‹ Fagon, archiatre du grand roiChapitre 12 sur 13 · LA FIN DE FAGON · texte numérisé non relu

LA FIN DE FAGON

La santé de Fagon fut toute sa vie chancelante.

A peine eut-il satisfait ses ambitions qu’il fit sur luimême le diagnostic de la pierre (1699). L'extrême fréquence de cette maladie à 1 époque avait fait faire de grands progrès à la chirurgie en cette matière.

Les chirurgiens de cette époque ont été avant tout des lithotomistes; les plus connus furent Mareschal qui la pratiqua sur presque tous les princes et sur le médecin Oollot lui-même.

A cette époque, un religieux du nom de Frère Jacques appliquait dans les hôpitaux de Paris une nou-

veilè méthode de lithotomie.

Il avait pratiqué en public un certain nombre détaillés

et Fagon satisfait de la sûreté de main et de l’élégance du nouveau procédé, songeait a se remettre entie ses mains. Cette infidélité faite à la confrérie de Saint-Corne par le médecin le plus en vue, outre qu’elle pouvait causer un tort manifestement appréciable a Mareschal, constituait un affront pénible aux chirurgiens de Paris.

Il se mit même en rapport avec Frère Jacques, assista à plusieurs reprises a de nouvelles tailles à la suite desquelles le Frère Jacques s’engagea à modifier certains instruments dont il se, servait.

Le religieux fut sur ces entrefaites appelé à Cologne; et n’en revint que dans le courant de l’hiver 1700.

L’intervention était décidée en principe, lorsque le duc de Beauvillier malade, examiné et condamné par Fagon, fut soigné et guéri par un Hollandais Helvetius, mal connu et non diplômé de la Faculté.

L’événement eut un certain retentissement; Saint- Simon, heureux de lancer un trait de plus à son adversaire ne manque pas de signaler son mouvement de surprise et de déception en nous disant qu’il faillit en crever de dépit.

C’était la belle occasion de reprendre Fagon avec ses propres arguments et de lui représenter quel inconvénient il y avait pour lui, de se mettre entre les mains d'un empirique. Frère Jacques quitta Versailles.

Cependant l’état du malade, alors âgé de soixantetrois ans, s’aggravait de jour en jour, il dut s’aliter en novembre 1701.

Mareschal fut chargé de son traitement. L’opération grave qui allait être pratiquée sur le premier médecin ne fut pas sans produire une vive émotion. Les journaux de France et de Paris se chargent de répandre cette nou: velle. Le Mercure galant de décembre 1701 la donne en ces termes : « Le Roi est si aimé de ses peuples que l’on ne doit pas s’étonner si l’opération faite à M. Fagon qui a soin d’une santé si chère, a causé de si grandes alarmes à toute la Cour et même à toute la France ».

Le Roi envoya auprès de Fagon, Chamillard, contrôleur général des Finances, avec mission de faire présent

au premier médecin de cent mille écus en argent comptant, ajoutant combien il est sensiblement touché de son état, l’aimant et l’estimant infiniment.

On mit même l’événement en vers. M. Diéreville dans le numéro du Mercure Galant de janvier 1702 a traduit l’événement :

« Quel bruit, quel triste bruit tout à coup se répand.

Quoi du plus grand des Rois qui régnent sur la terre

Le premier médecin est atteint de la pierre

Et l’on va le tailler dans ce danger pressant

Nous implorons ton assistance

Ah! Seigneur, conduis bien la main de Mareschal

Dans cette funeste occurence

Qu’il achève par toi de guérir le grand mal.

La santé de Fagon, Seigneur t’est précieuse

Il entretient celle d’un Roi

Malgré l’hérésie odieuse

Qui cent fois a voulu s’élever contre toi

En conservant l’auteur d'une santé si chère

De tes sacrés autels; tu soutiendras l’appui

Et tu feras, enfin exauçant ma prière.

Plus pour toi-même que pour lui ».

Transporté le 30 novembre 1701 dans la maison qu’il possédait à Versailles, rue delà Paroisse, l’opération fut pratiquée le lendemain. Elle eut lieu en présence de Boudelot, médecin ordinaire de sa Majesté; Du Gué de la Monclière et Poisson, médecins par quartier; Félix, premier chirurgien, Gervais, chirurgien ordinaire et Burguet et Poitiers, chirurgiens par quartier du Boi.

Fagon refusa d’être attaché, Mareschal fît seulement maintenir le malade par ses aides. « Deux garçons

embrassèrent à gauche et à droite les membres du premier médecin, un troisième montant sur la table d’opération lui appliqua ses deux mains sur les épaules ;

/ # un quatrième lui releva les bourses et la lithotomie

commença. Mareschal retira avec difficulté une pierre qui, d’après le Marquis de Sourches, était très considérable par sa grosseur ».

Fagon supporta l’intervention avec patience. « Asthmatique, très bossu, très décharné, très délicat et sujet aux atteintes du haut-mal, Fagon était le méchant sujet en terme de chirurgie. S'il guérit, ce fut par la tranquillité et l’habileté de Mareschal qui lui tira une

grosse pierre ».

Louis XIV qui venait de quitter Versailles pour Marly reçut des nouvelles de son premier médecin alors qu’il courait le cerf. Le Marquis de Sourches écrit dans son journal du 6 décembre : « On disait que Fagon se portait de mieux en mieux et qu il avait donné trois mille livres à Mareschal pour l’opération qu’il lui avait faite. »

Le 9, la Gazette de Hollande, constatait que M. Fagon était aussi bien qu’on pouvait le souhaiter et que cela réjouissait beaucoup le Roi et toute la Cour. Fagon, en effet, offrit trois mille livres à Mareschal, mais le Roi voulut s’en acquitter lui-même et il donna quatre cents

louis au lieu de trois cents.

Les suites furent simples; le 12, un frisson fit craindre la formation d’un abcès, mais le frisson ne se renou-

vêla pas.

Fagon attribua ces petits accès de fièvre au rhumatisme. Il prit du lait d’ânesse. Comme spécifique souverain, il se fit saigner plusieurs fois; il entretint une transpiration constante, changeant de linge et de drap jusqu’à dix fois par jour.

Le 10 décembre, Dangeau écrivait : « On le croit horsi de danger malgré sa grande faiblesse, c’est ce que l’on a toujours le plus craint de son mal ».

Fagon usa pour lui-même de la thérapeutique qu’il utilisait pour ses malades : la sudation et la saignée.

De son lit, il continua à diriger la santé de Louis XIV.

La fin de sa vie sera encore marquée de faiblesses qui viennent s’ajouter à son asthme et qui font appréhender pour un corps aussi faible et aussi cacochyme que le sien.

Il est encore pris de vomissements. Ainsi il souffrit toute sa vie de mille incommodités « avec tout le courage d’un sage physicien qui sait à quoi la machine du corps humain est sujette et qui pardonne à sa machine ».

Il avait épousé Marie Nozereau (1664), dont il eut deux fils. Elle était fille d’un orfèvre et joaillier de Paris.

Dangeau nous dit de sa femme que c’était une femme de beaucoup d’esprit, mais fort extraordinaire.

Elle passa sa vie à Bourbon. Elle s’y brouilla avec tous les médecins, probablement par ce fait qu’elle se croyait plus grand médecin que son mari.

Nous ne connaissons pas les rapports conjugaux exacts entre Fagon et sa femme. Nous retrouvons seulement, dans la correspondance de Mme de Caylus, le récit de sa mort. « Mme Fagon est morte subitement. Monsieur son mari l’a appris d’une façon qui devait le tuer. On lui tait. ce coup de foudre. On le laisse aller

jusqu’à la porte de sa chambre. Là, on l'assomme de

ELOY

ces mots : Madame est morte. Il fut saisi, il *se porte mieux ».

Il en eut deux fils. L’aîné, Louis Lagon, né le 25 janvier 1686, nommé conseiller au Parlement le 7 février 1702, mort en mai 1744.

Antoine Fagon, docteur en Théologie (24 mai 1696), évêque de Lombez (1711), de Vannes (1719), mort le 16 février 1742.

Fagon d’ailleurs ne devait suivre sa femme que d’un an et demi dans la tombe.

Vieux, fatigué, malade, en demi-disgràce, il se retira au Jardin royal des Plantes. Quoique sa réputation n’ait pas complètement sombré avec la fin du règne, il avait été en butte aux incriminations qu’on ne lui avait d’ailleurs pas ménagées.

Retiré dans le Jardin royal où il était né, Louis XV vint pourtant lui rendre visite. Dangeau porte à son Journal , le lundi 16 mai 1716 : a Le jeune Roi alla l’après-midi se promener au Jardin royal où M. Fagon est retiré depuis la mort du feu Roi et il donna colla-

tion à Sa Majesté qui se promena beaucoup. » Il y mourut et le Mercure de France publia cet entrefilet « Le 12 mars 1718, toute la Cour fit compliment à M. Fagon, conseiller des Finances, sur la mort de son père décédé la veille ».

On parle fort de son testament qui ne contient que deux lignes : « Il recommande son âme à Dieu, fait son fils son légataire universel, et signe Fagon ».

Le billet d’enterrement que M. Fagon *a envoyé à ses amis et à ses parents, n'est pas moins simple :

« Messieurs et Dames sont priés d’assister à l’enterrement de M. Fagon, docteur en Médecine, décédé au Jardin royal. Il sera enterré à Saint-Médard, sa

paroisse. »

Page 1