‹ Fagon, archiatre du grand roiChapitre 6 sur 13 · LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LOUIS XIV

Médecin Courtisan. — La journée du premier médecin.

Ainsi que l’écrit Fontenelle : « Il jouit auprès du Roi d’un accès que les plus hautes dignités lui envient » .

Auprès des Princes, les fonctions les plus humbles, réglant les détails de la vie humaine, s’étaient ritualisés.

La nature des fonctions du premier médecin le faisait pénétrer dans l’intimité secrète et constante du monarque et lui donnait un rôle égal en préséance aux premiers personnages de la Cour. Situation paradoxale et difficile comme nous l’avons déjà dit, puisque, à côté des faveurs énormes dont ils étaient comblés, ils étaient traités familièrement par les grands Seigneurs. Ils étaient considérés non comme des égaux, mais comme des hommes habiles en leur métier'.

Si, dans les cérémonies officielles le titre de Monsieur le Premier qui n’avait jamais été porté alors que par les fiers présidents du parlement, leur était concédé, dans la vie privée, les grands ne manquaient pas de leur témoigner une certaine familiarité condescendante

et à la Cour on avait coutume d’entendre appeler

d’Aquin, Fagon tout court.

Louis XIV, dont les médecins successifs jouirent d’une fortune énorme et que la longue suite de ses malaises et de ses maladies attachait spécialement a ceux-ci, put difficilement voir en eux autre chose que des domestiques.

A la mort de Denis Dodart, la princesse de Conti, fort affligée de la mort de son médecin, pleurait.' A quoi Louis XIV de demander non sans une certaine légèreté : « Quel sens y a-t-il à pleurer son médecin et son domestique? » La Princesse heureusement lui fit cette fi ère réponse de femme de cœur : « Ce n’est ni mon domestique ni mon médecin que je pleure, mais mon ami ».

Le premier médecin pouvait donc en une mesure être considéré comme en état de domesticité, mais la chaîne était royalement dorée.

Le premier médecin avait le titre de Comte qu’il pouvait transmettre à ses descendants. Il était pourvu d’un brevet de conseiller ordinaire du Roi dans ses conseils d’Etat et privés.

Il avait la surintendance des eaux minérales. Enfin, après sa fondation, la surintendance du Jardin des Plantes.

Il exerçait une autorité réelle et efficace sur tous les officiers de santé de la maison du Roi, recevant d’eux le serment de fidélité.

Au point de vue pécuniaire, la place était bonne et bien rémunérée.

Il touchait de la trésorerie de la maison du Roi, 3.000 livres.

De la Chambre aux deniers, 2.000 livres.

De la bouche, 3.000 livres.

D’entretènement et carosse, 16.000 livres.

Du trésor royal comme conseiller d’Etat, 6.000 livres.

Enfin, comme suppression de la charge de commis au rapport de justice, 4.000 livres par décret du 14 avril 1692.

Ce qui fait dire à Dangeau : « La charge vaut près de 4.000 livres de rente ». En réalité, il y faut encore adjoindre les profits d’une clientèle riche et forcée, — les gains d’occasion, la vente des brevets et les eaux minérales dont le bureau rapportait de 18 à 20.000 livres de rente.

Les autres offices de la maison de santé royale étaient en outre vénaux. Le roi en laissait souvent le prix au premier médecin. En outre, il se réservait le droit de reconnaître les*services extraordinaires rendus dans les occasions graves par des présents, souvent véritablement royaux.

La perspective de cette enviable situation ne semble pas avoir exercé d’attrait sur Fagon.

Au contraire, tous les chroniqueurs sont unanimes à reconnaître son désintéressement. Non seulement, il se garda des perpétuelles sollicitations, mais encore, il poussa l’abnégation jusqu’à réduire au mininum les revenus légaux de sa charge. Il se dépouilla avec une abnégation très remarquable du tribut établi sur les nominations aux chaires des Uni-

versités, sur la prestation de serment des nouveaux titulaires, sur la vente des emplois de médecins ordinaires.

Jaloux des honneurs pour lui-même, sa préoccupation constante resta la médecine et la santé du Roi. Il remplit méticuleusement toutes les fonctions de sa charge à la Cour.

Le devoir du premier médecin en retour du traitement exceptionnel qu’on lui faisait, était tracé dans le serment de fidélité que ce dernier prêtait entre les mains du Roi lors de son entrée en fonction : « Vous jurez et promettez à Dieu de bien et fidèlement servir le Roi dans la charge de premier médecin dont sa Majesté vous a pourvu; d’apporter pour la conservation de sa santé tous les soins et toute l’industrie que l’art et la connaissance que vous avez de son tempéramment vous le feront juger nécessaire. De ne recevoir pension ni gratification d’autre prince que de sa Majesté.^ De tenir la main à ce que tous les Officiers qui sont sous votre charge s’acquittent fidèlement de leur devoir et généralement en ce qui la concerne, tout ce qu’un fidèle sujet doit et est tenu de faire, ainsi vous le jurez et promettez ».

Non seulement le premier médecin devait veiller à la santé du Monarque, mais encore, courtisan,- il était soumis aux rites et coutumes réglant les actes de la journée royale. Chaque matin Fagon, en compagnie de Mareschal, premier chirurgien du Roi rendent visite à Madame de Maintenon avant de pénétrer chez le Roi.

La Marquise écrivait en 1705 à son amie Madame de Glapion :

« On commence par entrer chez moi vers 7 heures et demie. C’est d’abord M. Mareschal. Il n’est pas plutôt sorti que M. Fagon entre ».

Après avoir donné les conseils nécessaires à la santé de l’épouse secrète de Louis XIV, le premier médecin et le premier chirurgien de concert vont attendre le réveil de sa Majesté dans le salon qui précède la chambre royale.

Louis XIV avait coutume de se faire réveiller dès huit heures et demie. Ce soin était confié au premier valet de chambre en quartier qui couchait auprès de lui. Précédant les plus hauts dignitaires, Fagon et le premier* chirurgien entraient aussitôt, tataient le pouls..

Il veillait immédiatement à ce qu’on procède au changement de linge. Fagon, très attaché à la méthode de la sudation, prêtait une attention extrême à ce que tous les soins nécessaires fussent pris de manière que la santé royale n’ait pas à souffrir des refroidissements. 11 écrit dans le journal de la Santé :

u Les sueurs sont très utiles à sa Majesté; depuis qu’Elle a bien voulu avoir toujours une garniture prête dans sa chambre pour changer tous les matins en s’éveillant pour peu qu’elle soit mouillée. Ce qu’elle m’a fait la grâce d’accorder à mes instantes supplications ».

Pendant le changement des linges, Fagon et Mareschal frictionnaient le corps du Roi avec des linges chauds.

Le Roi procédait alors aux prières matinales, à une toilette sommaire et gagnait le cabinet du Conseil. Là, prenaitfin le rôle du premier médecin. Ce rôle était

considérablement accru le jour désigné pour les médecines. Ce soin important était réservé au premier médecin.

Nous verrons plus tard quel soin Fagon apporta à la préparation méthodique et minutieuse des médecines royales, graduant leur activité, variant leurs formes.

Dangeau s'occupa aussi scrupuleusement des médications et nous retrouvons la trace de 1 importance consirable de la fonction du premier médecin dans ces quelques lignes écrites le 28 mars 1707. « Le roi, prit, comme il le prend tous les mois médecine par précau¬

tion. Il entend ces jours là, la Messe dans son lit avant que de prendre sa médecine et c est le premier médecin qui lui donne' son bouillon deux heures après et non le

premier gentilhomme delà chambre ».

Le bassin offert par. le premier chambellan était retiré paiTarchiâtre lui-même. Chacune des selles faisait l’objet d’un examen conciencieux et minutieux. Dans le journal de la Santé du Roi, nous trouvons en effet non seulement l’indication très précise des jours de médecine et des modifications apportées à la formule ordinaire, mais nous avons des détails complets sur les résultats obtenus.

On peut donner comme exemple de l’attention extrême mise à ces examens, le compte rendu de l’effet de la purgation du 2 avril 1708. « La purgation a commencé d agir fort tard et a moins fait qu à loidinaiie.

Les premières selles ont pourtant été toit glandes, elles ont été jusqu’à huit valant environ dix; mais il y en a eu pour la sixième et la septième deux extraordi¬

naires,

d’une sérosité gluante assez ardente, mêlée d une

matière jaunâtre, grainelée comme de certaines miels ont accoutumes de d’être et sentant une odeur de corroyeurs très forte ce qui n’arrive pas ordinairement à ces sortes de selles qui ne sentent rien. Celles-ci cuisaient beaucoup au fondement. Le roi fît encore une selle rouge comme cela arrive quelquefois pour la dernière ».

Le premier médecin était tenu d’attendre jusqu’au dernier résultat. A partir du lever, les jours ordinaires, le premier médecin était libre jusqu'au repas royal. Le menu lui en avait d’ailleurs été au préalable soumis. Les officiers de la bouche avaient en Fagon un rival redoutable toujours désireux de restreindre l’appétit du roi. Il contrôle sévèrement les menus. Après le repas, le roi allait à la promenade ou à la chasse. 11 était accompagné du premier chirurgien ou d’un chirurgien ordinaire tandis que le premier médecin attendait son retour dans le cabinet du conseil. Dès le retour le grand maître de la garde robe ou le premier gentilhomme de la chambre retirait au roi ses habits tandis que Fagon et Mareschal veillaient au déshabillé royal et frictionnaient le corps du roi. Entre le débotté et le souper le premier médecin recouvrait sa liberté. Après avoir passé la soirée en famille le roi regagnait ses appartements. La cérémonie du coucher commençait aussi méthodique que cèlle du lever. En 1705, seulement Louis XIV fatigué par une attaque de goutte de longue durée renonça au cérémonial du grand coucher. Seul pôuvait rentrer dans son appartement ceux qui avaient les grandes entrées ou les brevets d’affaires.

Louis XIV déshabillé, donnait ses ordres immédiatement pour le lendemain. Seuls restaient dans la chambre le premier valet de chambre, les garçons bleus, le premier médecin et le premier chirurgien.

Pendant que les garçons bleus disposaient tout pour la nuit, Fagon et Mareschal s’assuraient une dernière fois de l’état de santé de leur illustre client et quittaient ' le roi à leur tour, laissant le premier valet de chambre en quartier veiller sur le sommeil de sa Majesté.

Les jours de saignée, la place opératoire était laissée au phlébotomiste royal. A partir du 8 mai 1704, Mareschal adjoignit les fonctions de phlébotomiste, auparavant distinctes de celles de premier chirurgien, par la disgrâce de Lervais, phlébotomiste ordinaire.

Le cérémonial était minutieusement réglé comme au jour de médecine. Le Roi manifesta toujours d’une répulsion très prononcée pour cette thérapeutique qui lui causait des vapeurs. Il ne s y résigna jamais que sur les instances réitérées de Fagon.

Ces jours-là, la première place appartenait à Mareschal.

Au chevet du lit, le premier médecin, une bougie à la main, éclairait le bras de Sa Majesté. Près de lui, 1 apothicaire du quartier tenait la première palette; derrière • un aide, muni de plusieurs autres vases, suivant la quantité de sang déterminé à l’avance par le premier médecin.

Nous retrouverons dans le journal de médecine les comptes rendus par le détail des multiples saignées consenties péniblement par Louis XIV à Fagon. En

outre de ses obligations ordinaires, plus de courtisan que de médecin, la charge comportait un certain nombre d’attributions définies.

Six ou sept fois par an, aux quatre grandes fêtes religieuses de l’année et aux fêtes de la Vierge le Roi « touchait ».

Cet événement était annoncé dans les églises de Paris en raison du pouvoir miraculeux de guérisseur des écrouelles accordé par Dieu au roi de France, peut-être aussi en raison de l’aumône qui était distribuée après la cérémonie.

Grand était le nombre des scrofuleux qui accouraient

de tous les coins du royaume, voir même de l’étranger,

pour tenter l’inespérée guérison. On a compté jusqu’à

2.000 scrofuleux qui se présentaient à l’imposition des mains. Fagon, assisté du premier chirurgien, avait pour tâche de déceler les simulateurs. Il examinait minutieusement chaque malade au préalable, puis commençait la cérémonie. Fagon et Mareschal, se plaçant derrière les premiers malades agenouillés, leur maintenaient de chaque côté la tête, tandis que Louis XIV traçait un signe de croix sur la figure du malade en lui passant sa main dégantée du front au menton et d’une oreille à l’autre, tandis qu’il prononçait les paroles sacramentelles : « Le Roi le toucha, Dieu le guérit ».

Toutes attributions d’ailleurs généreusement rétribuées et fixées par des décrets.

Fagon n’eut pas les loisirs de remplir longtemps le rôle de médecin courtisan.

A partir de son avènement au règne, les jours de

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santé où la vie de la cour se poursuit suivant les lois rigoureuses de l’étiquette, vont devenir de moins en moins nombreux. Le rôle de Fagon grandit jusqu’au moment où la maladie, ne laissant aucun répit au vieux monarque, apporte avec elle la tristesse à la Cour de Versailles, brise les programmes d’une vie ritualisée et installe Fagon auprès de Louis XIV jusqu’au moment de sa mort.

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