est que le grand ouvrier de ces diverses tâches, le collaborateur le plus puissant de la civilisation, le conquérant, le pacificateur par excellence, c'est le chemin de fer. Par le chemin de fer, on assurera tout à la fois l'ordre, la richesse et la pénétration.
Toutes les questions algériennes se perdent dans la question des chemins de fer, comme les fleuves dans la mer.
Si, du jour au lendemain, cette terre était couverte du réseau qu'il est facile de rêver, elle serait transformée comme par un coup de baguette : elle ferait de la France non seulement une « plus grande France », mais « une plus belle France ».
Des teri-es admirables sont encore désertes : c'est que le travail humain ne saurait les aborder; des récoltes magnifiques ne se vendent pas : c'est que les conditions du transport sont mal établies, ou insuffisamment assurées; des richesses immenses qui résident sous ce sol sont ignorées : c'est que l'homme n'est pas mis à pied d'œuvre.
Si une sorte d'inquiétude règne encore sur certaines provinces, c'est que la circulation des troupes n'y est pas rendue plus facile : la gare supprime le fort, voilà la grande théorie de l'occupation algérienne.
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Et cette théorie pourrait s'étendre plus loin et s'appliquer à d'autres problèmes plus larges et plus com|)lexes. Dans l'état actuel du monde, l'avenir est à ceux qui n'hésiteront pas à prélever, sur le travail accumulé, les moyens de développer au centuple le travail futur.
Allons sur les lieux ; allons jusqu'au dernier kilomètre posé, et puis, au delà encore, sur le tracé des kilomètres que Ton posera demain : c'est là que nous saisirons la puissance de l'outil moderne et que nous verrons véritablement l'histoire en marche.
La grande ligne de pénétration vers le Sud, celle que 1 on considère désormais, avec la rapidité des conceptions et des imaginations algériennes, comme l'amorce du transsaharien, commence à Perrégaux. Longtemps, elle s'est arrêtée à Aïn-Sefra ; mais, par un élan récent, elle s'est portée, subitement, jusque vers les oasis du Sud, jusqu'à Figuig.
C'est donc là, à ce point précis, à Beni-YounifT, que se produit le contact entre la domination française et l'Afrique mystérieuse. Suivons la voie ferrée jusqu'à Beni-Youniir. Ce n'est rien, un peu moins de 1.200 kilomètres, aller et retour, que nous pouvons franchir en quelques jours.
La Compagnie franco -algérienne est placée, actuellement, sous la régie de l'Etat. La complaisance inépuisable de M. de Malherbe me donne pour compagnon de route le directeur de l'exploitation, M. Rouzeau.
C'est un homme solide et carré par la base ; colon, fils de colon, avec sa décision, sa clarté, sa lucidité active, il est, comme on dit, « représentatif ». Ce n'est pas un latiniste, ah non! mais il a reçu une forte instruction pratique ; son esprit est ouvert à toutes les questions. Il connaît, naturellement, « sa «ligne sur le bout du doigt.
DANS LE SLD lli
11 dirait le nom de tous les propriétaires qui sont échelonnés sur la route et le tonnag-e exact des marchandises livrées par chacun d'eux au tratic du chemin de fer. D'ailleurs, il adore « sa » ligne ; il l'a vue naître ; il la voit grandir selon ses prévisions. Sa conliance est entière, franche et saine. Ces hommes d'action sont de fameux optimistes. Avec lui, si longue que soit la route, on ne s'ennuiera pas.
Si je voulais recueillir la masse de faits précis, d'observations piquantes, d'exemples probants qui surgissent durant ce voyage, — si long et si court, — où j'ai indéfiniment devant moi la ligne de fer s'enfonçant comme une tlèche sur le plateau nu, vers le désert, vers l'infini,... il faudrait m'arréter à toutes les stations. Mais nous devons marcher, marcher à toute vapeur, puisque le but est plus passionnant encore que la route et que, là-bas, les dates sont prises et que l'on nous attend.
Nous arrivons à Aïn-Sefra, vers deux heures du matin. Le ciel est couvert, le vent fort, « il a grêlé, hier ». Au mois de mai ! Cette première nouvelle, reçue à la gare, me refroidit, si j'ose dire. Ce n'est pas comme cela que j'avais rêvé mon entrée dans les pays chauds.
Le lendemain, on se rattrape ; — la visite rapide du camp, du marché arabe, du Cercle militaire, et surtout de la dune mouvante qui menace sans cesse la petite ville déjà florissante, au pied de ses belles casernes à arcades mauresques, et parmi les plantations encore frt'-les, cette visite me réconcilie avec le soleil. On peut, désormais, dire adieu aux pardessus et aux couvertures. Les gens sages, cependant me disent : « Attendez! »
Le lendemain encore, à la première heure, départ pour le Sud.
Le général Cauchemez veut bien nous accompagner, 11 a son Algérie du Sud sur le bout du doiyt. Comme c'est
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un homme rédcclii et simple, il la dit f;;Tavement, sans éclat de voix, sans parti pris etsans avoir l'air d'y loucher, et je ne sais pas de façon plus savoureuse d'exposer ces choses complexes où le fait prime tout et tient en échec les théories.
Nous voici à Djenien Bouresq. Depuis longtemps, tous ces petits centres, que la lig'ne crée au fur et à mesure qu'elle s'enfonce vers le sud, se ressemblent : c'est toujours la gare carrée, entourée d'une palissade ou d'un mur percé de meurtrières, ramassant tous les bâtiments autour de sa cour intérieure, au pied délateur massive où veille un mirador de fer.
Généralement, sous son aile, la première plantation commence; non loin, un bataillon de légion étrangère est campé sous la tente ; déjà, les premières boutiques des mercantis s'élèvent et les marchands de goutte, ouvrant le premier comptoir, font de la civilisation à leur manière.
A deux pas de la gare, la solitude sèche ; cependant, on voit, de temps à autre, sur les pistes qui se perdent vers l'intérieur ou le long de la route, qui a précédé la voie ferrée, une troupe d'arabes à bourricots, ou une longue caravane de chameaux qui viennent apporter à la gare les provisions ou les récoltes de la contrée.
M. Rouzeau ne se tient pas de joie. « Voyez ; à peine installés, partout le commerce s'amorce. Il y a toujours quelque chose à prendre ; quand ce n'est plus la vigne, ce sont les céréales, quand ce ne sont plus les céréales, c'est l'alfa. Les mauvaises herbes même, dans ce pays, ont leur utilité. Noire chiendent est d'un grand profit. On fait du crin végétal avec cette peste, le palmier nain ; voilà une autre peste, elle est excellente pour les balais de crin et nous concurrençons l'Italie.
« D'ailleurs, les chiflres parlent. Sur la ligne d'Aïn- Sefra à Duveyrier, ouverte au service de l'exploi-
talion depuis le mois d'octobre dernier, les recettes s'élèvent, fin mars, à 1G6.000 francs, et les dépenses ù 115.000 francs, soit un excédent de receltes sur les dépenses de 51.0(J0 francs environ. Le trafic de celte lig-ne comprend ; commerce, 90.000 francs ; transports militaires, 25.000 francs; transports pour la construction, 46.000 francs, »
Il y a bien à dire, sinon sur ces chiffres qui sont exacts, du moins sur leur interprétation. Cependant, il faut se rendre quand l'habile directeur nous explique la sag^esse des conditions d'exploitation, les frais de construction étant, d'ailleurs, réduits au minimum et ne dépassant gaère, depuis Aïn-Selra, 50.000 francs au kilomètre, et quand, enfin, il nous donne, d'un air triomphant, sa conclusion sur l'ensemble du réseau : « En l'.)01, les excédents de recettes sur les dépenses du réseau francoalgérien racheté par l'Etat et exploité par lui se sont élevés à 1.050.000 francs, au lieu de 52.000 francs lorsque ce réseau était exploité par la Compag^nie Algérienne. »
Tout en causant et en discutant, nous avons gag-né Duveyrier, Nous sommes à liO kilomètres d'Aïn-Set'ra. Le centre se crée, ici aussi, avec sa gare, ses premières plantations, son camp de légionnaires, et l'approche, hésitante encore, des premiers mercantis.
Mais le pays est en constante alerte. Derrière ces montagnes noires qui encombrent l'horizon, c'est le Maroc. A quelques centaines de mètres de la gare, sur une hauteur de sable, dans un coin entouré de murs, voilù la tombe récente de deux capitaines, Gratien et de Gressin, tués, récemment, dans des conditions myslé rieuses, au cours d'une promenade dans la monta<ine. Leur sang u marqué ce nouveau progrès de la marche Vers la Sud. D'une colline qui domine le cimetière et, au
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loin, la plaine, on voit Figuig^, on voit le Sud infini. Allons!
Tout est prêt, chevaux et mulets. Une escorte de spahis nous accompagne, et nous couvre, en quelque sorte, du côté d'où on sait que viennent les maraudeurs * et l«s coups de fusil.
Le développement que fait notre troupe est animé, pittoresque, semant la plaine de l'aquarelle des uniformes avec la longue cavalcade des chevaux arabes piaffant sous l'éperon et le mors.
Sur l'horizon, c'est la montagne inquiétante qui recèle les tribus hostiles. Au pied de cette montagne, à droite, dans l'échancrure de deux collines qui s'ouvre comme une baie immense, on voit, endormie et silencieuse, sous ses palmiers, Piguig.
Nous marchons sur une plaine absolument nue; le sol est craquelé, fendillé comme s'il venait de pleuvoir, et pourtant, il y a des mois, des années qu'il n'est pas tombé une goutte d'eau. L'atmosphère est lourde, étouffante, quoique remuée parfois par un tourbillon de vent chaud. Et on dit, autour de nous : « Quelle belle journée ! »
Une vibration constante de la lumière nous environne. Les contours des objets sont enveloppés de cette buée lumineuse. Le ciel est d'une pureté délicate et opaline, et non crue et dure. Plus nous avançons, plus la montagne nous étouffe avec sa muraille noire, aride, allreuse, infernale, — comme s'il fallait bientôt « laisser toute espérance ».
Mais la plaine, sous nos pieds, est tout aussi terrible. Elle est hostile par sa dureté nue, par sa monotonie cruelle et par cette malédiction qui l'a frappée.
Du sable, du grès, du grès, du sable, rien autre chose. Le grès s'effrite et devient sable. Le sable s'agglomère et redevient grès.
Il s'envole en tourbillons lég-ers, mord les yeux, emplit l'atmosphère, pénètre partout, craque aux dents; il retombe, s'amoncelle, devient dune et se remet à rouler dans un perpétuel et inutile mouvement. Il va, vient, se déplace, s'étale, se meut par masses énormes ou en imperceptible poussière.
Le soleil ardent le chaulle, le cuisine et le triture dans la cuvette qui est comme un immense creuset. Le miroir de sable jaune reflète la splendeur solaire jaune, et tout vibre ensemble, en un perpétuel rayonnement.
Sauf au fond de l'Oued qui nous accompagne d'une mince ligne verte, la végétation est nulle. L'alfa même a disparu. Parfois le pied des chevaux heurte une de ces tourtes bizarres qui semblent des éponges, d'un vert si pâle et comme exsangue, que nos soldats nomment des choux-tleurs. Triste plante ciiii habite les derniers des derniers parmi les terrains. Ouand il n'y a plus celle-là, sur le sol, il n'y a plus rien.
Un rare oiseau, une sorte d'alouette blanche et jaune, au vol prompt, se laisse approcher, tandis que, dans le ciel, nous sommes suivis par le vol circulaire d'un vautour, d'un « charognard » qui attend de se poser sur la carcasse d'un chameau.
Par ce sol à la fois doux et raboteux, toujours de grès ettoujoursde sable, fendilléet crevassé, dansson éternel rictus de désespérance, nous arrivons à l'oasis qui est à l'extrême pointe vers le Sud et vers Figuig. La palmeraie appartient, d'ailleurs, aux gens de l'oasis. C'est Beni- Youniff.
l^irtis à cinq heures dn matin, nous avons faim depuis longtemps. Les officiers du camp nous reçoivent sous la tente avec une bonne grâce et une botme humeur inap- [tréciables. (Juelle heure savoureuse (jue cette halte si loin de ce qui tient à l'àme de chacun de nous, mais si
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près de ce qui occupe si fortement, ici, toutes les intelligences, tous les courages!
Autour de la tente, tondue en tapis marocains, sont éparses les ruines naissantes de la ville future, jardin déjà préparé, plantations déjà vertes, redoute et caserne en construction. Sur une hauteur, sont ramassées, blanches et rondes comme des ruches, les tentes des légionnaires. Une animation populeuse et variée, une sorte de foire improvisée anime ce sol âpre, et déjà un afflux de gens venus d'on ne sait où, (|ui ont, dans leur regard voilé, de la curiosité, de la résignation plutôt que de la haine.
M. Rouzeau les couve des yeux : « Ça marche, ça marche, dit-il. Ils y viendront comme les autres. » C'est des gens de Figuig qu'il parle ainsi, escomptant déjà le trafic de la belle oasis.
Pour corser le spectacle, le commissaire marocain que, d'après les conventions récentes, nous avons imposé à Figuig, s'ennuyant d'être sans nouvelles et n'aimant guère le pays inconnu où, à sa grande surprise, on l'a installé en maître, aussi peu rassuré sur son autorité que sur sa sécurité, vient rendre visite à son « collègue », le commissaire français.
Il arrive, escorté d'une garde assez comique de ces soldats marocains qu'on a recrutés de bric et de broc et qui défilent un à un dans leurs uniformes bleus et groseille, déjà dépenaillés... Gomme le « collègue » est occupé, le commissaire marocain s'en retourne, l'air penaud, suivi de ses nègres groseille, à la file indienne, sous le dur soleil de midi.
J'ai justement, pour voisin de table, le commissaire français à Figuig, le capitaine Ducloux. D'après les arrangements, il doit résider dans l'oasis; mais ses chefs, avec une grande sagesse, le gardent au camp
pour éviter ua malheur qui, de toutes paris, parait menaçant. Ces jours derniers, on blessait un spahi et on tuait un ouvrier sur les chantiers.
Cependant, le capitaine va à Piguig- tous les deux jours. Il s'y rend seul avec ses deux spahis, aussi tranquillement que si la mort ne rôdait pas autour de lui Itraquée derrière les murailles en pisé du Ksour silencieux.
Ce héros simple et sans phrase, comme on en compte tant dans ces postes du Sud, est un homme jeune, doux, gai, qui se pnHe volontiers à nos questions et rit de bon cœur aux saillies de mon camarade de route, tout en gardant ce fond de sérieux froid qui est le propre des hommes chargés de responsabilités lourdes. Il espère, selon son dire, que les choses s'arrangeront, que le temps aidera les bonnes volontés. A'ia^ ses camarades sont moins affirmatifs, et, ayant des responsabilités moins directes, sur une question précise, ils se dérobent.
Au retour, nous approchons plus près encore de Figuig. Toujours protégés, à deux cents mètres de distance, par le cordon de cavalerie, nous dépassons la kouba où Bou-Amama avait, d'après lui, ses ancêtres et où il venait faire sa prière tous les vendredis.
Maintenant, il a levé le camp, et il « nomadise » quelque part dans l'Ouest, à la tête, dit-on, de près d'un millier d'hommes, et il est, probablement, l'instigateur secret de toutes les agitations qui se propagent contre nous dans la montagne louche, la montagne aux deux fronts, au pied de laquelle s'étend Figuig, et qui nous enveloppe, ù trois kilomètres, de sa farouche étreinte.
Au moment de quitter Beni-Younid", on nous conduit à la limite extrême de la voie ferrée. Là, devant nous, le bataillon des chemins de fer du génie, commandé par mon camarade de collège Fouciuard (comme on se rencontre!) pose le rail qui s'avance ù vue d'œil.
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Il va vers le Sud, portant avec lui son progrès et sa force. En suivant du regard la direction des jalons et des poteaux déjà plantés, je vois, une dernière fois, s'ouvrant entre les deux montagnes, l'étendue immense, le désert qui va jusqu'à Tombouctou, faut-il dire VAvenir ?