‹ FachodaChapitre 14 sur 37 · LE TRANSSAHARIEN · texte numérisé non relu

LE TRANSSAHARIEN

L'avenir est-il du côté de Tombouctou, — ou plutôt, — n'exag'érons rien, — ya-t-il un certain avenir du côté de Tombouctou? En un mot, construira-t-on le Transsaharien ?

J'ai fait partie, il y a une douzaine d'années, d'une commission réunie par M. de Freycinet, et où la question du Transsaharien fut, pour la première fois, officiellement posée et étudiée.

C'était au temps où on commençait à s'occuper des questions coloniales. M. p]tienne était, si je ne me trompe, sous-secrétaire d'Etat. Il avait institué « un conseil consultatif des colonies » qui eut de nombreuses et utiles séances. Souvent, Jules Ferry y prit la parole avec cette autorité et cette clairvoyance qui faisaient de lui un maître, alors même qu'il paraissait, pour toujours, éloigné des atfaires.

C'est là aussi que M. Paul Révoil fit ses premières armes et il rédigea, en qualité de secrétaire de la com-

230 LE PARTAGE DE l'aFRIQI-'E

mission, des rapports qui, dos lors, attirèrent sur lui l'attention. Donc, en oc temps-là, les questions coloniales étaient traitées et délibérées, devant le public, par les hommes compétents. Et c'est ainsi que le ministère voulut se faire une opinion sur la question du Transsaharien.

La commission était présidée, bien entendu, par M. Picard. Elle réunissait toutes les notoriétés en matières africaines. .l'ai connu là le doyen et le maître des études sahariennes, l'illustre Duveyrier, qui, après une carrière toute d'études, de dévouement et d'héroïsme, a, de lui-môme, dit adieu à la vie, comme s'il la trouvait inutile, du jour où elle n'était plus un service ou un sacrifice.

Les délibérations furent longues, précises, mûries. On trouvera, un jour, dans quelque coin, les procès-verbaux des séances de la commission et le rapport final qui concluait — comme tous les rapports de commission — dans le sens de l'expectative, en invitant, cependant, le gouvernement à pousser vers le Sud les amorces du futur chemin de fer transafricain.

La plupart des objections que l'on faisait alors à l'exécution d'un si vaste projet ont toujours leur force, puisqu'elles tiennent surtout aux difficultés de la nature. Mais, il faut reconnaître que plusieurs d'entre elles se sont singulièrement affaiblies.

On était eiîrayé, d'abord, par la distance. Or, les Iravaux entrepris par Cecil Ilhodes dans l'Afrique du Sud, par l'armée d'occupation anglaise vers Khartoum, par les Russes en Asie, — soit transcaspien, soit transsibérien, — ont fourni, depuis lors, des exemples concluants. Ces lignes « couvrent », comme on dit, des distances infiniment plus considérables que celles qui séparent les postes Sud de l'Algérie des frontières de notre colonie du Soudan.

LE TRANSSAIIARIEN 231

Elles franchissent des espaces aussi vastes et aussi dénudés, et on commence à comprendre que, pour le problème du chemin de fer, la distance, au lieu d'être une objection, est, au contraire un argument. La distance, en ellet, est un obstacle invincible à la domination et à l'occupation, si elle n'est pas vaincue par la voie ferrée.

Il faut ajouter qu'à cette époque nous n'avions pas les mêmes raisons qu'aujourd'hui de jeter les yeux, si j'ose dire, au-dessus de la g-rande zone désertique. Nos établissements du Sénég-al, du Niger, de la Côte d'Ivoire, du Dahomey, du lac Tchad n'existaient pas ou n'étaient qu'à l'état embyronnaire. Maintenant, ils ont été développés et réunis les uns aux autres par la série des conventions achevée en 18118, et ils ont été rattachés, en même temps, à nos possessions du Congo. Depuis Alger jusqu'à Brazzaville, nous sommes chez nous.

Sur ce vaste espace il y a, il est vrai, du bon et du mauvais; il y a même de l'excellent. D'ailleurs, ceux qui savent l'histoire, n'ignorent pas que « tant vaut l'homme tant vaut la terre ».

Des civilisations puissantes ont prospéré dans des régions qui sont, aujourd'hui, des déserts et j'affirme, parce que je le sais, que la France de Henri IV avec la Sologne, les Landes, la Champagne Pouilleuse, les Dombes, avec ses marécages, ses fleuves débordants, ses montagnes inhabitées et ses forêts immenses, impénétrables et inexploitables, était un très mauvais pays, uniquement devenu « bon » par la volonté et l'énergie des races qui l'ont, peu à peu, assaini et aménagé.

On se heurta aussi, dans la commission, à une difficulté (|ui parut alors insurmontable, parce qu'elle touchait à des passions et à des intérêts : c'est la rivalité entre les divers tracés.

232 LE PARTAGE DE l'aKRIQUE

Sans entrer dans les détails, il suffit de rappeler que trois projets sont en présence : le projet le plus oriental ou projet tunisien, par Bizerte, Bougrara, Ghadamès, llhat, Bilma, le lac Tchad, prolongé au besoin par la Sangha, sur le Congo.

Ce projet, qui n'existait alors qu'à l'état d'indication vague, a pris, il faut le reconnaître, une grande importance depuis que la Tunisie a recouvré sa liberté commerciale, depuis que nos possessions soudanaises sont réunies, non seulement à l'Algérie, mais au Congo, et et surtout depuis que la rive orientale du lac Tchad, placée dans notre domaine, établit seule la communication, en territoire français, entre nos possessions de l'Afrique septentrionale et celles de l'Afri((ue centrale.

S'il s'agissait de construire, d'ores et déjà, un « transafricain », le véritable tracé serait peut-être celui-ci. Il est vrai qu'il est le plus vaste et le plus onéreux de tous, mais il présente l'avantage considérable de relier, du même coup, toutes nos possessions africaines. En outre, il a un j)ort d'attache excellent, à Bougrara, au point où la mer pénètre le plus près du centre de l'Afrique ; et son autre terminus, sur la Méditerranée, est notre grand port militaire de Bizerte ; enfin, sa construction supprimerait toute concurrence, toute rivalité politique et commerciale venant de l'Est vers le centre de l'Afrique.

Je n'insiste pas sur les objections. Il en est d'ordre politique. Mais, il faut reconnaître qu'avant de prendre un parti entre les divers tracés proposés, le projet Bizerte-Bougrara-Tchad-Gongo, développé notamment par M. Bonnard, devrait être mîjrement étudié.

Un autre projet pour lequel des études très sérieuses, très utiles, ont été accumulées est connu sous le nom de son principal défenseur, M. G. Rolland. Il remonte à 1890. Le tracé a pour point de départ Biskra; il se pro-

LE TRANSSAIIARIEN -233

longe par Ouargla, Aïn-Guid, Assiout, et va au lac Tchad jusqu'à Kouka, se tenant, sur tout son parcours, en territoire français. II est d'une utilité incontestable : en suivant la voie traditionnelle des caravanes, il ramasse la meilleure partie du trafic transsaharien, sans négliger celui du sel qui, si l'on en croit certains calculs, suffirait pour faire face aux frais d'exploitation de la ligne.

Enfin, le troisième tracé, le transsaharien proprement dit, relie nos postes du Sud Oranais à la capitale ancienne et probablement future du Soudan français, c'està-dire Tombouctou. Ce projet présente, vers l'Ouest, les mêmes avantages que le projet Bougrara-Tchad offre vers l'Est. Il assure et délimite nettement, une fois pour toutes, notre domination. Il devient, ainsi, un précieux auxiliaire de notre politique. En outre, il rencontre, sur son parcours, ces riches oasis du Touat «(ui forment certainement la partie la plus précieuse de l'étendue saharienne. Autre avantage considérable : il rejoint, par les voies les plus courtes, le Sénégal à l'Algérie.

Enfin, deux raisons qui, à l'heure présente, paraissent presque dt-cisives, lui donnent une supériorité incontestable : d'une part, il est le prolongement naturel d'une ligne déjà construite sur une longueur de près de 600 kilomètres, et d'autre part, il est, de beaucoup, le plus court (Je tous les tracés et le moins onéreux, puisqu'il ne resterait à construire désormais, pour atteindre Tombouctou, que 1.000 ou 1.200 kilomètres environ.

Rien que par cet exposé, on voit que la question des tracés s'est peu à peu ventilée. Le véritable débat s'engage désormais entre le « Transafricain », Bizerte- Brazzaville, et le « Transsaharien », Duveyrier-Tombouctou. r^a commission de 18'.)0 a posé la question un peu prématurément, peut-être; mais les faits accomplis

234 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

depuis lors permettent de l'aborder désormais avec des raisons d'agir et des moyens d'investigation nouveaux.

Le vingtième Congres de géographie tenu à Alger a lait, de cette question, l'objet principal de ses études. Le succès de la mission Koureau-Lamy et de la mission Flamant a réparé, jusqu'à un certain point, l'échec, à jamais déplorable, de la mission Platters. Du côté de la Tripolitaine, du côté du Wadaï, du côté du Maroc, des événements nouveaux paraissent sur le point de s'accomplir. L'heure est donc propice pour que la question soit reprise et vidée une fois pour toutes. Pour répéter la phrase de M. le président de la Chambre de commerce d'Alger : « Il est temps que l'on soit délivré de l'obsession du Transsaharien ».

Quel que soit le parti que l'on adopte, une solution, fût-elle négative, sera préférable à l'état d'inaction et d'indécision où l'on se tient volontairement. Le temps marche. Il travaille contre nous.

Nous avons été les premiers occupants. Longtemps isolés enterre d'Afrique et maîtres d'y travailler à notre guise, nous avons amené nous-mêmes, sur le terrain, des concurrents qui, demain, seront des rivaux. Sachons, du moins, ce que nous voulons : une fois un parti adopté, nous verrons si la France ne peut pas, comme l'Angleterre et la Russie, exécuter ce qu'elle aura résolu.

Je veux dire un mot, en terminant, de la grande objection que soulève le projet en lui-même, quel que soit, d'ailleurs, le tracé ; il s'agit, comme on le pense, du point de vue économique et financier. La dépense est immense, dit-on, et la rémunération sera nulle. Le trafic du désert, quelle plaisanterie ! Cinq ou six millions tout au plus par an. Et le transport à de telles distances, même s'il s'agit du sel, ne produira que de minimes

LE TRANSSAUARIEN 233

bénélices. Des voyageurs? qui donc? Les Touaregs. Les relations, entre le Sénégal et TAlgérie ? Elles n'existent pas et la création du chemin de fer elle-même ne les développera pas.

Précisons. Le Iralic du désert, il est vrai, c'est bien peu de chose. Attendre, du futur chemin de fer, une rémunération prochaine du coùl de premier établissement et des frais d'exploitation, cela paraît un rêve.

Mais ce point de vue n'est pas le seul. Mue le désert ne i^aye pas, d'accord. Mais (|u'est-ce que le désert ? c'est un obstacle; c'est une séparation. Prétendre lui demander une rémunération, c'est prendre la question à rebours. La mer aussi est un obstacle, une séparation. On n'hésite pas à la franchir, pourtant, pour relier des pays, qui, sans l'initiative et l'audace des premiers navigateurs, auraient été pour toujours séparés. Et la mer non i)lus ne paye pas.

Il s'agit donc de savoir si un chemin de fer réunissant nos deux grandes colonies africaines présente un intérêt suffisant pour que l'œuvre soit entreprise, alors même que le parcours dans le désert ne serait pas, en luimême, rémunérateur. Voilà la vraie question.

Désormais, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous sommes entraînés ù étendre et à consolider sans cesse notre domination sur les deux rives de cette mer de sable qui s'appelle le Sahara. Nous avançons même, de part et d'autre, sur ses bords. Or, plus nous avançons, plus les frais de l'occupation sont lourds. Demain, les dépenses résultant des extensions nouvelles et nécessaires seront plus lourdes encore.

Je disais récemment : « La gare supprime le fort ». Je dirai, aujourd'hui : le rail supprime la conquête. Partout où le chemin de fer pénètre, la paix s'établit.

Hier encore, en parcourant la ligne d'amorce vers

Figuig, je contemplais, sur les derniers kilomètres du parcours, la trace des efforts incroyables faits par les gens de l'intérieur pour g-aj^ncr la mer : partout, sur les pistes, des carcasses de chameaux et de mulets morts. C'est au devant de cet appel, de cet effort désespéré que la locomotive s'avance. Le chemin de fer transsaharien est, avant tout, un chemin de fer de domination et de paix; un chemin de fer impérial.

S'il économise sur les frais d'installation, s'il économise sur les frais de ravitaillement, s'il protège militairement l'Algérie et le Sénégal, s'il dispense d'établir dans le Sud ces postes échelonnés qui coûtent si cher et qui sont, pour nos troupes, un si fastidieux loisir loin des points oiî leur présence serait utile en cas de mobilisation, s'il rend ces services — services, d'ailleurs, appréciables en écus sonnants et trébuchants — s'il rend de tels services, sa création peut se justifier.

La dépense sera-t-elle, d'ailleurs, aussi grande qu'on le prétend? Ici encore, le problème peut être serré de près. Quant aux frais de construction, l'expérience est faite. Dans le Sud, la voie d'un mètre actuellement employée, et qui suffira pour longtemps, coûte environ 50.000 francs le kilomètre. Mettez 100.000 francs, si vous voulez. C'est donc, pour 1,000 à 1.200 kilomètres, cinquante ou cent millions de dépenses prévues.

Or, la Russie et l'Angleterre dépensent des centaines de millions et des milliards pour des entreprises analogues. Cent millions, si la dépense est gagée par l'Etat — c'est une somme annuelle de 3 millions de francs environ. Il me semble que l'économie faite sur les frais de ravitaillement seuls compenserait largement ce sacrifice.

Où est donc la véritable objection financière? Elle est

LE TRANSSAUARIEN 237

dans la question des frais d'exploitation. Que le chemin de fer soit coûteux à établir, cela peut passer encore. Mais, si son exploitation est très onéreuse, il faut y regarder à deux lois ; car, alors, c'est une charge permanente pour des budgets déjà surchargés.

On peut demander à toutes nos colonies intéressées, Algérie, Tunisie, Niger, Sénégal, de contribuer aux frais d'un chemin de fer qui serait, pour elles, un grand bienfait. La métropole, elle-même, entreprendrait l'œuvre et ferait, au besoin, les sacritices indispensables ; mais à une condition, c'est que ces sacrifices ne se prolongent pas indéfiniment. La vraie question est là.

Ramenée à ces proportions, la question du transsaharien et même du transafricain est décolles qui peuvent être, dès maintenant, envisagées. En tout cas, si on se laissait prendre à l'entrain qui existe sur les lieux, on la considérerait déjà comme résolue.

C'est une véritable lièvre, une sorte de folie du rail. Ils disent tous : « Où en est-on? Avance -t-on? » Ils se tournent vers les survenants avec des yeux inquiets; ils ont des arguments plein la bouche, et visiblement la conviction dans le cœur : « Surtout qu'on ne s'arrête pas. Que ce soit, cette fois-ci, la bonne! »

Quand on assiste à de tels spectacles et à de tels efforts, quand on examine de près ce qui est fait déjà et qu'on voit le projet d'aujourd'hui se transformer si vite en réalité de demain, on est gagné aussi et on se dit avec les autres : « Il y a nécessité, il y a fatalité : aujourd'hui, ou demain, cela se fera. »

Et de cette longue contemplation sur les bords du désert, je reviens, quant à moi, avec un sentiment profond de l'inéluctable. Les distances, décidément, appellent l'instrument contempteur des distances.

« A deux heures du matin, les chevaux seront prêts », m'avait dit ThoteUer de Batna; et, n'ayant qu'une journée à donner à Timg-ad, je voulais, du moins, la consacrer tout entière à ces ruines que je savais belles. Je craignais aussi la chaleur du jour; et puis, le voyage dans l'ombre, par ces plaines immenses et mornes, a un charme étrange ; l'Afrique est si belle la nuit!

Donc, à deux heures du matin, on part. La voiture roule bruyamment dans les rues rectilignes de la ville endormie. Les chevaux s'animent et nous sommes bientôt dans la campagne. D'abord le ciel est couvert; mais la lune se dégage et elle se met à galoper, elle aussi, d'un train rapide, sur les nuages clairs. Un coup de vent frais nettoie l'atmosphère, qui devient lucide,

Tanit nous est favorable. Les étoiles sont d'une grandeur et d'une beauté incomparables. Plus belles que toutes, Vénus tient sa lampe très haut sur le sombre azur.

Peu à peu, l'Orient blanchit. Des formes de mon-

tagnes grandissent, sur l'horizon. 11 fait froid. A f^ambessa, on devine les murs du pénitencier, des plantations de peupliers. Quelques lumières tremblent aux fenêtres. Déjà, des Arabes, blancs comme des fantômes, se glissent le long des murs.

Puis, la plaine infinie recommence, déserte, monotone, dominée par la noire muraille de montagnes qui l'environne. La fraîcheur croît, le vent pique; une gelée blanche fleurit les champs caillouteux. La lumière de la première aurore traîne, longtemps indécise, et on dirait, parfois, à des tournants de vallées, que la nuit revient. L'étoile brille d'un éclat splendide et vert.

La brume est comme une ouate froide; à certaines échancrures de la montagne, elle s'étale en lacs flottants. Les sommets des montagnes sont encore douteux et ne se distinguent pas des nuages.

Nous nous arrêtons, les chevaux pour souffler, les voyageurs pour remuer, à la seule maison qu'il y ait entre Lambessa et Timgad, la maison du cantonnier.

On repart. Le soleil s'est levé. Il éclaire la plaine d'un jour glauque, puis blanc, puis splendide. Il a dévoré tous les nuages, de même que, dans les légendes puniques, le lion dévore le sanglier.

Nous allons toujours rondement, au trot régulier des trois bons chevaux, animés par la sonnaille des grelots et par le « Ah! » traînant du conducteur arabe.

Cependant, peu à peu, la terre s'améliore, la vallée se peuple; on voit des tentes, des gourbis ; on rencontre parfois une petite troupe d'Arabes qui s'en va vers Batna, portant quelque orge, un agneau, des poulets pendus par la patte ; les hommes à cheval, quelquefois la femme en croupe, rieuse, et oubliant de ramener son voile ; une fois, un gamin de huit ou dix ans court vers la voiture, la main tendue : il est nu.

240 LE PARTAdE DE L'aFRIQUE

Tout à coup, on tourne. Lù-bas, au fond de la cuvette, voilà Timg-ad. Surprise, coup de théâtre : « Voyez donci Est-il possible? » On n'en peut croire les yeux. Mais oui; ce sont bien les ruines. Imaginez l'effet : peut-être deux mille colonnes de marbre, debout, serrées les unes contre les autres, alignées en longues enfilades, faisant comme une forêt de troncs inégaux et dénudés, éclairés par le soleil du matin !

Nous mettons pied à terre. Nous approchons. La première impression est celle de la solitude, de l'abandon. Au pied de la montagne noire, la plaine est vide et silencieuse; pas un arbre, |)as une maison; les ruines sont seules : une bicoque, qu'on appelle le Musée, et c'est tout. Vous ne trouveriez pas un lit pour dormir, un j morceau de pain, dans cette ville qui fut magnifique. Les quelques tentes d'Arabes, semées sur les bords de l'Oued tan, ne vous donneraient même pas un abri. On est saisi par le sentiment, si lourd à l'homme, de la mort substituée à la vie.

Mais l'illusion de la vie vous reprend, dès que vous pénétrez dans les ruines. La ville est tout alignée, toute prête, toute nettoyée, comme si elle attendait le retour des cavaliers bysantins et des cataphractaires qui sont sortis pour aller au-devant des hordes arabes menaçantes.

Voici la grande rue, pavée, dans toute sa longueur, de superbes dalles de granit disposées d'équerre, et sur lesquelles vous suivez rornière des chars qui les ont creusées peu à peu ; voici les caniveaux pourl'é'^oulement des eaux, voici les trottoirs pour l'abri des piétons, les portiques et les colonnades qui bordent les avenues.

A la croisée des rues principales, voici VArc de Triomphe, aux trois portes, monument exquis, puissant

et souple il la fois, consacré à la majesté de l'empereur Trajan, fondateur de là ville et dont lentablement portait une de ces inscriptions si nettes et si pures que nous a laissées la plus belle époque de l'art gréco-romain.

Voici le F07ncm, avec son temple de la Victoire, avec sa vaste place carrée et dallée, tout encombrée encore desédicules commémoratifs et des piédestaux où s'élevaient les statues des héros et des magistrats ; voici, au fond de la place, les rostres et la tribune aux harangues. Voici le marché, qui est un véritable bijou, et dont je ne puis comparer l'élégante disposition et les proportions si justes qu'à la cour intérieure de notre Palais de la Légion d'honneur. Voici YOdéon, où Ton goûtait, en flânant, sous la fraîcheur des portiques, de la bonne musique.

Voici les Tho^mes, ou plutôt une sorte d' « Eden » ou « Maison de fleurs », que l'art des constructeurs et des décorateurs avait orné avec un raffinement somptueux et délicat. Voici, au Nord, les autres Thermes, a^vec leurs salles de quarante mètres de long, dallées de mosaïque,, où le peuple des baigneurs faisait les cent pas, leurs sous-sols immenses, leurs appareils puissants destinés à chaulïer et à rafraîchir les bains chauds ou froids, et, autour des grandes salles et des piscines, une installation de salons, de divans, de réfectoires, de cuisines et de cabinets ; les gra/fltti encore visibles ne laissent aucun doute sur l'emploi ordinaire des molles après-midi d'Afrique.

Voici le théâtre, où douze mille spectateurs tenaient il l'aise, où la scène et les coulisses sont encore debout, et qui réveillerait si vite — au rire d'une comédie de Piaule — sa prompte sonorité.

Enfin, voici les temples, et voici le plus grand et le plus beau de tous, un des plus grands et des plus beaux

242 LIi l'ARTAGE DE l'aFRKJUE

dont le monde romain nous ail laissé les vestiges, le temple de Jupiter, le Capilole. Il était au point culminant de la ville; il était en marbre blanc, élevé sur un perron de quarante marches. L'enceinte, qui formait un quadrilatère rég^ulier, mesurait UO mètres de longueur sur 06 mètres de largeur et couvrait ainsi, de ses constructions colossales, un espace de 0.000 mètres carrés. Les vingt-deux colonnes qui soutenaient le temple avaient, chacune, près de 1(5 mètres de hauteur; d'ordre corinthien, elles mesuraient à la base 1 m. 44 de diamètre. Elles sont là, couchées à terre, imposantes encore dans leur ruine séculaire : deux d'entre elles ont été relevées, et, debout sur le haut perron, toutes blanches, elles provoquent de loin le regard, témoins illustres de l'antique magnificence.

Assurément, peu de spectacles sont comparables à celui de ces ruines. Dans leur nudité elles paraissent plus grandes et plus nobles; elles évoquent le souvenir, sinon de la beauté antique, du moins de la grandeur et de la puissance de l'Empire romain.

Mais cette émotion grave s'efîace, tout à coup, devant une autre, plus poignante, si vous sortez de la ville et si, dans la direction de la montagne, vous marchez vers cet édifice dont la masse carrée et noire occupe l'horizon. C'est le fort byzantin.

Il est encore presque entier. Ses murailles sont construites en assises régulières, formées, aux rangs inférieurs, par d'énormes pierres de taille, mais qui, plus haut, ont été achevées à la hâte avec des matériaux disparates provenant des ruines de la ville. Aux coins, des tours carrées, massives; au milieu, d'un côté, une porte fortement défendue, de l'autre, une simple poterne qui laisse, à peine, passer un homme, coupent la mu-

raille, épaisse de 3 mètres, et livrent accès vers lintérieur. Et cet intérieur n'est rien autre chose qu'une esplanade, une vaste place carrée et vide ; dans ce large espace, entouré si puissamment par la main des hommes, rien.

Voici, maintenant, l'histoire et le drame final. Ne vous y trompez pas : c'est la mort de l'Afrique romaine, c'est la mort de l'Empire romain. Cette ville qui, au temps de sa splendeur, couvrait 90 hectares environ de ses constructions publiques et prévues, vécut six siècles.

Voisine du camp de Lambessa, installée sur la route qui reliait ce point à Tebessa, elle faisait partie du système de défense qui couvrait l'Afrique romaine contre les incursions des montagnards de l'Aurès. Installée en pleine montagne, à 1.071 mètres au-dessus du niveau de la mer, elle commandait le défilé de Foum-Ksentina.

Son existence dépendait toute du soin avec lequel avaient été aménagées les eaux de la montagne qui la domine, le mont Morris : « La source d'Aïn-Morris, située à trois kilomètres environ au Sud, alimentait la ville en eau potable, au moyen de conduites en maçonnerie. Au sortir d'un appareil élévatoire contenu dans un château d'eau, l'eau était captée en deux endroits et amenée par deux aqueducs dans la cité. » (Baliu.)

La ville avait un caractère essentiellement militaire et impérial. On y avait installé des détachements de la fameuse IIP légion qui protégeait toute la contrée. C'était une ville de garnison.

Ce caractère se dessine fortement, si l'on essaye de pénétrer dans le détail de la vie que l'on menait dans ces lointaines régions. Non pas que les textes écrits nous renseignent; car, fait singulier et qui, à lui seul, nous donnerait l'idée de la grandeur de l'Empire, cette ville, dont la splendeur nous frappe encore aujourd'hui, est à

•1-i'l Lli l'ARTAGIi; Di: L'aIHIQUE

peine mentionnée par l'iiisloire. Si on n'avait retrouvé ces ruines, personne ne connaîtrait l'existence de l'antique Tliamugadi, dont le nom est à peine prononcé, dans des phrases incidentes, par de rares écrivains de la décadence.

Et, pourtant, elle a vécu, pendant des siècles, d'une vie magnifique et voluptueuse. Tous ces monuments à demi ruinés en témoi;^nent.

Evidemment, ces militaires installés avec leurs familles, leurs maîtresses et leurs esclaves, au bout du monde, ayant pour consigne de veiller à la garde de la frontière, n'entendaient pas s'ennuyer. La volonté impériale, désireuse, d'ailleurs, d'aftirmer partout la grandeur romaine, accumula autour d'eux toutes les commodités, tous les luxes, tous les plaisirs.

Timgad étalait donc, sous le ciel brûlant de l'Afrique, les recherches de l'épicurisrae le plus raffiné. D'où ces théâtres, ces voies triomphales, ces eaux abondantes, et surtout ces thermes, avec leurs marbres, leurs mosaïques erotiques, leurs statues, leurs fraîches retraites, leurs salles préparées pour le repos, la distraction et les jeux, et jusqu'à ces latrines publiques, qui étaient un modèle de propreté et d'élégance, où l'eau coulait à profusion, et où le client s'arrêtait entre deux dauphins de marbre.

Tous ces détails ne révèlent-ils pas une conception de la vie que démontrerait, au besoin, l'inscription retrouvée sur les parois du Forum : Venari, lavari, ludere, hoc est vivere : (Chasser, se baigner, jouer et rire, c'est là vraiment vivre)?...

Tout cela devait moiirir. Le christianisme survint. Les divisions religieuses compromirent, d'abord, la tranquillité publique et le calme de la cité. On commença à a'entre-déchirer. La ville traîna une existence déjà

déchue. Pourtant, elle construisait encore; elle élevait des églises; ses temples se transformaient et devenaient des basiliques chrétiennes.

A la fin, le ressort de l'administration impériale, qui tenait tout le monde debout, faiblit. Ce sont les populations voisines, les montag-nards de l'Aurès, les Maures, (|ui s'insurg-ent d'abord et qui, une première fois, font irruption dans la ville sans défense et la ruinent.

Puis, les Vandales s'emparent de l'Afrique ; la décadence commence.

Un retour se produit. Bélisaire et son lieutenant^ Solomon, réoccupent l'Afrique au nom de l'Empire byzantin. Justinien veut que l'on restaure les villes détruites de TAurès et qu'on les protège, et c'est alors que s'élève le fort byzantin, construit avec les débris de la ville ruinée.

La pensée qui anima ces nouveaux constructeurs est facile à discerner. Évidemment, la ville était à demi morte. Mais on sentait que de nouveaux périls grandissaient de toutes parts. Un voulait sauver du moins ce qui pouvait être sauvé, tenir aussi longtemps qu'il se pourrait contre la barbarie, montant, tout autour, comme une marée.

Et, alors, lentement, d'abord, puis en hâte, an éleva, non pas dans la ville, ni près d'elle, mais loin, comme si elle était déjà une charge trop lourde, et qu'on la sentît trop grande pour être défendue, on éleva cette étonnante bâtisse, informe à force d'être simple, ce fort byzantin carré, avec ses tours aux quatre coins, avec ses poternes étroites et sa vaste e.splanade intérieure.

Et là, quand le péril fut proche, quand on apprit que les premiers escadrons arabes couraient dans le voisinage, on entassa tout ce qu'on pouvait emporter, on réunit le peu qui restait de peuple et de soldats; à l'abri

246 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

derrière les murs, on vécut sous la tente; on construisit seulement une petite chapelle pour pouvoir, du moins, prier Dieu, et, tandis que les sentinelles veillaient sur les hautes tours, on attendit...

On attendait, quoi? Le secours qui devait venir du centre, — d'où les ordres étaient venus depuis de^ siècles? — des provinces voisines? — elles-mêmes isolées et menacées; du hasard? — Que sais-je?

On attendit, pendant longtemps, de longues années, dans les alternatives de l'espoir et de l'abattement. On ne pouvait se résigner à abandonner la ville, à délaisser ces plaines accoutumées, ({u'on cultivait encore entre deux alertes, ces richesses qui paraissaient toujours précieuses; comment quitter tout cela?

A la fin, on apprit que le dernier patrice, Boniface, venait de se faire tuer devant Sbeitla avec sa fille, l'héroïne légendaire ; les Arabes s'installent à Kairouan. Le cercle se resserre.

Cinquante ans plus tard, une autre héroïne, une Maure, celle-là, la reine Kahena, défend encore, pied à pied, le pays. Par ses ordres, on commence le ravage de la contrée dans l'espoir vain qu'un pays ruiné arrêterait l'envahisseur. Mais Kahena est vaincue, à son tour. Les survivants s'enferment de nouveau dans le fort...

Que se passa-t-il alors?... — On ne sait rien de plus.

Ces faits remontent aux premières années du huitième siècle. Pendant mille ans, le nom même de la ville fut oublié, La conquête française la retrouva, à demi ensablée, mais debout, dans son luxe à peine effleuré par les siècles. La vallée tout autour est nue, stérile, et les derniers fils des habitants de la ville voluptueuse vivent, près d'elle, épars dans les gourbis.

La ville donc mourut. Elle mourut comme ses voi-

sines, Lambessa, Bagaï, Mascula, Tebessa. Ville impériale, elle succomba dans la ruine générale de l'Empire.

Mais, si nous ne savons pas comment mourut Timgad, du moins nous savons par où elle mourut. Ici, les ruines parlent encore. Les eaux, nous l'avons dit, étaient amenées par une savante canalisation qui distribuait dans la ville et dans la vallée celles qui étaient captées dans la montagne.

On a retrouvé tout le système d'aqueducs et de tuyaux; mais on constate que les canaux, d'abord si soigneusement entretenus pendant des siècles, se sont crevés ou plutôty qu'ils ont été coupés.

Quoi qu'il en soit, par suite de cette rupture, l'eau s'échappa dans la vallée; on essaya quelques réparations, mais combien inhabiles ! A la fin, l'homme se décourage et abandonne tout. L'eau se perd définitivement et la ville périt, comme un être vivant à qui on eût coupé les veines...

Pour revoir, en Afrique, la prospérité antique, il faut des habitants unis ; il faut des voies de communication ; mais, surtout, il faut de Veau.

Le principal devoir est là. Que l'on me permette de repéter une formule adressée, il y a dix ans déjà, à l'un de nos hauts fonctionnaires qui partait pour la Tunisie : « En Afrique, l'eau se perd : retenez-la ; l'eau est dessous, mettez-la dessus. »

Page 1