‹ Fagon, archiatre du grand roiChapitre 9 sur 13 · LA CLIENTÈLE DU PREMIER MÉDECIN · texte numérisé non relu

LA CLIENTÈLE DU PREMIER MÉDECIN

Le fait d’avoir été désigné par le Roi pour être le directeur de la Santé, conférait en même temps aux yeux des courtisans une grosse infaillibilité médicale.

C’est lui qu’on voudra consulter en dernier ressort. Le Roi d’ailleurs trouvait fort mauvais que les courtisans malades ne s’adressâssent pas à Fagon et ne se soumissent pas à lui.

Ainsi, aller consulter le premier médecin devenait une nouvelle façon de faire sa cour.

En dehors de l’entourage tumultueux des courtisans qui vont faire antichambre aux portes du cabinet du premier médecin, ce sera à lui qu aura recours dans les maladies des princes de la famille royale Louis XIV en dernier témoignage de sympathie. On verra même son premier médecin auprès des courtisans qui se sont spécialement dévoués à son service.

Les princes étrangers, les rois mêmes se déplaceront pour essayer de trouver enfin la guérison par un nouvel avis. Médecine décourageante d’ailleurs, suite de consultations in extremis , finissant par assombrir progressivement la renommée la plus brillante, ce qui était le cas pour Fagon pendant la première période de son exercice.

Le 7 avril, Fagon commence malheureusement ses fonctions. La Duchesse de Chartres meurt d’une fièvre maligne.

Immédiatement suit la mort du Maréchal de Luxembourg.

Celui-ci était soigné par Curetti, Italien à secret. Fagon est appelé en consultation et conseille de le saigner abondamment.

Malheureusement le Maréchal de Luxembourg est emporté rapidement. Cette nouvelle mort dut au contraire renforcer la personnalité de Fagon puisque, comme nous le dit Saint-Simon « le même jour on l’ouvrit et on lui trouva toute la poitrine remplie de sang quoique les veines en fussent remplies. Ce qui fit croire qu’on l’aurait tiré d’affaire si on l’avait beaucoup saigné comme le voulait Fagon ».

Fagon est alors consulté par le Roi sur le Maréchal de Lorge. Saint-Simon lui impute la mort de Barbezius pour l’avoir trop saigné.

Le marquis de Montchevreuil est envoyé à Bourbon après avoir été saigné et avoir pris de l’émétique.

Fagon est alors appelé en consultation auprès du roi d’Espagne. Le 20 septembre, le prince de Rohan, tombant malade avec des symptômes graves, Fagon, premier médecin du Roi, le fit saigner trois fois coup sur coup, ce qui le tira d’affaire.

Il envoie le duc de Beauvilliers aux eaux de Bourbon.

Après la crise d’épilepsie de Monseigneur, il part en diligence à Saint-Germain-en-Laye « pour essayer de secourir le roi Jean d’Angleterre qui était à l’extrémité ».

On apprit à son retour que le prince avait reçu les derniers sacrements à deux heures et demie l’après-midi, que les remèdes qu’on lui avait fait prendre lui avaient fait jeter une grande quantité de sang caillé et puant qui était extravasé dans sa poitrine et qu’une saignée

qu’on lui avait faite 1 avait soulage.

Le 13 septembre 1701 on apprit que le roi d Angleterre allait de plus en plus mal et qu’il avait déclaré publiquement qu’il pardonnait au prince d’Orange, a ses filles et à l’Empereur.

Aussitôt Fagon fut envoyé en diligence à Saint-Germain-en-Laye. Il en rapporta qu’il n’y avait plus d'espérance.

L’évêque de Meaux, ancien précepteur du Grand Dauphin, premier aumônier de la duchesse de Bourgogne habitait Versailles dans un hôtel de la place Hôche actuelle. Il y tomba malade le 10 février 1706. Il souffrait déjà depuis longtemps de la vessie et avait été contraint de porter d’une façon constante une ceinture avec urinai pour recueillir ses mictions involontaires. Fagon, Dodart et Dionis accoururent aussitôt.

Soulagé, Bossuet regagna Paris. En 1703 il est atteint de rétention d’urine, Fagon retenu à Versailles auprès du Boi met auprès de lui Tournefort. Il fait avec Mareschal le diagnostic de la pierre, mais vu son grand âge, soixante-quinze ans, s opposa à toute tentative d’intervention.

En 1703, la fièvre se déclara, seule, la lithotomie pouvait le sauver, poutant Fagon s’opposa à une intervention immédiate. 11 ordonna du quinquina.

Enfin, le 7 avril 1704, il recevait les derniers sacrements. Le 12 avril, il rendait le dernier soupir.

Au commencement de 1704, le duc de Saint-Simon s’étant fait saigner par précaution « parce qu’il sentait son sang se porter à la tête, vit son bras enfler et son état général s'aggraver avec rapidité. Dangeau déclare le duc dangereusement malade. Fagon et Mareschal appelés en consultation ne doutèrent pas que « le tendon fût piqué . » Sur l’avis de Fagon, Mareschal incisa largement la collection purulente.

L’état général s’améliora, la guérison fut complète.

Le 23 juin 1707, Monseigneur, duc de Berry voit une enflure de sa joue droite avec rougeur. Sur l’avis de Fagon, Mareschal, l’ouvre. C’était un abcès attribué aux chocs des coups de crosse à la chasse. La première incision n’étant pas suffisante, on est obligé de pratiquer une contre-incision en présence de Fagon. Néanmoins ces abcès récidivent périodiquement jusqu à sa mort.

Fagon est alors tenu loin de la Cour par l’opération de la taille. Des malaises répétés vont venir l’entraver, pourtant les malades affluent toujours. C’est le duchesse de Bourgogne enrhumée ; le maréchal de Duras dont les jambes enflent, le ministre d Etat Chemillart, le marquis de la Vrillar.

Guillaume III d’Angleterre, après avoir consulté tous les médecins célèbres de l’Europe, craignant la discrétion imposée par sa personnalité, s’habilla en prêtre et vint trouver Fagon, lequel habitué à la riche clientèle « le renvoya sans ménagement et sans con-

seil autre que celui de se préparer à mourir bientôt ».

Guillaume III revint à nouveau voir Fagon mais à découvert. « Fagon reconnut la maladie du roi mais il fut plus considéré et prescrivit avec un savant raisonnement les remèdes qu’il jugea les plus propres, sinon pour guérir du moins pour allonger la vie du malheureux malade.

Le 11 avril 1709, deux médecins anglais viennent faire avec Fagon une très longue consultation sur l’état où se trouvait la reine d’Angleterre, laquelle semblait attaquée d’une espèce de consomption, maigrissant et s’affaiblissant à vue d’œil.

Le 11 mai 1708, Fagon fut appelé auprès de Jules Mansard, inventeur de la mansarde.

Sourches écrit : '< On sut ce matin même que Mansard, surintendant du bâtiment, qui s’était le soir précédent couché en bonne santé sur les onze heures et demie avait peu de moments après été attaqué d’une très violente colique ; que Mareschal, premier chirurgien du Roi et une partie de la Faculté avaient passé la nuit auprès de lui et qu’on le croyait en grand danger.

L’après-dîner, le mal de Mansard augmentait à vue d’œil, Fagon y employa tout ce que sa capacité lui put suggérer.

Néanmoins, malgré tous les soins, Mansard mourait à sept heures du soir ».

Il a encore à donner ses soins au Mareschal de Noailles.

En 1711, Monseigneur, alors au château de Meudon, fut atteint de malaise. L’état du malade fut assez grave

dès le début. On fit venir Fagon auprès de lui de Versailles à Meudon.

Celui-ci diagnostiqua immédiatement le mal si redouté, la petite vérole. Conformément, aux indications de la clinique thérapeutique de l’époque, il ordonna une saignée et Dangeau a écrit le 9 avril : « Les souffrances du malade faisant appréhender à Fagon, lequel était allé sur le champ à Meudon avec Mareschal, que ce pût être la petite vérole ; il décida qu'il fallait tirer à Monseigneur trois palettes de sang, ce qui fut très bien exécuté ».

Malgré la saignée pratiquée vers les six heures, la fièvre se développa et augmenta.

Du 10 au 12 avril, la maladie sembla suivre son cours normal. Le malade tombant dans un état de plus en plus grave, .« Fagon voulait qu'on le saignât mais que Boudin, premier médecin du prince s’y est opposé, disant le prendre sur lui ».

Le 14 avril, malgré tous les soins le malade expirait.

Les deuils allaient frapper la Cour, le duc du Maine, fils de Mme de Montespan, légitimé en 1673.

Le roi était à Marly. Dans la soirée le duc du Maine se coucha comme à l’ordinaire. Vers deux heures du matin, le valet de chambre du prince le trouva sans connaissance ; Fagon et Mareschal furent appelés. Mareschal arrivé le premier le fit saigner et ordonna quinze grains d’émétique, du gros vin d’Espagne émétique, des gouttes d’Angleterre. Il vomit beaucoup. A son arrivée, Fagon faisant le diagnostic d’indigestion gronda fort des moyens trop énergiques employés. Mareschal

croyait à une apoplexie. D’autres crurent à une intoxication par les champignons douteux.

Le duc du Maine s’en remit parfaitement.

Le comte de Toulouse, frère du précédent, légitimé en 1607, avait suivi Louis XIV à Marly. 11 fut pris de violentes douleurs le 20 juin 1711. Fagon diagnostiqua la lithiase vésicale.

Après avoir consulté successivement Collot et Mareschal, celui-ci fut taillé ; on tira une pierre, grosse comme un petit œuf pesant environ trois onces (20 grammes). Fagon le fît saigner quatre fois après l’opération, le malade se remit.

Fagon reçut du Prince une provision du meilleur vin de Champagne, de Bourgogne et de Languedoc.

En juillet 1711, la duchesse de Berri, Mlle d’Or-

léans, était grosse quand le roi fixa son départ pour Fontainebleau, Fagon supplia le roi de différer son voyage. Louis XIV s’y refusa, consentant seulement à ce qu’Elle prit la voie d’eau. Cet entêtement lui porta malheur puisque, au pont de Melun, le bateau ayant heurté une arche faillit sombrer. La princesse eut une extrême frayeur. Elle commença à souffrir. Le duc de Berri fît appeler Fagon et Mareschal. Elle avorta au septième mois ( Gazette de Hollande, Il janvier 1727).

Les années qui suivent sont marquées par des morts étranges et mystérieuses qui vont venir assombrir encore les derniers jours du vieux roi. Morts mal expliquées mais venant successivement et à répétition frapper Louis XIV dont la mémoire était encore emplie

des empoisonnements de 1670 et des condamnations du tribunal d’exception.

Le 5 février 1712, la j eune duchesse de Bourgogne qu’on nommait la Dauphine tomba malade. On crut d’abord à une simple indigestion de ragoût à l’Italienne. On lui ordonna de l’opium et de mâcher du tabac. Elle fut deux fois saignée. Elle était soignée par Boudin son premier médecin. Le 9 février, il la fit saigner au pied et lui donna de l’émétique. Son état empirant, Boudin qui avait primitivement diagnostiqué la rougeole puis la petite vérole, réclama une consultation. Fagon l’examina dans l’après-midi du 11. Il pensa qu’une quatrième saignée était nécessaire.

Dès le lendemain, elle mourait.

Un mois auparavant, Boudin, son premier médecin lni avait assuré « qu’il avait des avis sûrs qu’on la voulait empoisonner et le Dauphin aussi. » Un envoi de tabac dont on ne put retrouver la trace avait encore contribuer à jeter le trouble dans les esprits.

Le Boi ordonna de procéder avec le plus grand soin à l'ouverture du corps. Elle fut pratiquée par Dioins, premier chirurgien de la princesse en présence de Fagon, Boudin, Chirac, Mareschal, Bouleduc.

On ne trouva, dit Souches, aucune marque de rougeole ni de petite vérole ni de pourpre sur le corps de Madame la Dauphine. Son cerveau et toutes ses parties nobles parurent sans aucune altération et l’on vit seulement qu’elle avait le sang tout brûlé.

Tous les médecins firent savoir que la Dauphine avait été empoisonnée. Seul Mareschal ne se rallia pas à

cette opinion. Il soutint longtemps qu il avait souvent vù des corps dans un état absolument identique et pour lesquels la question de l'empoisonnement ne se posait même pas. Fagon au contraire, maintint en faveur d’une intervention criminelle. Nous ne savons pourquoi il se tint à cet avis. Le procès verbal exact de l’autopsie ne nous est pas parvenu ayant été détruit; les rapports qui nous en restent, provenant des Mémoires du Marquis de Sourches ne nous permettent pas de tirer de conclusions.

L’opinion de Fagon fut le plus généralement adoptée. Elle impressionna violemment Louis XIV . Les soupçons avaient d’ailleurs été bientôt intensifiés par la maladie du Dauphin.

Le 9 février, le prince demeuré auprès de sa femme, se sentit également indisposé et pris de fièvre. Il refusa d’être saigné.

Le 13 février, malgré qu’il se sentait pris de fièvre, il se rendit à Marly où le roi était déjà.

A peine arrivé, on constata sur tout son corps des taches rouges analogues à celles qui étaient apparues sur le corps de la Dauphine.

Des convulsions apparurent, le prince mourut le. 18 à Marly à huit heures du matin. La prédiction de Boudin semblait se réaliser.

Mareschal procéda à l’autopsie en présence de toute la famille. « Le corps, dit Sourches, se trouva tout noir depuis les pieds jusqu’à la tête ayant. le cœur flétri et un des côtés du poumon pourri.

On disait même que le prince avait la peau du col

toute brûlée aussi bien que l’œsophage. Ce qui donna lieu à beaucoup de mauvais soupçons, que sa mort n’était pas venue de mort naturelle ». Fagon et Boudin déclarèrent de nouveau reconnaître le terrible effet d’un poison très subtil et très violent qui comme un feu ardent avait consumé tout l’intérieur du corps à la différence de la tête qui n’avait pas été précisément attaquée et qui seule l’avait été d’une manière très sensible à la Dauphine.

Mareschal au contraire se heurta de nouveau à Fagon soutenant qu’on ne pouvait accuser d’empoisonnement.

Nous ne savons si Fagon soupçonnait déjà le futur régent, Saint-Simon nous dit seulement « Monsieur Fagon par ses coups de tête approuvait. Cependant il était énorme d’alléguer et Boudin fut assez forcené pour oser dire qu’il n’y avait pas de doute que ce ne tût un prince ».

Enfin le 9 mars 1712, le petit Dauphin qu’on avait soigné et traité par l’émétique expirait pendant la nuit tandis que son père était à toute extrémité.

Ainsi Louis XIV approchait dramatiquement de sa fin. Voilà trois Dauphins, enfant, père et frère et une Dauphine disparus en moins d’un an, écrit Dangeau. L’activité toute entière de Fagon vieillissant, lui aussi, va être occupée par les derniers mois de Louis XIV.

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