‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE 111 Li'appel à l'opinion · texte numérisé non relu

CHAPITRE 111 Li'appel à l'opinion

Les moyens révolutionnaires.

Dans le petit café blanc qui fait l'angle de la rue du Croissant et de la rue Montmartre, nous achevons le gigot bretonne. Dormoy se lève encore, va jusqu'à la porte et met le nez dehors. Il reste une minute sans rien dire, l'œil aux nuages, et par la porte ouverte arrive, avec un souffle humide, le bruit de l'averse qui tombe. Il pleut à torrents ; depuis le petit matin l'eau ruisselle partout.

Dormoy revient vers nous, mélancolique, et murmure d'une voix découragée : « Je crois que ça se lèvel »

Renaudel éclate de rire : « Ça en a l'air, mon vieux! Tu nous dis ça toutes les cinq minutes! »

Quand nous arrivons dans l'immense enclos de l'Aéro-Park, dame! avec ce temps-là, vous pensez qu'il n'y a pas grand monde ! Des espaces

— lOo

vides, des terrains dénudés, une colline pelée, voilà le coup d'œil ! La scène représente un grand désert. Heureusement, il y a dans le bas un petit préau couvert sous lequel une vingtaine de camarades battent la semelle pour se réchauffer. Tiens! voici papa Camelinat, qui regarde, excité, le haut de la colline : « C'est là qu'on s'est battu dans les derniers jours de la Commune. Tu vois, Tiens! les canons étaient là-haut! » Il montre de la main la direction. Ce souvenir nous réchauffe, lous, nous sommes contre la guerre; mais nous ne sommes pas, semble-t-il, des pacifistes de tempérament. Quelle veine! Le ciel a écouté Dormoy. Cela se lève! la pluie a cessé depuis une demi-heure. Les nuages se disloquent. La foule commence à arriver. Autour des palissades, toute l'armée française est là, rangée, l'arme au pied, pour noyer nos séditions dans notre sang, ou plus probablement pour nous calmer par l'étalage de ses forces. Mais nous sommes déjà très calmes, et il a beaucoup plu.

Juchés sur dix cslrudes, hâtifs perchoirs, entourés d'étoffes rouges, les orateurs parlent. Allons! C'est un beau succès! Le meeting est réussi!

Parbleu! nous ne serons pas trois cent mille comme les Berlinois au meeting de Treplow. Mais nous sommes bien là une trentaine de mille : nous dirons cinquante, et pour Paris, c'est très

joli, surtout par ce sale temps! C'est une belle réponse aux camarades de là-bas!

Approchons d'une tribune, voulez-vous! D'ici on n'entend rien. On voit moutonner les têtes jusque sur la crête de la colline. C'est plus impressionnant que les discours, je le saisi N'importe, approchons tout de même, quoique nous sachions déjà ce qu'ils disent!

... « Prolétariat tout entier!... plutôt l'insurrection que la guerre... la presse empoisonneuse., les complots des capitalistes... le Creusot... les fabricants de canons., à la force capitaliste nous opposerons la révolte ouvrière... »

Ils crient trop! Leur voix se casse, et ils se déchirent la gorge. Pas commode, allez, de parler en plein vent dans une plaine nue!

... « Citoyens, nous sommes tous debout contre la guerre, contre toute guerre! Guerre à la guerre! »

Des bravos crépitent, mais ne retentissent pas, et se perdent dans l'air. Un hourra de « guerre à la guerre! » sonne un peu mieux, mais le grand air vide absorbe tout, même une clameur de foule, et le silence à peine rompu se referme.

Des éclats de trompette! Citoyens, on va vous lire I'g^ Jre du jour! Au son des trompettes, les orateurs des dix tribunes se taisent avec un soupir de repos, et aux dix tribunes on lit à la fois le même ordre du jour :

« Le peuple de Paris envoie au peuple allemand son salut fraternel et se déclare prêt à résister par tous les moyens, et au besoin par

la grève générale et l'insurrection, aux entreprises criminelles des fauteurs de guerre... »

Un hérissement de mains sur la nuppe humaine, un dernier « ahouahouah, à bas la guerre! » acclame l'ordre du jour et la foule lentement, comme une banquise au dégel, s'ébranle, se casse et coule le long des pentes vers la sortie.

C'est le retour dans Paris, la rentrée narquoise entre les rangs des soldats et des sergents de ville qui voudraient bien provoquer et grondent : « Si ils bougent, cela va barder! » Mais nous sommes trop contents, tous, fiers de la réussite du meeting et nous passons ricaneurs, blagueurs et bons enfants. « Quelle frousse, mes amis! Non, mais ils ont vidé les casernes! Toute l'armée est là! »

Le camarade anglais Anderson est venu.

Soupçonné de parler couramment l'anglais je lui suis indiqué. Par bonheur, Camélinat baragouine un peu, ayant vécu à Londres après la Commune. Anderson veut, d'une volonté anglaise, têtue, nous faire dire tout haut que nous sommes en République, a C'est République en France? N'est-ce pas? Oui, c'est République? Pourquoi, je demande, pourquoi les soldats sont là? J'étais à Berlin, à Treptow. Vous savez? Treptow? Le grand meeting? Pas d'armée! Pas de soldats. Là-bas, c'est l'Empire, n'est-ce-pas, et ici République? »

Il y a des instants où je trouve commode de mal prononcer l'anglais.

Nous rentrons fiers! car pour un meeting ^rançais, c'est un beau meeting! Mais au fond de nous, tout au fond, est-ce que notre fierté est sans mélange? Tout au fond, je crois qu'il y a un peu de malaise : le malaise de gens qui ne s'avouent pas tout ce qu'ils pensent. Par moments, ce malaise remonte à la surface et se décharge en une phrase de confidence, une interrogation à mi-voix : « Cela fera tout de même de l'efTet sur les chauvins, n'est-ce pas? Cela va donner à réfléchir au gouvernement? » Le doute intime cherche à se rassurer. « En cas de guerre, ils verraient bien! Il y aurait tout de même quelque chose dans les faubourgs! »

Tout de même? Oui! Cela veut dire que nous avons crié très fort afin de faire peur, mais que nous ne sommes pas sûrs de disposer en maîtres de ces tonnerres dont nous imitons le grondement.

La grève générale? Oui! Les syndicats ont volé! Ils marcheront! L'insurrection? Les barricades? Oui ! Il y aura du mouvement dans les faubourgs, surtout si le peuple a l'impression que nous sommes les agresseurs, les provocateurs.

Mais si nous étions les provoqués? Si Guillaume, carrément, nous attaquait?

« Les socialistes allemands sont là pour un coup! » Cela, c'est la phrase pour l'adversaire, ou pour le douleur, et aussi pour ce douteur qui habite en chacun de nous : on la lance d'un ton tranchant, péremptoire. Puis la petite voix mur-

mure : « Et si les socialistes allemands, ont, comme nous-mêmes, plus de bonne volonté que de puissance? S'ils ne peuvent pas arrêter l'agression? Ou si cette agression qui nous paraît, à nous, si brutalement évidente ne leur paraît, à eux, qu'une riposte? Ecoutez donc: la presse chauvine est diablement canaille quand il s'agit de brouiller les caries, des deux côtés de la frontière! S'ils se sentent débordés, quoi! Il n'y a pas si longtemps que c'est arrivé aux Italiens! Et pourtant ceux-là avaient fait leurs preuves. Mieux que nous qui n'avons jamais empêché un départ pour le Maroc! Eux dans la guerre d'Abyssinie, ils ont arrêté des trains; des femmes se couchaient sur les rails, (je crois que c'était à Pise), pour empêcher les trains chargés de troupes de quitter la gare. Les camarades se croyaient sûrs de leur fait.

Ah ouiche! Sitôt l'attaque de Tripoli, ça a été le coup de folie, le flot débordé! Rien à faire 1 Tout le peuple marchait pour la guerre. Le parti socialiste? Les syndicats? Une poignée de bonshommes qui rédigeaient des ordres du jour et qu'on ne prenait même pas la peine de fourrer en prison, tant on s'en fichait.

Voilà ce qui leur est arrivé à nos amis d'Italie, Et à nous? Et aux Allemands? Est-ce qu'autant nous en pend au nez? Alors? »

Ces propos d'après meeting, ces détentes qui succèdent à la tension de l'acte, on les retrouve

— liO —

as-orrav^s quand il faut que l'acte se répète souvent. Et il faut recommencer souvent! Les crises nous y obligent! A chaque alerte, il faut sonner l'alarme. On aurait l'air d'abandonner la partie, de renoncer à la lutte. Jamais! on marche! Le parti lance un Appel, la Fédération affiche un Manifeste, un nouveau meeting s'organise... Ah! encore? Dame, mon vieux, qu'est-ce que vous voulez? On ne va pas lâcher, n'est-ce pas? » « — Bien sûr! seulement les camarades sont fatigués. Cela se voit bien aux réunions ! Elles seront moins suivies!» — « Bah! au début cela sera peut-être un peu mou; et puis cela se réchauffera ! Allons, à samedi soir, mon vieux, on se reverra au Manège Saint-Paul! Renaudel et Dormoy sont en train de pondre la nouvelle affiche. Moi il faut que je fasse l'article sur la Guerre ! »

Et on va faire l'affiche, l'article, le nouveau papier! Ecrit par des gens qui n'osent pas tout dire, et lu par des gens qui n'osent pas tout s'avouer 1

Comment la ferait-on la Grève Générale, puisque la mobilisation l'aurait déjà trop réalisée? Tous les ouvriers seraient déjà à la caserne?

Je sais bien! On s'y prendrait d'avance! On la ferait la semaine précédente, quand tout se gâterait. Mais comraen't savoir que c'est maintenant « la semaine précédente », et que

dans huit jours la guerre éclatera si on ne proclame pas la Grève? On peut être à la veille de la déclaration de guerre sans que. les choses aient l'air plus graves que le mois passé. Les journaux chauvins crient? il y a quinze jours, ils criaient déjà aussi fort.

Les extraits des gazettes allemandes ont Tair très belliqueux? On les choisit peut-être dans les quotidiens les plus exaltés!

Le bruit court que, cette fois, c'est la guerre? Il a déjà couru tant de fois! Il y a des années o\i il faudrait, à ce compte, déclarer la Grève Générale tous les trimestres.

Brusquement, le matin, une grande rumeur, los rues grouillent, on s'arrache les journaux: ah! le décret de mobilisation a paru!

Ce jour là!

Un jour, à la Commission du budget, nous causions, avec Klotz, et deux ou trois autres, en attendant le Président. Je crois bien que dans la commission de cette année-là, c'était Doumer le Président. Klotz ne se doutait guère qu'il serait sitôt ministre et n'aspirait même pas au rapport général. Nous bavardions. Il s'agissait d'une complication diplomatique et je menaçais les fauteurs de guerre du soulèvement populaire.

^< Il pourrait très bien se faire, » répliqua Klotz, plein de bon sens » qu'à Paris on bouge I

Mais dans les campagnes tout le monde rejoindra, soyez-en sûr! Et à Paris même! II est très possible qu'au lieu de vous écouter, on aille vous chercher pour vous pendre! »

Oui! continua-t-il avec plus de certitude car la perspective le séduisait, « vous connaissez l'esprit du Français et Parisien! Ceux qui crient le plus fort contre la guerre seront peut-être les plus acharnés, une fois la guerre déclarée ! Les antimilitaristes seront obligés de se cacher dans leurs caves! On ira les chercher pour les pendre! »

« C'est fort possible, mon cher KIotz, je conviens que votre prévision n'a rien d'absurde Mais elle n'est pas complète! Ajoutez qu'à la nouvelle du premier revers, le plus prévu, l'entrée des Prussiens à Nancy par exemple, le flot se retournera! On viendra chercher ceux des antimilitaristes qui n'auront pas été pendus pour renverser avec eux le gouvernement! »

(( Parfaitement, avoua Klotz, mais avec mandat de continuer la guerre à outrance ».

Cette conversation est déjà vieillotte. Elle omet entre autres un élément qui n'existait guère alors, mais qui a grandi depuis : c'est l'élément royaliste. Les prévisions doivent être complétées par une probable tentative monarchiste en cas de revers ou de soulèvement. C'est contre nous seuls qu'on rédige au Ministère de la Guerre le Carnet B. C'est nous qui menaçons le pouvoir, en cas de guerre, d'un recours à la violence. Or, il n'est plus sur du tout que notre

— Ii3 —

coup de force soit le seul à prévoir, et que nous disposions seuls de la violence. Les chefs royalistes sont nombreux dans l'armée, et qui peut jurer que le salut de la France ne leur semblera pas commander le retour du roi?

Nous aussi depuis l'entretien que je raconte, nous aussi, nous avons grandi! Chaque alerte nouvelle a mieux préparé les esprits à passer des phrases aux actes! 11 y a pour des Français un abîme entre la phrase et l'acte ! C'est toute autre chose pour le Parisien, (je dis pour le camarade inscrit au parti, classé, cotisant, ayant sa carte) c'est tout autre chose d'aller le dimanche après-midi avec sa femme et le gamin jusqu'au Pré Saint-Gervais au meeting en plein air ou bien de décider, le matin où les journaux en énormes titres publient le Décret de Mobilisation, où tous les cœurs battent, où les ordres d'appel arrivent, de décider qu'il ne répondra pas à l'appel, qu'il n'ira pas tantôt à la caserne où on doit l'é(|uiper, et de descendre dans la rue pour y former des cortèges d'émeute ou dépaver pour la barricade.

C'est tout autre chose pour le socialiste actif, pour l'ouvrier syndiqué, mais pour le Parisien ordinaire? Pour l'employé, l'ouvrier qui ne suit que de loin la politique et le syndicat? D'habitude il suit volontiers le mouvement des minorités agissantes, mais ce Jour-là?

Ce jour-là, le peuple bouillonnera dans la rue comme une eau qui bout sur le feu! Chauffé par nous, chauffé par les journaux de guerre !

Et nos feux ennemis élèveront d'heure en heure la température de la masse. Regardez cette rue noire de monde, cette foule où les groupes se font et se défont, ces gens qui ne vont pas à leur travail et qui attendent, causant, fiévreux. Des cris contraires parfois éclatent! Une dispute! Une petite bagarre. Les vendeurs de journaux fendent la foule en criant.

Sur cette foule-là que peuvent les partis organisés, les groupes de quartiers? Qui sait? La soulever tout entière peut-être, lui insuffler Tâme qu'elle attend! Lui faire crier tout d'une voix : « A l'Elysée! A la Chambre! A bas la Guerre! » Ou l'irriter, au contraire, soulever les huées : « Va donc, hé, Prusco! A Berlin! Espion! A l'eau! »

Qui sait? Tout dépendra, voyez-vous, de l'état d'esprit que les nouvelles de la veille, de l'avantveille auront répandu dans cette foule. Lisant son journal, hier matin, le Parisien s'est-il dit i « Ils ont tort de provoquer les Allemands comme cela! A la place de Guillaume, moi, je me fâcherais » S'est-il dit : « Ah! en voilà assez! Ils nous provoquent, ces gaillards-là!... »

Tout dépend de là! Si nous nous sentons, disais-je plus haut, provocateurs, nous serons furieux contre le gouvernement. Si nous nous sentons provoqués, alors ce sera un allons-y général, un irrésistible courant qui, tel qu'en Italie, emportera tout, comme paille, dans son flot débordé.

Plutôt l'Insurrection!...

Je veux! Qu'est-ce que c'est que cela : « Je veux! » Que veut dire votre « Je veux? »

Vous figurez-vous seulement l'acte que vous voulez? Etes-vous capable, à la minute oij vous dites «je veux», êtes-vous capable de vous mettre par avance dans la peau du bonhomme que vous serez au moment d'agir? Voyez-vous le lieu, les circonstances^ la rue, la figure des camarades, le numéro du journal? Si oui, votre volonté vaut quelque chose, et je vous crois.

Sinon, ne dites pas que vous voulez! vous criez, oui; vous désirez, vaguement; vous souhaiteriez, peut-être! Brave homme, vous n'êtes pas capable des volonlés à terme. Attendez, pour vouloir, que le moment d'agir soit venu. Vous êtes impulsif, et vous ne vous décidez que sous le fouet des événements. Ce que vous ferez, je vous défie de le prévoir, et votre acte sera, peutêtre, tout l'opposé de vos serments.

Excellent travail mental quej'ai suivi et vécu mois à mois! Merveilleuse école que j'admire! Chacun de nos groupes, éveillé par les dernières alertes, se mit à l'œuvre, surtout après Agadir, et fit effort pour prévoir.

C'était touchant! C'était naïf! C'était admirable! Pour la première fois, on s'apercevait que les phrases, les ordres du jour engageaient 5

l'acte, et loyalement on se tâtait, on s'interrogeait. Que faut-il faire? Que ferai-je? Que feras-tu, toi? Es-tu d'avis d'aller à la caserne? pour y rencontrer la foule des réservistes et leur parler, leur conseiller la manifestation, une sortie dans la rue, en armes?

« Mais, mon vieux, tu ne vois donc pas qu'à la caserne, tu es noyé! Tu vas te trouver là au milieu d'une cohue de braillards qui, depuis le matin, crient : « A bas les Prussiens! » et qui auront bu! Qu'est-ce que tu veux faire? »

« Alors, restons chez nous, dans le quartier, dans la rue où nous sommes connus, et unis aux camarades, crions! Crions des fenêtres! Crions parles rues! Ebauchons des cortèges! »

« Mes amis, il y a mieux à faire à la caserne! Oui, on peut trouver des braillards, mais si on a du calme, de la tenue, de l'ascendant, on peut rudement retourner les esprits! Cela se retourne quelquefois promptement! »

Ainsi, sediscutèrent des éventualités précises; notre force réelle s'en accrut, et l'énergie des camarades décupla, car la franchise de l'examen dissipa les sourds malaises.

Je crois peu à la vertu du bluff. Est-on vraiment plus fort quand on proclame sa toute-puissance et qu'on essaie d'en persuader tout le le monde et soi-même? Peut-être y a-t-il là une vertu de suggestion, un magnétisme héroïque qui peuvent, en un transport d'enthousiasme, vous donner une force de géant. J'incline pourtant à préférer l'effort qui se connaît et s'np-

précie soi-même. Ces grands enthousiasmes factices croulent si vite ! Cela crève comme des ballons! J'aime décidément mieux la vérité que le mensonge, même le mensonge pieux, qui, dit-on, sert la cause! J'ai confiance dans la vérité! Mesurons notre force; sachons ce qu'elle peut déjà et ce qu'elle ne peut pas encore : et, la voyant grandir chaque jour, nous aurons en elle la vraie confiance, celle qui n'est point aveugle et que le doute n'atteint plus.

Nous pouvons déjà quelque chose! Tout le monde l'a senti dans nos groupes, à cet examen de conscience.

Peu de chose? Beaucoup, dis-je! Nous sommes en état, si le gouvernement pousse à la guerre, de l'arrêter en soulevant l'opinion. En ce cas, il y a déjà un vogue mécontentement du peuple : nous pouvons lui donner une voix, l'accroître par là et le faire éclater en révolte ouverte.

Quand il y a un courant, nous pouvons le diriger, le précipiter.

Je ne suis pas sûr que nous puissions en créer un, ni surtout résister à un violent courant contraire.

Donc, nous disposons d'une vraie puissance avant la guerre. Nous ne pouvons rien, je le crains, quand elle éclate.

Belle puissance, alors? A quoi bon?

A quoi? Voici l'exemple! Il est actuel.

Dans la guerre des Balkans, tout le monde

craignait que l'Europe entière, par la folie de tous ou la ruse de certains, n'y fut engagée. On blaguait ferme le cochon serbe; et des phrases faciles couraient sur la bêtise de nous battre pour lui ouvrir l'Adriatique. (Tâchons, à propos de toute guerre, de montrer le cochon : il y est toujours!)

Servie par les circonstances, l'action du Parti socialiste et de la G. G. T. mordit violemment sur l'opinion. Un vrai sentiment public, très hostile à la guerre se révéla : si net que les chancelleries durent en tenir compte.

Je dis qu'en pareille occasion, si la Russie et l'Autriche en étaient venues aux mains, notre action eut empêché la France de prendre les armes pour la Russie. Le moins qu'on puisse nous concéder, c'est que la participation de la France était douteuse.

Dans une occasion précédente, à propos de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, le gouvernement s'en rendit si bien compte, qu'il le fit savoir à Saint-Pétersbourg.

Qui prétendra donc que nous ne pouvons rien? Nous paralysons les effets les plus belliqueux de l'Alliance.

Nous pouvons cela, et nous pouvons encore davantage!

L'exemple des républicains de 1870 nous prouve ce que nous pouvons à l'intérieur, comme les exemples diplomatiques que je viens

de citer prouvent comment nous pouvons agir sur les complications extérieures.

L'exemple des républicains ! Messieurs, vous ne vous plaindrez pas! Vous ne direz pas:«G"est malhonnête! C'est criminel!» Nous vous prenons pour modèles, et nous songeons à vous imiter!

Le Quatre-Septembre, rappelez-vous, le Quatre-Septembre vous avez renversé le gouvernement impérial en face de l'invasion étrangère et sous le coup de la défaite. Vous avez, plutôt, poussé du pied les ruines de ce gouvernement et vous les avez jetées à terre.

Pourtant vous n'étiez pas organisés; et votre propagande avait moins d'écho dans le pays que la nôtre. Nous sommes organisés. Un Ouatre- Septembre socialiste peut succéder à votre Quatre-Septembre.

La seule possibilité, la seule menaceest un puissant moyen de pression qui peut arrêter un gouvernement téméraire sur une pente fatale. Pour ceux d'entre vous qui réfléchissent, cette possibilité demeure une épée de Damoclès, un épouvantait.

Voilà l'immense service qu'a tant de fois rendu à la France notre éminent ami Edouard Vaillant quand il a lancé à la face des gouvernants,à toutes les heures tragiques, son fameux défi : « Plutôt V insurrection que la guerre/ »

Les gouvernants entendaient : « Gare à Nous! Ne risquons pas imprudemment la guerre ! Ne risquons pas légèrement la défaite! C'est peutêtre un nouveau Quatre-Septembre! »

Cette crainte-là, elle est l'œuvre, l'espérance et la récompense de tout citoyen qui s'est dérangé pour grossir de sa présence un meeting contre la guerre; qui a collé des affiches contre la guerre; souscrit pour les tracts et les circulaires contre la guerre!

Grâce à lui, nous pouvons cela : effrayer les gouvernants de la perspective d'un mouvement insurrectionnel pareil à celui du Quaire-septembre.

Grâce à lui, grâce à l'organisation du parti, grâce à -a force des syndicats, grâce à la G. G. T., nous pouvons, le cas échéant, portés par un courant d'opinion publique, passer de la menace à l'exécution, chasser le gouvernement guerrier incapable ou traître!

Direz-vous encore que c'est peu de chose .

Cette magnifique révolte contre la guerre qui, en France comme en Allemagne, pousse aux meetings les foules irritées, n'est donc pas seulement une protestation généreuse. Une vraie force de paix est ainsi créée, un solide et dur outil est forgé que nous devenons chaque jour plus capables de manier.

Ceci, n'est-ce pas, nous différencie quelque peu des simples pacifistes?

Ah! nous voudrions davantage! Nous rêvons mieux que cela !

Belles journées de Bâle où vers la vieille calhé-

dralc se pressnient par les rues montantes les proressions de l'Internationale!

Pierre Baudin, il m'en souvient, appela ce Conp:rès, par une courtoise ironie, le Grand Pardon de Bâle!

Et ce n'était pas, sous sa plume, une pure moquerie. Il pense réellement que l'efficace des Congrès socialistes internationaux ne l'emporte passurl'efficacedugrandpardonbretonde Sainte- Anne d'Auray. La cathédrale, la chaire aux prônes, les cloches lui semblaient convenir à merveille.

Baudin, positif Baudin'ah! fou musard! musard, vousy êtes déçu!) vous omettez un élémentessentiel; ce qui dilîérencie une série d'actes d'une série de rêves, et les Congrès socialistes des pardons de Bretagne, c'est que notre énergie va croissant et que l'effet utile s'augmente.

Oh! nous sommes encore loin de compte!

Qui le sait mieux que nous? Vous voyez de quel souci je m'applique à mesurer nos forces! Très loin encore du but, c'est vrai!

Mais nous nous en sommes rapprochésl Voilà le fait, énorme! A tout petits pas, nous avons franchi une courte distance. Nous sommes, je l'avoue, tortue plus que lièvre ! Tout de même la pression simultanée de l'Internationale s'exerce aujourd'hui avec plus d'ensemble et de promptitude! Le mouvement s'exécute mieux! Treptow, Baudin! Rappelez-vous Treptow, en pleine crise d'Agadir! Trois cent mille ouvriers berlinois criant « A bas la guerre! »

Vous n'auriez pas eu cela, il y a dix ans ! Vous vous en êtes servis !

A qui le devez-vous? Aux socialistes allemands? D'accord! A eux seuls? Pas à nous, un peu? Bêtise, mon ami! Les Allemands — qui ne le comprend? — ne marchaient avec élan que par l'intime certitude que nous étions de notre côté, Drêts à marcher.

De ces trois cent milles internationalistes de Treptow combien auraient consenti à livrer l'Allemagiie sans défense aux coups des chauvins?

Pas un! et bravo! Je les en félicite! Nous non plus n'acceptons pas de livrer la France aux pangermanistes ! La vertu de l'Internationale (du grand Pardon de Bàle, Baudin!), c'est de permettre, par la confiance mutuelle des sections nationalos, l'action simultanée. Ainsi nous nous dressons dans chaque pays contre notre gouvernement pour l'empêcher d'être belliqueux, et au-dessus des patries locales, nous dessinons l'Internationale.

Nous sommes loin de compte? Mais je vous le répète ! Entendu ! ce n'est pas le rêve I ce n'est pas l'idéal! Ce n'est qu'une esquisse, une ébauche!

Ah çal Si nous étions assez forts pour dompter les gouvernements, pour arrêter souverainement les guerres, croyez-vous que nous attendrions la guerre pour user de notre force? Il y a longtemps que nous en aurions profité pour mettre les gouvernements à l'ombre! Et nous aurions supprimé d'abord la vraie guerre, la guerre des classes, source de beaucoup d'autres.

Ébauche? mais déjà assez précise ! Oni repr(5sente à tous les yeux ce que veulent les Paiiis Socialistes! qui pose en pleine lumière l'organisation internationale des producteurs contre les gouvernants de chaque pays! La forme même de notre action, adaptée dans chaque pays aux circonstances nationales montre que nous ne détruisons pas du tout les nations : au-dessus d'elles, nous élevons quelque chose; et nous les absorbons, sans les abolir, dans un plus vaste ensemble.

Quant à présent?

Hé bien! Quant à présent, je l'ai avoué sans pudeur, il y a des cas où nous ne pouvons rien et ce sont les plus graves.

Il en résulte qu il ne faut pas compter sur nous plus que sur les pacifistes pour maintenir et garantir aujourcVhui, en toute hypothèse et contre tout péril, la paix de V Europe.

Triste vérité? A qui le dites-vous? Mais vérité! elle est bonne à dire!

Elle nous préserve d'une dangereuse illusion : si nous étions dupes de nos désirs et de nos mimiques, nous négligerions, nous fiant à nos vociierations, de chercher les moyens pratiques d'écarter aujourd'hui les guerres les plus menaçantes.

Les Chinois connaissent de toute antiquité un moyen d'écarter les orages. Dès qu'ils voient apparaître dans la nuée noire le Dragon des

— iri —

Cyclones, ils sortent en hurlant de leurs maisons, frappent les gongs, s'assourdissent d'un vacarme infernal.

Chez nous, quelques bedeaux sonnent encore, dans la même intention, les cloches.

Préférons à ces moyens les paratonnerres et les paragrêles.

Persuadons-nous que crier : « A bas la Guerrel Guerre à la Guerre! » sans s'aviser d'aucun effort pratique pour prévenir un conflit précis, c'est faire de l'Exorcisme, de la Sorcellerie, de la Magie.

L'incantation, le sortilège, les malédictions, les pratiques magiques sont loin d'avoir perdu toute la confiance des hommes. Pendant trop de siècles nous en avons été possédés pour nous en dépouiller si vite.

Grands bras! Cris frénétiques! Gestes furieux! Baveécumnnte! Mimique forcenée du sorcier, du shamane en train de chasser les esprits! Crécelles du faiseur de pluie! Je vous retrouve parfois dans nos éclats de voix, nos phrases ronllantes, nos poings tendus, et nos anathèmes, et nos ordres du jour! j'essaie de m'en délivrer le plus possible, et tout le Parti essaie par un travail têtu de progrès et de maîtrise de soimême, de s'en guérir.

Vous nous raillerez? Pauvres petits! Sachez que partout où s'excite un vif et passionné désir

qui n'a pas trouvé procédé pratique de safisfaction, la magie n'est pas morle! La mairie, c'est le désir insatisfait qui se proclame, et par des mimiques, croit hâter l'heure de satisfaction! Pouvez-vous tout? NonI alors si vous êtes exempt de nos illusions, c'est que vous n'avez pas de haut désir ou que vous êtes... résigné! Félicitations.

Les socialistes, les syndicalistes, les libertaires sont ardents, fiévreux, et mal résignés; il leur arrive donc, haïssant la guerre, de lui tendre les poings, en criant: « A bas la guerre! » ce qui signifie tout bonnement, « Je désire ardemment que la guerre n'éclate pas! »

Et faute de vrais moyens, ils en trouvent de faux!

J'ai tâché, plus haut, de marquer avec exactitude dans quels cas nous pouvons agir et quelle espèce de mouvement insurrectionnel nous pouvons mener à bien. Mais il y a des formes insurrectionnelles qui sont chimériques. Par l'insurrection, on peut renverser son propre gouvernement : on n'arrête plus, de nos jours, par ces procédés un envahisseur!

Il fut un temps où de la meilleure foi du monde nous pensions arrêter les armées par l'insurrection. Notre ami Gustave Hervé, nous en présentait la vigoureuse image.

Quoi? Les gouvernants déchaînent la guerre? Debout, camarades! Chaque ville, chaque commune, chaque village de l'Yonne se hérisse de barricadée! Approchez, soldats! Soldats fran-

çais, soldats allemands, pas de différence! On tire dessus!

Quand un enfant veut regarder de trop près le secret du joujou, il casse la poupée! En auronsnous cassé, des poupées! La perspective de l'action prochaine nous força dans la dernière crise à regarder de près le mécanisme de ces révoltes, puisqu'enfm c'était peut-être pour dans deux jours!

La possibilité d'une insurrection est, comme j'ai dit, un fort moyen de pression et une menace excellente. Mais quand le temps des menaces est passé? Quand la guerre est déclarée? On menace un forban qui va commettre un forfait : mais nous avons été obligés de concevoir telle guerre éclatant sans forfait, par la force des choses.

Que faire? La Commune dans chaque ville, hissant le drapeau rouge, et les insurgés se faisant tuer plutôt que de céder aux guerriers des deux pays? Et c'est nous, les socialistes scientifiques, qui nous paissions de ces billevesées? Mais la guerre moderne est une entreprise de grande industrie! La ville insurgée contre l'armée ennemie, sans artillerie, sans munitions, c'est l'artisan contre la grande Usine. Une armée moderne avalerait l'une après l'autre les villes insurgées comme on avale des fraises. Cela se règle en huit jours, une guerre du vingtième siècle! Et par ouragans d'obus et par batteries accumulées! Où diable nos villes prendraient-elles le temps de se fédérer entre elles et

d'organiser ane commune défense, c'est-à-dire si je ne m'abuse, de revenir à une armée nationale capable de tenir le coup?

Châteaudun, au mieux! Mais le sacrifice héroïque est la belle impulsion de l'heure : ce n'est pas un programme de parti ! Ce n'est pas une tactique ! Et ce n'est pas non plus une sérieuse opération de guerre, ni une stratégie!

Histoires de l'autre monde, souvenirs d'un âge disparu, votre évident archaïsme, votre air vieillot, et du temps passé, suffiraient le jour venu à glacer tous les enthousiasmes. Mourir, oui! Mais comprendre qu'on va se faire tuer pour rien du tout, sans résultat possible, par simulacre théâtral, non! Au théâtre, passe, car après la tuerie, les morts se relèvent. Mais sous les obus comptez-vous retenir les gens, si vous ne leur montrez pas à quoi sert leur dévouement?

Une autre réflexion paralyse!

Ces villes qui tombent une à une, comme des noix qu'on gaule, ces insurrections sur tous les points du territoire, impuissantes à organiser la défense locale, elles ont réussi peut-être à empêcher la défense nationale.

L'héroïsme des ennemis de la guerre aura donc pour seul effet d'ouvrir leur pays à l'envahisseur?

Avec cette perspective, ils ne seront pas nombreux, les insurgés, car le socialiste, ennemi de

la guerre, ne consent pas à fncilifnr, in'^Iirerfement, la guerre de conquête ni à frayer la route à l'invasion.

« Ça m'est égal!, me cria certain jour, un libertaire de mes amis. L'invasion? Je m'en fous, de l'invasion! Quoi? Parler allemand? soit! Sera-i-on plus malheureux qu'aujourd'hui?

L'insolence? Tenez! Regardez-les, nos cocos! »

Nous étions, cela explique la véhémence des propos, nous étions à Villeneuve-Saint-Georges au lendemain de la tuerie. Il me montrait de la main, comme nous passions devant la station pour aller voir le cadavre du charbonnier, il me montrait les officiers! Beaux gaillards, des dragons en petite tenue, le bonnet sur l'oreille, cambrés et fiers : il y en avait, je l'ai vu, il y en avait qui souriaient!

« Hé bien ! fis-je, êtes-vous décidé à la faciliter, l'invasion? A trahir, quoi! au profit de l'empereur Guillaume. Car l'invasion est tout ce que vous voudrez, sauf un événement indifférent! Si elle n'est pas haïssable, alors elle est désirable, car elle supprime une frontière, elle supprime des guerres futures. Détestable ou désirable, mais indifférente, jamais! Alors? Ferczvous le jeu de Guillaume? »

« Ah! zutl » me répondit le camarade.

Crier vaguement : « A bas la guerre!, tendre des points menaçants aux nuages, et s'imaginer qu'on est à l'abri de la guerre, puérilité pure! Il

ne suffît pas de craindre la guerre pour s'en préserver, ni de la maudire pour l'éviter.

Pour faire œuvre utile, il faut sortir du vo^ue, et chercher pour empêcher une guerre précise, la plus menaçante, un moyen précis.

Ainsi l'entente franco-anglaise, le rapprochement avec l'Angleterre empêcha le conflit qu'après Fachoda tant de gens trouvaient inévitable.

Peut-on arranger de même façon les conflits de la France et de l'Allemagne?

Peut-on faire après Agadir ce qu'on fit après Fachoda? Et le rapprochement franco-allemand est-il possible comme le fut le rapprochement franco-anglais?

Page 1