‹ FachodaChapitre 7 sur 37 · DÉBAT · texte numérisé non relu

DÉBAT

En plus, lord Kimberley aborda la question même de l'occupation ang-laise en Ég-ypte, base de la thèse de sir Edward Grey, et il reconnut que l'état de choses anormal créé par cette occupation ne pouvait se prolong-er. »< Je sais, ajouta lord Kimberley, que cette question est toujours ce qui vous tient à cœur et quelle est le plus sérieux motif de mésintelligence entre nos deux pays; mais, quand je vous dis que les provinces soudanaises, une fois rendues à 1 Egypte, suivront les destinées de l'Egypte, c'est avec la pensée que nous ne serons pas toujours responsables de ces frontières. Je vous assure que Je vous parle en toute sincérité quand je prévois la (in de notre occupation. Je voudrais qu'elle |)ùt cesser, que cette question ne fût plus un sujet d'irritation entre nous. La bonne entente entre nos deux pays vaut plus que celai »

A tous les points de vue, il importait de prendre acte de déclarations si importantes et de leur donner un caractère synallagmatique. Par do nouvelles instructions, adressées télégraphiquement à M. de Courcel, celui-ci lut prié de voir de nouveau lord Kimberley, de lui lire le compte rendu de l'entretien et de demander au nom

94 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

du gouvernement français, si ce compte rendu traduisait exactement la manière de voir du gouvernement britannique. Cette démarche eut lieu aussitôt. Lord Kimberley modifia, dans la dépêche de M. de Courcel, quelques expressions de détail, mais confirma, par une adhésion formelle, le texte de l'ambassadeur.

Ainsi, les déclarations de sir Edward Grey étaient corrigées et mises au point par le ministre lui-même.

Non seulement elles n'étaient plus présentées que comme une réclamation (c^a«?>i), mais lord Kimberley, tant pour l'allaire d'Egypte que pour l'allaire du Haut- Nil, admettait, comme on l'avait fait au cours des négociations, le principe d'une conlre-reclamation française : il reconnaissait qu'il était impossible d'établir, sur un fait d'occupation précaire ou sur des arrangements passés avec des tiers, un droit quelconque excluant d'autres droits : « La question restait ouverte au débat. » (1)

Cette explication si nette entre les deux gouvernements ne resta pas enfermée dans le silence du cabinet. Les paroles de lord Kimberley furent confirmées immédiatement, dans une dépêche adressée à lord Uulferio, le l*^' avril 1895, et publiée au Livre Bleu (appendice n" 4). Sir Edward Grey envoya aux journaux une rectification s'inspirant de l'attitude prise par lord Kim-

(1) Dans UJ coLuple rendu de cet eulretieQ, adressé, à lord Dutl'erin, le 1"^ avril 1693, et publié, beaucoup plus tard, au Livre lileii d'octobre 1898, on trouve uue certaine attéuuatiou des paroles de lord Kimberley. Mais ce texte ne peut prévaloir, au point de vue français, contre le compte rendu contrôlé de Al. de Courcel. D'ailleurs, sur le fond, il y a accord : « Le baron de Courcel me dit qu'il ne pouvait considérer la déclaration faite i la Chambre des Communes comme équivalente à une prise de possession de tout le bassm du Nil. Je répliquai que je ne pensais pas que le rappeldes titres aune sphère d'influence que nous avions déjà fait connaître au gouvernement Irauçais pût être considéré comme Kno jiri.<:e de possessions.

FACHODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE 9o

berley. Et enfin, le 5 avril i895, répondant à M. de Lamarzelle qui linterpellait au Sénat, le ministre des All'aires étrang-ères français prit acte de cette position adoptée par le g'ouvernement anglais.

Tant au point de vue de lÉg-ypte qu'au point de vue du Soudan, il rappelait la thèse de l'équilibre oriental garanti par les traités : et il concluait par ces paroles qui, conformément aux déclarations de lord Kimberley, affirmaient publiquement la nécessité d'une nég"ociation nouvelle pour déterminer le sort de ces contrées : « Quand l'heure sera venue de fixer les destinées définitives de ces contrées lointaines, je suis de ceux qui pensent, qu'en assurant le respect des droits du Sultan et du Khédive, en réservant à chacun ce qui lui appartiendra selon ses œuvres, deux grandes nations sauront trouver les formules propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs communes aspirations vers la civilisation et le progrès. »

La politique française était donc exposée loyalement aux \eux de l'Angleterre, après entente entre les deux Cabinets. L'ensemble de l'incident, les actes, les paroles échangées établissent clairement la bonne foi de la France.

La lettre de M. de Gourcel relue et approuvée officiellement par lord Kimberley est, dans les archives du quai dOrsay, un titre qui dissipe toutes les obscurités. La Krance était dans son droit strict quand elle soutenait sa réclamation^ connue désormais et acceptée, comme telle, par l'Angleterre ; les déclarations de sir E Jward Grey ne pouvaient lui être opposées comme décisives, dans l'avenir.

La thèse française, ce n'était pas, comme on l'a dit, par une erreur fondamentale, le droit du premier occu-

\H\ LE l'AlMAr.K I»K l'aKHIQUH

panl; elle ne se renfermait pas, non plus, dans la défense pure et simple des droits du Sultan et du Khédive; elle consultait ce qui existait en fait, une situation connplexe et embrouillée, admettait qu'il y avait lieu de l'examiner de bonne foi, au mieux des intérêts de tous et dans un esprit de concorde. En attendant, chacun conservait sa liberté.

C'était une main tendue en réponse au geste si raisonnable de lord Kimberley, une base d'entente future, mais, aussi, une affirmation du droit, que revendiquait la France, de chercher, dans ces régions, les éléments d'une situation de fait ou d'une tractation avantageuse, sans qu'aucun hands'0/f! pût lui être opposé. C'était une manifestation nouvelle de cette politique de conciliation et de réglementation générale avec l'Angleterre qui a été (on le voit maintenant) l'objectif principal de la diplomatie française dans cette phase difficile des relations entre les deux pays.

Le droit territorial africain, l'équilibre africain n'étaient pas faits. Us se cherchaient dans la confusion des prétentions rivales et des événements en voie de s'accomplir. Toutes les puissances étaient engagées, à la suite de leurs explorateurs, dans cette « course au clocher » entre les missions, qui était le sport héroïque de cette époque; la terre s'agrandissait sous les pas ce ceux qui |)énétraient ses plus lointaines retraites et qui posaient sur des contrées ignorées les premiers jalons de la civilisation et des nationalisations futures.

La formule : « A chacun selon ses œuvres » était acceptée, de toutes parts, et servait de bases à toutes les transactions; il n'y en avait pas d'autres applicables dans les débats territoriaux qui se poursuivaient, par ailleurs, entre la France et l'Angleterre, et cette dernière puissance n'avait en somme pas d'autre

FAnnonA et la négociation akricainf *J7

titre à la durée de son occupation en Egypte. Celte formule un peu empirique, il est vrai, mais utile, était consacrée, une fois de plus, par les explications auxquelles le discours de sir Edward Gre\ avait donné lieu entre les deux gouvernements.

En fait, si les pourparlers avaient été suspendus, ils n'avaient jamais été interrompus complètement. L'énergique volonté de ne pas laisser « couper le 111 » trouva, dans la cordialité des relations publiques et personnelles, une nouvelle ressource.

Puisque la méthode par tractation d'ensemble et par recherche d'une entente générale avait échoué, le Cabinet de Paris en essaya une nouvelle; il proposa au Foreign Office de procéder par étapes et de chercher l'entente finale par la voie des accords particuliers.

Jamais, peut-être, l'attention de la France pour la défense de sa situation dans le monde ne fut attirée de plus de côtés à la fois. L'année 180.5 est encombrée d'événements graves : après l'assassinat du président Carnot, le procès du capitaine Dreyfus, la démission de M. Gasimir-Perier, la mort d'Alexandre III, la guerre sino-japonaise, l'inauguration du canal de Iviel, la proclamation de l'alliance franco-russe.

C'était l'heure où celte difficile campagne de Madagascar tendait, à l'excès, les nerfs du pays. Pendant toute l'année 1895, l'opinion publique fut suspendue au sort de l'expédition. L'Afrique n'était qu'un immense lieu de conllils. Au Sénégal et dans le Niger, une campagne des plus pénibles se poursuivait contre Samory.

•)K LE PAHTAr.F. DE l'aPRIQL'R

Le problème de la navigation du Niger était l'objet de contestations très aigres entre l;i France et l'Angleterre.

Le groupe colonial français avait pris connaissance de ses forces : sous la direction d'hommes comme M. Etienne et le prince d'Arenberg, il remuait l'opinion et stimulait sans cesse l'activité du gouvernement. Un oi'gane important de l'expansion coloniale, dont l'action devait être considérable, le Comité de l'Afinque française, soutenait et groupait l'ardeur des pionniers qui se consacraient au continent noir.

Les vues de ce groupe, qui comptait de nombreux appuis au parlement et dans la presse, étaient exprimées, dès les premiers jours de l'année 1895, par un article qui eut du retentissement : « Il ne reste plus qu'un moyen de prévenir un nouvel envahissement aggravant encore la situation de fait qui existe en p]gypte et de sauvegarder à la fois notre dignité et les droits de la Porte, c'est de prendre position sur Nil, de manière à empêcher un nouvel empiétement des Anglais... Nous croyons que cette solution s'impose maintenant... » (1)

L'Afrique voyait surgir, au même moment, cette pléiade d'explorateurs qui, dirigés avec méthode, opérant avec une vigueur sans précédent, poussaient jusqu'aux extrêmes limites de l'audace la pénétration et la conquête françaises. Ce fut la page épique des dernières années du dix-neuvième siècle. Après Brazza et Binger, Grampel, Mizon, Ménard, Monteil, Marchand, Dybowski, Maistre, Decœur, Alby, Baud, Hourst, Toutée, Liotard, Decazes, Julien... On ne peut lesnommer tous.

Toutes les puissances africaines faisaient des efforts analogues, — mais pas toutes avec le même entrain;

(I) Bulletin de l'Afrique française, année 1896 (p. 3).

KACllOnA ET LA NÉGOCIATION AKRICAINF 09

pourtant, les uns et les autres prétendaient arriver les ■premiers; cette concurrence d'tiéroïsme était acceptée par l'opinion internationale, «omme propre à tracer une première esquisse des futures délimitations. On ne parlait que d' « hinterlands, >. de « sphère d'influence » ; et ce n'est pas en France que ces mots furent prononcés pour la première fois.

Telles étaient les situations et les dispositions respectives quand fut mis sur le chantier le prog-rimme nouveau des négociations franco-anglaises, qui consistait à reprendre, par voie d'ententes particulières, le travail d'accord général qui avait si malheureusement échoué.

On détacha, tout d'abord, de l'arrangement écarté, une tractation qui avait été soigneusement élaborée et, dès janvier 1895, un premier acte relatif aux frontières de Sierra Leone mit fin à de longues et pénibles contestations 1;. On jeta aussi les bases de l'accord rehtif au Siam, qui fut signé, quelque temps après, par M. Berthelot.

Des chingemenlsde gouvernement s'étaient produits, presque simultanément, en France et en Angleter.e. En août 1895, l'arrivée aux allaires du Cabinet unioniste réserva une influence considérable à M. Ghamberlnin. En France, Tmanarive ayant été occupée le l"' octobre 1895, le Cabinet Ribot céda la place au Cabinet Bourgeois dans lequel M. Berthelot avait le portefeuille des Affaires Etrangères.

C'est le moment le plus critique des relations anglofrançaises. A Madagascar, une difficulté des plus graves était soulevée au sujet de la situation Juridique qui serait attribuée à la Grande Ile, soit le iirolectorut, soit l'annexion. [.'Angleterre s'y intéressait passionnément. Le

(l) Voir ci-de880u?, Annexes {p. 2Sd) .

100 LE PAHTAOi: DR l'aFRIQUE

succès remporté si promptement par les armes françaises avait surpris. Los missions et le commerce n'étaient pas sans inquiétude au sujet de leur avenir dans l'île, et l'on sait rinduence de ces deux éléments sur le gouvernement et sur l'opinion de l'autre côté de la Manche.

Au même moment, les résultats obtenus par les nombreuses explorations françaises opérant en Afi'ique et rattachant les lignes de leurs itinéraires en un réseau qui couvrait d'immenses territoires, alarmaient les cercles compétents. On n'était pas habitué, de la part de la France, à des efforts si coordonnés et si effi(-aces. Un événement soudain polarisa ces inquiétudes et ces humeurs.

L'Italie, par l'extension de sa colonie de l'Erythrée sur la Mer- Rouge, s'était heurtée à la puissance militaire de Ménélik. Après la défaite d'Adoua, elle avait renoncé aux projets trop vastes conçus par M. Crispi; elle se préparait à ramener son occupation à la région côtière.

Dans la période d'expansion, Kassala avait été occupée. L'évacuation éventuelle de Kassala découvrait la vallée du Nil à l'Est et pouvait donner aux Mahdistes accès vers la mer.

Ces modifications, si graves pour la sécurité de l'occupation britannique en Egypte, coïncidaient avec les elforts de la France dans le Haut-Oubanghi. En même temps, l'Angleterre voyait ses difficultés grandir du côté du TransvaaI. Les relations avec les Républiques de l'Afriiiue méridionale se compliquaient. Le raid Jameson avait étonné et fâcheusement impressionné l'opinion européenne.

L'échec de Kriigersdorf avait provoqué ie fameux télégramme de l'empereur Guillaume au président Krïiger, télégramme nullement spontané et improvisé,

FACHODA ET LA .NEi.Ui.lA 1 lU.N AIKh.AlMi lOl

comme on l'a dit, mais mûrement délibéré. A la suite de ce télégramme, des ouvertures, on le sait, avaient été faites à la France.

A cette heure décisive, la sag-esse avisée de lord S ilisbut y hésita entre les diverses voies à suivre. Il en revint, tout d'abord, à l'iiiée d'une entente amiable avec la France sur les questions africaines et, notamment, sur la question du Nii. L'Angleterre ne pouvait se tirer d'embarras qu'en sériant les questions et séparant ses adversaires: ou s'accommoder avec la France et transiger au sujet de l'Afrique du Nord, ou s'accommoder avec l'Allemagne et transiger au sujet de lAfrique du Sud.

La France se trouva donc dans cette situation éminente de pouvoir, soit s'entendt^e avec l'Allemagne, soit traiter avec l'Angleterre. Peut-être aussi jugerait-elle préférable déjouer un rôle de « courtier honnête » entre les deux.

Au moment où l'empereur d'Allemagne cherchait à prendre contact avec la France, l'Angleterre s'adressait au Cabinet de Paris et lui proposait un accord au sujet de la question tant débattue de la province l'^quatoriale.

(( Dans les derniers jours de 1805, lord Salisbury informa confidenliullement notre ambassadeur que le gouvernement de la Reine jugeait le moment venu de porter le coup de grâce au Mahdisme et que les ordres allaient partir pour l'IOgypte, en vue de préparei', de concert avec elle, une expédition i)réliminaire sur Dongola. Il nous proposait une entente sur les bases suivantes : « L'expédition entreprise sur territoire ég\ plien avec le concours des armes et des linances khédiviales ne dépassera pas Donoola, et si, dans la suite, les événements rendent nécessaires des opérations

plus étendues, nous ne ferons rien sans nous être au l)rcalable entendus avec vous » (1).

On en revenait aux termes de l'accord qui avait été écarte un an auparavant. C'était, une lois de plus, la justification de la politique française dans les rég"ions équutoriales.

Le gouvernennent français ne crut pas devoir se prononcer entre les deux politiques. Les ouvertures de l'Allemagne, on le sait, n'eurent pas de suites. Il en fut de même des propositions de l'Angleterre. M. Jierthelot qui, dit-on, était d'avis d'entrer en accord avec cette dernière puissance et de se rendre aux instances pressantes du baron de Courcel, se trouva en opposition avec ses collègues et quitta le ministère (2;.

L'Ang'leterre déçue se retourna vers l'Allemagne, au moment où l'Allemagne déçue était prête à se rapprocher de TAngieterie. Ainsi fut con^^lu l'accord qui laissa à la première les mains libres, à la fois dans l'Afrique du Sud et sur le Nil. Immédiatement, elle donna suite à ses intentions à l'égard du Mahdisme. La marche sur Dong'oia fut décidée (14 mars).

C'était au tour de la France d'être surprise. On n'a pas oublié la lameuse note, d'allure officieuse, publiée dans les journaux français du 17 mars 1896, d'après laquelle le ministre des Afiaires étrangères, recevant l'envoyé de la Grande-Bretagne, l'avait prévenu qu'il « devait

1) J. Darcy, Cent ans de rivalilé coloniale (p. 400).

(2) tt Berthelot eutra en pourparler? avec lord Salisbury, qui lui proposa de lui envoyer une lettre renouvelant renf,'agemeut d'évacuer rEj.'yple quaud l'ordre y serait rétabli et «'engageant à ce qne l'armée anglaise ne dépassât pas Kartouui sans avoir préalablement négocié avec la France... Le ministre français voulait accepter le projet de lettre de lord Salisbury; mais son avis ne prévalut pas... » Une grande vie, une grande œuvre-. Marcelin Berlhelot p. liiy.

FACliUlJA i:;T LA NLGOCIA iluN AllUt.Al.Nt 103

attirer son attention sur la gravité des conséquences que pouvait avoir la campagne du Soudan (i). Cette note passa presque pour conaminatoire.

De grands débals s'engagèrent à la Chambre des communes. Si M. Balfour affirmait encore, au nom du gouvernement, le 20 mars : « Je puis énergicjuement dire que lexpédition contre le Mahdi écartera une des difficultés que nous avons toujours senties être une insurmontable barrière à Vabandon immédiat du coU' f)-ùle et de l'autorité anglaise sur l'Egypte », M. Chamberlain, ministre des Colonies, ajoutait, au milieu des rires et des applaudissements : « La situation n'est pas altérée; nous serons toujours aussi jjrèts que nous façons été jusqu'ici à prendre en considération toutes les propositions tendant à l'évacuation éventuelle de l'Egypte. »

Le ministre des Affaires étrangères français qui succédait ù M. Berthelot, M. Léon Bourgeois, interpellé à la Chambre, le 2 avril, se déclarait le ferme défenseur de la politique de la France dans la question d'Egypte et dans la question du Nil : « Nous ne pouvions rester indiilérents aux conséquences d'une entreprise qui tendait à ajourner sine dié l'exécution des engagements pris. Devant de telles perspectives, le gouvernement de la République avait le devoir de ne pas laisser la prescription s'établir... Nos efforts comme ceux de nos prédécesseurs tendent à maintenir à la question d'Egypte son caractère européen... »

Quels étaient ces ellorts? C'est ici que nous allons discerner les véritables origines de la mission Marchand.

Le gouvernement britannique rendait sa résolution publi(iue en demandant à la Commission de la Dette

(1; J. Datcy, Cent ans de rivalité coloniale (p. 402).

1(14 Li; l'AHTAGE DR l'aKHIOUK

Egyptienne les sommes nécessaires poui- entreprendre lexpédition sur Dong-oia. Le concours de l'Allemagne et des puissances de la Triple Alliance était acquis. Seules, la France et la Russie protestèrent et, comme pis aller, plaidèrent contre la Caisse de la Dette devant les tribunaux égyptiens.

C'était une bien faible ressource. On voulut faire quelque chose de |)lus précis et de plus ferme, opposer le fait au fait. On demanda à la Russie notre alliée, et à la Turquie, puissance souveraine, d'agir en commun; en outre, des pourparlers furent engagés avec Ménélik, L'intervention concertée devait avoir pour théâtre la Mer-Rouge.

Et c'est précisément alors que l'on résolut d'engager, sur le continent noir lui-même, une politique d'action résolument opposée aux projets de l'Angleterre. On prétendait arriver, avant elle, sur les lieux, et en forces.

Ainsi, la mission Marchand fut décidée comme une des parties d'un plan général mûrement combiné, après qu'on eut repoussé une offre d'entente au sujet de la marche sur Dongola. Donc, tout se tient.

Il y eut, là, une heure véritablement critique. Mais, bientôt, ^< la gravité de la situation », pour reprendre les termes de la note du 17 mars, commença à apparaître. Il se manifesta un mouvement d'inquiétude qui fut ressenti même au quai d'Orsay. Ne s'était-on pas laissé entraîner? Allait-on à une rupture avec l'Angleterre?... Un débat parlementaire s'ouvrit, à la Chambre des députés, puis au Sénat. Au Sénat, une question de M. Bardoux fut transformée en interpellation et, quoique le Cabinet Bourgeois eût obtenu, la veille, une forte majorité à la Chambre, il crut devoir se retirer.

A l'heure où il prenait cette décision, la situation était la suivante entre la France et l'Angleterre : procès in-

tenté à la Caisse de la Dette, déclarations fornaelles à la presse et au public sur « le règlement européen » de la question dl']g'ypte, difficulté grave au sujet de Madagascar où l'annexion avait été substituée au jirotectorat, entente spéciale avec la Turquie, avec la Russie, éventuellement avec l'Abyssinie contre les projets de l'Angleterre, mission Marchand sur le Nil, chargée de prévenir l'occupation anglaise et de se rendre à Fachoda.

Le Cabinet Bourgeois fut remplacé par le Cabinet Méline, le 20 avril 1800.

Comment rentrer dans les voies de la conciliation, sans compromettre la dignité et les intérêts du pays?

On a attribué, au ministre des Affaires étrangères de ce Cabinet, une politique systématique, un parti pris de se rapprocher, en Europe, des combinaisons hostiles à l'Angleterre : c'est radicalement faux.

Se trouvant, pour la troisième fois, aux affaires, à un moment où les difficultés entre l'Angleterre et la France étaient à leur comble, chercha-t-il à irriter et à compliquer? Nullement, mais à apaiser et à renouer. Un entretien des plus importants avec son prédécesseur, le jour même de ladémission du Cabinet Bourgeois, l'avait mis au courant; il acceptait, par devoir, une succession périlleuse, sans autre dessein que d'en revenir à la politique d'accord et, si possible, à des arrangements honorables, en se servant des circonstances et en recourant aux points d'appui qui se rencontreraient. Il croyait, qu'avec de l'application et de la bonne volonté, on peut conduire les alfaires même difficiles à bonne fin : c'était son seul dessein.

Tl fallait, d'abord, dégager la situation, écarter le danger imminent. Des instructions furent envoyées à Constantinople, en Russie, à notre agent près de

lOr» LE l'AHTA(;i: DE l'aFRIQUE

MéncIiU; les complications urgentes furent conjurées.

Malheureusement, du côté de Londres et de Berlin, il n'y avait plus rien à faire, pour le moment. On venait d'apprendre qu'une entente était intervenue entre les gouvernements anf,^lais, allemand et italien au sujet de la marche sur Dong-ola et que lexpédition était décidée (1).

Restait à prendre un [larti au sujet de l'action dans le Haut Oubang-hi : maintien ou rappel de la mission Marchand?

Cette mission, on l'a vu, avait été mise en préparation vers la fin de l'année 1805, au moment où le gouvernement français déclinait les propositions d'arrangement du Cabinet Salisbury (2). Deux mois furent consacrés aux études et à l'organisation. Le 24 février 181)6, M. Guieysse, ministre des Colonies, avait signé les instructions adressées au capitaine. D'après ces directions, le départ avait eu lieu en trois échelons aux dates du 25 avril, des 10 et 15 mai, si bien que M. Marchand, son interprète et quelques caisses de munitions restaient seuls à mettre en route, quand l'allaire revint à l'étude en mai 1896 (3).

L'objet de la mission Marchand avait été défini par les instructions concertées entre les membres compétents du Cabinet précédent; elles s'inspiraient, naturellement, de la pensée qui avait décidé l'expédition elle-même :

(1) La Gazette de l'Allemagne du Nord explique en ces termes la pûlilique du gouvernement allemand, si différente de celle qui dictait le télégramme à Krùger : « Le gouvernement impérial, ayaut constaté que l'adoption de cette proposition répond aux vues des deux autres Cabinets taisant partie de la Triple Alliance, aux désirs du gouvernemeut italien, des instructions dans ce sens ont été envoyées au Consul allemand au Caire. » Cité par de Caix, fuchoda, (p. 162).

(2) liuUeiin de l' Afrique française, 1896, (p. 30.

^3) A. Lebon, la Politique de la France en Ali ciut .\). oy.

KACllODA ET LA NEGOCIATION AFRICAINE I07

I Au mois de septembre dernier, disaient ces instructions, vous avez soumis à mon prédécesseur le plan d'une mission que vous vous oiïrez à remplir dans le Haut- Oubanghien vue d'étendre l'influence française jusqu'au Nil... M. Liotard a fait connaître que nous étions, au mois d'août dernier, établis beaucoup plus solidement que ne pouvait le penser le pouvoir central sur la rive droite du MBomou... et qu'il avait l'intention de j^ousser en avant ses alliés indigènes qui lui olfraient de nous installer à Ziber qui est la clef du Bahr-El-Ghazal... Votre rôle sera donc particulièrement délicat : d'une part, nous ne pouvons ni ne devons cesser nos bonnes relations avec le Sultan; de l'autre, si nous voulons avoir chance de devancer le colonel Colville sur le Nil, il faut aller de Vavant et, pour ce faire, ménag-er les Malidistes. »

En droit, ce programme n'avait rien de contradictoire avec la situation établie par la conversation Gourcel- Kimberley; en fait, si la mission Colville opérait par l'Afrique orientale, l'expédition par TÉg-ypte n'en était encore qu'à ses^jrémisses; on prévoyait les plus sérieux obstacles à sa réalisation; on croyait pouvoir lui enlever l'usage des finances égyptiennes et il était impossible de prévoir, dès lors, la construction de la voie ferrée qui, fran-chissant le désert des cataractes, fut, par la suite, l'instrument de la victoire anglo-égyptienne sur le Malidisme.

Uuoi qu il en soit, la mission Marchand étant décidée, et déjà partie, la question qui se posait devant le Cabinet Méline était de savoir s'il fallait la laisser continuer ou lui donner contre-ordre.

Le Cabinet Méline avait-il même le choix? Les choses étant engagées comme elles Tétaient, personne en France eùt-il admis un pareil recul? Le parti colonial.

lOS LE PARÏAC.E 1)E l'aKRIQUE

alors si ardent, eût-il supporté ridée de renoncer, en vue d'une complication lointaine et peut-être imug-inaire, aux espoirs que lui avait tait concevoir le choix de l'énergique capitaine?

La décision n'avait été nullement secrète, quoi qu'on en ait dit (beaucoup moins « clandestine » que celle du colonel Colville (|ui resta toujours mystérieuse), et aucune protestation nouvelle ne s'était produite. Enfin, les déclarations les plus formelles du g-ouvernement de la Reine, au sujet de l'expédition en voie de préparation, ne changeaient rien aux affirmations, si fréquemment renouvelées, de ces mêmes ministres, à quelque parti qu'ils appartinssent : l'expédition projetée n'avait pas d'autre objectif (jue « d'occuper le lyciys s'étendanf jusqu'à Dongola (1). »

Ce qu'il fallait éviter, c'était d'aller au-devant d'un conflit, mais il suffisait, pour cela, de ne pas laisser les chefs de la mission se tromper sur l'objectif qui leur était assigné. Toute ambiguïté devait être dissipée : une mission n'est pas une expédition. A cet effet, le caractère même de l'entreprise fut transformé. M. Liotard reçut le grade de gouverneur; en cette qualité, le capitaine Marchand lui fut expressément subordonné.

Des instructions nouvelles, adressées à M. Liotard, furent rédigées. Le ministre des Colonies, après s'être concerté avec son collègue des Affaires étrangères, disait, dans ce document, daté du 23 juin : « La mission dont est chargé M. le capitaine Marchand ne saurait être considérée comme une entreiwise tnilitawe- Ce n'est pas avec les forces nécessairement réduites dont nous disposons dans ces régions que la pensée dCun projet

(1) Discours de la Reine (août 1896). Bulletin de r Afrique française, 1896 (p. 277).

FACUODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE lOV»

(le conquête pourrait être un seul instant acceptée. Il s'agit de maintenir strictement la ligne politique que, depuis deux ans, vous suivez avec persévérance et dont notre établissement dans le bassin du Nil doit cire le couronnement... Il est bien entendu que vous aurez autorité sur tous les ag^ents civils et militaires. Il en sera ainsi de la mission Marchand. »

Par cette atténuation très caractérisée, on en revenait, sur les lieux, à la procédure de pénétration pacifique inaugurée par M. Liotard, Le Cabinet Méline affirmait, en outre, la politique qu'il entendait suivre à l'égard de l'Angleterre, c'est-à-dire un retour pur et simple au programme laissé en suspens et qui consistait à chercher dans des arrangements particuliers, et de cas en cas, un équivalent au règlement général dont le premier dessein avait échoué. En un mot, on essayait de ressaisir le fil toujours brisé de cette difficile « négociation africaine. »

Marchand sembarqua le 25 juin 1S90. Bientôt, il commençait, à la tête de sa petite troupe, cette campag-ne admirable qui devait le mettre à un rang si élevé parmi les hommes d'action. La pensée gouvernementale le perdit-elle de vue, un seul instant, et l'abandonna-t-elle aux caprices de la fortune ? Ne se prépara-t-elle pas à l'heure critique de son arrivée?

Il sudit de dire que la diplomatie française eut, pour idée directrice, de négocier avant que le choc se produisît, si le choc devait se produire.

Encore fallait-il que les circonstances et la partie adverse s'y prêtassent.

Malheureusement, la crise des derniers mois de 1805

110 LE PAHTAdR DE L AFRIOl'E

n'avait pas amélioré les choses entre les deux puissances, tant s'en faut. A Madag-ascar, la « prise de possession » ayant été déclarée, le plus simple était d'en linir et de mettre les puissances en présence d'un fait accompli. Cette décision avait même l'avantag-e de détourner les esprits des aHaires du Nil. Le Cabinet Méline demanda donc, purement et simplement, aux Chambres lannexion de la Grande Ile africaine (loi du '.» août 18'.)(*.) (1).

Les puissances, l'une après l'autre, a commencer par les Etats-Unis d'Amérique, s'inclinèrent et transmirent au gouvernement français la juridiction sur leurs sujets. L'Angleterre suivit le mouvement ; mais elle n'en était pas de meilleure humeur.

Une autre question, non moins épineuse, était toujours sur le tapis : à savoir le statut international et économique de la Tunisie. Il n'était pas douteux que l'Angleterre ne cherchât, dans cette adaire, comme dans celle de Madagascar, un élément de compensation à opposer aux revendications françaises partout ailleurs et notamment sur le Nil.

La presse anglaise ne manquait jamais de mettre en parallèle le sort de la Tunisie et celui de l'Egypte. Il y avait donc un intérêt capital, pour la Fran e, à régler la difficulté sur elle-même. L'opposition de l'Angleterre s'appuyait sur celle de l'Italie. Lj traité italo-tunisien arrivait à expiration; le traité anglo-tunisien seul était Sine die^ Il fallut recourir, ici encore, au mouvement tournant. C'est en traitant successivement avec toutes les puissances (dont la première à céder, en échange de compensations équitables, fut l'Autriche-Hongrie) qu'on put isoler l'Italie et l'Angleterre.

(l) Voir le texte de la loi déclarant l'aunexion de Madagascar à la Frauce avec l'Exposé des Motifs, aux Annn.res (p. 356).

FACUOriA ET LA NÉGOCIATION Ali,; ..i.i. \\\

L'Italie elle-même, après la chute de M. Grispi, montrait des .iispositions nouvelles. M. Visconti-Venosta était aux alîaires. Les deux gouvernements appré'^iaient, de plus en ['lus, la nécessité d'une détente d'abord, d'un rapprochement ensuite. Des négociations exirr-mement laborieuses ençag-ées à Paris, entre le comte Tornielli et le ministre des Aiïaires étrang-ères, aboutirent à l'arrangement de septembre 1896, qui emportait, de la part de l'Italie, une reconnaissance de la situation de la Prance en Tunisie. Un « Livre Jaune » était publié, en décembre 1890, contenant les traités passés avec l'Autriche-Hongrie, la Russie, la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, etc. (1).

Maintenant que l'Italie avait cédé, que valait la tenace obstruction de l'Angleterre? On aborda la question, très nettement et très Iranchoment, auprès d'elle. Si elle se refusaità modifier la situation, le gouvernement français ne lui laissait pas ignorer qu'il recourrait à l'annexion. L'exemple de Madagascar était d'une éloquence immédiate. Malgré tout, les dispositions étaient telles en Angleterre qu'il fallut attendre encore pour obtenir, du Cabinet de Londres, la reconnaissance qui avait été accordée par toutes les autres puissances.

Cependant, en Afrique, l'écheveau s'embrouillait. Depuis l'interruption des négociations engagées, l'année précédente, au sujet des territoires de la boucle du Niger (i2), les trois puissances rivales, France, Alle-

'11 V., aux Annexas la liste et le texte do-: traités passés avec les (averses puissances et qui ont libéré la ïimisie* de ses engageiiu-nts iHternatiuiidux, consacraut le protectorat de la France. p. 261).

(2) Ces négociatious s'étaient ouvertes au quai d'Orsay, conforuiéuient i'i la déclaration échangée entre les deux puissances, le 15 janvier 1896. Voyez le Livre jauiv relatif à la Convfution du l.j juin 1S9S, p. Setsuiv. et, ci-après, aux /InnexM (p. 293 et suiv.).

112 LE PAHTAT.E HE l'aFRIQUE

magne, Angleterre, multipliaient les expéditions chargées de prendre, des gages et de créer des « faits accomplis. » Pour la France, cet ed'ort était décisif : c'était par ce moyen, et par ce moyen seulement, qu'elle pouvait obtenir l'union de ses trois domaines dispersés en Alrique, de la mer Méditerranée au Congo, union que l'acceptation de la ligne Say-Barroua, en 1<S90, avait si gravement compromise.

Mais, de part et d'autre, dans cette entreprise de concurrence où les missions opéraient dans tous les sens, elles échappaient au contrôle et à l'autorité des gouvernements; avec l'ardeur naturelle à ces hommes énergiques, les procédés étaient parfois un peu rudes.

La France était engagée dans une guerre longue et pénible contre Samory ; ses colonnes expéditionnaires parcouraient la boucle du Niger ; elles commençaient à occuper le Mossi, dont la possession était indispensable pour relier l'hinterland du Sénégal à l'hinterland algérien et nigérien. La question des embouchures du Niger et de la navigation sur le Niger inférieur était posée par les incidents qui avaient arrêté la mission Mizon. Ces agents intrépides « allaient de l'avant », comme ils disaient, et, s'il y avait « de la casse », comme ils disaient encore, c'était « l'alfaire de la diplomatie. » La table s'encombrait de dossiers qu'on ne parvenait pas à dégonfler.

Il eût fallu du temps... et précisément ce qui manquait, c'était le temps.

Les choses restèrent en suspens jusqu'aux premiers jours de Tannée 1897. A ce moment, les complications dans l'Orient de l'Europe rendaient plus nécessaire que jamais lentenle entre les puissances ou, comme on l'appelait alors, le « concert européen ; » l'aflaire du Transvaal était de nouveau à l'ordre du jour; Cecil Rhodes

arrivait en Angleterre pour préparer les esprits à une intervention plus énergique. De premiers succès avaient couronné les efforts de l'arnaée anglo-égyptienne. La province de Dongola était réoccupée. Le gouvernement demandait, à la Chambre des Communes, l'argent nécessaire pour porter l'expédition jusqu'à Khartoum.

Il y eut, en ce moment, une telle poussée de l'impérialisme anglais que l'on pouvait désespérer d'une entente amiable. Le péril fut même signalé et dénoncé par le parti libéral : à la Chambre des lords, à la Chambre des communes, il s'éleva contre une politique qui tenait si peu de compte des tiers : lord Kimberley n'oubliait pas les engagements qu'il avait pris comme ministre, et il qualifiait l'expédition du Soudan de « téméraire, soit au point de vue local, soit au point de vue international. » Sir William Harcourt et M. John Morley ajoutaient qu'on avait manqué de sincérité au sujet de l'objectif réel de la campagne.

Mais lord Salisbury, modifiant, une fois encore, son point de vue. déclarait, maintenant, que Dongola n'était qu'une étape sur le chemin de Khartoum; le chancelier de l'Échiquier, sir Michacl Hicks Beach, dévoilait les projets d'occuijation et de con([uête en des termes tels que sir Charles Dilke lui reprochait « d'avoir prononcé, à l'égard de la France, des paroles de défi et de menace (1) ». Pour la première fois, le but réel de l'expédition était révélé à l'opinion anglaise et à l'Europe; pour la première fois, on parlait de prendre possession de tous les territoires qui avaient été occupés, plus ou moins effectivement, par l'Egypte.

Au même moment, la commission franco-britannique, qui avait repris ses travaux à Paris pour traiter les

1 HuLLflut 'Ji; l A/i lijU'j /rauçuise [[). i>> u l // .

1 1 i LE PAKTAGFi; DE LAFRIOUE

questions alricaines et notamment les délimitations dans le bassin du Nig-er, constatait que les revendications des deux ji^ouvernemeiils étaient irréductibles. Dans rimpossil>ilité d'aboutir, elle s'ajournait au mois de mai suivant.

C'était à désespérer. Le i|uai d'Orsay pensa qu'il n'avait plus d'autre ressource, cette l'ois encore, que le mouvement tournant ; les négociations relatives à la côte occidentale d'Afrique, abandonnées avec l'Angleterre, furent reprises avec l'Allemagne. En avril 1897, le chancelier de l'Empire, prince de Hohenlohe, ancien ambassadeur en France, vint à Paris; il eut avec le ministre des Affaires étrangères français une entrevue qui donna une impulsion plus vive aux pourparlers. Au mois de juin, l'accord fut signé; il mettait tin aux contestations franco-allemandes en Afrique. (1)

Aussitôt, il se fit un revirement sensible dans l'attitude de l'Angleterre. Deux courants se partageaient, visiblement, les conseils du gouvernement. Tantôt M. Chamberlain et ses amis l'emportaient, tantôt l'autorité plus sereine de lord Salisbury prenait le dessus.

L'Angleterre célébrait, alors, le jubilé de la reine Victoria, et si les manifestations superbes qui accompagnaient cet anniversaire lui donnaient le légitime sentiment de sa force, elles soulignaient aussi son « splendide isolement. « Au Transvaal, les choses n'allaient pas aussi facilement qu on l'avait espéré. Ceoil Rhodes était interrogé par la commission parlementaire au sujet de l'expédition Jameson.

Ces fluctuations incessantes, ces continuelles sautes de vent sont impossibles à relever, maintenant, dans leur

(1) Voir le texte de rarrangement franco -al! cm and, ci-dessous, aux Amirxes (p. 319).

FACUODa et la NEGOCIATION AFRICAINE 115

détail, si émouvantes qu'elles fussent pour ceux qui en observaient alors les phases journalières. En réalité, les dispositions du gouvernement et de l'opinion, en Angleterre, suivaient les hauts et les bas de l'expédition du Nil et traduisaient, en même temps, la complication plus ou moins grande des événements internationaux. Il faudrait écrire toute l'histoire de ces années encombrées, pour démêler le fil, à chaque instant perdu dans la trame.

Au cours de l'été 1897 et peu après la signature de l'arrangement franco-allemand, les dispositions de l'Angleterre parurent plus conciliantes. Ces sentiments nouveaux se manifestèrent, d'abord, au sujet des allaires tunisiennes. L'objection tirée de la pérennité du traité anglo-tunisien fut abandonnée et tout le reste se trouva soudain faciUté. Moyennant quelques concessions en faveur des cotonnades anglaises, l'accord, qui paraissait si difficile quelques mois auparavant, se produisit le plus aisément du monde (septembre 18U7)(l). Et ce fut comme le premier grain tombant d'un chapelet qui se dénoue.

On écrit alors : « La conclusion de l'arrangement anglo-tunisien a fait naître un courant d'opinion d'après lequel toutes les difficultés pendantes entre la France et l'Angleterre ne tarderaient pas à être réglées [2). »

Paroles de bon augure, appuyées bientôt par un fait précis : les négociations pour la délimitation de l'Afrique occidentale et du bassin du Niger, prévues par la convention du 15 janvier 1896 et interrompues depuis près d'un an, sont reprises. La commission anglo-française

(1) Voir le texte de cet arraugeineut ci-dessous, aux Annexes (p. 263j.

(2) [iuiletin de l'A/rit^ue française p. 335'. — Voyez correspondauce du Times à la uième époque.

Jl() LE PARTAGE DE lUkRIOL'E

se réunit dans les premiers jours de novembre (1).

Remarquons, qu'au même moment, personne n'ignore la marche ni l'objeîtif de la mission Marchand. On sait qu'il arrive sur les lieux et que M. Liotard a occupé Dem-Soliman dans le Bahr-El-Ghazal. Dans la presse anglaise, certains journaux fulminent, mais d'autres se réservent: la note moyenne est donnée piir\dSaturday Kevieic : « Du Bahr-El-Ghazal à Fachoda l'Egypte a^ tout abandonné : celte portion de l'Afrique est res nulliua el appartient au premier qui saura la prendre; la question est de savoir qui arrivera le premier. On peut se féliciter de la marche rapide des troupes anglo-égyptiennes qui met l'Angleterre en bonne posture à cet égard. »

La négociation du Niger, qui vient de se rouvrir, est le prélude nécessaire de celle qui peut régler, à temps, la question du Nil soudanais.

Mais que de lenteurs, que de difficultés encore ! Les commissaires, MM. Lecomte el Binger, pour la France, MM. Martin Gosselin et le colonel Everett, pour l'Angleterre, discutent sur des pointes d'aiguilles ; les cartes sont insuffisantes, les itinéraires obscurs, les renseignements contradictoires. Des journées, des semaines, des mois s'écoulent.

Les plénipotentiaires anglais sont à la fois embarrasses et effrayés par l'activité des missions françaises au Niger. Si l'on ne conclut pas, tout le pays sera occupé ; mais pour conclure, il faut consacrer les résultais obtenus : déjà les possessions britanniques sont coupées en fait de tout accès vers l'intérieur.

Le double nœud du débat s'est précisé : à qui appartiendra le Mossi dont le magnifique territoire (plus

1 Voir aux Annexes (p. 29G et suiv. .

lAt^UODA F.T LA NÉGOCIATION AFRICAINE 117

étendu que celui de la France et le plus fertile de la région nigérienne^ réunira toutes les possessions soit de l'une, soit de l'autre puissance? Quel sera le régime de navigation sur le Niger ?

Lord Salisbury, au Guild-Hall, en novembre 1807, s'écrie : « L'Afrique a été créée pour la plaie des ministres lies Affaires étrangères 1 »

Un temps d'arrêt se proluit dans la marche en avant de l'expédition anglo-égyptienne : le bruit court que Marchand est arrivé à Fachoda.

A ce moment, quand on sent approcher l'heure où il faudra rompre ou céder, la tactique anglaise, c'est l'intimidation. Lord Salisbury, dans ce même discours du Guild-IIall, visant les affaires du Niger, dit : « Il y a une limite à l'exercice des qualités de conciliation, et nous ne pouvons permettre que nos droits les plus élémentaires soient foulés aux pieds. »

A prof)Os d'un de ces nombreux incidents dont la hardiesse des missions semait le terrain de la négociation, comme d'autant de chevaux de frise, — le passage de l'expédition Gasemajou sur un territoire attribué à l'Angleterre. — M. Chamberlain dit, avec une véhémence tout autre, devant la Chambre des communes : « Des pays que la Grande-Bretagne croyait être sa propriété ont été surpris et envahis... Cette situation, nous ne pouvons l'accepter. Aussi, nous avons pensé qu'il était nécessaire d'organiser une armée de frontières... La création de cette armée est indispensable, que le différend avec la Fnnce ait une solution satisfaisante ou non... »

Quel ministre français eût tenu, à pareille époque, un tel langage visant une puissance amie ?

D'autre part, comment arracher l'Angleterre à cette position négative et menaçante? Le Cabinet de Londres

us LE PARTAfiE DE l'aFRIQUE

nég^ociait-il pour amuser le lapis ; ou bien, ne gardait-il pas un secret désir d'arriver à une entente, en dépit des pronostics fâcheux, des polémiques voulues et des obstacles trop réels qui s'opposaient au progrès du travail des commissaires?

La tendance des plénipotentiaires anglais était de diminuer et de rétrécir, en quelque sorte, l'objet de la négociation, de la ramener à l'élude des cas particuliers et des délimitations régionales. Le gouvernement français, ne perdant pas de vue le but qu'il s'était proposé, s'eMorçail de lui donner un caractère plus général ; il eiît voulu l'étendre, pour ainsi dire, sur l'Afrique dans toute sa largeur.

La pierre de touche des sentiments réciproques était là. Le succès serait considéré comme possible, si on parvenait à englober dans une seule et même tractation, non seulement la rive droite du Niger, mais la rive gauche, le lac Tchad, et, ainsi, les territoires allant jusqu'au bassin du Nil.

Toutes les questions de détail avaient été étudiées, éclaircies. Il fallait conclure ; les minutes devenaient précieuses.

Le ministre des Affaires étrangères du cabinet Méline crut devoir intervenir personnellement dans la négociation. Il eut plusieurs entretiens avec sir Edmund Monson : il invoqua les nécessités supérieures de l'entente. Une amélioration se produisit. On résolut d'agir.

Le 26 novembre, les commissaires français déclarèrent, officiellement, à leurs collègues anglais que la France ne croyait pas devoir s'en tenir à des arrangements particuliers et qu'elle se proposait d'élargir, par des proportions formelles, les bases de l'accord, si cet accord était possible. Ils demandaient que la négociation portât, non seulement sur la rive droite, mais sur la

FACnOnA ET LA NÉGOCTATION AFRICAINE 119

rive gauche du Niger. Ils demandaient aussi que les rives Nord et Est du tac Tchad fussent att /-(buées à la France : moyennant quoi, ils étaient autorisés à reconnaître la ligne Say à Barroua et à faire des concessions sur la navigation du fleuve.

Par cette proposition, la France jouait cartes sur table et mettait ses partenaires au pied du mur. En accédant à la ligne Say-Barroua, sauf certaines modifications indispensables, et en renonçant aux embouchures du Niger, sauf les enclaves nécessaires pour assurer la liberté de navigation, elle désarmait son plus redoutable adversaire, la compagnie du Niger. Mais, en réclamant les rives du lac Tchad et les territoires environtiants, elle donnait à la négociation toute son ampleur; elle en faisait une œuvre d'équilibre africain ; par ce déploiement inopiné vers l'Est, elle posait indirectement la question Marchand.

Qu'une telle initiative ait été ainsi comprise à Londres, cela ne peut être mis en doute : car, le 29 novembre, sir Edmund Monson déclarait au ministre des Affaires étrangères français >< que la conférence n'avait pas à s'occuper de la rive gauche du Niger, mais bien de la rive droite; qu'il n'y avait aucune corrélation îi établir entre deux questions si différentes; que toutes les questions relatives à la rive gauche du Niger étaient réglées par l'arrangement de 18*.)0. »

Quant aux territoires situés à l'Est du lac Tchad, le gouvernement anglais, inquiet des revendications qui se trouvaient consignées, pour la première fois, dans un document officiel, indiquait « qu'il y avait lieu de les régler de façon à prévenir toute expansion démesurée dans la direction du Nil. »

Celte manière de voir fut encore précisée, mais dans des termes heureusement plus favorables, par une lotlre

1!2(> LE l'AHTAr.R DK l'aFHIOUK

de sir Edmund Monson, datée du 10 décembre : « Les bases proposées n'avancent pas beaucoup les négociations, étant donné (jue les questions les plus contestées ne sont pas touchées... Quant à la proposition de reconnaissance des droits de la France sur les rives Nord et Est du lac Tchad, si les autres questions sont réglées, le gouvernement de Sa Majesté ne fera pas de difficultés pour cette condition. Mais, ce faisant, il ne peut oublier que la possession de ces territoires peut^ dans Varenir, ouiirir une route vers le Nil, et il ne faut pas comprendre que le gouvernement de Sa Majesté puisse admettre qu'aucune puissance européenne puisse avoir des droits quelconciues à occuper une position, quelle qu'elle soit, dans la vallée du Nil » (1).

Cependant, la conversation était engagée.

Les deux parties sentaient la gravité des difficultés prochaines sur le Nil et certainement, à ce moment, le désir d'une entente préalable à la rencontre les animait toutes deux.

Plus on approche de l'heure critique, plus on voit se dessiner les deux courants qui agitent l'opinion en Angleterre. Mais les modérés, soit libéraux soit conservateurs, lord Salisbury, M. Balfour, M. Morley, sont peu à peu débordés par les violences et le tapage du parti impérialiste.

Le Times combat la formule « possession vaut titre », qui avait été acceptée quelques semaines auparavant par la SatUrday Review, et qui était, en somme, la base des négociations relatives au Niger. La Pall Mail Gazette écrit, à propos de quelques incidents en Afrique : « Il faut parler au quai d'Orsay sur un ton de commandement.» Tout de même, nous n'en étions pasià!

(1) Voir ces divers docuineats aux Annexes (p. 299 et suiv.).

Le débat technique relatif au bassin du Nig-er se prolong-ea tout l'hiver. Rarement on vit, en Ang-leterre. une discipline plus stricte de l'opinion, de la presse et du gouvernement pour arracher le succès : chaque parcelle de terrain fut disputée pied ù pied. Pour une paillolle, on parlait de rupture et de guerre. Lord Selborne, soussecrétaire d'Ktat des Colonies, disait à Bradford : « Sans doute, nous voulons la paix, mais non pas la paix à tout prix. Nous n'avons pas fait la guerre pour Madagascar, parce ((u'elle eût été beaucoup trop onéreuse ; étant donné le peu d'importance des intérêts anglais engagés ; mais peut-on en dire autant de l'Ouest africain ? »

En France, les esprits, passionnés pour l'affaire Dreyfus, étaient ailleurs. C'est à peine si l'opinion, divisée, en outre, au sujet des alfaires de Grèce et d'Arménie, devinait les soucis du gouvernement au sujet de l'Afrique.

Malgré tout, la diplomatie française tenait bon : elle voulait l'accord, mais elle le voulait honorable. Les démarches réitérées, parfois même menaçantes de sir Edmund Monson ne l'émouvaient pas.

Les nouvelles d'Afriqu,e étaient rares. Au début de l'année 1898. la situation de l'expédition anglaise ne paraissait pas des plus satisfaisantes ; le sirdar demandait au gouvernement de renforcer le corps expéditionnaire d'une première brigade anglaise de quatre bataillons, .lusqu'à cette époque, le sort de la campagne restait au moins douteux (1).

Le 18 février, le jour même où M. Chamberlain faisait, à la Chambre des Communes, une déclaration des plus comminatoires, les délégués anglais apportaient à la

(1) De Caix, Fachoda (p. 1S7 .

Conférence une concession décisive : le cabinet de Londres abandonnait le Mossi et le Gourounsi.

C'était une reconnaissance pleine et entière des revendications (le la France, après qu'on les avait proclamées si exorbitantes et qu'on avait usé de tous les moyens, — jusqu'à la menace d'une rupture et d'une g'uerre, — pour lasser et intimider leurs défenseurs. L'union des établissements du Sénég-al, du Niger et de la Côte d'Ivoire était reconnue et le principe d'une vaste négociation africaine était adopté.

C'était l'heure psychologique : si l'Angleterre, parfaitement au courant, dès lors, des progrès de la mission Marchand, saisie de l'ensemble des propositions françaises, traitait en février, il était permis de conclure qu'elle aborderait dans le même esprit le règlement des allaires du Nil. Un gouvernement décidé à la rupture eût, ainsi qu'il l'avait fait précédemment, traîné en longueur : car, parler du lac Tchad, comme Tavait fait observer l'ambassadeur d'Angleterre dans sa communication, c'était parler du Nil.

Il fallut quatre mois encore pour obtenir l'accord complet et pour régler l'infinie quantité des sujets litigieux. Chaque détail exigeait une dépense d'application, de peine et, surtout, de temps. La convention de délimitation générale qui couvrait toute l'Afrique dans sa largeur, du Sénégal au bassin du Nil, fut, enfin, signée, au quai d'Orsay, le 14 juin 1898. L'ambassadeur d'Angleterre, sir EdmundMonson, pleurait en mettant son nom sur cet acte considérable dont il attendait les résultats les meilleurs pour les relations entre les deux pays (1).

Le lendemain, le Cabinet Méline était renversé!

Du moins, il avait pu accomplir l'une des parties les

1, Voir le texte de la Convention aux Annexes (p. 303.)

FACriODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE 123

plus importantes et les plus difficiles de sa tùclie. Arrivé aux alVaires en pleine brouille avec l'Angleterre, il avait arrang-é la plupart des difficultés pendantes et il concluait, avant de tomber, l'acte d'accord le plus considérable signé entre les deux puissances depuis bien longtemps.

Dans le tourbillon des événementsqui se sont succédé, cette Convention de juin 1S98 a passé presque inaperçue. Elle parut, ù ceux qui la signèrent, l'heureuse prémisse d'une entente prochaine sur la seule question qui restât en suspens. Les deux gouvernements traitaient de plein gré et de bonne grâce. Malgré l'excitation des sentiments hostiles, l'esprit de conciliation l'emportait, une fois de plus, de part et d'autre.

Au point de vue français, la Convention de juin 1898, en opérant la jonction des trois domaines africains, Algérie et Tunisie, Sénégal et Niger, Tchad et Congo, fondait ce vaste empire colonial qui couvrait tout le nord de l'Afrique occidentale à l'exception des colonies européenne de la côte et de l'Empire du Maroc. La barrière des traités s'élevait, désormais, contre toute concurrence étrangère dans Thinterland de nos possessions anciennes et nouvelles.

Quelques mois plus tard, à la période critique de l'alfaire de Fachoda, cette convention fut notre ressource, notre sécurité, quand l'Angleterre songea, un instant, â nous rejeter au delà du lac Tchad, et même au delà du Niger.

En somme, la « négociation africaine », dans ses lignes générales, se réglait selon les aspirations françaises, et cela sans sacrifices considérables, sans dépenses lourdes, sans expéditions onéreuses, on pourrait dire sans risques internationaux. La France et l'Angleterre s'habituaient à traiter sur un pied d égalité en Afrique.

124 LE PARTACE DE l/ AFRIQUE

La Convention conclue, la voie était libre pour la question du Nil, la question Alarchand. C'était l'idée suivie depuis le début par le quai d'Orsay : traiter avant la rencontre, désormais trop facile à prévoir dans le Bahr-El-Ghazal.

Cette volonté, cette aspiration, le minisire qui disparaissait l'avait manifestée, consig-née officiellement, comme on l'a vu, dans les actes mêmes de la négociation.

Non seulement le point avait été visé dans les instructions aux commissaires, dans celles données par le ministre aux ambassadeurs ; mais il avait donné lieu à un échange de lettres, à l'heure précise où les sentiments de conciliation l'avaient emporté, c'est-à-dire en décembre 1807,

On a vu que, le 10 décembre, sir Edmund Monson avait adressé, au ministre des Affaires étrangères français, une note relative aux territoires du lac Tchad. Cette note se terminait ainsi : « Il ne faut pas comprendre que le gouvernement de Sa Majesté puisse admettre que toute autre puissance européenne puisse avoir de droit quelcon(|ue à occuper une portion quelle qu'elle soit de la vallée du Nil. Les vues du gouvernement britannique sur ce point ont été exposées nettement devant le Parlement par sir Edward Grey, il y a quelques années, pendant l'administration du comte de Rosebery et ont été communiquées en due forme au gouvernement français à cette époque. Le gouvernement actuel de Sa Majesté adhère pleinement au langage employé par ses prédécesseurs. »

Avait-on oublié à Londres les entretiens entre lord Kimberley et M. de Courcel? Le quai d'Orsay les rappela en formulant, de nouveau, les réserves françaises. Le 24 décembre 1897, on écrivit à sir Edmund Monson :

FACUODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE lit'o

« Le gouvernement français ne saurait, en la circonstance présente, se dispenser de reproduire les réserves qu'il n'a jamais manqué d'exprimer toutes les lois que les questions aH'érentes à la vallée du Nil ont pu rtre mises en cause. C'est ainsi, notamment, que les déclarations de sir Edward Grey, auxquelles vient de se reporter le gouvernement britannique, ont motivé, de la part de notre représentant à Londres, une protestation immédiate dont il a repris et développé les termes dans les entretiens ultérieurs qu'il a eus sur ce sujet au Foreign Oftice. J ai eu moi même occasion, au cours de la séance du Sénat du 5 avril 1895, de faire, au nom du gouvernement français, des déclarations auxquelles je crois être d'autant plus fondé à me référer qu'elles n'ont amené aucune réponse du gouvernement britannique... La position prise par le Cabinet de Londres, dans la lettre à laquelle je réponds, tendrait à avoir pour conséquence de préjuger des questions qui sont complètement étrangères aux difficultés dont la commission du Niger a pour mandat de poursuivre le règlement. C'est pourquoi j'ai pensé que, pour le bon ordre d'une discussion que les deux parties ont un égal désir de voir se terminer par un arrangement équitable, ces explications étaient nécessaires, et je les fais parvenir à Votre Excellence dans le même esprit de conciliation qu'elle a bien voulu invoquer dans sa propre communication. >>

Or, celte lettre ne provoqua aucune réponse, aucune protestation. Un en était donc toujours à la formule de lord Kimberley : « la question restait ouverteau débat. » Seulement, chaque partie se gardait, en vue de la négociation qu'on sentait prochaine.

Dans la partie technique de la lettre qui vient d Yiiu citée, le ministre français n'avait pas manqué de se référer ù ces négociations de 1894 dont le souvenir pla-

li!() LE l'AKTAiiK DE l'aP'KKJUE

nait sur tout le développement ultérieur, et où la question du Haut Nil avait été traitée une première fois, entre les deux gouvernements.

La Convention de juin 1898 était une étape; mais ce n'était qu'une étape. L'atraire du Nil apparaissait maintenant isolée sur le champ débarrassé de tout autre obstacle.

Marchand avait franchi les plus rudes passes de son formidable voyage et se hâtait vers Fachoda. Kitchener venait de remporter (8 avril), sur les Derviches, la première victoire décisive, celle de l'Atbara. Les prévisions étaient, dès lors, favorables à un succès définitif des forces ang-lo-égyptiennes. On écrivait, à cette date : « La chute définitive du mahdisme n'est plus qu'une question de semaines : la crue du Nil, en juillet, en donnera probablement le signal (1). »

On avait encore le temps de traiter. Mais il fallait traiter tout de suite.

Cet effort diplomatique, qui devait être l'eflort suprême, l'abordait-on sans préparation et sans autre moyen d'action que la mission Marchand?... On s'était trouvé, en somme, en présence de deux hypothèses : ou bien l'insuccès de la campagne anglo-égyptienne et, pendant longtemps, on avait pu garder des doutes à ce sujet; les sacrifices faits par l'Angleterre pour la construction du chemin de fer et, en général, les dépenses énormes de l'expédition avaient pu seules l'emporter sur la résistance des lieux et des hommes; ou bien le succès de l'expédition, et la présence, dans la région du Bahr-El-Ghazal, d'une force telle que, selon le principe posé : « à chacun selon ses œuvres », on devrait s'in-

(1) liuUetiii de l'Afrique française, tuai 1898 ip. 1G4).

FACHODA ET LA NKt'.OCTATlON AFRICAINE 127

cliner. Gela, la France, TAngleterre, l'Allemagne, l'avaient fuit, à diverses reprises, sans déshonneur ni péril public. Mais, de toutes laçons, un jour ou l'autre, il fallait en venir à négocier.

Or, l'expérience l'avait démontré, pour obtenir des résultats edectifs, il ne fallait pas s'en rapporter uniquement aux dispositions qui, à l'heure où se signait lu Convention de juin 1898, paraissaient conciliantes du Cabinet de Londres. Dominé trop souvent par l'impétueuse assurance de M. Chamberlain, il usait de l'arme de l'intimidation et, en général, de toutes les armes légitimes; il n'avait d'autre inquiétude que de se trouver isolé dans ses aventureuses entreprises diplomatiques.

Agissante partout, l'Angleterre essaye toujours : ferme, habile, — et, en somme, rassurée sur les conséquences finales par la fameuse « ceinture d'argent, » — elle ne cède qu'après avoir fait le calcul précis des avantages et des risques.

A Madagascar, en Tunisie, au Siam, sur le Mékong, au Niger, elle avait poussé à l'extrême les résistances les plus tenaces, elle avait toujours employé les mêmes négations impératives, et elle n'avait renoncé que la dernière et à la dernière minute.

Il fallait donc s'attendre à une campagne des plus rudes, avec tout le déploiement des pressions et des influences que la féconde ingéniosité anglaise découvre dans ses ressources sans nombre et parmi les faiblesses de 1 adversaire.

En vue de l'heure prochaine où la question du Nil serait abordée, le premier devoir du ministère français était de s'assurer une forte situation diplomatique auprès des diverses puissances qui pouvaient, à un titre quelconque, intervenir au débat.

128 LE PAKTAGE DE l'aIRIQUE

Voici ce qui avait été fait avant la chute du cabinet Méline :

La vallée du Nil, à cette époque, était comme le rendez-vous de la plupart des dominations coloniales européennes. La Turquie exerçait sur le Khédive une haute suzeraineté reconnue par les traités ; l'Allemag-ne, par ses possessions de l'Afrique orientale, l'Italie par cellcb de la Mer-Roug-e, l'État du Congo à Lado, la Francu dans le Bahr-EI-Ghazal, enfin l'Abyssinie, puissance africaine qui avait alors le prestig-e entier de ses victoires récentes, toutes avaient un intérêt dans les allaires nilotiques.

D'autres puissances européennes, et notamment Ih Russie, à cause des communications avec l'Extrême- Orient, et de ses relations de relig-ion avec l'Abyssinie, veillaient, avec plus ou moins de zèle, à l'intégrité d( l'Empire ottoman et à la liberté de navigation par k: canal de Suez.

Assurément, aucune de ces puissances n'était opposée d'une manière irréductible à l'Angleterre; mais, selon leurs intérêts et d'après le jeu de l'équilibre, elles pouvaient peser sur le résultat final. Une action générale et simultanée fut engagée auprès d'elles pour préparer les voies.

L'alliance franco-russe, proclamée aux toasts du Pothuau, avait manifesté, en Europe, une puissance de contrepoids qui commençait à provoquer certaines évolutions. On pouvait compter sur la Russie et, avec son concours, agir sur la Turquie puissance suzeraine en Egypte et grande puissance politique et religieuse en Afrique, comme on l'avait déjà fait, au début de 1896.

L'Italie, dont les tendances peu favorables, du temps de Ai. Grispi, avaient été longtemps un sujet d'inquiétude pour la France, s'était détachée de l'Angleterre en

FACIlOrtA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE 120

négociant l'arrangement franco-tunisien ; ces heureuses prémices, dues àrinitiative du marquis Visconti-Venosta, avaient eu d'autres suites : une convention commerciale, qui devait rétablir entre les deux pays l'ancienne intimité, avait été négociée entre Paris et Rome : il ne manquait plus ([ue les signatures, tenues volontairement en suspens par le Cabinet de Paris.

Avec l'État Indépendant du Congo, toutes les difficultés étaient arrangées depuis près de quatre ans; en le maintenant sur le Nil, à Lado, on avait assuré un précédent favorable — et dont l'Angleterre, elle-même, avait été l'initiatrice, — à la thèse des occupations concertées dans le bassin du grand fleuve. Le chemin de fer, dû à la clairvoyante ténacité du roi Léopold, profitait des coûteux transports nécessaires pour le ravitaillement des postes duHaut-Oubanghi. Les relations étaient devenues tout à fait cordiales.

Restaient l'Allemagne et l'Abyssinie.

Il appartiendra h l'histoire d'établir quelle fut la pensée directrice de l'Allemagne et de son gouvernement dans les discussions complexes parmi lesquelles se décida le partage de l'Afrique et la dernière phase de la politique coloniale française. On peut admettre, qu'au début, la politique bismarckienne vit avec satisfaction la France s'engager dans des affaires lointaines et si difficiles qui devaient absorber, pendant de longues années, l'attention du pays et de son gouvernement. Il n'est pas certain, toutefois, que ce calcul fût juste, puisque finalement, l'Allemagne se lança, à son tour, sur la même piste, et essaya, un peu tard, de regagner le tem[)S perdu. Si elle a laissé, de parti pris, les initiatives coloniales aux autres, elle n'a pas à s'étonner qu'ils aient obtenu les meilleurs morceaux.

L'Allemagne assista sans déplaisir aux difficultés

130 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

franco-anglaises. Ce fut, pour iJismarck et ses successeurs, un instrument de règne. En se portant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ils faisaient pencher la balance (1). Mais il n'est pas démontré que cette tactique ait réussi davantage : puisque, en somme, la France a constitué son empire colonial ; et que l'Angleterre : i° s'est rendue maîtresse, par l'Egypte, du canal de Suez et des communications mondiales; 2" a tenu en échec le développement colonial et maritime de l'Allemagne, notamment en Extrême-Orient ; 3° a pris le dessus sur l'élément germanique dans l'Afrique du Sud; et 4' a poursuivi, sans interruption, le chemin de fer du Gap au Caire, — tous résultats contraires aux vues déclarées de l'Empire et qui annulent d'avance, pour ainsi dire, le prodigieux elfort de celui-ci pour assurer son « avenir sur la mer ».

La politique allemande, dans ces affaires embrouillées, fut une suite d'avances et de volte-faces près des deux puissances, alternativement. S'il veut un dessein formé, il ne se découvrit jamais. On ne pouvait ni se fier tout à fait en elle, ni la négliger entièrement. Peut-être y avait-il, dans tout cela, de l'hésitation et du caprice plus qu'un calcul machiavélique. Quoi qu'il en soit, ce système continuellement mobile n'empêcha rien et ne produisit rien. La diplomatie doit savoir, un jour ou l'autre, prendre parti; sinon, n'mspirant que le doute et la méfiance, elle reste dans la position classique du cavalier entre deux selles.

Cette procédure tatillonne du gouvernement allemand apparaît dans les événements qui préparèrent les grandes négociations africaines de 1898. Le fameux télé-

(1) Sur les origines et le caractère de cette politique, voyez Histoire de la France contemporaine, t. IV (p. 492).

FACnODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE l.'Jt

gramme au président Kruger avait abouti à l'abandoQ des Républiques du Sud par suite de l'accord angloallemand au sujet des colonies portugaises de l'Afrique méridionale, et indirectement au consentement, donné par l'Allemagne, à l'expédition de Dongola.

D'ailleurs, l'Allemagne s'était liée à l'égard de l'Angleterre, au sujet du Nil, par les ententes de IS'JO et de 1893. Il n'y avait donc pas à compter sur un concours actif de ce côté.

Pourtant, la politique de l'internationalisation du grand lleuve avait quelque chose de substantiel qui pouvait la tenter, et on agirait, indirectement, sur le Cabinet de Londres, i.-omme on l'avait fait précédemment dans les alFaires de lu Côte occidentale, en intéressant l'Allemagne à ces solutions.

En général, c'est une imprudence gratuite de prétendre tenir une des grandes puissances européennes en dehors des all'aires qui all'ectent l'équilibre mondiaL Mieux valait assurer à la politique française le bénéfice de la bonne grâce et de la loyauté, tout en gagnant, \& cas échéant, les sentiments favorables de ce « tribunal des neutres » sur lequel l'Allemagne exerce, dans le casde rivalité anglo-française, une incontestable autorité. Telle fut la portée de certains échanges de vues avec l'Allemagne, dans la période qui précéda immédiatement la chute du Cabinet Méline. Depuis le voyage du prince de Hohenlohe à Paris, et la conclusion de l'arrangement franco-allemand au sujet du Togo, les relations entre les deux puissances étaient sur le pied d'une mutuelle courtoisie. En présence des dangers qui menaçaient, alors, la paix du monde {événements d'Arménie, de Crcte, de Grèce, complications en Extrême-Orient), les gouvernements européens avaient senti le prix d'une collaboration plus étroite en vue des intérêts communs

132 L1-: l'AHTAT.r: de l'afrioue

de la civilisation et de la paix. Les premiers indices de l'antagonisme anglo-allemand commençaient à apparaître. Le Tnacl in Germany était dénoncé en Angleterre. Le calcul de ces mouvements imperceptibles, la considération de ces « impondérables » sont de technique courante en diplomatie.

Il suffisait de tirer parti de ces conditions générales dans les adaires d'Afrique en particulier.

L'occasion se présenta à propos d'un détail financier intéressant le sort des colonies portugaises de l'Afrique méridionale. Une conversation qu'eut, à Berlin, l'ambassadeur de France, le marquis de Noailles, donna lieu à un échange de vues relatif aux questions africaines, qui fut précisé par un mémorandum remis à Paris par le comte Munster, ambassadeur d'Allemagne, dans les quelques jours qui précédèrent, après la chute du Cabinet Méline, la constitution du Cabinet Brisson. Le tout fut porté à la connaissance du Conseil des ministres, du président de la République et traité, dans la forme habituelle, par les bureaux du quai d'Orsay.

Cette importante communication eut-elle quelque suite? C'est ce qui est resté obscur, jusqu'ici (1). En tout cas, les précautions étaient prises, du côté de l'Allemagne, et on pouvait, comme on l'avait fait précédemment, se servir des circonstances qui rapprochaient, si opportunément, sur ces affaires, les intérêts et les vues des deux puissances.

Reste l'Abyssinie. Pendant quatre ans, la politique française s'occupa, avec une assiduité constante, des

(l) On a, d'abord, nié l'existence de cette note : « C'est absolument inexact », a-t-on dit à la tribune. On déclare, maintenant, qu'elle était sans importance. La vérité est qu'on la traita comme on traita les déclarations de Lord Kiuiberley à M. de Courcel. dont on essaye également d'atténuer la portée, — V., par contre, Darcy, Cent ans de rivalité, etc. {p. 407).

relations avec l'Abyssinie. Dès que l'on connut l'arrangement franco-italien du 15 avril 1891, le Cabinet de Paris avait protesté contre les clauses qui portaient atteinte à l'indépendance du llarrar et de l'Élhiopie. Puis les événements s'étaient déroulés. La défaite des Italiens en 1896 et le traité d'Addis-Abeba avaient laissé le champ libre à la politique française ; les luttes d'influence entre des interventions rivales nombreuses, actives et ingénieuses, se compliquent, auprès de la plupart des princes africains, de rivalités locales entre les grands personnages indigènes. C'est un travail délicat et lent. Permis aux critiques d'édicter « ce qu'il faudrait faire » ; au pied du mur, ils trouveraient, eux aussi, les difficultés, les oppositions obscures, les décourageantes lenteurs.

En mars 1895, Ménélik, se rendant compte des avantages d'une entente avec la France, avait proposé à celle-ci de renouveler le traité de commerce conclu, en 1843, par le roi du Choa avec M. Rochet d'Héricourt, au nom du roi Louis-Philippe. Un an se passa. Dès la constitution du Cabinet Méline, les pourparlers furent repris activement. Le président de la République adressa une lettre personnelle à Ménélik où l'on acceptait la désignation de Djibouti comme port officiel de l'Ethiopie. Un Français, M. Chefneux, obtint, bientôt, la concession de la voie ferrée qui devait relier Djibouti à Harrar (octobre 1800 . Le gouverneur d'Obock, 'SI. Lagarde, quittait la France, en décembre, avec les pouvoirs et les instructions nécessaires pour organiser toute une action abyssine combinée avec celle de la France sur le Nil. Les instructions disaient : « J'ai mis à votre disposition, sur le solde du crédit des missions, une somme importante destinée à favoriser l'expansion de notre iniluence pacifique dans l'Empire. Ces fonds doivent être principale-

434 LE l'ARTAGE DE l'aFIUQUE

ment adectés à Texploralion des réfjions du Sobat et de la rive droite du Nil... Je n'ai pas besoin d'insister sur le haut intérêt politique qui s'attache à la réussite de ces .projets et sur le secours que la mission duHaut-Uubanghi pourrait en recevoir... »

Trois objets étaient assig-nés aux efforts des représentants de la France : 1° Organiser des missions d'exploration l'ranoaises destinées à se rencontrer sur le Nil avec la mission Marchand. On connaît les travaux si honorables des missions Clochette et Bonvalot, P>onchamj3s, Faivre et Potter, qui atteignirent Nasser sur le Sobat, à 200 kilomètres du Nil ; elles échouèrent pour des raisons matérielles et en présence d'obstacles presque insurmontables (1).

2° Décider Ménélik à occuper les territoires revendi- ■qués traditionnellement par l'Abyssinie, vers le Nil. A la fin de 1897, quatre expéditions éthiopiennes commandées par les plus importants personnag-es ou les plus hauts tributaires de 1 Empire opéraient simultanément : le raz Makonnen au Nord, vers les Beni-Cha- ^oul; à l'Ouest, le dedjaz Tessamma, que devaient accompag"ner bientôt deux français de la mission Bonchamps, MM. Faivre et Potter, descendait vers le Sobat; plus au Sud, le raz Ouedda Ghiorg-is ; et enfin, plus au Sud encore, vers le Borana, le raz Habta Gliior- ^is, accompagné par un autre de nos compatriotes, M. Daragon. Ces expéditions, réellement puissantes, paraissent assurées au succès. Mais, là encore, des obstacles dus à la nature marécageuse du sol et au climat pestilentiel s'opposèrent à une expansion si naturelle et si fortement préparée. La révolte « opportune » du raz

(1) Ver.< Fachoda à la rencontre de la mission Marchand. — Mission de Bonchamps, par M. Gh. Michel, second de la missioa; Pion, in-8.

FACllODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE 135

Manqascha, dans le Tigré, détourna, finalement, l'attention de Ménélik (1).

o" On désirait, surtout, établir entre la FVance et l'Abyssinie des relations d'amitié et de confiance capables de peser, le jour venu, sur la négociation qui devait décider de l'avenir de ces régions. Sur ce point encore, les instructions furent fidèlement exécutées : un véritable traité d'alliance fut conclu avec Ménélik (20 mars 1897) ; celui-ci affirmait sa volonté de revendiquer, comme frontière occidentale de son Empire, le Nil entre le cinquième et le quatorzième degré Nord. Les principes d'une action commune dans tous les ordres d'idées, commerce, finances, travaux publics, expansion géographique, entente diplomatique, furent établis, et si ces résultats n'eurent pas toutes les suites qu'on en eût pu attendre, encore est-il juste de reconnaître qu'on les avait préparés (2).

On s'assurait, en somme, par ces diverses tentatives des concours qui pouvaient être précieux à l'heure décisive. 11 y avait avantage à nouer en faisceau les divers intérêts groupés autour du Nil et du canal de Suez qui paraissaient encore, à cet époque, voués à un avenir international.

Le jour de la chute du Cabinet Méline, et quand M. Delcassé prit le portefeuille des Affaires Étrangères, Marchand n'était pas encore arrivé à Pachoda. Il ne devait atteindre ce point que dans les premiers jours de juillet, et la nouvelle ne devrait parvenir en Europe

(1) De Caix, Fachoda (p. 2il).

(2) V.. pour l'acte de délimitatioD, aux Annexes (p. 317).

136 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

que trois mois plus tard, par les dépêches du sirdar, lui-même averti, le 7 septembre, par l'arrivée, à Omdurman, d'une canonnière derviche venant du haut fleuve et qui s'était rendue.

Quant à l'expédition anglo-égyptienne, elle était encore, à la môme époque, d'après les renseignements parvenus en Europe, à Kunar, au confluent de l'Atbara. Le chemin de fer était sur le point d'atteindre l'Atbara. Le 21 juin, le sirdar Kitchener était retourné à Berber pour préparer la reprise de la marche en avant.

On pouvait, dès lors, escompter le succès, mais ce n'était pas un fait acquis. C'est au mois d'août, seulement, que le corps expéditionnaire est définitivement constitué par l'arrivée de la deuxième brigade anglaise.

En somme, si Marchand était en retard d'une saison (1), il arrivait à temps pour que sa peine ne fût pas perdue. Mais le succès des forces anglo-égyptiennes, s'il ne modifiait pas le point de droit, changeait incontestablement le point de fait.

Raison de plus pour négocier rapidement et pour tirer le meilleur parti possible de la situation telle que les événements l'avaient créée. Ceux qui avaient organisé la mission connaissaient bien les risques de l'entreprise ; ils en savaient le fort et le faible. Ils rentraient aux afl'aires juste à temps pour faire rendre tout son eflet à la conception dont ils avaient eu l'initiative. Les deux gouvernements, en concluant la Convention dejuin, avaient prouvé qu'ils voulaient traiter. Ils avaient pris

(1) Le retard de huit mois de la mission Marchand est dû à la baisse prématurée des eaux du Bahr-EI-Ghazal. Le 5.Î août IS97, Marchand écrivait de Diabéré : « Le Faidherbe est arrivé en bon état... Quand vous lirez ceci, il aura porté, à l'allure de quatorze nœuds, le pavillon au Nil, là ou il doit être porté... i

FACQODA ET LA NÉGOCUTION AFRICAINE 137

date, en quelque sorte, pour aborder cette dernière difficulté. Qu'attendrait-on ?

filocore une fois, ce n'était pas une conquête que la mission Marchand était allée chercher si loin, ce n'était pas même un objet d'échange, un gage ou une matière à négociation, c'était la négociation elle-même. Le but était en vue ; la voie était libre. Par le précédent de 1894, par les pourparlers ([ui avaient eu lieu avec lord Kimberley, par les documents échangés en décembre 1897, la question était abordée, certains principes posés. Il fallait s'efforcer de dégager les conséquences de ces prémisses avant que le choc se produisit.

Se maintenir dans le Bahr-El-Ghazal n'avait rien d'impossible, si on savait conclure à temps, — la suite de la tractation avec lord Salisbury le montra bientôt ; — et c'était suffisant pour l'honneur, pour l'intérêt du pays, pour la récompense de l'effort accompli, au cas où on ne pourrait obtenir davantage. Mais, si on laissait le succès s'affirmer et la rencontre se produire, la faiblesse de notre situation apparaîtrait; le parti impérialiste triomphant mettrait le comble à ses exigences ; les conciliateurs seraient débordés.

En tout cas, une négociation finale menée à temps, avec l'ensemble des concours qui convergeaient vers ce but unique, permettrait de parer au principal danger, celui d'un choc peut-être brutal entre les deux forces inégales qui devaient se trouver bientôt en contact. En quittant le quai d'Orsay, le ministre des Affaires étrangères du Cabinet Méline insistait pour qu'on demandât, sans retard, aux chambres la ratification de la convention de juin 1898, et qu'on poursuivit sans délai les négociations.

Après tant d'obscurités qui ont plané sur ce débat.

138 LE l'ARTAGE DE L'aFRIQI-'E

il faut dire, ici, selon la loi de l'histoire, ce qui est conforme à la vérité : la convention de juin 1898 avait été mal accueillie et fut frappée de discrédit par les adversaires et par les successeurs du Cabinet Méline. On la jug-eait insuffisante, on blâmait certaines concessions commerciales indispensables pour obtenir le Mossi et le Gourounsi. On reprochait aux négociateurs d'avoir manqué d'énergie à l'égard de l'Angleterre. Les mêmes raisons et les mêmes influences qui avaient fait échouer l'arrangement de 1894, qui avaient fait rejeter les propositions de lord Salisbury relatives à Dongola, agissaient. On retarda la ratification de la Convention de juin, et la négociation africaine fut, en fait, interrompue.

Le reproche que l'on faisait à la Convention de 1898, on le faisait à l'ensemble de la politique étrangère du Cabinet Méline. Il se retrouve dans les critiques soulevées, à la Commission de la Chambre, contre les conventions franco-chinoises relatives à la frontière du Tonkin ; il se retrouve dans les débats passionnés au sujet des affaires grecques, turques, arméniennes. Comme s'il était possible de suivre, partout à la fois, une politique offensive, et cela en un temps où les passions intérieures les plus vives étaient déchaînées ! Les oppositions ont aussi leurs responsabilités!

Trois mois donc s'écoulèrent, de la chute du cabinet Méline aux premières nouvelles de la rencontre entre le sirdar Kitchener et le capitaine Marchand. D'après le Livre Jaune, c'est le 8 septembre, qu'à propos du succès définitif de l'expédition anglo-égyptienne, le sujet fut, pour la première fois, abordé à Paris. Cet entretien du nouveau ministre des Afi'aires étrangères français et de sir Edmund Monson respire toute l'émotion d'une heure si critique. « Nous ignorons où se trouve présentement le capitaine Marchand, dit le ministre ; quelle que soit

FACUODA r.T LA NÉGOCIATIO.V AFRICAINE 139

la localité où ait pu le conduire la nécessité de garantir contre les derviches nos possessions africaines, il ne faut pas perdre de vue qu'il n'appartient ni au capitaine Marchand ni au général Kitchener de tirer les conséquences politiques des expéditions qu'ils ont eu à diriger. C'est raHaire des deux gouvernements et elle ne saurait être réglée sur place. »

Malheureusement, le fait accompli permet à lord Salisbury de répondre par une première dénégation à cette ouverture. Voici, dès lors, la thèse anglaise : a Tous les territoires soumis au Khalife passèrent, ai))'cs les événements de la semaine passée, aux gouvernements britannique et égyptien. Le gouvernement est d'avis que ce droit n'admet pas de discussion... »

Il semble, cependant, que l'esprit naturellement conciliant du marquis de Salisbury ne se dérobe pas encore à toute négociation; car il ajoute, dans sa communication oflicielle et écrite : « Toutes les questions territoriales actuellement en controverse dans ces régions, qui ne se trouvent pas aiïectées par la considération sus-mentionnce, seraient naturellement réservées pour la tractation proposée. » Aucune question territoriale n'étant en controverse dans ces régions que celles ayant trait aux territoires du bassin du Nil, selon qu'ils faisaient partie ou non de l'ancienne domination égyptienne, une certaine marge restait encore.

Le 17 septembre, on apprenait que le sirdar était parti pour Fachoda à la rencontre du capitaine Marchand, et c'est le 20 septembre, le jour même de !a rencontre, que la question est abordée, au fond, à Paris.

La discussion fut ce qu'elle devait être, du côté de la France. Selon qu'on envisageait la prétention [claini] de l'Angleterre au point de vue « des droits de l'Egypte », ou au iioint de vue delà conquête et de l'occupation. Si

140 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

«t le droit de l'Ég-ypte », pourquoi l'Angleterre intervenait-elle, et si « l'occupation », Marchand occupait avant Kitchener. On eût dû s'appuyer auprès du gouvernement britannique et auprès de l'opinion sur les déclarations officielles et pour ainsi dire solennelles de lord Kimberley à M. de Gourcel, déclarations établissant l'absolue légitimité de la réclamation française : cet élément de discussion fut à peine mentionné et fit défaut au débat. La discussion n'en fut pas moins nourrie ; on ne laissa nullement de côté l'argument tiré de la suzeraineté du Sultan et de l'intégrité de l'Empire ottoman « que l'Angleterre a, comme nous, garantie ». On fit valoir que d'autres interventions s'étaient produites dans la vallée du Nil, « à Lado notamment, sans soulever, que nous sachions, de contestations de la part du cabinet de Londres ».

L'exposé de la thèse française se heurtait, dès lors, à un parti-pris appuyé sur la force et sur le fait de la conquête. Le droit des traités n'était même pas admis aux honneurs de la discussion!

En présence de cette résolution arrêtée, il y eût eu avantage, peut-être, à essayer de relever immédiatement l'ouverture contenue dans le télégramme de lord Salisbury du 9 septembre. Mais on n'en était pas encore à ce degré de résignation. Pendant plusieurs semaines, on s'en tint à répéter « les arguments que nous sommes en mesure d'opposer à la théorie anglaise concernant la situation internationale des territoires occupés par les Madhistes (29 sept.) ». En France, la presse soutenait énergiquement le ministère ; elle le sommait de ne pas céder.

Cependant, le sirdar et le capitaine Marchand s'étaient rencontrés. Le 27 septembre, le gouvernement britannique communiquait au gouvernement français la

dépêche où la scène culminante du drame était exposée du point de vue ang-lais : « Le sirdar arriva à Fachoda le 19 septembre et reçut MM. Marchand et Germain à son bord. Au cours de la conversation qui s'ensuivit, M. Marchand informa le sirdar qu'il était muni d'instructions de son gouvernement d'occuper le Bahr-El- Ghazal jusqu'à sa jonction avec le Bahr-EI-Zebel, ainsi que le pays des Ghillouks, sur la rive gauche du Nil Blanc, jusqu'à Fachoda.

« Sir Herbert Kitchener répondit qu'il ne pouvait reconnaître l'occupation française, quelle qu'elle soit, d'aucune partie de la vallée du Nil et protesta contre celte occupation par un écrit qu'il laissa entre les mains du capitaine Marchand.

« Finalement, il hissa le drapeau égyptien sur un des bastions des fortifications en ruines de la ville, à environ 500 mètres au Sud du drapeau français. Puis le sirdar, ayant laissé à Fachoda une garnison composée d'un bataillon de troupes égyptiennes avec quatre canons et une canonnière, se dirigea, le 20 septembre, vers le Sud et établit un poste sur la rivière de Sobat. A son retour vers le Nord, en passant par Fachoda, le sirdar informa M. Marchand, par écrit, que le pays était sous l'autorité militaire et que, par conséquent, tout transport de matériel de guerre par le fleuve était interdit. »

Alors commença cette douloureuse correspondance entre le gouvernement français et le capitaine Marchand, par l'intermédiaire de l'agence britannique au Caire, qui donna lieu au voyage de M. Baratier. Au quai d'Ursay, on luttait désespérément : « J'ai montré, de nouveau, écrit M. Delcassé, le 3 octobre, que notre entreprise remonte à une époque où l'Angleterre n'avait rien fait, rien dit môme qui laissât supposer que son intention était de reconquérir le Soudan Egyptien qu'elle

142 LE l'AHTAGE DE l'AtRlgUE

avait, elle-même, obligé l'Egypte à abandonner en 188i (1). Donc, il n'y arien, dans ftotre action, qui permette d'affirmer qu'elle a été dirigée contre l'Angleterre en vue de traverser des desseins que celle-ci n'avait pas manifestés.

« Nous sommes à Fachoda, ai-je dit, et nous^ne l'avons pris qu'à la barbarie, à laquelle vous deviez, deux mois plus tard, arracher Kartoum. Nous demander de l'évacuer préalablement à toute discussion ce serait, aie fond, nous adresser un ultimatum. Eh bien ! qui donc, connaissant la France, pourrait douter de sa réponse?... Je puis faire à l'entente entre les deux pays des sacrifices d'intérêt matériel ; dans mes mains, l'honneur national restera intact... »

Les ouvertures, assez vagues d'ailleurs, de lord Salisbury ne furent relevées que près d'un mois plus tard, dans un entretien que le baron de Gourcel eut avec le noble lord, le 5 octobre. Pendant ce temps, l'opinion publique, des deux côtés de la Manche, était arrivée au maximum de tension. Les journaux impérialistes incriminaient d'avance « les finasseries et les défaillances diplomatiques » du vieux lord. En France, le ton de la presse n'était pas plus mesuré : un organe important publiait en vedette un article presque comminatoire qui passait pour inspiré.

La tâclie des conciliateurs était presque impossible. La conversation du premier ministre anglais et de l'ambassadeur français n'en est que plus digne d'attention : M. de Gourcel, autorisé, certainement, par ses

(1) Allusion à uu passage du premier eutretieu dont le Livre Jaune rend compte en ces termes : « Le seul chef de la mission est M. Liotard, et cette mission qui lui a été confiée par moi-même, comme ministre des Colonies, remonte à 1893, c'est-à-dire à une date bien antérieure aux déclarations de sir Edward Grey. »

instructions, se décide à jeter du lest. Il ne mentionne que pour mémoire la polémique au sujet des droits de rÉgy|jte : « 11 est natuiel que si vous nous parlez, aujourd'hui, au nom de lÉg-ypte, nous vous demandions en vertu de quel mandat vous le faites et en quoi votre titre serait meilleur que le nôtre (1) ? » 11 laissa dire, par lord Salisbur\, que la mission Marchand était une mission mystérieuse, clandestine, dont rien n'avait transpiré, — quand les actes qui la concernaient, et les principales étapes de sa marche avaient été publiés, quand un débat avait eu lieu à ce sujet, devant la Chambre des députés à propos du budget des Affaires étrangères, le 7 février; — il n'invoque même pas les termes si prudents des deuxièmes instructions que le capitaine avait reçues par l'intermédiaire de M. Liotard et qui eussent suffi pour établir que la mission n'était, à aucun titre, une expédition.

Puisqu'on ne voulait considérer que la question de (ait, il accepte le fait : « Comme lord Srilisbury déclinait d'entrer en discussion sur le fond des questions, je lui dis qu'il fallait cependant trouver une issue à la situation actuelle et que l'évacuation de Fachoda, si bruyamment rcclamée par les journaux ang'lais, ne serait pas une issue... Où se limiteraient les prétentions de l'Angleterre, soit pour elle-même, soit pour l'Kgypte ?... Il était indispensable (jue l'évacuation de Fachoda, si elle devait avoir lieu, ce que je ne me refusais pas absolument à

(1) M. de Courcel revieut sur ce passage de l'entretien daus sa lettre du 10 octobre: « Pour en revenir aux arguments tirés des droits de l'Egypte et du caractère de général égyptien revêtu par sir Herbert Kitchener, j'ai demandé à lord Salisbury comuicut il se faisait qu'ils nous fussent op[)Osés, non p.ir un ministre égyptien ou un représentant de la souveraineté du Sultan, mais par le premier ministre d'Angleterre discutant avec l'ambassadeur de France. »

admettre par hypothèse, fût précédée d'une entente sur son mode d'exécution et sur ses conséquences ; en d'autres termes, il fallait en venir à une délimitation amiable. »

Cette interprétation de la phrase un peu ambiguë insérée, par lord Salisbury, dans son télégramme du 9 septembre était ce qu'il y avait de plus raisonnable. M. de Gourcel posait immédiatement les bases de la discussion, s'il était encore temps de l'engager : « Nous ne pouvions admettre que nos provinces de l'intérieur de l'Afrique fussent seules exclues d'un débouché sur le Nil quand d'autres puissances se trouvaient, avec l'assentiment formel de l'Angleterre, posséder des territoires étendus riverains du fleuve. Qui sait si, à la suite d'un accord réglant la difficulté présente, le long malentendu créé entre la France et V Angleterre ne se trouverait pas implicitement dissipé, au grand avantage des deux pays? »

En s'exprimant ainsi, M. le baron de Gourcel, avec sa haute expérience, sa connaissance entière du passé de cette affaire et des affaires en général, s'inspirait, exactement et sincèrement, ^e la politique suivie par le quai d'Orsay depuis quatre ans.

En effet, si le présent exposé a rempli son but, il est démontré, maintenant, que ce n'était pas le conflit que l'on cherchait à Paris, mais l'accord ; les précédents, la marche progressive et laborieuse de cette longue « négociation africaine » prouvent, qu'en 1898 comme en 1894, on espérait arriver à une liquidation honorable, pour les deux parties, du long m^alentendu créé entre la Ftmnce et l" Angleterre.

Un débat engagé quelques mois plus tôt, sous l'impression immédiate de la Convention de juin 1898, eût sans doute obtenu ce résultat. En tout cas, avant la vie-

FACnODA ET LA ISÉGOCIATION AFRICAINE 1 45

toire de sir Herbert Kitchener et avant la rencontre des deux troupes, il eût diminué la force de l'argunnent de fait et atténué le dangereux dilemntie du recul imposé à l'une ou à l'autre puissance. Les deux chefs eussent trouvé à Fachoda, non pas une situation inextricable, mais des instructions concertées.

A un point de vue plus élevé, la France et l'Angleterre eussent org-anisé leurs rapports, non seulement dans le haut Nil mais en Fgypte, au lieu de les laisser dans l'état obscur et irritant où ils étaient maintenus depuis trop longtemps; une telle entente eût assuré à ces régions une stabilité internationale qu'elles ne trouveront peutêtre pas sous le régime exclusif qui leur a été imposé.

La France, qui eût ti-aité dans une meilleure position, s'était préparée, dès juin 1898, à cette suite nouvelle et plus élargie encore de la discussion ; les nécessités qu'elle comportait avaient été envisagées et débattues par les hommes d'État responsables (1).

Après quatre ans d'efforts, la plupart des affaires pendantes avec l'Angleterre et qui encombraient, pour ainsi dire, le marché des concurrences coloniales, étaient réglées ; partout dans le monde, au Siam, en Chine, sur le Mékong, à Madagascar, en Tunisie, à Sierra Leone, à la Côte occidentale, au Niger, la persévérance d'une diplomatie conciliante avait mis fin aux vieux conflits. Le tout s'était fait de commun accord et à la satisfaction

(1) C'est dans ce seus que le quai il'Orsay put même entrevoir comme possible uu règlement amiable de la question d'E^j-pte. L'heure était propice, au moment où l'Auf^ieterre abordait les difOciles ail'aires du Traiisvual. Eu vue de cette négociation ou s'appliqua à soutenir tous les courages. Comment des Français reprocheraieid-iis i un ministre français d'avoir essayé de préparer iu\o i9su(! pacilique mais hunorabicau conflit franco-anglais relativement i l'Egypte. Uue négociation engagée sur ces bases eut bien valu la politique d'abandoa et de désistement qui a prévalu par la suite.

146 LE PARTAGE DE L'aFRIQUE

mutuelle des deux parties. L'expansion coloniale de la France atteignait ses limites. Les grandes rivalités étaient amorties.

Il ne restait plus qu'à boucler sur le Nil et en Egypte.

Ces résultats entrevus ne juslifiaient-iis pas l'efFort accompli? Aller chercher, au nœud du litige, le nœud de l'entente, s'efforcer de ménager, en cette difficulté suprême, l'intérêt et l'honneur des deux pays, trouver, dans ce débat, les modalités d'une réconciliation équitable, légitime, telle était la conception qui avait dominé ce drame diplomatique et que, seuls, des entraînements momentanés, des passions maladroites et le caprice du destin ont rayée des possibilités de l'histoire.

Lord Salisbury, qui connaissait, pour avoir présidé à la plupart des négociations coloniales, les tendances conciliantes du gouvernement français, le ministre qui avait fait, à la fin de 1895, les propositions relatives à Dongola, comprit certainement, avec sa haute clairvoyance philosophique, le vrai sens des paroles par lesquelles M. de Courcel relevait ses propres ouvertures du début de septembre. Il n'opposa pas encore, à la proposition de délimitation amiable, un refus absolu : « Après avoir réfléchi très sérieusement à mes paroles, lord Salisbury me dit qu'il ne connaissait pas assez la géographie des territoires de l'Afrique pour me répondre, dès à présent, au sujet d'une délimitation ; que, d'ailleurs, il ne pouvait entrer dans des projets de ce genre avant de s'être mis d'accord avec ses collègues du Cabinet qui étaient dispersés en ce moment. »

Le moins que l'on puisse dire, d'après les documents officiels, c'est que la semaine qui s'écoule du 6 au 12 octobre marqua la période d'hésitation dans les hauts conseils de l'Angleterre. L'entretien de M. de Courcel et de lord Salisbury laissait une porte ouverte à l'accommode-

ment; à Paris, le ministre des Affaires étrangères recevant l'ambassadeur, le 11 octobre, crut pouvoir indiquer les vues du gouvernement français : « En 1893 et en 1894, mon but était de donner à notre colonie du Congo une issue sur le Nil. Pour y parvenir, nous avons fait de lourds sacrifices, nous avons fondé, dans le Bahr-El- Ghazal, et nous entretenons, à grands frais, plusieurs postes; nous assurons la sécurité et nous protégeons le commerce; en un mot, nous y remplissons toutes les conditions prescrites par l'acte de Berlin. »

Mais, plus le temps marchait, plus on se heurtait, en Angleterre, aux exigences du parti extrême : l'impérialisme faisait feu de toutes pièces. Ayant son chef dans le gouvernement, il prenait position en vue d'une rupture et agitait le spectre de la guerre.

A ce degré d'exaltation, il ne trouvait plus de contrepartie dans l'opinion française : celle-ci, prévenue maintenant de la tournure périlleuse des choses, avait changé; une véritable panique emportait les esprits; cette panique, accrue par tant de moyens dont dispose l'Angleterre, s'exagérait par elle-même et donnait ù cette puissance, toujours admirablement renseignée, la mesure de ce qu'elle pouvait tenter.

La France ne trouva pas ù cette heure, dans son droit, dans sa bonne foi, dans ses intentions aussi raisonnables qu'honorables, une de ces impulsions unanimes et chaleureuses qui, en d'autres circonstances, ont réchaullë et animé les gouvernements. On était au plus fort des divisions intestines : et cela, non plus, la partie adverse ne l'ignorait pas.

Malgré tout, le Cabinet de Londres ou du moins lord Salisbury, conscient de la relativité d'un tel débat, hésitaient peut-être encore avant de faire, de la question du Bahr-El-GhazaI, un cas de rupture avec la France ou

d'iafliger à la vieille nation amie l'oiïense d'une reculade sans atténuation?

C'est le 12 octobre que la question fut tranchée et dans le sens le plus fâcheux. M. de Gourcel et le premier ministre avaient pris rendez-vous. Celui-ci ne souffle plus mot des « droits de TEgyple » ; il n'invoque plus d'autre titre que le fait de la conquête : « Lord Salisbury me parla de la domination du Mahdi qu'il devait considérer comme dévolue aux troupes anglo-égyptiennes par suite de la conquête d'Omdurman. »

Quant aux territoires du Barh-El-Ghazal, « lord Salisbury me dit que, ce territoire faisant pi'écisément l'objet de contestations entre nous, il devait demander que nous nous retirions jusqu'à la ligne de partage des ■eaux, sauf à nous à faire les réserves de droit que nous jugerions utiles. »

M. de Gourcel prend texte de cette réponse. Il rappelle la proposition qu'il a faite d'une délimitation amialile. C'est ici le point on tout va se rompre :

« Lord Salisbury me presse, alors, avec insistance, de lui faire des propositions, si mes instructions m'y ■autorisaient... v

Malheureusement, M. de Gourcel est obligé de reconnaître qu'il n'a pas d'instructions; il ne peut sortir, cette fois encore, des généralités déjà produites. « Je lui dis que, quoique je n'eusse pas d'instructions nouvelles, je me croyais autorisé par vos directions antérieures à revendiquer pour les territoires français du bassin du Congo, la possession de leur débouché nécessaire sur le Nil, qui était la vallée du Bahr-El-Ghazal ; qu'il me. semblait de l'intérêt commun de la France et de l'Angleterre de ne pas intercepter cette voie naturelle du trafic de l'Afrique centrale, dont, au besoin, l'usage pouvait être garanti au commerce au moyen de

FACnODA.ET LA NÉliOCIATION AFRICAINE 149

stipulations spéciales, analogues à celles qui avaient été conclues pour les territoires du Niger... Si nou& nous mettions d'accord, la question de Pachoda ne serait plus une cause de difficultés et disparaîtrait d'ellemême. »

« Lord Salisbury dit qu il réfléchirait au désir que je lui manifestais de voir un accès réservé à la France sur le Nil par le Bahr-El-Ghazaiet qu'il se concerterait avec ses collèg'ues du Cabinet... » En réalité, le terrain de la discussion se dérobait, faute de précision. G est ce qui ressort du compteti^endu que lord Salisbury fait, à son tour, du môme entretien, dans une lettre à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris.

«Au début de l'entretien, l'ambassadeur a insisté sur^ ce quil n avait i^as d'instructions et qu'il voulait seulement, dans une conversation avec moi, étudier la question... Je déclinai, cependant, de faire, dans ces conditions, une proposition ou une suggestion quelconque,, en lui faisant observer que tout ce que je dirais engagerait mon gouvernement, tandis que tout ce qu'il dirait n'engagerait pas le sien... « « L'ambassadeur déclara que le but de son gouvernement était d'avoir un débouché vers le Nil pour les territoires de l'Oubiinghi et il demanda une délimitation territoriale qui mettrait la France dans la portion navigable du Bahr-El-Ghazal, de façon qu'aucune frontière ne barrât le passage à son commerce du côté du Nil... L'extrême généralité de son langage et le caractère oratoire qu'il lui imprimait, pai' suite de la grande ardeur avec laquelle il trait lit son sujet, m'ont mis dans l'impossibilité de formuler une opinion précise sur les dillérentes propositions qu'il semblait désirer me présenter. J'ai pensé qu'il valait mieux que ces {impositions nous fussent soumises soit à moi, soit à votre Excellence, sous une forme plus précise

150 LE PARTAGE DE L'aFRIQUE

et plus tangible que d'entreprendre une discussion qui, dans ces circonstances, aurait pu être fertile en fausses interprétations... »

On peut dire que la négociation finit là. M. de Courcel part pour Paris.

Lord Salisbury, tenu en haleine et en respect par la presse, par les violents et, en particulier, par l'intervention très vive de lord Rosebery (1), se laissait emporter au courant. Il n'était plus le maître (2). S'il regrettait ce qu'il y avait de fâcheux dans la substitution de l'esprit d'intransigeance à l'esprit de conciliation, il n'avait plus, pour le soutenir, que quelques rares organes de l'opinion ou personnalités politiques ; le Baily Neivs, qui, fidèle au vieil esprit libéral, réclamait « qu'on prît en considération les ambitions légitimes de la France, » lord Fitzmaurice, qui proposait encore qu'on laissât, du moins provisoirement, à la France les postes eiïectivement occupés par la mission Marchand ;

(1) Discours prononcé à Surrey, le 12 octobre.

(2) Rieu de plus curieux, à ce point de vue, qu'un incident qui, dans la tempête, a passé inaperçu. La publication, en France, vers le milieu d'octobre, du Livre Jaune où se trouvaient reproduits les entretiens conciliants de lord Salisbury et de M. de Courcel, produisit un tel effet, à Londres, que le gouvernement anglais dut faire paraître, en toute hâte, un Livre Bleu où. ces mêmes entretiens étaient présentés sous un tout autre aspect. M. Ritchie, ministre du Commerce, fait allusion à cet incident dans un discours prononcé le 26 octobre : o: La presse et le public ont témoigné d'une façon irrécusable que le gouvernement a pris la position convenable et qu'il ne doit pas reculer. Le gouvernement n'a aucune intention d'abandonner cette position ; s'il y renonçait, il ne conserverait pas longtemps la confiance du pays... Je ne doute pas qu'un grand nombre de personnes n'aient lu le Liv7-e Jaune avec quelque appréhension que le gouvernement cédait, à un degré quelconque, et abandonnait la position qu'il avait prise. Mais nous avons pu donner la suite dans le Livre Bleu, qui a complètement modifié la soi-disant « négociation > entre l'ambassadeur français et lord Salisbury. >

d'autres qui songeaient déjà à offrir en compensation le Maroc.

Ces voix étaient perdues dans le tapage assourdissant des virulences impérialistes. L'opinion anglaise était en proie à un accès de gallophobie. M. Chamberlain, M. Ceci! Rhodes étaient au fort de leurs difficultés au Transvaal ; ilsentraînaient le public à l'idée d'une guerre dans l'Afrique du Sud, sans craindre de la faire coïncider, peut-être, avec une tension générale européenne.

Il serait pénible pour tous, et surtout pour ceux qui se sont laissés aller, en ces temps-là, à des violences si disproportionnées, d'en évoquer aujourd'hui le souvenir trop précis...

Lord Salisbury annonça, en ces termes, dans un discours qu'il prononça le 4 novembre, la conclusion de l'affaire : « J'ai reçu, cet après-midi, de l'ambassadeur de France, l'information que le gouvernement français était arrivé à la conclusion que l'occupation de Fachoda n'était d'aucune valeur pour la République française ; et il a fait ce que, je crois, le gouvernement de tout autre pays aurait fait dans la même position; il a résolu que cette occupation devait cesser. Avis formel de ce fait m'a été donné cet après-midi et a été envoyé aux autorités du Caire... Je ne désire pas que l'on tire un malentendu de mes paroles en croyant que je dis que toutes les causes de controverse ont été écartées, par là, entre le gouvernement français et nous-mêmes. Il n'en est probablement pas ainsi et j'avance que nous aurons encore beaucoup de discussions dans l'avenir. Mais une cause de controverse d'une nature quelque peu aiguë et dangereuse a disparu et nous ne pouvons que nous en féliciter (1). n

H) Voici les dates, d'après la presse, en l'absence de documeuts offlcicls publiés : Le Temps, 2 novembre : On télégraphie de Lon-

lo'2 LE FARTAGE DE l'aFRIQUE

On sait le reste : la décision du gouvernement français de rappeler Marchand, le refus du capitaine de rentrer par le Nil et l'Egypte, l'impossibilité où il était de reprendre le chemin du Bahr-El-Ghazal, sa marche intré|iide à travers l'Abyssinie, Thommage public qui lui fut rendu par l'Europe entière et par l'Angleterre même. Encore une fois, je n'ai pas à raconter la partie la plus glorieuse de ces événements, c'est-à-dire la mission, mais seulement la partie la plus pénible, la négociation.

Cette négociation, achevée, en fait, vers le milieu d'octobre, eut, pourtant, un épilogue : ce fut la signature de la déclaration additionnelle du 21 mars 1890, complétant la convention de juin 1898.

Al. le baron de Gourcel avait quitté Londres, sur la fin de l'année 1898 : il avait été remplacé, à l'ambassade, par M. Paul Cambon. Dès le 12 janvier 1899, le nouvel ambassadeur, d'après « les instructions verbales » qu'il a reçues à son départ de Paris, rappelle à lord Salisbury la dernière conversation que celui-ci a eue avec le baron Gourcel relativement aux questions africaines et déclare ([u'il est en situation de la reprendre. Le noble lord accepte l'entretien. Bientôt il est entendu, sur la proposition de la France, « que l'accord qui terminerait les

dres : « Ou affirme que le gouvernement français aurait indiqué au gouvernement anglais qu'il consentirait à faire coïncider le départ de la mission Marchand avec l'ouverture de négociations ayant pour objet défaire accorder à la France un débouché dans la vallée du Nil. C'est dans le Conseil de jeudi (27 octobre) que le Cabinet de lord Salisbury a examiné cette éventualité. Ce qui se dit et se fait en Angleterre montre que le gouvernement anglais n'est pas disposé à les accepter. — 6 nov. Note Havas : « Le gouvernement a résolu de ne pas maintenir à Fachoda la mission Marchand. Cette décision a été prise par le Conseil des ministres après un examen approfondi de la question. »

FACUODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE io-i

négociations actuelles serait rattaché à la Convention du 14 Juin 1898. »

La Grande-Bretag'ne reconnaît, en principe, à la France une route commerciale vers le Nil.

La délimitation intervenue suit, comme on le sait, la lig-ne de partage des eaux du Congo et du Nil, depuis les sources du MBomou jusqu'au lô' degré, en laissant le Ouadaïà la France et le Darfour à l'Angleterre; elle rejoint, ensuite, en s'inclinant, à l'Ouest, vers la Tripolitaine, le Tropique du Capricorne. Le Bahr-El-Ghazal, ainsi que le Darfour et le Ivordofan jusqu'au Nil. font partie de la zone commerciale laissée libre entre les deu.\ puissances.

Délimitation amiable, extension de la Convention de juin 1898, accès commercial au Nil, c'étaient, en somme, les principes que M. de Courcel avait exposés en octobre. Si la délimitation eût laisse à la France certains des postes établis dans le Bahr-El-Ghazal, comme cela fut suggéré, à diverses reprises, au cours des pourparlers, « la question de Fachoda, selon l'expression de M. de Courcel, se serait réglée d'elle-même. »

Ne peut-on pas admettre, maintenant, que si le débat se fût engagé avant le succès de Texpédilion de Kitehener, l'arrangement eût consacré des satisfactions suffisantes pour les intérêts et pour l'honneur français et que la crise, — bien exagérée, — qui s'est produite, eût été évitée?

Peut-être même qu'un tel accord, couronnant celui de juin 1898, eût eu pour effet de confirmer dès lors, entre les deux pays, un état de conliance et d'harmonie qui est dans la nature des choses et eût permis de renouer les relations heureuses et cordiales re[)rises par la suite. Car, le but visé depuis si longtem[)s et poursuivi, sous des formes si diverses, était, on somme,

154 LE PARTAGE DE L'aFRIQUE

atteint : la période des discussions coloniales entre les deux pays était close.

Puisque les événements n'ont pas permis que ce résultat fût obtenu, alors, selon les espoirs conçus et les plans préparés, en tenant compte du droit européen, des traités et des intérêts respectifs, il n'y a qu'à s'incliner : l'histoire a passé. Mais à prendre les choses dans leur sens profond, la France ne doit pas être la seule à le regretter,

La mission Marchand engagée en pleine crise, entravée par des difficultés inouïes, coïncidant avec des embarras extérieurs et intérieurs très graves, se heurtant enfin au formidable effort de la campagne Kitchener, n'a pas donné tous les résultats qu'il était permis d'espérer. La « grande négociation africaine » entre la France et l'Angleterre, heureusement poursuivie pendant plusieurs années, s'est enlizée brusquement et fâcheusement sur la fin.

Doit-on dire, pourtant, qu'un tel effort colonial et diplomatique ait été inutile? Il suffit de comparer les situations en 1894 et en mars 1899. Par l'arrangement de juin 1894, la France était rejetée non seulement loin du Nil, mais au delà du 4» parallèle, sur le M'Bomou et sur rOubanghi. Le sort de toutes les entreprises coloniales françaises en Afrique était en suspens. La question d'Egypte comme la question du Nil était réglée par un simple acte de la volonté de l'Angleterre, ses « déclarations » ayant été successivement acceptées par l'Italie, par l'Allemagne, par l'État indépendant.

La résistance opposée à cette procédure un peu trop succincte et l'échec éclatant de la tentative de lord Rosebery remirent la négociation africaine sur ses véritables bases. Partout, l'impérialisme anglais dut compter avec la France, à Madagascar, au Siam, sur le Mékong, en

FACnODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE lo5

Tunisie, à la Côte occidentale, sur le Niger, au lac Tchad. Et ces conflits furent réglés à l'avantage de la France. La Convention de juin 1898, arrachée à la résistance la plus tenace, et en dépit d'une pression menaçante, couvrit la carte du continent de son tracé magistral et porta les frontières françaises jusqu'au bassin du Nil ; au delà même, puisque la zone commerciale reconnue par l'arrangement de mars 1899 couvre, en somme, une partie importante de ce bassin d'où la France paraissait, pour toujours, exclue.

La mission Marchand n'avait nullement pour objet, comme on l'a répété, de couper la ligne du Cap au Caire, à supposer même que Tintérêt de cette ligne n'ait pas été singulièrement gonflé et qu'elle doive réussir jamais.

Compter sur cette mission avec son faible efl^ectif et ses ressources nécessairement restreintes pour entraver, dans ces régions, les projets de l'Angleterre, du moment où celle-ci se décidait à les soutenir par une armée, eût été une absurdité dont la polémique a triomphé trop facilement : les instructions données par M. Lebon à M. Liotard signalent et écartent une telle pensée.

Il ne s'agissait pas de cela, mais bien d'obtenir, par une exploration française, pareille à tant d'autres qui se sont produites en Afrique, les éléments d'une négociation et d'assurer finalement, par une entente semblable à celles qui étaient intervenues à la suite de concurrences analogues sur le Niger et au lac Tchad, l'exploitation commune des deux grands réservoirs de richesse africaine, les bassins du Congo et du Nil. Cet avenir a été compromis peut-être; mais il n'est pas perdu.

Quant à la question d'Egypte, malgré l'échec de la

l.)!. LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

mission Marchand, elle fut arraciiée, par ces contacts positifs et ces revendications précises, aux brouillards des revendications juridiques. Les frontières communes du Bahr-El-Ghazal en faisaient désormais un débat de réalité.

Aussi, quand l'Angleterre, quelques années plus tard, voulut la régler, elle dut, pour obtenir le désistement de la France, le payer par les engagements qu'elle prit, elle-même, au sujet du Maroc. Ainsi, cette question resta, tout au moins, comme un élément de compensation, une monnaie d'échange. Seulement, elle fut reportée sur d'autres comptes que ceux qui étaient en cause lors de la mission Marchand. On ne l'eût pas retrouvée plus tard, si, en 1894 et en 1898, elle n'avait été si soigneusement préservée.

Les relations générales des deux pays furent, il est vrai, gravement troublées : mais l'opération était risquée, la négociation, engagée partout à la fois, laborieuse et irritante. Il y eut des circonstances fatales; il y eut des fautes, des violences inutiles ; et celles-ci (encore une fois) non pas d'un seul côté. L'incident, démesurément grossi à l'époque, fut, en somme, assez superficiel pour ne laisser dans l'âme des deux peuples aucun venin : on s'efforça, bien à tort, d'en faire une question d'honneur national et de drapeau.

La France n'avait pas provoqué cette difficulté : elle remontait à l'arrangement anglo-congolais de 1894. En agissant dans ces régions, la France usait d'un droit qui lui avait été reconnu par les déclarations formelles des ministres anglais. Décidée à tirer le meilleur parti d'une situation complexe, elle fit là ce que toutes les puissances faisaient, en Afrique, depuis dix ans, — sans esprit d'agression, comme en témoignent les secondes instructions à M. Liotard et au capitaine Marchand. Elle

FACnODA ET LA NÉGOCIATION AFRICAINE lo7

aborda la question du Nil seloa ses moyens, mais avec la volonté persévérante de la résoudre à l'amiable comme un complément de la question africaine.

Le programme ne fut pas absolument réalisé; mais l'Afrique n'en reste pas moins, dans sa plus g-rande largeur, terre française. En 1894, on nous disputait les frontières du Sénég'al ; en 1808, nous étions au bassin du Nil, et nous nous en ouvrions l'accès. Tels furent les résultats positifs d'une nég'ociation qui dura quatre ans.

Les contacts sont maintenus, désormais, entre les deux grands fleuves africains. Et ces résultats ont été acquis, en fait, par l'énergie de quelques hommes, sans que le bon renom et la bonne foi du pays aient reçu nulle atteinte.

Page 1