LE GOUVERNEMENT DE L'AFRIQUE FRANÇAISE
Le Président de la République a voulu voir l'Algérie. Ce voyag-e, toujours annoncé et toujours retardé, s'accomplit enfin. Depuis le règne de Napoléon III, aucun chef d'État français n'avait visité notre belle colonie. M. Loubet a pris la sage détermination d'exécuter ce que ses prédécesseurs avaient promis. Il parcourt, d'un bout à l'autre, le vaste domaine que la France s'est constitué dans le Nord de l'Afrique.
Ce domaine s'est singulièrement accru depuis l'impériale visite. Vers le Sud, il s'enfonce jusqu'à Figuig. A l'Est, il s'est adjoint une autre province, non moins belle et non moins llorissante, la Tunisie.
C'est un empire plus grand que la France et plus varié, — en raison de la constitution du sol, de la diversité des climats, du mélange des races, — que le Président de la République visite en ce moment et dont il prend possession avec les yeux, avec la main, avec le
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pied, et non plus par la froide et pâle communication des rapports politiques et administratifs.
Et lui, par contre, apporte à cette terre la présence réelle.
Cette colonie, à la fois si proche et si lointaine, qu'on s'obstine à considérer comme un pays de conquête, une province étrange et un peu étrangère, enfin, on vient vers elle.
Malgré la tempête, on traverse le « grand espace des mers ». Tant de hauts personnages vont, pendant quelques semaines, vivre de sa vie, respirer son souffle, sympathiser avec elle!
De ces courtes effusions, où, malheureusement, par la nécessité des choses, trop d'officiel est mêlé, il restera du moins un peu de cette impression profonde et pénétrante que cette captivante terre d'Afrique produit sur ceux qui l'ont une fois touchée.
Par ce qu'il verra, le Président devinera ce qu'il ne peut atteindre: sous la décoration brillante, il sentira l'effort journalier, le travail, la lutte, la peine.
La fantasia, où les cavaliers aux dents blanches hennissent comme leurs chevaux et font parler la poudre comme leurs fusils, lui paraîtra bien ce qu'elle est désormais, un souvenir et une fantaisie; vaoxs les harangues officielles laisseront percer, sous leurs phrases convenues, les difficultés inévitables, les conflits nécessaires et les graves problèmes qui sollicitent l'attention des grands chefs et froncent le sourcil des hommes d'Etat.
Le pèlerinage de touriste que le Président accomplit trop rapidement fera la conquête de son âme.
Au premier abord, il a eu cette impression d'un éboulement de splendeurs que donne, à l'arrivée, la vue d'Alger. Il a parcouru ces environs verts et bleus,
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et on a dû l'arrêter sur cette colline de la Bouzaréa, où l'on ne saurait dire si c'est la terre, la mer ou le ticl qui prodiguent à la fois le plus d'émotions et le plus de charmes.
11 a mis le pied dans la province oranaise par cette entrée de Saint-Denis-du-Sig, un des plus exquis | endroits du monde, etoij la voix fredonne, d'elle-même, sous les hauts platanes de l'arrivée :
Jardins de rAlcaznr!...
Il a séjourné quelques heures dans cette autre capitale, Oran, qui fait comme une immense déchirure de pierre, sur la cote aride et noble où son puissant avenir accroche l'espoir futur des relations pacifiques entre le Maroc et l'Algérie.
A-t-il entendu, à Tlemcen, l'àme de l'Algérie dans le murmure de la fontaine de Lourit? Les murs écroulés de Mansourah, « la Victoire » disent les faits héroïques et le passé légendaire d'une grande civilisation disparue.
Les vieilles mosquées aux portes de bronze et aux innombrables piliers trapus et blancs racontent les croyances si simples, si respectables des populations ^ vaincues qui n'ont de refuge inviolable que leur conscience.
Enfin, du haut de la terrasse à demi écroulée des jardins du bey, contemplant les perspectives infinies de l'immense vallée, toute blanche de la fleur des cerisiers, tout embaumée de la fleur des roses et des jasmins, il a le spectacle des printemps algériens : floraison puissante et éphémère, vents soudains et contrastés, délicieuse et accablante lumière.
Quand il aura achevé cette rapide tournée et qu'il aura vu d'autres merveilles en Kabylie, où la terre et les hommes donnent une si claire vision d'une antique
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survivance, ù Gonslantine et dans toute cette province où l'industrie moderne unit ses eti'orts à ceux de l'agriculture pour transformer l'aspect et les conditions de lu vie africaine; àBiskra, — s'il va jusqu'à Biskra, — oii il aura du moins, de loin, le contact avec cet autre mystère, le désert : quand, heureux et accablé d'une si fière tournée, il pénétrera dans cet autre domaine, la Tunisie, il pourra, en repassant dans sa mémoire ces spectacles successifs, se dire qu'il a vu un mond« féerique, et pourtant il n'aura fait que goûter et préliber l'Algérie; il lui restera d'elle, j'en suis sûr, plutôt une curiosité qu'une satiété.
C'est qu'en ellet, derrière l'Algérie du touriste et derrière l'Algérie officielle, il y a l'autre, celle qu'un contact moins rapide et moins arrangé peut seul toucher.
Il faudrait arriver à l'improviste dans quelqu'une de ces fermes perdues à la limite des terres habitées pour y surprendre l'entreprise hagarde du colon qui frappe du pied ce sol vierge et lui demande la première moisson. Vigneron, il arrache le jujubier et fait, avec la barre de fer, le trou où il mettra le sarment initial; cultivateur, il arrive avec son attirail rudimentaire, attache au pieu son maigre bétail, jette les fondations de la maison basse aux tuiles rouges, s'enferme derrière le quadrilatère de sa cour qui devient un fortin, et, après avoir jeté la semence au vent, il regarde au ciel si la pluie vient, attendant, — avec quelle angoisse! — la première récolte!
Plus loin, au milieu des sables du désert, en enfants perdus, le poste établi d'hier surveille les tribus nomades qui se détournent et vont chercher, plus loin encore, les passages et les puits.
Là, c'est la lin de la civilisation, linis terrœ, bien au delà de ces plaines où ISolomon, lieutenant de Justinien,
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planta les trois pyramides qui devaient, dans sa pensée, marquer le bout du monde.
Eh bien! là-bas, tout là-bas, à Beni-Ounif, en face de Piguig-, à Igli, et plus au Sud encore, la France veille.
C'est là que le sang-froid, la vigilance, la persévérance de l'homme civilisé sont en lutte contre la ruse, la promptitude et la patience du nomade qui défend désespérément cette pauvre terre qui le nourrit si mal. Là, autour de la tente du jeune lieutenant qui commande le poste, s'ébauchent les premières irrigations et pointent les premières laitues, — vert et frêle espoir des futures civilisations.
Et c'est ainsi que l'on surprendrait et que l'on comprendrait, sur les lieux mêmes, les véritables difficultés et les vrais problèmes, — ceux qui ont apparu si tragiquement dans les incidents de Margueritte, ceux qui ont occupé, récemment, la Chambre dans le débat relatif aux tribunaux répressifs, c'est-à-dire les difficultés qui résultent du contact des deux races et des deux intérêts appelés à vivre sur cette terre, — le problème de la pénétration et celui de la colonisation.
Le Président de la République, dans son discours, a rendu un juste hommage aux résultats obtenus. Il y a quelques années, quand j'écrivais YEnergie française^ on me disait trop optimiste. Aujourd'hui, tout le monde reconnaît que la colonisation française a fait ses preuves en Afrique.
Alger est un des plus grands ports de la France; Oran est une grande ville pleine d'avenir : le vignoble algérien est une conquête admirable sur la brousse; le chiffre du commerce algérien dépasse celui de plusieurs États européens.
Mais la prospérité même du présent fait l'inquiétude de l'avenir. Les colons appelés par des résultats connus
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et, en somme, brillants, arrivent en grand nombre. Toute la Méditerranée. Malte, Baléares, Sicile, Italie, Espagne, Provence déverse son trop plein sur l'Algérie et sur la Tunisie. Les colons européens atteignent, d'ores et déjà, le chiffre de 800.000, parmi lesquels, environ iOO.OOO Français.
IJautre part, à l'abri de la « paix française », la population indigène se développe avec une rapidité imprévue. Les Arabes étaient moins de deux millions au moment de la conquête. Ils sont six millions aujourd'hui.
Ces populations nombreuses et croissantes de part et d'autre se disputent des terres, immenses, il est vrai, mais qui ne sont pas toutes, tant s'en faut, d'une fertilité égale et qui demandent, en tout cas, des capitaux et du temps pour être mises en valeur.
Cependant, le pays souffre du contact et de la rivalité de ces deux intérêts mis à présence, également ardents, également respectables, également chers à la mèrepatrie.
La mère-patrie! C'est donc à elle qu'appartient le dernier mot. Quel doit être son rôle dans le débat inévitable? Un rôle de protectrice et d'arbitre.
M. Loubet l'a dit, à diverses reprises, dans ses discours, l'Algérie n'est pas seulement une colonie, c'est une autre France; il a dit encore que « l'Algérie identitiait ses destinées avec celles de la France ». Tout cela est vrai.
Mais si l'Algérie doit être tendrement aimée, encore faut-il aussi qu'elle soit gouvernée Sa sollicitude, la mère-patrie ne la manifestera jamais plus utilement qu'en intervenant dans les alfaires algériennes, non pour les aigrir, mais pour les apaiser.
Cette politique est connue et parfaitement définie.
Elle résulte de la longue expérience et des làtonnementB du passé qui l'ont notre seigesse d'aujourd'hui.
La métropole a, à lég-ard de la colonie, un seul devoir, un devoir de gouvernement, et cette mission, elle l'exerce par l'intermédiaire du haut fonctionnaire qui la représente et qui ne représente qu'elle : le gouverneur général.
Ainsi, nous sommes ramenés inévitablement à cette question du gouvernement général de l'Algérie, que Jules Ferry, Burdeau, M. Jonnart ont traitée dans leurs rapports, qu'on avait cru tranchée par des mesures récentes, et qui est, en réalité, la question même de notre avenir en Afrique, parce qu'elle décidera du gouvernement de l'Afrique française.
Depuis quatre ou cinq ans, aucun des gouverneurs généraux qui se sont succédé en Algérie n'a pu y rester plus de deux ans. Nous voilà au septième gouverneur général depuis M. Gambon : et il s'agit d'un pays qui, en raison de ses promptes et perpétuelles agitations et transformations, a besoin surtout de stabilité dans son gouvernement.
La morale de ces incidents qui sont de politique courante porte plus haut. Elle se rattachée des conclusions que j'ai formulées depuis longtemps, et sur lesquelles j'ai bien le droit de revenir, puisque les événements me donnent trop évidemment raison.
J'ai dénoncé et je dénonce à nouveau la précarité des fonctions du gouverneur général, relativement à leur importance. Dans l'état actuel des choses, le gouverneur général n'est qu'un fonctionnaire; or, si on envisage l'importance de son mandat, une situation ainsi subordonnée n'est pas séante.
Pris dans le conflit permanent et inévitable entre les populations, les colons, les électeurs, les députés, le
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Parlement, ayant les responsabilités de là-bas et les responsabilités d'ici, administrant un Empire, dirigeant les destinées futures de la France africaine, représentant la France devant l'étranger et devant six millions d'indigènes, le gouverneur général n'est pas assez élevé, n'est pas assez soutenu, n'est pas assez fort.
On veut qu'il gouverne; c'est entendu, et pourquoi, alors, ne ferait-il pas partie du gouvernement? Le gouverneur général de l'Algérie et de l'Afrique française, membre du cabinet, — voilà ma formule.
La grandeur présente et future de la France africaine vaut bien cela. Ayons un ministre de l'Afrique, comme l'Angleterre a un ministre des Indes.
Pour que le chef responsable d'un domaine qui doit occuper une telle place dans l'avenir du pays, pour que ce chef soit vraiment le fondé de pouvoirs de la France, pour qu'il soit défendu, pour qu'il soit autorisé, en un mot, il faut qu'il soit ministre; je l'ai dit, je le réputé, je le répéterai tant, et les événements s'accumuleront de telle sorte, qu'on finira bien par le croire...
Pourvu qu'il ne soit pas trop tard, et que les faits n'aient pas, une fois de plus, précédé l'heure des réflexions. Car, en France, selon la parole trop juste du cardinal Bentivoglio, on agit d'abord et on réfléchit après : « (Jui si fù, poi si 'pensai »
NOTK
On trouvera, ci-après, un Jiecucil des Traités et des actes relatifs à la prise de possession et à la délimitation des possessions françaises en Afrique, sif/nés de 1S90 à hSOS, époque à laquelle je fus appelé à prendre part aux négociations, soit comme sous-directeur des protectorats, soit com?ne plénipotentiaire, soit comme ministre des Affaires étrangères.
Pour plus de clarté, et pour ne pas laisser le cgcle incotnplet, fai joint quelques autres conventions ou actes antérieurs ou postérieurs : ils sont ifupriynés en plus petits caractères.
fie recueil présent" un tableau, en quelque sorte officiel et sgnallagmatique , de l'activité diplomatique et coloniale qui, en moins de dix ans, a renouvelé la carte de l'Afrique.
(Ihaque traité est un dialogue entre la France et les puissances intéressées : « (Jeci l'sl t) nous, n — « Nous le reconnatsso/is. » A ///si, le consentement fonde Ir droit.