CHAPITRE I
Poids de l’Encéphale en fonction du poids du corps. — Loi de Dubois.
Lorsque cette notion que l’encéphale est l’organe et le centre des manifestations psychiques se fut définitivement acclimatée parmi les naturalistes, l’on chercha tout naturellement à établir une relation et un parallélisme entre le développement de la masse encéphalique d’une part et, d'autre part, le niveau de l'intelligence et le degré d’évolution psychique.
Mais les résultats fournis par les premières observations systématiques faites dans ce sens au début du siècle dernier ne répondirent pas aux espérances conçues.
En effet, à ne considérer que le poids absolu de l’encéphale, l'homme qui devait venir en tête avec 1,400 grammes d’encéphale se trouvait dépassé par certains grands mammifères comme l'éléphant, encéphale de 5,500 grammes, ou la baleine, encéphale de 7000 grammes. L’on comprit bientôt qu’un vice grave était à la base de ces spéculations et qu’un facteur considérable dont on n’avait pas tenu compte intervenait dans la détermination du poids encéphalique.
Ce facteur est la masse organique de l’animal, et principalement sa masse organique active ; nous voulons dire celle dont les mouvements, dont l’activité mécanique se trouve placée sous la dépendance de l’encéphale, c’est-àdire les muscles et les os.
L'on pensa alors, étant donné que la masse encéphalique d’un animal d’une certaine espèce est fonction de sa masse organique, dont le poids du corps est une approximative représentation, et de son degré d'évolution psychique, on éliminerait l'influence de ce premier facteur en considérant le poids relatif de l’encéphale, c’est-à-dire le nombre de grammes et de fractions de grammes de cet organe rapporté au kilogramme ou au gramme d’animal. Mais il n’en futrien. Le poids relatif du cerveau de l’homme, qui est de 1/46 à 1/45 se trouvait dépassé par un certain nombre d'animaux de très petite taille, comme la musaraigne, le singe-lion, la chauve-souris, le serin, etc. La loi est d’ailleurs générale, les individus de petite taille sont extrèmement avantagés sous le rapport du poids encéphalique relatif (1). Ainsi, par le poids absolu de son encéphale, l'homme se trouvait placé très au-dessous de certains grands mammifères, comme la baleine et l'éléphant, et par le poids relatif, il était distancé par des animaux de très petite taille, comme la musaraigne ou le serin, qui n’ont jamais passé cependant pour être doués brillamment sous le rapport intellectuel. Ces résultats déconcertants, en apparence tout au moins, furent fréquemment invoqués par les contempteurs du poids cérébral, nous voulons dire par les naturalistes qui considéraient comme surtout
(1) En fait, cette dualité, cette opposition plus exactement des deux lois de croissance, celle du poids absolu et celle du poids relatif, n’est pas vraie pour l'encéphale seulement. Charles Richet a montré qu'elle s’appliquait également à d’autres organes (le foie, le rein, la rate). Un raisonnement fort simple conduit à cette conclusion que, si le poids relatif de ces organes croit en sens inverse de la taille, & est nécessaire que pour d’autres organes ou parties anatomiques, la loi de croissance du poids relatif soit de sens inverse. Pour lesquels ? Probablement, mais rien encore n'a été fait làdessus, les muscles et aussi les os. Mais pourquoi encore ici cette dualité, cette opposition entre ces parties ? Y correspond-il des raisons physiologiques et fonctionnelles, et quelles peuvent-elles être ? Autant de problèmes intéressants qui n'ont point été approfondis.
significatifs, au point de vue psychique, la forme de l’encéphale, le plissement de la surface hémisphérique, le nombre, la profondeur et l'étendue des circonvolutions. Cette thèse, qui fut celle de Desmoulins, de Baillarger et de bien d’autres naturalistes, fut, comme on sait, soutenue avec éclat par Gratiolet dans la controverse fameuse qu’il engagea avec Broca pendant l’année 1861, à la Société d'Anthropologie.
Gratiolet était d’ailleurs loin de refuser toute signification physiologique au poids du cerveau, il admettait seulement «qu’il y a pour chaque race un terme où l’homme atteint sa perfection dernière, et cette perfection suppose une certaine forme et une certaine masse. » On exprime cela en disant que cette forme et ceite masse sont normales.
Pour lui, «l’état normal oscille entre deux limites extrèmes ; mais, entre ces limites, le plus ou moins de grandeur du cerveau n’a, eu égard à l'intelligence, aucune signification certaine. »
La signification psychique du poids encéphalique n’était donc encore au temps de Gratiolet qu’une notion intuitive pour un certain nombre de naturalistes. D’autres, assez nombreux, se refusaient à l’admettre, et à cette époque c'était encore leur droit; car l’incohérence avec laquelle avaient été recueillis des poids assez nombreux déjà d’encéphales humains, ne permettait, à ce sujet, aucune conclusion solide et qui s’imposât.
Il fallait, pour mettre en lumière d’une façon certaine, que la masse organique d’une part et d'autre part le degré d'évolution psychique, l'intelligence au sens très large, et physiologique du mot, sont les deux facteurs normaux dont dépend le poids de l’encéphale, recourir à une méthode statistique précise.
Déjà en 1836, Parchappe avait fort bien compris qu’en dépit des résultats incohérents donnés par la comparaison des poids relatifs d’encéphales d'animaux inégalement intelligents, une double influence somatique et psychique
n’en devait pas moins déterminer la masse encéphalique.
« L'encéphale dans son ensemble, disait-il, n’est pas un organe simple, chargé d’une seule fonction ; son volume et sa structure ne sont pas physiologiquement coordonnés en vue d’une fonction unique, l'intelligence, par exemple à la manière de l’œil pour la vision. L’encéphale est un organe complexe, à fonctions multiples ; ainsi il est l’aboutissant des organes des sens, le point de départ des mouvements volontaires, l’agent d’une intervention vitale nécessaire à toutes les fonctions qu’on a désignées par le nom d’innervation. Sous ce triple point de vue, il se trouve fonctionnellement et organiquement en rapport avec les organes des sens, l’appareil locomoteur et toute la masse du corps. On concoît que ces rapports fonctionnels, dans lesquels l'intelligence proprement dite n’a aucune part, puissent entrainer des rapports nécessaires de développement organique. On conçoit qu'indépendamment du degré d'intelligence les nécessités de la locomotion et de l’innervation puissent déterminer un volume de l’encéphale considérable ».
Les recherches statistiques de Manouvrier devaient consacrer la justesse de ce point de vue.
Il fallait pour que les rapports du poids du cerveau d'une part avec l'intelligence, d’autre part avec la taille fussent manifestes, que dans la comparaison des divers animaux, l’un ou l’autre de ces deux facteurs restât constant. C’est faute de se conformer à cette règle que dictait pourtant le plus élémentaire bon sens, que les résultats obtenus jusqu'alors apparaissaient incohérents, car tantôt ces deux facteurs se superposaient l’un à l’autre, tantôt ils se masquaient réciproquement; il était nécessaire en un mot de recourir à une méthode statistique rationnelle et qu'on pouvait rendre assez précise en utilisant des moyennes sufffisamment étendues.
L'application d’une telle méthode était loin d’être d’ailleurs sans difficultés pratiques; les différences intellectuelles ne sont pas toujours aisément appréciables, même d’une espéce animale à l’autre, et la « mesure de la masse du corps, peut être, comme l’a dit Manouvrier, un sujet d’embarras et d'erreur ». Ga été le mérite de cet auteur d’avoir su apporter dans ces questions une critique habile et rigoureuse ; et il n’est que juste de reconnaître qu’il sût, en choisissant parmi un très grand nombre de chiffres et en en recueillant lui-même, mettre en lumière de facon irréfutable l’infiuence du poids du corps et celle du développement psychique sur le poids de l’encépale.
Manouvrier fut moins heureux quand il s’efforca de donner une expression algébrique et précise de cette double influence. Il fait dans le poids total de l’encéphale deux parts distinctes; l’une est en rapport direct avec l’intelligence, nous l’appellerons I; l’autre « somatique » est en relation avec la masse organique active (dont Manouvrier choisit comme expression représentative le poids fémoral) ; et cette relation est simple : c’est une proportionnalité. Ceci posé, le poids de l’encépale d’un individu s'exprime ainsi (1) E = I + KM (M représentant le poids du fémur). Si donc on envisage deux groupes d'individus supposés égaux en intelligence mais de masse organique différente, on peut poser :
E=TT+TKMetE =I+KM
D'où l’on tire I, qui est, d’après Manouvrier, la quantité d’encéphale, en rapport avec le développement de lintelligence.
Charles Richet, qui s’est beaucoup occupé de la question, et qui a réuni sur le chien un très grand nombre de chif-
(1) Paris, Lapicque ; Bulletin et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 2 mai 1907.
fres, donne une signification beaucoup plus précise, beaucoup moins prudente aussi, à cette quantité I.
Pour lui, cette quantité représente le poids de substance nerveuse nécessaire à l'intelligence de l'individu. Cette valeur de I supérieure à 100 grammes chez l’homme, et qui est de 45 grammes chez le chien, représente la quantité d’encéphale nécessaire pour supporter l'intelligence d’un homme ou l'intelligence d’un chien.
« Autrement dit, à supposer un chien adulte réduit au minimum de taille imaginable, il aurait encore 45 grammes de cerveau ».
Cette déduction est parfaitement logique.
Mais si l’on suppose une espèce donnée, d’une taille donnée, et dont le degré d'évolution organique et psychique, dont l'intelligence atteint un certain niveau pour cette espèce, le poids I d’encéphale en rapport avec ce degré d'évolution, atteindra une certaine valeur; et pour une espèce beaucoup plus petite, dont l'intelligence n’est pas inférieure et pourra même être considérée comme supérieure à celle de l’espèce précédente, le poids de l’encéphale total, mieux encore le poids du corps tout entier, peut n’être même pas égal à cette quantité I.
En d’autres termes, à supposer que N gramme soit la quantité de substance nerveuse qu’implique et nécessite l'intelligence d’un animal de poids A celle d’un animal du poids &, plus petit, mais que rien n’autorise à croire inférieure impliquera donc une quantité au moins égale de substance nerveuse qui la supporte. Or, le poids «& pourra ne pas même atteindre ce chiffre. Il est donc évident que, dans l'hypothèse que nous envisageons, que M. Manouvrier envisage d’ailleurs lui-même, et qui est on ne peut plus vraisemblable, la formule qui exprime sous forme d'une somme de deux quantités pondérales le poids encéphalique total est inapplicable.
M. Manouvrier l’a d’ailleurs fort bien compris, il a pris
soin de faire toutes réserves sur l'interprétation de Charles Richet.
Mais nous ne croyons pas que cette réserve soit justifiée.
Dire en effet que « la quantité I indépendante de M représente la quantité cérébrale en rapport avec l'intelligence, dans la mesure où celle-ci est en rapport avec le développement quantitatif de ses organes spéciaux », et dire que pour le chien « cette quantité I représente la quantité invariable de cerveau, servant à l'intelligence d’un chien » c'est apporter, nous semble-t-il, dans l'expression d’une même pensée, une dose inégale de prudence, mais ce n’est pas exprimer deux pensées essentiellement différentes.
Au surplus, les réserves mêmes que fait M. Manouvrier sur la signification de la quantité I, qu’il finit par considérer comme «ne pouvant être une constante indépendante de la quantité M ou de la masse organique générale » équivalent presque à la négation même du sens de sa formule.
Au lieu d'envisager la taille de l'animal, c'est-à-dire une grandeur mal déterminée, approximativement représentée par le poids, Dubois eut l’idée de considérer la surface, en se plaçant dans des conditions d'observation telles que le facteur intelligence, ou plus exactement le degré d'évolution organique n'entrât pas en jeu, et d'y rapporter les poids ou les volumes encéphaliques.
C'est en partant d’un ensemble de considérations anatomiques et histologiques à la fois simples et profondes qu'il fut conduit à formuler algébriquement, d'une façon toute différente, l'expression du poids de l’'encéphale. Nous croyons indispensable, tant pour la compréhension de sa formule dont les recherches que j'ai effectuées avec M. Lepicque, démontrèrent l'exactitude et la généralité, que pour la discussion de son interprétation, de reproduire son raisonnement du moins dans ses traits essentiels.
Le fait capital qui servit de point de départ à l'induction de Dubois, c'est que « universellement chez les petits animaux, comme nous l'avons dit déjà, le poids de l'encéphale est rela-