FAGON MÉDECIN. SA THÉRAPEUTIQUE
Fagon fut un des bons médecins de son siècle. Ses contemporains sont généralement unanimes à reconnaître son dévouement et son savoir.
Il a laissé au point de vue médical peu d’ouvrages. On lui connaît quelques publications, au nombre desquelles se comptent quatre thèses qu il fit soutenu par
ses élèves :
Fit ne sudor cruentus naturae vi (affirmative, 15 janvier 1668).
Est nefebricitantibus accomodatior dilutiinaquapanis quant carnis elixae sorbitio (affirmative, 8 mars 1674). Confert ne ventriculi motus ad elaborationem chyli
(affirmative, 30 janvier 1681).
An ex tabaci usu frequenti vitae summa brevior (affirmative, 29 mars 1669) ; puis des Observations sur le bled cornu en ergot et sur l'espèce de gangrène quil procure à ceux qui en mangent la farine (Histoire de l'Académie des sciences, publ. 1710), la Réponse de M. Fagon à l'abbé Bourdelot sur la maladie et la mort de M . le duc de la Rochefoucault (Paris 1680), les Nouvelles réflexions pour se servir utilement du quinquina (A la fin du livre touchant le Quinquina pai
Talbot, 1705).
Il est probable que les grands emplois qu’il eut à remplir toute sa vie7 les obligations de la vie de Cour, l’étendue de sa nombreuse clientèle l’absorbaient et l’empêchaient d’écrire.
Fagon ne fut d’ailleurs pas un officiel comme nous le verrons par la suite. Il resta pourtant en excellents termes avec la Faculté qui fit placer son portrait peint par Rigaud dans les Écoles supérieures.
Fagon fut surtout un médecin minutieux, précis, soucieux de la santé de ses malades et défenseui ardent des intérêts des médecins de Paris.
11 avait été consacré docteur en 1664, à la suite d’un travail sur la Circulation du sang, qui prêta à des controverses très vives. Harvey avait déjà démontré la grande circulation par la vivisection en 1628 : Exercitatio anatomica de mota corclis et sang ai ms m animalihus.
Aussitôt, s’élèvent contre lui des protestataires; de toutes parts les anti-circulateurs déplorent « de voir ruiner les vieilles écoles » en décriant tant de dogmes
succulents et de magnifiques thèses.
Nous avons vu Fagon s’arrêter à ce problème qui est alors d’actualité « An a sanguine impulsum cor salit ».
En 1628, à Crémone, Aselli avait découvert par dissection les lymphatiques mésentériques et intestinaux.
Cloquet, en 1647, médecin de Dieppe, a découvert le canal thoracique et son confluent avec la sous-claviere et la jugulaire interne. Le Suédois Rudbeck, en 1652, découvre les vaisseaux lymphatiques. Le Danois Rartholin, en 1653, décrit la fonction biliaire du foie.
Georges Mareschal précise la technique et perfectionne l’instrumentation des voies urinaires.
Le xvne siècle marque donc un pas sérieux fait dans les sciences médicales vers une cohésion, et surtout vers la méthode d’observation.
Néanmoins les découvertes ne constituent pas -une révolution dans l'art de guérir.
« Facultas saluberrima médicinale parisiensium et veteris disciplinae retinentissima » va opposer son esprit conservateur à l'invasion des idées nouvelles !
Nous verrons bientôt la position que prit Fagon. Nous pouvons seulement dire, puisque nous avons cité les médecins de l’époque, que Fagon représente avec Vallot la médecine en France, tandis que nous trouvons comme illustres contemporains en Angleterre Sydenham (1624-1689), en Italie Sanctorius (1570-1636) Bœrhave (1666-1738) et Hoffmann (1660-1742) en Allemagne.
Mais toutes leurs découvertes ne sont pas encore appliquées : les médecins de cette époque ont purgé et ont saigné. Pour eux, de tous les maux, le plus grand est le défaut de transpiration. « Elle filtre en un jour plus de superfluité que tous les autres appareils excréteurs, dans le rapport de quatre livres à quatre onces (Hecquet). Si la quantité de sueur éliminée diminue, le sang surchargé se ralentit, le cœur s’exténue en poussant le liqu ide qui l'alourdit; le myocarde se fatigue; s'il manque, par systole, un quart de grain, il y aura neuf onces de rétention par jour. Ainsi la quantité de sang augmente. L’effort du muscle cardiaque augmentant,
comme on ne peut accroître l’énergie du cœur, le seul moyen est de diminuer de moitié le volume du sang par la saignée.
Par conséquent la médecine de l’époque est dominée par l’idée de la surabondance du sang. Hecquet prétend même que la saignée ne mine jamais les forces, puisque ajoute-t-il, tant d’animaux vivent avec peu ou point de sang! La technique de la saignée est même réglée. Elle a pour principe, suivant Sylvius, d’être tour à tour évacuatrice, dérivative, révulsive.
L 'Iatrochimie donne la plus grande place dans la pathologie à la présence du levain et des ferments dans l’intestin.
Nous sommes intoxiqués quand nous sommes malades. Nous avons un remède applicable à toutes les formes de la maladie : la purgation, qui, non seulement évacue les produits nocifs qui ont pris naissance dans notre tube digestif, mais est encore en mesure de donner les renseignements les plus précis produits par ses effets.
Si nous voulons donc essayer de nous faire une idée précise de la thérapeutique de Fagon, nous sommes obligés d’accepter la longue liste des jours de purgation du roi, ainsi que rénumération des saignées si nombreuses qu’il infligea à sa royale clientèle.
Gomme nous le disions tout à l’heure, Fagon a saigné et a purgé, mais il ne faut pas pour cela le confondre avec Purgon de Molière.
Signalons d’ailleurs que ce rapprochement a souvent déjà été tenté et que, du vivant même de Fagon, ses contemporains n’hésitèrent pas à voir un portrait du
premier médecin dans la satire de Moliere. M. Raynaud dans sa thèse a réfuté avec beaucoup d esprit critique cette dernière version. Fagon n’avait que trente-huit ans lors de la première représentation du Malade imaginaire et sa situation n’était pas encore assez brillante pour attirer l’attention de hauteur comique.
Nous ne croyons pas devoir reproduire avec soin le Calendrier des purges et des saignées royales dont nous ne pourrions tirer aucune indication. Nous avons vu tout à 1 heure que Fagon n’a fait en cela que suivre les habitudes de son siècle, habitudes fondées sur une théorie fausse, mais vivace.
Comment eut-il d’ailleurs fait autrement, alors que Marteau qui, au cours d’un voyage dans les Hôpitaux de Paris et de Lyon crut pouvoir publier que les saignées fréquentes occasionnent des morts, vit son système condamner : « comme funeste, contraire aux axiomes admis depuis Hippocrate, système faux, erroné, né de l’inexpérience et de l’ignorance ».
Toute idée de réaction eut donc été vaine au temps où le succès par les moyens nouveaux était tenu à rigueur. Témoin Haller qui fut condamné pour avoir osé guérir une péripneumonie sans phlébotomie.
Nous ne nous étendrons pas non plus sur les formules de pommades, d'onguents et de parfums qu’il applique sur les furoncles du Roi, non plus que sur les liniments ou les formules de lavements. On purge toujours à base de casse, de séné, de rhubarbe et de manne.
La question même du quinquina, la poudre des Jésuites,
ou poudre de la Comtesse, si controversée alors quant à la posologie et au mode d’administration, ne présente plus aujourd’hui qu'une valeur toute historique.
Rappelons seulement que Fagon en fît un abondant et judicieux usage. Il y consacre même un article au début du livre de Talbot. « Nouvelles réflexions sur les admirables qualités du quinquina pour s en servir utilement ».
Si nous voulons essayer de juger Fagon comme médecin, nous pouvons prendre par exemple la consultation de P. Beyle. Celui-ci tourmenté d’une toux grave, fit venir M. Fagon, médecin du roi dont le profond savoir est « connu dans les pays les plus éloignés ».
Fagon examine le malade, il constate une toux fréquente et sèche accompagnée de crachats séreux, sanglants ou purulents. 11 fait le diagnostic de « pulmonie on flétrissure du poumon », et il écrit : a Ce peut-être un bonheur d’avoir évité les remèdes dangereux, mais le régime qui est le principal ne peut être différé sans un extrême péril ».
Il faut donc avoir soin de l'air que l’on respire. Il doit être tempéré de manière qu’il ne soit ni trop vif, ni trop pesant. Il faut éviter les airs humides qu’on respire par exemple dans les appartements qui ne sont pas situés à un étage.
La chaleur de la pièce est également à craindre poulie malade, surtout si elle est obtenue au moyen d’un poêle (soit de terre, soit de fonte) qui pousse dans l’air des particules qui ne se respirent pas impunément. « Le
feu de bois au contraire qui ne fume pas et renouvelle l’air sans l’infecter est le seul qui puisse convenir, pourvu qu’il soit modéré.
Mais il ne suffit pas d’empêcher que « l’air n’augmente le mal », il faut tâcher de le charger de ce qui peut y servir de remède.
On peut le saturer d’un mélange de fumée de mastic et canahée à parties égales, brûlées sur de la cendre rouge.
Si toutefois la toux devient sèche, on obtiendra un bon résultat avec des décoctions émollientes (feuilles de racines de guimauve, feuilles et branches de nymphix, fleurs de bouillons blancs) évaporées dans la chambre du malade.
On devra donner au malade des matières balsamiques, restreindre son alimentation à des aliments doux coulés de riz de manière que la fièvre qui accompagne souvent les attaques de poitrine et qui redouble après les repas ne l’aigrisse en la corrompant. On donnera au malade une goutte de baume de Judée sous forme de bol. Avant les repas, si l’appétit faiblissait, on substituerait du bouillon nutritif à l’alimentation.
Mais surtout, on donnera du laudanum par quart ou sixième de grain à doses répétées, de deux heures en deux heures, de manière à calmer et apaiser la toux et pro± curer au malade le sommeil si nécessaire.
Il conseille encore l’eau de chaux, remède nouveau d’alors, importé de Hollande. Pas de vin, ni cidre, ni bière. Un breuvage abondant fait de fruits bouillis dans beau pour faciliter probablement la diurèse.
Enfin, l’idée maîtresse de Fagon, assurer la transpiration en couvrant le malade et en favorisant la sudation par les moyens qu’il préconise, gilets de chamois, couvertures, etc.
Il termine en regrettant qu’on ne pût épargner toute cette contrainte et qu'il ne fut possible de « trouver un remède singulier ».
Nous sommes loin des médecins de M. de Pourceaugnac ou de M. Purgon. Il nous paraît difficile de ne pas apercevoir ce bon sens et l’expérience que suggère un traitement aussi soigné. Quoi de plus.
Fagon fait un diagnostic de pulmonie. Toux sèche, crachats rouillés, fièvre, pouls fréquent. Va-t-il saigner à outrance et purger son client. Il n’en parle pas. Il prescrit l’hygiène de la chambre des malades, l’aération en ayant soin de préserver de l’air froid arrivant trop directement. Il préconise des inhalations. Il met son malade à la diète. Il assure son sommeil. Il favorise la diurèse en provoquant la sudation et en la faisant surabondamment.
Même si, cédant aux théories si chères à son siècle et s’il avait saigné Beyle, nous ne pourrions que rester étonnés devant la prudence judicieuse d’un tel traitement. Si nous connaissons ce médecin au point de vue historique, il importait de mettre au point sa valeur médicale.
A la mort de Louis XIV les critiques ne manquèrent point, critiques de profanes comme Saint-Simon ou de confrères jaloux, usant d’arguments sans grosse valeur médicale. Telle par exemple l’hypothèse de Saint-Simon.
Quant au rôle prédisposant joué par les fruits crus et les légumes verts dans la gangrène sénile qui emporta le roi, en nous reportant au Journal de la Santé du Roi, nous ne pouvons soutenir que les topiques locaux employés contribuèrent à la guérison du roi non plus que les liniments et pommades le soulagèrent. Nous devons seulement remarquer ces préoccupations d’hygiène qui lui donnèrent la plus heureuse influence sur la santé de Louis XIV : il restreint autant qu’il le peut l’appétit excessif de son royal client; il simplifie la cuisine, remplace le vin de Champagne par le Bourgogne; il chasse de sa table le café auquel il substitue une infusion de sauge et de véronique. Il oblige le roi à un exercice régulier et modère ses accès fébriles par l’usage méthodique du quinquina ; il s’inquiète de l’usage du tabac et de ses inconvénients.
On constate que Fagon était un esprit observateur. Clinicien consciencieux, instruit, victime parfois des théories et habitudes de son siècle, ce n’en est pas moins un grand praticien qui a su gagner la confiance des grands de son époque.