‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE IV Une question d'État d'esprit · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Une question d'État d'esprit

Ce qu'il y a d'excellent chez les pacifistes et chez les révolutionnaires, c'est leur méthode d'Appel à l'opinion.

Cela est vraiment républicain, et d'avenir,

La vieille diplomatie ignorait l'opinion. Bismarck bravait à la fois l'opinion et s'appuyait sur elle : libérale^ il la bravait; patriotique, il l'utilisait. Mais il la trompait au besoin sans scrupule, et même avec un rire de vieux diable.

L'appel à l'opinion du peuple pour former, redresser au besoin la conduite des gouvernants est une idée moderne. Elle implique de grands devoirs.

Des gens nous diront même qu'il est absurde de s'appuyer sur l'opinion, surtout en matière extérieure et diplomatique.

N'avons-nous pas reconnu les avantages du secret? Et puis l'opinion n'est-elle pas souverainement incompétente.

Le secret? Il est nécessaire à la politique bel-

liqueuse. Si nous arrivons à donner à la République la politique de paix qu'il faut, nous ne craindrons pas le grand jour.

Incompétente, l'opinion! Voilà qui ne peut toucher que les personnes étrangères au corps diplomatique! Quand on a l'habitude des diplomates on rencontre, je dis parmi les plus accrédités, tant de stupéfiante légèreté sous une mine imposante, tant de frivolité et de cécité mentale derrière ces belles figures réfléchies, tant d'imprévoyance avec cet air avisé qu'on ne peut vraiment plus désespérer d'amener les foules au niveau de cette élite.

Çà et là il y a parmi les diplomates des hommes de haute valeur et très informés, et très capables d'utiliser leur information (c'est le cas notamment de tous ceux qui liront ces lignes) et, plus rarement, se rencontre parmi eux le grand homme, le Cavour, le Bismarck, le Talleyrand.

Nous étonnerons-nous que le grand homme soit rare en diplomatie comme partout? Non! mais nous constaterons qu'il brille comme une étoile au-de.^sus des fumées et des poussières, et qu'il y a 'a même distance entre lui et le commun des diplomates qu'entre lui et le commun des hommes.

Mais qui prend pour méthode l'appel à l'opinion s'impose de grands devoirs : il doit entreprendre de l'éduquer.

Tout le monde, parbleu 1 tout le monde prétend éduquer l'opinion ! Go-nbien se rendent

compte qu'il faut pour cela s'éduquer d'abord soi-même? Car « former l'opinion » n'est-ce pas, après tout, répandre son propre état d'esprit? Mais il y a une partie objective, documentaire, une chasse aux mensonges, une mise en lumière des faits exacts, qui sont indispensables pour former l'opinion.

Surtout, je voudrais qu'on s'appliquât à développer en chacun l'habitude de penser par soimême. C'était une partie excellente du mouvement d'opinion dreyfusienne. Gauchement, c'est entendu, avec des airs très amusants de gravité prétentieuse, un fort grand nombre de citoyens se crurent tenus en conscience de penser par eux-mêmes. Leur gaucherie venait du manque d'habitude. Leur prétentieuse affectation venait de la gloire de cette conquête. L'effort était merveilleux !

Il faut reprendre cela! Il faut répéter aux gens qu'il n'y arien à faire, qu'à condition de prendre l'habitude de réfléchir à ce que nous voulons.

L'Embarras des richesses.

Le Radical du 18 mai 1913 nous fit cadeau d'un excellent conseil. « Allons plus loin! écrivaitil à propos de la Conférence de Berne. Sachons ce que veulent les gouvernants allemands et disons-leur ce que nous voulons ».

C'est parfait! Mais j'ajouterai quelque chose! Une simple petite phrase intermédiaire : sachons

aussi auparai'ant, ce que nous voulons! Car pour le dire aux autres, il est indispensable de le savoir nous mêmes !

Ce que nous voulons? Hé! ce n'est pas difficile à dire ! S'il était aussi aisé de l'obtenir !

Vous croyez cela? Commençons donc tout de suite par le plus aisé!

Que voulons-nous? En bonne foi, pour l'étranger impartial, l'examen de nos paroles et de nos actes semble démontrer que nous voulons à peu près tout, et même des choses contradictoires.

A notre insu, cela va sans dire! Nous ne savions pas être si gourmands ! Mais c'est fort naturel. On commence toujours par demander tout.

Pourquoi pas? Ce n'est qu'après qu'on se réduit. La vie nous limite à ce qui est raisonnable, c'est-à-dire à la mesure de nos forces. L'enfant tend la main vers le soleil, réclame la lune. La vie le rend plus sage. Le Français ne paraît pas encore très sage, et il nous arrive souvent de réclamer la lune.

Nos diplomates, par exemple, ces hommes graves, d'une solennité rassurante et qui inspire confiance, qui les supposerait capables d'enfantillages? Combien de fois, pourtant, ils croient habile de réclamer la lune ! Ils appellent cela : faire valoir nos droits.

Nos droits ! Certainement ! Ils ont raison ! Nous avons des droits partout! Car nous sommes une

vieille nation. Leibniz soumeltait à Louis XIV un |)lan de conquête de l'Egypte! Saint-Louis y avait perdu la bataille ! Voilà des droits ! Bonaparte suit les conseils de Leibniz et occupe un temps l'Egypte. Lesseps y creuse son canal. Voilà des droits. Et en Syrie, depuis les croisades ! et au Liban! et en Perse! et en Chine! Que de droits, mes amis, que de droits ! La terre en est toute parsemée, toute foisonnante comme d'une riche moisson. Il suffit de l'engranger. Partout où il y a un sauvage converti, un missionnaire martyr, un trafiquant enrichi, un noir à caleçon tricolore, partout où Saint-Louis est mort, où nos aïeux furent glorieusement vainqueurs ou triomphalement vaincus, nous avons des droits, nos droits, l'héritage de la France, le patrimoine sacré de la patrie.

Hélas! Nous dûmes en céder pas mal déjà! Les Indes, ô Dupleix! le Canada, ô Champlain, ô Montcalm, et la Louisiane! Il faut se faire une raison! Consolons-nous! Si nous avions gardé et fait valoir tous nos droits, où diable se seraient logés les autres peuples? Car nous avons droit à toute la planète, et possédons des litres à réclamer légitimement toute la terre : demander toute la terre, cela revient à demander la lune!

Nous sommes une vieille nation. C'est fort honorable et fort périlleux. Il est flatteur d'avoir derrière soi un long passé, mais il est fâcheux de vieillir et d'être en lutte avec des peuples plus modernes, dont la vie centralisée est plus récente, et l'unité plus jeune.

C'est périlleux! Appliquons-nous donc à ne pas gaspiller nos forces en les éparpillant. Des droits? A quoi nous servira d'avoir des droits partout quand nous n'aurons plus de forces nulle part?

Pour rester jeunes (car les peuples sont plus heureux que les individus! Chacun connaît l'âge maximum que nous ne dépassons guère, au lieu que les nations ne sont pas ainsi condamnées à mort à terme fixe), pour rester jeunes, il faut agir au lieu de souhaiter, atteindre un but précis au lieu de les poursuivre tous : donc limiter ses désirs et choisir!

Sachons ce que nous voulons!

L'empire des mers? La perfide Albion le détient!

L'entière occupation des continents? C'est trop grand! Il y a déjà du monde et que faitesvous des nouveaux venus?

Les nouveaux venus ! Ils n'ont pas de droits t Ah ! la misère de leurs droits fait pitié ! Les Allemands, par exemple, n'ont aucun droit nulle part!

L'autre jour attendant vainement de l'argent

Qui me vient de Hanovre

Je pleurais de pitié dans la rue en songeant

Combien Rothschild est pauvre !

Par malheur, leurs forces croissent! Et il est prudent de tenir compte des nouveaux venus. Ils pourraient être tentés de prendre avec nos droits les mêmes libertés que prit Louis XIV

vis-à-vis de l'Empire et de l'Espague! Pensez à cela une minute, je vous prie : au sourire royal de Louis XIV, quand on parlait des droits d'aulrui.

Mais quelle duperie? Pourquoi nous dépouiller bénévolement de nos droits? Que coùte-t-il de garder nos jalons posés? Cela réserve l'avenir! Et on prend plaisir à rêver que les temps futurs restaureront notre puissance 1

A mon avis, cela ne réserve pas l'avenir et cela compromet le présent.

N'est-il pas courant, admis par les chauvins eux-mêmes qui s'en plaignent avec amertume, que nous abandonnons, en fin de compte, nos droits contre de la monnaie de singe?

Nous avons dû nous résigner à céder à l'Angleterre nos droits à Terre-Neuve et en Egypte. En échange de quoi? De la permission de conquérir, au Maroc, tout ce qui ne nous rapprochait pas trop du détroit de Gibraltar.

Terre-Neuve! Vous rappelez-vous l'abandon de nos droits sur Terre-Neuve? On jetait les hauts cris : la Bretagne était perdue! La marine française n'aurait plus de bons matelots!

Et l'Egypte! On en pleure encore! Nous ne pouvions pourtant pas confisquer toute l'Afrique!

En réalité, nous avons réglé tous ces litiges avec l'Angleterre pour avoir la paix avec elle, pour assurer l'Entente cordiale.

Mais si au lieu d'attendre tant d'années pour

faire ce marché, si au lieu de nous gargariser avec nos droits séculaires sur l'Egypte, nous avions su traiter à propos, à l'heure voulue, nous aurions eu, au lieu d'un blanc-seing qui n'a rien coûté aux Anglais, toute la vallée du Niger qui eûi complété nos possessions de l'Afrique occiden vde en échange de l'Egypte! Et joyeusement! on nous aurait dit merci par dessus le marché! avec un vigoureux shakehand!

Aujourd'hui, la Turquie croule. Vite, nous reparlons de la Syrie! Quand les Allemands avouent des visées sur l'Anatolie, il semble qu'ils nous volent. Ah ça? Préférez-vous qu'ils viennent en Champagne? J'aime mieux les voir en Asie-Mineure !

Mais l'Anatolie, ne pourrions-nous pas, nous aussi, la mettre en valeur?

Hé oui! oui! Mais bon dieu! Voulez- vous encore mettre la terre entière en valeur? Voyons, décidez! Choisissez! Voici étalée la carte du globe. Que désirez-vous? Voulez-vous l'Afrique? l'Asie? l'Amérique du Sud? l'Océanie? Disonsle, de grâce, une bonne fois, pour que les autres sachent en quel endroit du monde il leur sera permis de poser le pied sans nous marcher sur les droits!

Les Allemands, dites-vous, sont aussi trop ambitieux! lisse poussent partout; ils prennent de tous les côtés!

Eh bien! entendons-nous! C'est le cas! Le Radical a raison! Arrangeons-nous, sachons ce quils veulent, plantons des piquets, et faisons comme les paysans, un bornage!

Mais d'abord, n'est-ce pas, sachons ce que nous voulons.

Sachons, ensuite, prendre notre parti de bonne grâce, et renoncer sans soupirs à ce dont nous ne voulons pas!

Savoir exactement ce qu'on veut et prendre sa part sans grognements, jalousie, ni rancune, voilà justement une de ces habitudes d'esprit qu'il faut donner aux Français si l'on cherche à former l'opinion chez nous.

Ce n'est qu'une question d'état d'esprit, mais elle peut opposer à la paix un obstacle plus infranchissable que vingt barrières diplomatiques.

Comprenez-vous tout ce qu'il peut y avoir, pour les étrangers, d'irritant et d'insupportable dans cette manie de nous fâcher quand un autre peuple se développe?

Publiquement nous nous reprochons, et trop justement, de mal tirer parti de notre sol et de ses richesses naturelles, et en même temps nous crions à tout le monde : « Hé! Vous autres! Pas par ici! C'est gardé! Chasse réservée! »

On se fait ainsi, à notre grand dommage, une très fausse idée des Français. Nous faisons

l'effet de ces roquets qui aboient furieusement tout le long de leurs grilles, après tous les passants qui, sans mauvaise intention, se promènent et vont à leurs affaires.

Nous sommes, pourtant, restés au fond tels que nous étions au xviii" siècle! Le plus courtois, le plus souriant, le plus aimable des peuples! Mais nous avons été malheureux! Et le Français n'est pas fait pour le malheur. 11 y a des gens dont le malheur développe les qualités : il gâte les nôtres; et nous donne des défauts que nous n'avions pas.

Non! le Français n'est pas devenu envieux, hargneux ni jaloux : il n'a pas cessé d'être aimable, car il n'a pas cessé de vouloir être aimé.

Etre aimé? Mais nous en rions nous-mêmes, parfois, avec une parfaite bonne grâce, de notre manie de nous croire aimés par toute la terre! Et, en revanche, nous sommes si prêts à aimer les autres, à nous engouer d'eux! Nous avons eu l'Anglomanie! Et vous souvenez-vous des fêtes russes? Des marins russes et de l'amiral Avelane à Toulon et à Paris?

Ivresse qu'on peut railler, transports débordants, un peu ridicules si vous voulez, mais que ces effusions étaient sincères et spontanées!

Il n'y avait pas plus d'enthousiasme à l'aube de la Révolution, à la Fête de la Fédération!

« Oh ! il y a bien de la dilïérence! »

Eh oui, mon ami! L'élan s'orientait tout différemment : mais l'énergie enthousiaste était la même. Tout est là! Vous êtes un esprit supé-

rieur, n'est-ce pas? Quand il y a, sous vos mains, un pareil flot d'enthousiasme, un réservoir si gontlé, c'est à vous d'en diriger la décharge, de la canaliser! Vous disposez là d'une force incomparable.

Dirigez-là, c'est votre rôlel Vous ne pouvez? Soit! Vous n'êtes donc, comme nous, qu'un nigaud. Laissez-nous tranquilles!

Non ! Ce n'était pas le seul espoir de revanche qui jetait tout ce peuple aux bras des Russes 1 C'était la joie de donner son cœur, d'avoir trouvé un peuple ami, des étrangers à admirer.

Quel besoin d'enthousiasme nous avons! Nul peuple n'a besoin d'enthousiasme autant que le Français, car nul peuple n'est par l'enthousiasme soulevé si au-dessus de lui-même. Ah ! l'abîme entre le Français découragé et le Français enthousiaste! Découragé, il n'est bon à rien! Enthousiaste, il est capable de tout!

L'univers témoin n'a rien compris à ce Paris fou des Russes, saoul de vin cordial, et délirant d'amour. Nous avons étonné, puis égayé à nos dépens. L'univers n'a pas songé qu'il nous est arrivé de l'ébranler tout entier dans une poussée d'enthousiasme dont la fougue n'était pas plus violente que celle qui se dépensait en orgies furieuses dans ces rues du Paris épris des Russes.

Il est vrai qu'en nos épopées, notre enthousiasme se haussait jusqu'à des idées! Est-il défendu d'espérer que nous reverrons, pour des idées, ces mêmes transports irrésistibles?

Aujourd'hui, je retiens de nos effusions ^si raillées la preuve que nous ne sommes pas méchants, ni haineux, par nature.

La Haine de l'Allemand.

Beaucoup de Français, pourtant, s'imaginent haïr l'Allemand.

Et ceux qui ne le haïssent pas, sont presque tous jaloux de lui.

Je l'avoue! Mais en toute bonne foi, pouvait-il en être autrement?

Je fais de mon mieux pour me mettre dans la peau de l'Allemand, persuadé que sans cela il n'y a rien à faire^ et pas moyen d'amener les deux peuples à se comprendre.

Mais il est indispensable aussi que l'Allemand se mette un peu à notre place!

La défaite nous a précipités d'un haut sommet jusqu'au fond d'un trou! Nous dansions sur le haut du toit, tout allumés, fanfaronnant, rieurs, un peu de vertige, peut-être, la tête un peu tournée par l'élévation, grisés d'air et poussant à pleine voix nos cocoricos.

Et puis la chute! le coup d'assommoir!

Et nous avons eu beau tâcher de faire bonne figure en nous relevant! Nous sommes restés humiliés, honteux au fond de nous-mêmes, avec le remords de nous être bêtement laissés rouler.

Roulés! Je suis convaincu qu'il y a beaucoup de cela dans notre ressentiment. Ah ! Bismarck

nous a bien manèges, il n'y a pas à dire! Il est dur de pardonner à Theureux bénéficiaire de tant d'intrigues si artistement conduites. A mesure que notre malheur prenait du recul et que nous pouvions mieux juger, nous avons vu plus clairement dans quel piège nous avions donné en vrais niais. Depuis de longues années, on nous guettait, patiemment!

Puis^ un beau jour, la dépêche d'Ems! nous fonçons... le coup est fait!

A côté de cet irritant artifice, de cette préparation savante de notre défaite qui nous la rend insupportable, il y a, tout à l'opposé, le sentiment d'une injustice du sort.

D'un côté, nous sentons que nous avons mérité ce sort et préparé notre destinée par notre étourderie et nos bévues. Mais d'autre part, nous n'avons vraiment pas eu de chance!

Quelle guigne affreuse, en telle épreuve, quelle noire déveine pour un peuple que cette collection de chefs incapables ou traîtres!

Car, au fond, les ruses de Bismarck, les stratégies de Moltke, allons donc! N'empêche que çà a tenu à un fil qu'ils n'en soient les mauvais marchands.

Plus on lit les études de leur grand Etatmajor, plus on s'en convainc, et plus on rage!

Quand je pense qu'on nous a bernés comme des idiots avec des rengaines de trois contre un, et d'infernale supériorité stratégique! Alory

qu'ils se lançaient à l'aventure, au grand galop, courant après nous par toutes les routes, et qu'un général pouvait les ramasser tous en plein désarroi!

Au lieu de cela... Sedan! BazaineT Messieurs les Allemands, c'est notre faute, oui, je sais bien! Tant mieux pour vous! Mais c'est très dur à pardonner! Très dur! Votre faute... on pardonne aisément! Mais notre faute! Vous la pardonner!

Et puis, chaque jour qui s'est écoulé nous a montré depuis 1870 la profondeur de notre chute et la hauteur d'où nous sommes tombés!

Nous ne l'avions pas su d'abord! Nous ne savions pas que nous nous battions sur un tel sommet, bordé d'un tel précipice !

Quoi! Nous nous étions battus avec l'Autriche, avec la Russie : vainqueurs, naturellement; mais si, par impossible, nous avions été vaincus, étions-nous morts pour cela?

Tandis que cette fois-ci!

Cette fois-ci il semble que la fortune nous ait fait jouer, sans nous prévenir, la partie décisive.

Ah! si nous avions su! Mais qui s'en doutait?

Partie décisive? Oui : il semble que 1870 ait marqué le commencement de notre déclin et de leur grandeur! C'est comme une borne fatale d'où partent, en sens contraire, les deux adversaires après la lutte. Le vainqueur prend le chemin qui monte. Le vaincu, oelui qui descend.

Voilà bien des raisons de nos rancunes : et vous sentez pourtant qu'exprès je n'ai pas dit le pire ! l'annexion brutale qui nous enlève un morceau de nous et nos meilleurs hommes! et leurs plaintes pendant des années, dans les liens. J'ai omis exprès d'en parler, parce que c'est le point vif, le point capital qu'il faudra toucher tout à l'heure. Une fois suffît.

Ces ressentiments, très naturels, très fatals, ils nous rendent, parfois, idiots et stupides.

L'Allemagne, depuis la guerre, grandit. Elle grandit formidablement. Sa population augmente. Son commerce, son industrie se développent par une merveilleuse croissance. Elle s'est créé une marine.

Elle devient riche.

Nous nous sentons, nous autres, comme éclipsés et sous l'ombre! Ce feuillage épais envahit le ciel et cache tout un pan de lumière.

Mais qui nous a empêché de développer notre commerce et notre industrie? Notre jalousie est bonne pour des enfants! Cela fait hausser les épaules. Au lieu de grogner, nous aurions mieux fait de garder nos capitaux! On n'a-pas idée de cela! Un peuple furieux contre le voisin qui fait bien ses affaires, et assez sot pour lui avancer tous les fonds! Brailler, au lieu de surveiller la Finance I

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De plus, ce voisin ne peut chercher nulle part un débouché, sans que nous ne poussions des cris de paon!

Bismarck lance à l'Autriche le mot d'ordre fameux : Drang nach Osten ! En marche vers l'Orient!

Par clairvoyance élémentaire, nous aurions dû nous en féliciter! Vers l'Orient? Cela détourne de nous le courant germanique! Aimez-vous mieux qu'il coule à l'Ouest?

Bismarck nous montre la Tunisie et l'Afrique; il montre à la race allemande l'Orient : nous avons chance de ne pas nous heurter!

Sommes-nous contents ? Nous sommes furieux I exaspérés!

Pour moi, je ne trouve rien de plus bête que cette fureur qui nous prend quand l'Allemagne forme des plans sur l'Anatolie, sur le chemin de fer de Bagdad, sur toute l'Asie-Mineure. Je leur crierais de grand cœur « Bon voyage! »

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