‹ Fagon, archiatre du grand roiChapitre 5 sur 13 · LE. DOCTEUR FAGON A LA COUR · texte numérisé non relu

LE. DOCTEUR FAGON A LA COUR

Fagon médecin de la Dauphine, médecin de la Reine et des Enfants de France. — Fagon, médecin du Roi.

Médecin de la Dauphine en 1680, il n’y reste que quelques mois et passe en la même qualité au service de la reine. Il a à soutenir un rôle difficile et peu médical auprès de cette princesse indolente et d’humeur sombre. Sa souplesse, son savoir-faire, la sûreté de 'son jugement se perfectionnent en face des difficultés journalières de cette lourde charge.

La réputation qu’il s’acquiert devient rapidement telle qu’il peut supporter sans en souffrir la fin tragique de Marie-Thérèse. D’Aquin retrace jour par jour les phases de cette fin rapide autant qu’inattendue. Le 20 juillet 1683, Marie-Thérèse rentrait de Versailles en compagnie du Roi d’un voyage en Bourgogne et en Alsace, dans lequel ni l’un ni l'autre n’avait paru éprouver le moindre malaise. Subitement, le 26, les malaises apparurent en même temps qu’une* fièvre intense s’installait. Les médecins appelés en hâte constatèrent à l’examen la présence d’une tumeur fluctuante, bombant dans l’aisselle gauche. Le remède héroïque fut

ELOY

immédiatement appliqué et la malade fut saignée. Des douleurs apparurent violentes, exacerbées vers le soir, la fièvre redoubla ; d’Aquin premier médecin du roi et Moreau, premier médecin de la Dauphine se réunirent

en consultation avec Fagon.

La discussion des remèdes les plus sûrs à employer fut longue. D’Aquin s’opposant obstinément à toute intervention chirurgicale, Fagon se rallia contre son gré à une saignée du pied qui fut confiée à Dionis, premier chirurgien de la Reine.

L'état général ne s’améliora pourtant pas; les trois

premiers médecins, de nouveaux réunis, piesciiviient l’émétique, mais la Reine s’affaiblissait de plus en plus, le remède ne fit pas l’effet qu’on attendait de lui et Elle expira peu après.

On pratiqua 1 autopsie et on trouva un vaste abcès du

la cavité thoracique. L’intervention chirurgicale aurait probablement fait ce que la saignée ni 1 émétique n’avaient pu faire.

Cette lin malheureuse qui devait porter le premier coup à la fortune de d’Aquin aurait pu être fatale à celle de Fagon.

Sans doute, il ne fut pas épargné; les détracteurs ne manquèrent pas et la Princesse Palatine alla même jusqu’à accuser Fagon d’avoir tué la Reine par ordre de la Maintenon.

Cette calomnie trouve certainement sa cause dans la

vieille inimitié qui séparait la Duchesse d’Orléans de la Favorite.

En effet, les rapports de Madame de Maintenon et de Fagon se reserraient de jour en jour.

Déjà remarqué par Elle, grâce à son adresse et à son habileté, jointes à une sympathie secrète, il devint bientôt son confident attitré. Elle l’aida de tout son pouvoir à passer l’écueil de cette mort retentissante, si bien qu’il n’en souffrit pas.

La charge de premier médecin des Enfants de France, vacante par hasard vint à point s’offrir pour permettre à Fagon de demeurer dans la place en situation d’attente.

Après plusieurs années d’une lutte inlassable, Madame de Maintenon continuait à affirmer sa propre puissance en effaçant progressivement les dernières traces du règne de la Montespan.

D’Aquin restait seul, ayant échappé à l’infortune de sa protectrice.

Outre cette question de jalousie personnelle, l’épouse secrète du roi n’avait pas été sans réfléchir à la puissance énorme que lui donnerait la présence à la Cour, d’un premier médecin dévoué et soumis. Les calculs, pour habiles qu’ils fussent, n’échappèrent d'ailleurs pas à ses contemporains et Saint-Simon est loin d’avoir été dupe de ses manœuvres : « Madame de Maintenon qui voulait tenir le roi par toutes les avenues et qui considérait celle d'un premier médecin habile homme et homme d’esprit comme une des plus importantes à mesure que le roi viendrait à vieillir et sa santé à s’affaiblir, sapait depuis longtemps d'Aquin. Elle saisit ce moment poulie -faire chasser et prendre Fagon à sa place ».

Habitué à la vie difficile de la Cour, Elle connaissait pour lavoir vu évoluer la souplesse et l’intelligence de Fagon. Elle avait vite aperçu en lui l’homme de la situation qu’Elle voulait lui donner

La place de premier médecin était loin d’être vacante et la présence de d’Aquin avide et intrigant compliquait singulièrement la réalisation d’un tel projet.

Il lui fallut mettre en œuvre une énergie soutenue prenant soin d’accentuer lesheurts journaliers d'une rivalité sourde entre d’Aquin et Fagon. Elle va, discréditant auprès du Roi son premier médecin, faisant ressortir ses insuccès, étalant au grand jour des preuves toujours nouvelles de sa cupidité et de son avarice, miner sourdement son crédit, tandis qu’au contraire, Elle augmente de tout le poids de sa haute protection celui de Fagon. Celui-ci l’aide d’ailleurs avec une discrétion qui

11e dément pas les vues que sa protectrice avait eues sur

lui.

Madame de Caylus dans sa correspondance nous rend témoin d'un des incidents qui durent se répéter maintes fois pendant toute cette période.

« Le roi était à Marly, il eut un grand accès de fièvre, sur les minuit. D’Aquin, voyant que la fièvre tombait estima que sa Majesté devait reposer et regagna son appartement.

« Seul Fagon feignit de le suivre et s’arrêta sur un fauteuil de l’antichambre du Roi pour y passer la nuit.

« Une heure après, le Roi appela son premier valet de chambre et se plaignit à lui que sa fièvre donnait encore, il lui dit : Sire, Monsieur d’Aquin est allé se coucher,

mais Monsieur Fagon est là, le ferai-je entrer? — Que me dira-t-il, lui dit le Roi qui craignait que le premier médecin ne le sut. — Sire, répondit Nior et c’est de lui que je le tiens, il vous dira peut-être quelque chose, il vous consolera. Fagon entra, ta ta le pouls, fît prendre de la tisane, le fît changer de côté et enfin se trouva seul auprès du Roi pour la première fois de sa vie . D’Aquin eut son congé trois mois après sur une bagatelle dont on lui fît une querelle d’Allemand ».

Saint-Simon note le même changement : « Je trouvai un changement à la Cour qui me surprit fort. D’Aquin premier médecin du Roi, créature de Madame de Montespan n’avait rien perdu de son crédit par l’éloignement final de la maîtresse, mais il n’avait pas réussi auprès de Madame de Maintehon à cause de cette origine. Grand courtisan, mais reitre, avare, avide, voulant établir sa famille de toute façon. Son frère, médecin ordinaire, était moins que rien et le fils du premier médecin qui le poussait par le Conseil et par les Intendances, valait encore moins.

Le Roi fut lassé peu à peu de ces importunités, ce qui ne l’empêcha de demander l’évéché de Tours pour son fils l’abbé, d’ailleurs de très bonnes mœurs, de beaucoup d’esprit et de savoir. Madame de Maintenon s’opposa à la réalisation de ses projets ». Louis XIV luimême se trouvait gravement indisposé contre lui. Poussé par son ambition insatiable, d’Aquin avait fatigué le Roi de requêtes et de sollicitations. C’est cet état d’esprit que nous retrouvons dans la scène racontée par Astruc :

On va dire au Roi un matin à son lever qu’un vieil officier que Louis XIV connaissait et aimait était mort dans la nuit. Sur quoi le roi répondit qu’il en était fâché, que c’était un ancien domestique qui l’avait bien servi et qui avait une qualité bien rare pour un courtisan, c’est qu’il ne lui avait jamais rien demandé. En disant ces mots le roi fixa les yeux sur d’Aquin qui comprit ce que le roi voulait lui reprocher ».

Au point de vue médical, personne ne lui avait pardonné l’obstination avec laquelle il s’était opposé à l’encontre des avis de Fagon et de Diouis, lors de la maladie de Marie-Thérèse, à toute intervention.

Ces tergiversations et ces hésitations pour la fistule du roi, son inaction en face des accès de fièvre toujours plus fréquents pesaient lourdement sur lui.

L’occasion était belle pour couronner les intrigues menées depuis si longtemps. Le 2 novembre 1693, le roi demanda à son petit levé si Fagon était là, il le fît entrer, lui demanda s’il ne savait rien et ajouta sur une réponse négative : je vous fais mon premier médecin.

Saint-Simon enregistre la fin de d’Aquin en ces termes : « Elle choisit (Madame de Maintenon) ce moment pour le (aire chasser et prendre Fagon à sa place. C’était un mardi, jour de la Toussaint, jour où Ponchartrain venait travailler chez Elle. Ponchartrain y reçut l'ordre d’aller

dire le lendemain à sept heures à d’Aquin de se retirer de Paris ».

Le roi 1 obligeait en même temps à quitter la Cour avec défense d y revenir et de lui écrire et en lui accordant six mille livres de pension.

Cette disgrâce que Madame de Maintenon dit avoir eu le plaisir de signifier Elle-même, marquait la victoire de la favorite puisqu’Elle voyait s’éloigner avec d’Aquin le dernier témoin de la toute puissante Montespan mais aussi, elle venait couronner la longue ambition de Fagon. Sans doute, on l’avait manié comme l’instrument utile, l’homme des circonstances. Sans doute, savant connu, désigné par son hérédité, rompu et habitué dès son jeune âge à la vie de la Cour, il semblait désigné pour occuper la haute situation qu’il atteignait. Mais, son ambition et son ardent amour des honneurs lui avaient fait mettre une complaisance habilement dissimulée à toutes les menées dont il était le terme.

Jeune, il avait eu en vue cette situation supérieure ; ji faut avouer qu’il mit tout en œuvre pour l’atteindre.

Il faut même avouer qu’il ne recula guère devant les moyens à employer. Confrère et subordonné de d’Aquin, il reste apparemment soumis à son autorité médicale. Nul premier médecin ne fut aux yeux du roi et de la Cour plus respectueux de la hiérarchie préétablie, l'imprudence eut été trop grande de s’attaquer à l’étiquette toute puissante.

Mais, c’est secrètement qu’il va miner son crédit se couvrant de son zèle pour la santé du roi, il déplore publiquement ses indispositions constantes qui pourraient bien être dues à son régime. Le vin de Champagne et le pain constituent peut-être deux dangers pour le roi. Il n’a pas l’audace impardonnable de proposer la plus petite modification à la thérapeutique de d’Aquin, mais il ne cessera de déplorer auprès de sa protectrice le

manque de légèreté, peut-être même la maladresse avec laquelle on use du quinquina pour le roi. Tandis qu’il serait très possible d’atténuer, d’espacer, voir même de faire disparaitre les accès fébriles du roi.

En fait, il fut le complice de Madame de Maintenon, complice habile, mais dont l’habileté et la force ne sauraient parvenir à faire complètement oublier ces pages un peu sombres de sa vie. Fagon le sentait et arrivé à ses fins, ne résista pas au désir de se justifier devant ses contemporains et aux yeux de la postérité. A peine estil entré dans sa nouvelle fonction, qu’il a commencé à rédiger pour son propre compte le journal du roi par une critique sans indulgence de tous les actes de son prédécesseur; mais il s’empresse d’ajouter : « Dieu sait si j’ai de l’animosité pour la mémoire de Monsieur d’Aquin puisque les soins qu'il avait pris de me nuir m’en avaient donné si peu contre lui que je fus plus touché de son malheur dans le moment où le roi m’apprit sa disgrâce que je ne fus sensible à l’honneur que sa Majesté me faisait en me mettant à sa place ».

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