‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IV lia question d'iUsace^^Iiorraine · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV lia question d'iUsace^^Iiorraine

Arrivons-y donc à celte cruelle question! A quoi bon reculer? Cela me coûte, et je ne puis m'y décider. Mais derrière tous les préambules, et toutes les conditions, et tous les examens, est-ce que tout le monde ne sent pas que la vraie question est là, derrière ces voiles qu'on hésite à soulever?

Chaque fois qu'on parle en France, en Allemagne, de paix européenne, de rapprochement, de concert entre nos deux pays, on sent que tant qu'on n'a pas prononcé les noms fatals de l'Alsace et de la Lorraine on n'a rien dit, on a parlé à côté, en taisant le principal, en y pensant d'autant plus qu'on ose moins en parler.

Touchons enfin à la blessure qui ne se ferme pas, ou si lentement, et posons nos doigts sur

la plaie.

Ya-t-il vraiment des personnes qui répondent, quand on leur demande, pour assurer la paix, de distinguer et d'avouer tout haut leurs sentiments

véritables, que c'est là leur demander bien peu de chose ?

Cela n'a l'air de rien, peut-être! La condition semble aisée et facile à remplir!

Je la crois si difficile et si dure que je ne sais pas si nous pouvons la supporter. Car il s'agit de démêler, entre des états divers et contradictoires, ceux qui nous tiennent le plus à cœur; et de blesser, en déclarant publiquement nos préférences profondes, des sensibilités qu'il est atroce de faire souffrir.

Y a-t-il rien de plus pénible, de plus intolérable que l'idée de froisser par un mot, par un écrit, l'un de ces Alsaciens ou l'une de ces Lorraines, fils ou filles d'annexés, ou eux-mêmes survivants de la défaite?

Qui de nous acceptera légèrement de peiner l'une de gcs « Dames de Metz » telles que nous les présente Maurice Barrés dans Colette Baudoche?

Cet obstacle, nous n'oserions jamais le franchir, si l'Alsace-Lorraine elle-même ne nous y aidait! Oui! Les annexés eux-mêmes! Eux seuls avaient qualité pour parler les premiers, et nous autoriser ainsi à parler après eux.

Suis-je obligé vraiment pour être compris de tous les Français, de remuer toutes les vieilles souHrances, celles d'ici, celles de là-bas?

Ne répétons pas, une fois de plus, les plaintes et les phrases de douleur! On les a proférées,

on les a écrites, chaque jour, depuis quarantedeux ans. Des cris déchirants, d abord, au moment où le fer nous coupa un morceau de nous-mêmes; puis d'éclatantes lamentations, mêlées à des clameurs de haine et à des serments de revanche; enfin de longs et pénibles gémissements, dont le temps assourdit la plainte.

Ces cris, puis ces clameurs, puis ces plaintes sortaient de nos cœurs, de tous nos cœurs. Pas un Français, pas un seul, du royaliste au communard, du cagot à l'athée, qui au lendemain de la guerre ne les ait poussés de toute son âme.

Pourquoi est-cechangéaujourd'hui? Pourquoi y a-t-il des Français qui ont cessé de gémir? Pourquoi y a-t-il des Français — j'en suis — auxquels il est arrivé parfois de ricaner quand ils entendent gémir?

C'est que le temps a coulé, c'est que quarantedeux ans ont passé, et qu'aux gémissements sincères des premières années se sont mêlées beaucoup de plaintes affectées, poussées chez nous par des individus parfaitement calmes et dont les yeux demeuraient secs.

Connaissez-vous rien de plus irritant que ce charlatanisme de douleur^ qui est tout calcul, et qui, après avoir gémi, demande l'aumône? Cette façon de jouer nos malheurs sur l'orgue de Barbarie était exaspérante ! Autour d'Emile Zola, les écrivains naturalistes en eurent les nerfs agacés jusqu'à grincer des dents. Relisez dans Henry Céard les pages crispées et mordantes, où la fille et les sous-offs, chez le

bistro, chantent la traînarde mélopée sur la palrouille allemande qui passe, et les petits enfants de l'Alsace!

Il est clair que l'auteur a entendu cela crisser contre ses nerfs, comme on entend une pointe d'acier crisser contre une vitre!

De là l'énervement de toute une génération, et le haussement d'épaules agacé.

On ne soumet pas impunément tout un peuple pendant un demi-siècle à subir tous les matins le récit de ses douleurs sur l'air d' « ils n'auront pas l'Alsace et la Lorraine »! Un sursaut se produit! Un geste qui repousse et qui se dégage! Déroulède 'explique Remy de Gourmont. Et n'allez pas croire que c'est affaire de littérateurs, et que ces énervemenls-là sont réservés aux artistes.

Le peuple se rend moins compte que les artistes de ce qu'il éprouve, et ne le dit pas si vite. Mais sa sensibilité est aiguë et juste, et son amour-propre très à vif. 11 a senti qu'on le blessait, qu'on l'humiliait par cet étalage niais, qui divulguait ses intimes griefs en phrases ampoulées, en périodes ronflantes, en refrains pleurards. Hé, que diable! Quand une défaite est si insupportable que cela, on se bat dans les cinq ou six ans qui la suivent, au lieu de vieillir à brailler des rengaînes.

Carlyle, tâchant d'expliquer l'âme des puritains et leur horreur des cérémonies du rituel, nous décrit le sérieux et l'ardente profondeur de leur foi religieuse, l'angoisse de leur tête-à-

lête perpétuel avec Dieu, avec le Juge de leur péché; et rapprochanl leur détresse, pour nous la rendre plus familière, de celle d'un père qui pleure son enfant, il demande ce qu'éprouvera ce père torturé quand un quidam, en oripeaux de théâtre, lui viendra proposer de célébrer en l'honneur de son fils des jeux funéraires à la mode grecque.

Les faubourgs qui, pendant vingt ans. eussent marché d'un joyeux élan à la revanche, éprouvèrent enfin ce dégoût irrité devant toutes les rodomontades et toutes les complaintes qui ressassaient l'Année Terrible et les Annexés et les rubans noirs.

Nous avions tort d'oublier que de vraies larmes continuaient là-bas de couler, quoiqu'on nous en présentât ici une insupportable caricature, et que des persécutions infligeaient des peines véritables à des annexés, à cause de nous, à cause de leur fidélité envers nous.

Seulement, il ne suffit pas de blâmer notre état sentimental; il faut le comprendre et le reconnaître, car c'est un élément important de la situation.

Or c'est un fait qu'il y a une portion de la population de Paris, et d'autres grandes villes, et même de villages perdus dans la campagne, qui, par un total retour, par un revirement complet de sentiment, ne tolère plus sans siffler, huer, bafouer, qu'on essaie de l'émouvoir en lui parlant de l'Alsace-Lorraine.

Les journaux chauvins peuvent insulter ce

peuple-là, déclarer que c'est la lie du peuple, la honte de la France, un ramassis d'étrangers! Au lendemain des obsèques d'Aernoult que deux cent mille ouvriers parisiens accompagnèrent, n'a-t-on pas imprimé qu'il n'y avait au Père- Lachaise que des Russes, des Italiens, des Allemands et des Polonais? On peut s'assouvir le cœur par ces faussetés et ces outrages. Mais nul n'ignore que la partie du peuple qu'on injurie ainsi est précisément la portion fougueuse, ardente et d'avant-garde, celle quia de l'entrain, celle qui voici vingt ans frémissait de ferveur chauvine et guerrière.

J'en ai eu de mes propres yeux la vision très nette un soir de réunion publique, rue Lepic, aux côtés de Camille Pelletan.

Très en forme, Camille Pelletan attaquait, à fond les chauvins réactionnaires; et véhément, plein de verve, il se déclarait plus patriote qu'eux.

La foule qui emplissait le préau de l'école, foule socialiste, très sympathique d'abord, et applaudissant frénétiquement les tirades contre la réaction, se refroidissait à mesure que s'échauffait le patriotisme de Camille Pelletan. Il n'en avait cure et ne s'en doutait guère, emporté par sa fougue. Posant la main sur son cœur, il s'écria : « Avez-vous oublié 1870? » — « Oui! oui! » protestèrent quelques voix en divers coins. « Ils ne me comprennent pas ! » murmura Pelletan; et tout haut il reprit d'une voix plus éclatante : « Sentez-vous toujours, au

fond is vos cœurs, la plaie Paip-nanle de l 'Alsace-Lorraine? » — « Non! » hurlèrent ensemble cent voix furieuses sans que, du reste de ia salle, un seul cri contraire montât.

En cette même salle, huit ans auparavant, en période boulangiste, on eut assommé les blasphémateurs.

Ce revirement est un fait; mais un fait qui a ses limites et que nous n'exagérons pas.

Nous nous cabrons quand on nous traite d'étrangers ou qu'on prétend que nous sommes une poignée d'agités et de furieux. Mais nous ne prétendons pas être aujourd'hui autre chose qu'une minorité.

Minorité? Elle a d'ailleurs le droit de demander à ceux qui la dédaignent pourquoi jamais ils ne s'adressent à la majorité sans l'utile précaution d'un masque? Quel est le candidat qui, dans les campagnes, sollicite les suffrages en réclamant la guerre de Revanche? Nos plus acharnés patriotes, nos revanchards les plus enragés, répudient alors les projets belliqueux. Eux? Fauteurs de guerre? On les calomnie! Défense nationale, rien de plus! la paix avec honneur, mais la paix assurée, et par eux mieux que par tous autres, car ils adorent la paix! Elle n'a pas de partisans plus convaincus! Quant aux réparations, ils ne les attendent que des « retours du droit ».

Majorité, minorité, laissons cela! Vous nous

concédez, par votre dissimulation, qui est un aveu précieux, que la France en immense majorité veut la paix et repousse la guerre, fut-ce pour la revanche. Je vous concède à mon tour, volontiers, que si l'on offrait aux Français non pas le choixentrela paix ou une guerre d'issue très douteuse, mais entre la paix ou une victoire assurée, ils n'hésiteraient pas à vous suivre: nos sentiments, je l'ai dit, sont mêlés et contradictoires.

Majorité, minorité ne nous voileront pas la vérité. Or il est vrai que quarante-deux ans ont coulé, mais qu'après tant d'années, il reste là-bas des gens qui se souviennent, et que la mémoire du passé fait souffrir. Mon camarade Jacob est de Metz. Ses parents sont restés là-bas. Jacob est socialiste, ennemi de la guerre, internationaliste; il ne mérite donc que le mépris et la haine des bons Français : il est Juif! Je l'aime beaucoup. Il n'a pas honte d'être juif, ni d'avoir un beau nez de Sémite avec des prunelles sombres oij brûle la flamme orientale. Il vous regarde dans les yeux, et pour la bravoure, cet ancien zouave, qui a fait campagne sous Giovaninelli, en revendrait au besoin à plus d'un patriote.

Je me fie à Jacob qui ne ment pas. Quand il va au pays voir ses vieux parents, il les retrouve tenaces, obstinés dans leur aversion têtue de l'Allemand. Ils ont vu la guerre, haï l'envahisseur, tenu tête à l'insolence des Prussiens campés dans leur village ; et depuis quarante deux ans, ils n'ont pas changé, pas bronché, pas plié l'échiné.

C'est un fait. Il faut le confronter avec le fait précédent, qu'il balance. Vous pouvez être libertaire, syndicaliste, socialiste, vous n'oublierez pas qu'il y a là-bas une famille de tailleurs qui n'accepte pas la violence qu'on lui a imposée.

Ceci mène plus loin, cl la constatation d'une souffrance humaine nous conduit à un problème de droit.

Ces gens-là, les parents du camarade Jacob, on les a conquis et annexés malgré eux; et — oublions leur cas individuel — et toute l'Alsace-Lorraine a été annexée par la force, par la violence, par la guerre.

Alors, nous les internationalistes, nous les socialistes, ennemis de la guerre, de la force, de la violence, qu'est-ce que nous en pensons? Nous huons, nous sifflons les chauvins, les patriotes et les revanchards et nous avons bien raison, car ils sont haïssables, dangereux, et ma foi, si odieux qu'on est tenté de leur préférer, à distance, les Allemands. D'autant qu'ils ne se gênent pas, les gaillards, pour nous déclarer en toutes lettres qu'ils ne nous tiennent pas pour des compatriotes. Soit! C'est très bien! Nous les bafouons.

Mais que faisons-nous de nos principes? Et pourquoi approuvons-nous la violence? Pourquoi, condamnant la guerre, absoudre la conquête? A quelle heure une violation du droit

cesse-t-elle de nous indigner? Combien faut-il d'années pour légitimer l'oppression?

Le droit de la guerre, nous ne le connaissons pas.

Mais il est vrai, et ceci ne dépend pas de nous ni de nos volontés, ni de nos adhésions, il est vrai qu'après un temps le fait brutal devient le fait accompli.

Nous haïssons la guerre et nous voulons la paix : or, la paix n'a de sens que si on accepte le statu quo, le fait accompli.

Voilà pourquoi les internationalistes, les ennemis de la guerre, ne sont point si illogiques qu'il semblerait.

Et puis, voyons! II faut être juste! Quand l'Allemand nous dit pour justifier l'annexion de r Alsace-Lorraine: « C'estledroit delà guerre! », nous haussons les épaules, car ce « droit de la guerre » est pour nous la négation du droit. N'empêche que si la France eût été victorieuse en 1870, il est infiniment probable qu'elle aurait profité de sa victoire pour prendre la rive gauche du Rhin. Donc, il y a un sens dans ce que dit l'Allemand. Cela veut dire : « Une partie se jouait, dont la condition était que le vainqueur ferait ce qu'il voudrait. Si vous aviez gagné, vous vous seriez servis à mes dépens. Vous avez perdu! »

Naturellement, nous n'imaginons pas qu'un peuple puisse souffrir quand nous lannexons. Nous le tenons pour honoré, pour favorisé. Les Français, les Allemands pensent ainsi. Nous n'aurions pas plaint les Luxembourgeois ni les Rhénans. Nous aurions dit: « Ils sont plus qu'à moitié Français! Ils étaient Français sous la Révolution! Ils seront très heureux bientôt! » C'est ce qu'ont pensé les Allemands à propos des Alsaciens et des Lorrains. Mon camarade Bernstein me confirmait, à Berne, que les Allemands ne soupçonnaient pas, eu 1870, le profond attachement des Alsaciens à la France. Ils croyaient que leurs regrets disparaîtraient vite. N'est-ce pas ce que nous pensons, à cette heure-ci, des Marocains?

Les indignés, les défenseurs du droit humain, les revanchards, ils acceptent, ils réclament, ils exigent la conquête du Maroc! Et quelle conquête! pour livrer des populations arriérées, mais nobles, aux plus vils trafiquants, aux entreprises des plus éhontés mercantis ! Bah! Qu'importe! Est-ce que le Marocain sent comme nous? Race inférieure!

Pour mettre en repos notre conscience, nous nions la sensibilité des victimes.

Celui qui torture un chien, une grenouille dit : « Croyez-vous que cet animal-là souffre comme nous? »

Mon dieu, j'imagine que les Marocains qui

nous voient arriver baïonnette au canon dans les défilés de leurs montagnes, conduisant contre eux les noirs du Sénégal, éprouvent, si calleuse que soit leur écorce, une souffrance quand la moisson brûle et le douar. Ils méconnaissent la supériorité de notre civilisation.

Mais ces Marocains ont tué nos soldats 1

En efïet! dès que nous posons le pied sur un sol à conquérir, les habitants deviennent aussitôt, s'ils résistent, des rebelles.

En Annam, les patriotes, les francs-tireurs sont, par nous, dénommés pirates. Encore une race inférieure, n'est-ce pas, ces gens d'Asie? Et dénués de tout raffinement?

Je me rappelle les yeux d'un Arabe à Chateaudun-du-Rummel. C'est une étiquette que nous posons sur un village dont le nom est Souk-el-Arba ou quelque chose d'approchant. J'y étais, chez un indigène ami, peu de temps après le massacre des consuls européens, aux alentours delà Mecque. Nous causionsen prenant du café, et un grand jeune homme était là, en visiteur, accroupi, entouré dans son vaste burnous. On ne lui voyait que les yeux. Je racontais les circonstances de l'agression. Mon hôte traduisit ces quelques mots au visiteur.

Quels yeux, mes amis! Ils étincelèrent! Un jet de flamme! tout de suite éteint! mais, vrai, on aurait pu y allumer sa cigarette.

Il devait sentir quelque chose, ce grand gaillard-là 1

Leur volonté d'aujourd'hui.

Seule, l'Alsace-Lorraine pouvait nous faire signe et nous permettre de lever les yeux.

A-t-elle fait ce signe? Quelle est sa volonté? Les interprètes ne manquent pas. Mais ils lui prêtent souvent la leur.

N'avons-nous pas vu plus haut des pacifistes prendre pour accordé que la population, consultée, voterait le retour à la France?

Et qu'en savent-ils? Le retour pur et simple? La dislocation en départements, du Haut-Rhin, du Bas-Rhin? Le retour sans condition, sans autonomie? Je n'en suis pas sûr : c'est une question, en tout cas I

Quelle est aujourd'hui la volonté de l'Alsace- Lorraine? Je ne ne dis pas de l'Alsace-Lorraine de 1871, de l'Alsace-Lorraine en deuil, à genoux, éplorée et telle que l'éternisent, en statues de pierre, les sculpteurs patriotes.

Je dis de l'Alsace-Lorraine d'à présent, de cette région si pleine de vie, si active, si prospère, si industrieuse et qui n'a rien, je vous assure, des allures languissantes et geignardes que lui prêtent les mythes de nos cafés-concerJLs.

Le temps a passé. Chaque année apporte à une si belle contrée des modifications matérielles, et, par suite, des modifications morales. Cet apport annuel s'est répété quarante-deux fois! Nous n'entreprendrons pas, je pense, d'ex-

puiser, même en cas de guerre heureuse, ï'Alsace-Lorraine d'aujourd'hui au profit de l'Alsace-Lorraine d'avant la guerre? Bien! Alors il faut tenir compte des immigrants.

L'afflux constant des immigrants venus d'Allemagne est une de ces modifications profondes qu'amènent les années. En rappelant Colette Baudoche, nous avons remercié Maurice Barres de nous avoir fait cadeau d'un beau type d'immigrant : le professeur Asmus.

Ah ! Cet Asmus ! Quelle forte création de l'art ! Et quelle somme de vie réelle ce personnage incarne! Il était dur, pour un écrivain patriote, de peindre un immigré qui ne fût pas haïssable ; mais le talent préserve des tentations banales, et Maurice Barrés n'a point été tenté par les dénigrements trop faciles. Il voit vrai. Nous pouvons nous fier en toute assurance 6 qu'il a vu.

Croyez-vous que la petite Colette ait dit son dernier mot à Asmus? Ce brave Asmus que nous avons fini, comme elle, par prendre en affection, n'est pas parti très loin! Il n'est pas dépité pour longtemps. Asmus reviendra; et comme il est plein de cœur, et si docile, Colette regrettera de l'avoir affligé, et ce regret les rapprochera. En toute évidence, la conclusion du livre est le mariage de Colette et du professeur Asmus, un peu francisé par elle.

Cette fiction de Colette Baudoche nous éclaire la réalité avec la lampe merveilleuse! Car si Colette Baudoche épouse Asmus, souhailerat-elle encore la guerre?

Ni elle ni Asmus ne pourront plus s'y résigner. Et voilà le problème des immigrants qui nou* apparaît tout entier, et non plus comme une simple modification matérielle, mais comme gros de conséquences morales.

Ne l'avons-nous pas entendue tout récemment, du côté de Mulhouse cette voix de Colette Asmus? Chaque fois que le oonflit s'exaspère entre la France et l'Allemagne, nous l'entendons !

Oui ! Aujourd'hui, comme il y a vingt-cinq ans, un gémissement parfois s'élève d'Alsace-Lorraine. Mais au lieu de nous appeler au secours, et d'invoquer le jour de la revanche, il s'élève maintenant chaque fois que la guerre menace, pour la conjurer.

Les temps sont changés. Le meeting de Mulhouse a fait entendre une parole si nette et des invitations si catégoriques qu'on s'est ému dans la presse parisienne. Les journaux chauvins ont dit : « N'écoutez pas! Ce n'est pas l'Alsace qui parle! ». D'autres journaux ont eu l'idée d'y aller voir.

Parmi ces nombreuses enquêtes, j'ai été surtout frappé par celle de la Petite République, la première en date, par celle d'André Morizet dans VHumanité, par celle de la Libre Parole.

Il s'en dégage à mon sens une impression commune. Sans doute, elles sont toutes sujettes à caution, à la même caution : est-ce que les Alsaciens et les Lorrains peuvent parler librement, et osent-ils étaler le fond de leur pensée?

S'ils sont obligés, par crainte, de la déguiser, quelle besogne faites-vous en les confessant publiquement? N'êtes-vous pas honteux? Vous les compromettez, vous les exposez à des représailles, vous leur arrachez des paroles qu'ils profèrent par contrainte, et vous nous les donnez pour l'expression fidèle de leurs sentiments intimes?

Permettez! Ils sont, en tout cas, libres de se taire. Or, beaucoup d'entre eux tiennent à parler et cherchent l'occasion de se faire entendre de nous^ parce qu'ils ont quelque chose de grave à nous dire.

Et puis, sommes-nous obligés d'accepter leurs paroles au pied de la lettre? Il nous appartient de les peser, de les apprécier et les plus précieux indices seront, peut-être, involontaires.

Une chose demeure, au moins, parfaitement libre. C'est l'impression générale du journaliste français qui fait l'enquête. Après toutes les entrevues, il se forme d'après, ces conversations, et beaucoup d'autres qu'il ne rapporte pas, et mille signes extérieurs, une opinion d'ensemble qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui, n'engageant que lui, est du moins absolument sincère. Mon confrère de la Pe^iïei?^/)MÔZt^Me a formulé la sienne avec un très grand courage ! Pour lui, le vœu profond de l'Alsace-Lorraine est l'autonomie. Elle entend vivre de sa vie propre. Elle y tient d'une volonté si ferme qu'elle revendiquerait, croit-il, cette autonomie même contre la France.

Le vieux protestataire M. Lalance n'a pas fait

entendre à André Morizet un vœu moins mstrucUf. Il lui a dit, lui dont l'opinion est doublement précieuse puisqu'il garde en son cœur,comme un trésor, le souvenir de l'époque ancienne et la nostalgie d'une Alsace française, il lui a déclaré que, même pour assurer ce retour, il ne voulait pas de guerre.

Pas de guerre!

L'autonomie!

Je ne sais si je commets une erreur, trop aisée en ces difficiles sujets, mais je ne puis m'empêcher de croire que ces deux mots-là résument la volonté présente et l'intérêt présent de l'Alsace et de la Lorraine.

Quand on repousse, comme le pire des malheurs, la perspective d'une guerre, ne devonsnous pas conclure qu'on se résigne, fut-ce avec douleur, au fait accompli? Sommes-nous tenus de nous bercer d'illusions, comme la restitution volontaire des pays annexés en échange de Madagascar et de l'Indo-Ghine?

Pourquoi nous leurrer? L'épée seule a pu nous les prendre, l'épée seule pourrait nous les rendre. Dire qu'on maudit toute guerre de revanche, c'est trancher la question.

Tenez! pendant que je corrige les épreuves de ce livre, M. Georges Bourdon publie en volume la passionnante enquête en Allemagne dont une partie avait paru dans le Figaro. Que vois-je en annexe? les extraits d'une conférence prononcée parle grand Alsacien Preiss, à Paris, à la Société de Géographie. Ah! voilà un lan-

gage qu'on ne contestera point 1 Car si des gouvernants brutaux peuvent obliger M. Preiss à se taire, nul ne le contraint à parler. Ecoutons-le! il se déplace exprès pour nous avertir que V Alsace-Lorraine veut avoir son aiitoi\omie, qu'elle acclame la devise « V Alsace- Lorraine aux Alsaciens- Lorrains » et réclame sa mise sur pied d'égalité complète avec les autres parties de V Empire!

Faut-il encore supposer des sous-entendus?

Sommes-nous coupables d'en croire M. Preiss?

Une phrase du président de l'Assemblée d'Alsace-Lorraine à l'envoyé de la Libre-Parole m'a aussi beaucoup frappé. M. Ricklin, membre du Centre, catlioliquealsacien parlant à un catholique français, peut craindre de le peiner en lui avouant brutalement l'acceptation générale du fait accompli. Mais cet aveu lui échappe par un détour qui serait le plus ingénieux du monde, s'il n'était l'explosion franche et loyale de l'animosité d'un croyant contre l'ennemi véritable. Ce sont, d'après lui, les libres-penseurs, les athées, les anticléricaux qui, par leurs excès, dégoûtent de la France les annexés d'esprit religieux.

Ah! Très bien! Je vous disais bien, tout à l'heure, qu'on nous livrerait, involontairement, les plus précieux indices.

Que nous importent, à nous, les motifs et les aversions de M. Pùcklin? Gela importe fort aux catholiques, aux libres-penseurs, mais nous ne sommes pour l'instant ni catholiques ni librcspenseîTs! Nous sommes exclusivement des

Français préoccupés de découvrir les vrais sentiments des Alsaciens-Lorrains. Les motifs ne nous regardent pas! Le fait, nous le retenons.' Le fait est que, pour des motifs religieux ou autres, il y a des habitants des provinces annexées, et des plus importants, et des plus « représentatifs », comme M. Ricklin, qui regardent vers l'Allemagne avec plus de complaisance que vers la France.

C'est grave, cet aveu-là, dans un journal français et nationaliste! Ne l'exagérons donc pas : pourquoi dire qu'ils regardent vers l'Allemagne? Disons qu'ils ne regardent que chez eux, en Alsace! et non plus vers la France.

Mais prenons garde aussi d'atténuer trop ! Ils regardent bien vers l'Allemagne, car ils appartiennent au Centre allemand, à un parti allemand. Il serait absurde de le leur reprocher! Le temps, disions-nous, apporte avec lui des modifications matérielles et morales. Les besoins religieux, la vie religieuse ne pouvaient demeurer toujours suspendus. Le besoin religieux a donc rapproché forcément les catholiques annexés des catholiques allemands, dans une lutte commune contre l'irréligion. Et ces croyants ne pouvaient non plus méconnaître longtemps que la France inclinait à l'irréligion.

De même, les besoins économiques ont rapproché les ouvriers alsaciens et lorrains des travailleurs allemands. Il y a un parti socialiste en Alsace-Lorraine : et c'est la Sociale Démocratie d'Allemagne.

Ceux-là aussi ont dit, dans la dernière crise, un mot décisif quand, dans leur Appel au peuple de Paris, ils suppliaient la France d'aimer assez l'Alsace-Lorraine pour lui permettre de vivre heureuse, même comme Etat autonome dans un empire étranger.

Voilà le mot décisif! C'est là-dessus qu'il faut se prononcer.

Tâtez-vous! Ne m'en croyez pas! Ne vous en rapportez qu'à vous-même!

Je ne vous demande qu'une chose : voir exactement la conséquence de ce que vous voulez.

Ne dites pas : « Ces Alsaciens-là, je les récuse! Je refuse de les écouter, car ce ne sont plus de purs Alsaciens! Ce sont des socialistes! Ce sont des catholiques! Parlez-moi du sentiment des purs Alsaciens! »

Si vous défalquez de la population d'Alsace- Lorraine tout ce qui vote pour les socialistes, tout ce qui vote pour les catholiques, tous les immigrés et tous les autonomistes, prenez garde ! Je ne sais pas s'il vous reste une majorité.

C'est vous qu'il faut consulter maintenant! Car vous étiez déjà fixé, entre nous, et bicD avant que je vous en parle, sur les vrais sentiments de l'Alsace-Lorraine! Vous saviez bien, sans m'avoir attendu, que son vœu est l'autonomie. Vous avez vu vous-mêmes l'ancien terrain protestataire abandonné pour ce nouveau

champ de manœuvres, la conquête de l'autonomie.

Or, cette conquête de l'autonomie, la facilitons-nous aux annexés par nos démonstrations bruyantes, par les serments de revanche et les gestes de matamore? Allons donc! Vous savez parfaitement le contraire. Loin de les aider nous leur nuisons par cet amour tapageur. Ce n'est pas à eux, mais à nous-mêmes que font plaisir nos fanfaronnades. Nous ne pensons pas du tout à eux, quand nous crânons, mais à nous seuls. Et ils le voient très bien! Ils savent à quoi s'en tenir! Ils nous l'envoient dire! Quand cela devient trop dangereux, ils nous supplient de les laisser tranquilles.

C'est vous seul qu'il faut consulter! Vous savez ce qu'ils veulent! Mais vous! Pouvez-vous vous résoudre à la perspective d'une Alsace-Lorraine devenue, dans l'Empire allemand, un État autonome et libre comme la Bavière ou le grand-duché de Bade?

Pouvez-vous? J'aime mieux que vous répondiez carrément « non », que de ruser avec vousmême et de consentir sans sincérité et avec une arrière-pensée.

Ne vous sauvez pas, non plus, par des fauxfuyants. Ayez le courage d'aborder la question en face, comme un liommc, toute cruelle et coupante. Ne dites pas : « Je voudrais l'Alsace- Lorraine autonome, mais indépendante comme le grand-duché de Luxembourg. Cola forait une ceinture d'États-tampons entre l'Allemagne et

nous, qui irait de la Mer du Nord au Mont- Blanc. Ce serait excellent! »

Tout à fait mon avisi Excellent, en effet. Savez-vous que cette idée séduisante fut caressée par Duruy, sous l'Empire!

Abandonnez-la, car il y a eu 1870. Laissez cela aux pacifistes et ne vous leurrez pas de l'espoir que l'Allemagne y consente sans guerre.

La réponse est dure, n'est-ce pas?

Je ne m'en suis jamais mieux aperçu qu'en suivant la campagne d'Hervé. Elle lui fait le plus grand honneur, et aussi à son parti, et aussi à son pays.

Quel beau tempérament français que Gustave Hervé! Breton trempe dans le vin de Bourgogne! Allez donc me dénicher mieux! Dire qu'un gaillard de cette trempe-là s'est étiqueté un jour antipatriote et qu'il a trouvé des juges pour le croire !

Il a fini par s'aviser, comme nous tous, qu'il était peut-être insuffisant d'agiter de grands bras pour mettre la guerre en fuite, et de jucher dans les cerisiers des épouvantails à moineaux. Il a examiné les moyens pratiques d'assurer la paix et, tout de suite, l'Alsace-Lorraine l'a arrêté.

Brave homme ! Gomme le fond de son cœur est resté chaud et généreux! Lui qu'on n'accusera pas de chauvinisme, j'imagine, lui, sali par toutes les ordures que les patriotes professionnels lui ont versées sur la tête, avec son plus zélé

concours, il s'est senti incapable de tenter purement et simplement une entente avec l'Allemagne, en omettant l'Alsace-Lorraine, en la passant sous silence, en l'oubliant! Il lui a fallu donner un coup de main aux frères de là-bas, aux annexés, et, régler leur sort avant d'échanger l'étreinte définitive.

Je ne peux pas dire combien cet élan m'enchante. Et faites-y bien attention ! Ce n'est pas un sentiment isolé, Hervé est typique, et il fournit toujours un exemplaire admirable de la façon dont réagissent beaucoup de Français.

Par quel moyen régler le sort des Alsaciens et des Lorrains? Comment leur assurer l'autonomie?

Réglons cela, dit Hervé, avec les camarades de la Social-Démocratie allemande : ce sera la condition du rapprochement.

Ah! le cas d'Hervé devient là de plus en plus caractéristique! Non, Hervé! Sur ce terrain-là je ne puis pas vous suivre. Non! Ce n'est pas le tempérament seul du Français que vous incarnez, mais son aveuglement!

Ne plaisantons pas Hervé : il s'appelle ici Légion! Une foule de Français ne veulent pas tenir compte du fait de 1870. Il y a les Français qui veulent venger 1870; il y a les Français qui omettent 1870. Ils se trompent, à mon avis, les uns comme les autres.

Mon cher Hervé, mettez-vous bien dans la tête que pour l'Allemand, pour tout Allemand socialiste ou pas socialiste, il Jiy a plus de question d' Alsace -Lorraine I

« Mais vous plaisantez! Nos camarades socialdémocrates! Ils ne peuvent pas vouloir l'oppression d'un peuple! Ils sont partisans de l'autonomie ! »

Ah! Parfaitement! J'ai tort, en effet, et je complète ma formule : Pour V Allemand, il njy a plus de question d' Alsace- Lorraine au point de vue extérieur; la question d' Alsace-Lorraine est une question intérieure.

Cela n'empêche pas, naturellement, nos camarades allemands d'en parler avec nous. Ils nous écoutent là-dessus avec déférence; car ils sont courtois et amicaux, et ils croient nous devoir ces marques d'égards, cette fiche de consolation. Mais avec eux ou sans eux, soyez sûr de ceci : faire de l'autonomie ou d'une clause quelconque concernant l'Alsace et la Lorraine la condition expresse et préalable d'un rapprochement franco-allemand, c'est rendre impossible ce rapprochement.

Que voulez-vous! Pour conclure entente, il faut être deux. Il faut tenir compte des idées des deux.

« Hé justement! Vous ne tenez pas compte des idées du peuple français! Si vous ne réglez pas le sort de l'Alsace-Lorraine, il ne voudra rien savoir! »

Possible, mon ami! Ça, je n'y puis rien! Il est possible, en effet, que le peuple français préfère continuer: ce qui est, à mon avis, courir à sa perte. Je ne puis que l'avertir des conditions pratiques de guerre et de paix telles qu'elles

apparaissent, je crois, à qui veut y réfléchir.

Quant à l'Alsace-Lorraine, ne me croyez ni oublieux d'elle ni ingrat envers sa longue fidélité. Je pense seulement qu'en voulant les aider, nous nuirons aux annexés, et qu'en les laissant travailler, ils se tireront d'affaire tout de suite.

Pourquoi donc m'obstinerai-je à faire de l'autonomie de TAlsace-Lorraine la condition préalable du rapprochement, alors qu'il est clair comme le jour qu'elle en serait l'inévitable conséquence et la suite immédiate?

L'unique raison qui a suspendu jusqu'ici l'octroi de cette autonomie, c'est la persistance des sentiments français dans les provinces annexées. L'administration allemande en prend, à la fois, alarme sérieuse, et texte commode aux exagérations patriotiques et au maintien des mesures arbitraires.

Au retour de la Conférence de Berne, éclate comme une bombe la nouvelle que le Gouvernement allemand édicté contre l'Alsace-Lorraine de nouvelles ordonnances dictatoriales.

Là-dessus tout le monde nous rit au nez. Eh bien! la voilà, la reconnaissance!

Pardon! le gouvernement allemand ne nous devait aucune reconnaissance. Tous les gouvernements voient toujours de très mauvais œil le rapprochement direct des parlementaires. Ils savent que le but est de faire pression sur eux, et de remuer les assemblées pour peser sur les chancelleries. Ils ont horreur de cela. Le quai

d'Orsay nous l'a prouvé jadis à no 're première visite à Londres.

Croyez-vous pourtant que la Conférence de Berne fut étrangère à l'accueil hostile que fit le Reichstag aux projets tyranniques? La présence à Berne de deux cents députés français avait produit en Allemagne une impression profonde. La récompense des (^ Bernois » fut l'état d'esprit ainsi créé dans le Reichstag, et l'échec piteux des projets.

Retenons ceci surtout. L'embryon d'autonomie, la caricature de constitution autonome récemment octroyées ont suffi à faire écarter comme illégales les mesures oppressives qu'on avait préparées.

Jugez par là de la valeur de l'autonomie vraie, et d'une constitution libre du Reichsland en Etat souverain.

Sitôt que la France aurait vraiment accepté le statu quo et signé le traité de Francfort, un seul cri, une seule voix retentirait par toute l'Allemagne! Il n'y aurait pas besoin des socialistes, ni des Alsaciens-Lorrains, l'Allemagne s'écrierait : « Donnez maintenant à TAIsace- Lorraine la liberté et la dignité d'Etat allemand».

Seulement, pouvons-nous, — je reviens à ma question, — pouvons-nous accepter cela?

Je suis convaincu que l'Alsace-Lorraine est prête à l'accepter; et même qu'elle le souhaite et nous le demande.

Mais vous? Pouvez-vous? En êtesvous, de bonne foi, capable?

Sinon, soiti Je vous comprends parfaitement. Mais je vous comprends, à condition que vous compreniez vous-même tout le sens de votre « non ». Au bout de ce non, il y a la guerre. Il faut donc que, derrière ce non, vous mettiez toutes les chances de victoire. Faites un roi! Le plus tôt sera le mieux; et opérez, sous un chef monarchique, la silencieuse concentration de toutes les énergies nationales.

Si c'est oui?

Alors la paix est possible. L'entente francoallemande est possible.

Nous allons voir oîi elle nous mènerait.

Vous aviez déjà opté!

Vous m'avez répondu oui!

Admettons-le 1 A titre, si vous l'exigez, d'hypothèse provisoire, et pour l'examen des consé quences.

Vous m'avez répondu oui! n'en rougissez pas, ne vous méprisez pas : vous aviez déjà dit oui depuis longtemps.

Seulement vous l'aviez dit sans vous en apercevoir, sans ouvrir la bouche, sans signe de tête, sans assentiment réfléchi.

Vous aviez dit ce oui sans vous en rendre assez compte et sans le peser! Parfois même on vous l'a fait dire sans vous avertir, par surprise, en vous prenant pour dupe, et môme en vous faisant crier tout le contraire.

Il vaut mieux le dire en pleine connaissance de cause et après mûre réflexion. Votre honneur ne saurait exiger qu'on vous traite en jobard.

Vous avez dit oui, une première fois, au lendemain delà défaite en acceptant la République. Pendant qu'on optait en Alsace-Lorraine pour la France ou pour le sol annexé, on optait en France pour la République et la Paix, ou pour le Roi et la Revanche.

Ohl Vous n'en avez rien su, je l'admets! Les républicains comme Gambetta criaient alors la revanche à tue-tête.

Le choix n'en était pas moins fait.

Et, au fond, si vous ne l'avez pas su positivement, est-il vrai que vous ne l'ayez pas soupçonné?

Vous vous êtes bien douté, au moins, que l'horreur de la défaite et la soif des vengeances n'emplissaient pas toute votre âme. Vous pensiez en même temps à autre chose, quand la première condition de revanche eut été de ne penser qu'à cela. Vous aviez été comprimé, écrasé, muselé sous l'Empire! Vous aviez envie de parler, d'agir, de vivre.

Avouez que la chute de l'Empire a été pour tous les républicains un soulagement. Tenez, j'ai là, à côté de moi, des souvenirs de M. Pierre Bertrand bibliothécaire du ministère des Affaires Etrangères.

M, Pierre Bertrand fut l'un des premiers envahisseurs du Corps législatif. C'est lui qui prit la place de Schneider au fauteuil présidentiel :

« fjy pris place en riant, et en criant, comme nous faisions tous à ce moment. C'était un délire général de joie. L'Empire était à terre., nous açions la République, nous le savions et cela était obtenu sans que Vun de nous fut même blessé. Nous avions des raisons d'être joyeux et nous Vêtions. »

Sans doule! Sans aucun doute! Aucun d'entre nous n'était blessé, et nous avions des raisons d'être joyeux. Cependant l'heureux résultat n'avait pas été obtenu sans qu'à Sedan la France fut blessée et à côté des raisons d'être joyeux, il y avait des raisons d'être tristes.

Dans la colonne précédente, l'auteur nous avertissait même que « Paris vibrait tout entier d'un même sentiment de douleur patriotique ». Mais il semble bien que cette douleur, aussitôt après l'invasion du Palais-Bourbon ait été distraite par une autre préoccupation, car voici dans quel sentiment, nous dit M. Pierre Bertrand, on accueillait la République :

« Je me dirigeai vers les boulevards. Partout la joie éclatait sur les visages. Après tant de malheurs on renaissait à l'espérance, et Paris avait comme un air de fête. La République n'était pas responsable de la guerre. Elle ferait la paix. Cette opinion était partagée par tout le monde. »

Malheureusement il ne suffit pas de vouloir la paix. C'est même celle persuasion qui nous en fait étudier ensemble la possibilité et les conditions. Au lieu de la paix, ce fut le siège, puis le traité de Francfort et l'annexion. Mais retenez cette sincère page de M. Pierre Bertrand : elle a paru dansie Journal du 4 Septembre 1909. Par elle, vous comprendrez l'état d'esprit de la gauche à l'Assemblée nationale. Sous l'Empire, on étouffait! On commence à respirer en liberté.

Donc, le Français se doute bien, au fond de lui-même, qu'en acceptant la République, il ne pense pas rien qu'à la Revanche! Il pense aussi à la Liberté, au gouvernement d'opinion, aux luttes d'idées, aux discordes intérieures.

Je vous demande un peu comment il aurait pu faire autrement! La France était divisée, déchirée entre deux tendances ennemies: fallait-il suivre Henri V au pied des autels et subir la Calotte après le Casque à Pointe? Merci bien! La Commune se fît hacher par les capitulards de la veille plutôt que de courber la tête sous un tel joug.

Non! La France ne pouvait pas opter autrement. Profondément meurtrie par la guerre et la défaite, elle ne pensait pourtant pas uniquement à cela! Elle était alors comme aujourd'hui M. Ricklin le président catholique de l'Assemblée d'Alsace-Lorraine. Elle pensait à autre chose qu'aux suites de la guerre! Sous l'Empire aussi, elle avait été durement meurtrie! Il était tout

naturel qu'elle se refît une vie intérieure, avani tout! Qu'elle optât pour la vie intérieure.

C'était tout naturel! C'était forcé ! Soit! seulement je constate qu'elle a opté.

Vous avez dit « oui » une seconde fois de la manière la plus tacite, mais la plus éloquente et la plus probante du monde.

Pendant quarante-deux ans, vous n'avez pas fait la guerre pour reprendre l'Alsace-Lorraine.

A mon avis, vous avez eu mille fois raison.

Mais votre volonté de paix, d'acceptation, pouvait-elle être plus clairement manifestée au monde?

Le monde l'a compris ainsi ; et ce fut la première parole de M. de Kiderlen-Wœchter dans l'entretien notable qu'il eut, l'été d'avant sa mort, avec M. Bourdon, l'envoyé du Figaro, telle que la commenta dans ce journal même, M. Raymond Recouly.

Enfin vous avez dit « oui », en acceptant l'Alliance russe, puis en ratifiant l'entente avec l'Angleterre.

J'admets que longtemps vous avez pu vous y tromper : l'aspect de l'alliance russe était tout militaire. Les textes importaient peu. Mais la Russie a manifesté par tant de signes éclatants sa volonté de ne pas se brouiller avec l'Allemagne qu'enfin vous avez été contraint de com-

prendre! Derrière ces grandes revues et ces parades militaires, après que la poussière des escadrons fut dissipée et la rançon de milliards payée à l'allié, vous avez dû vous avouer que le texte qui vous liait vous imposait l'acceptation du statu quoi

Quant à l'Angleterre, cela frise le burlesque! Avec la Russie, nous jouons parfois une scène de farce italienne où le Cassandre est délesté de sa bourse par un Arlequin au fin sourire, qui lui crie « Je te protège! », en se moquant de lui par derrière. Avec l'Angleterre nous jouons la scène moliéresque où l'on crie la vérité sous le nez à un faux sourd qui ne veut pas entendre. « Un mari! », crie la suivante à Geronte, « c'est un mari qu'elle veut! un mari! un mari! un mari! » Géronte se bouche les oreilles.

Depuis la mort du roi Edouard, depuis nos sottises diplomatiques et notre renouveau de chauvinisme, l'Angleterre paraît convaincue qu'il faut nous corner aux oreilles de nous tenir tranquilles : ou gare! on nous lâche!

Que voulez-vous! l'Anglais est un peu brutal, par nature; de plus il ne nous doit rien! Il ne nous a pas emprunté d'argent, lui! Il n'a pas besoin de se gêner. Il ne se gêne donc pas. Il ne se gêne même pas du tout. Parfois il ne se gêne pas assez!

Nos journaux nous cachent pieusement ces incartades, le plus qu'ils peuvent! L'Anglais nous hurle dans la figure : « Allez- vous promener! Fichez-moi la paix. V* us m'embêtez, entendez-

vous, vous m'embêtez I Votre alliance! A. aucun prix! Je m'en moque! »

Toute l'Europe se tord de rire à nos dépens. Le plus triste est que l'Anglais a raison et défend en ce cas la paix européenne contre nos chauvins. Le plus drôle, le plus lugubrement drôle est qu'on nous fait avaler tout cela... au nom de notre diornité nationale !

Nos journaux im.priment avec componction :

« Le groupe libéral des Affaires étrangères^ présidé par lord Courtney et le Comité des Affaires étrangères ont tenu une assemblée conjointe et voté un ordre du jour demandant de la façon la plus instante qu'il ne soit fait aucune tentative pour transformer en alliance l entente avec la France... »

Cela se passait l'été dernier, et c'est le texte de YEclair du 14 juin que je vous donne là : celui du Tcm/îs est moins châtié : il nous annonce une résolution « répudiant énergiquement toute tentative ayant pour but de transformer en alliance formelle... »

Et il y a quelques semaines vous avez lu des extraits du Times dans tous les journaux. Soyez tranquilles! On vous a épargné les plus véhéments passages! Et le Times mcXine, plutôt d'ordinaire à une attitude énergique contre l'Allemagne! Or, il a suffi delà campagne chauvine des trois ans pour qu'il nous donnât sur les doigts, très cinglant, des coups de baguette! Et nettement, brutalement, il nous a crié que l'Angleterre voulait bien nous appuyer parfois,

mais jamais, au grand jamais, ne nous aiderait dans une guerre de revanche!

Voyons! Ne faisons pas les serins! La Triple- Entente, l'alliance franco-russe, toute cette chère diplomatie, acclamée, fêtée, caressée a pour condition le statu quo territorial] notre acceptation, notre amour de la paix! telle quelle! notre renonciation à la Revanche!

Vous voyez bien que vous aviez déjà dit oui!

Vous avez raison, allez! Vraiment esl-il indispensable à noire bonheur et à notre honneur de tenir en Europe emploi de bouffons?

Tout cela par l'obstination à ne pas voir clair!

Enfin nous valons tout de même mieux que cela! Nous ne sommes pas « la grande nation » comme nous l'avons tant répété, mais nous sommes une grande nation; nous avons un beau passé; notre présent n'est pas si désespéré. Faut-il que nous donnions ainsi le divertissement à tout l'univers? Prêtons nos milliards, s'il le faut, mais ne prêtons pas à rire!

Tsar bien aimé, grand ami de la France, protecteur souverain, nous nous réfugions à vos genoux par peur des Allemands, rançonneznous, faites-nous payer cher cet asile, soit!

Anglais, vous êtes un grand peuple, et tous les amis de la liberté ont pour vous un vrai culte. Je vous tiens pour l'asile sacré où nous allons nous réfugier quand la Commune est

vaincue et qu'on nous traque partout. Votre grandeur, votre prospérité sont les meilleures sauvegardes de la pensée libre. Mais il n'est pas indispensable à votre grandeur que nous soyons ridicules! V^ous êtes trop pratiques, trop épris du fair plqy, trop attentifs à vos intérêts, pour ne pas admettre que nous songions aux

nôtres?

Eh bien! chers Russes! chers Anglais! permettez une petite, une toute petite question!

Je vous approuve cent fois et mille fois de ne pas nous pousser à la revanche, de nous contenir dans la sagesse, de nous imposer le statu quo! C'est au mieux. Mais si la condition, excellente et sinequa non, de notre alliance, de notre Entente est Tacceptalion du Statu quo, je demande :

A quoi diantre nous servez-vous?

Vous nous protégez, vous nous sauvez, vous nous défendez? Oh! braves gen;., comme c'est gentil à vous! Mais contre qui?

Contre les Allemands?

Je vous en prie!

Vous nous imposez précisément, pour nous défendre, la condition qui, à elle seule, nous garantit leur amitié!

Qui donc ignore que tout l'effort de l'Allemagne et de son empereur a tendu pendant de Fougues années à sceller avec nous un étroit rapprochement, si nous consentions à l'accepter?

L'empereur Guillaume l'a tant désiré, ce rapprochement, qu'il a, pour l'obtenir, bravé jusqu'au ridicule, lui qu'on dit si glorieux. Nous l'en avons raillé! Nous avons trouvé fin, spirituel et délicat de le plaisanter sur les avances îju'il nous prodiguait!

Il est donc vrai qu'il les a multipliées. M. Jules Delafosse rappelait récemment qu'il nous exprimait ses condoléances même pour la mort de Jules Verne! Ce jour-là, il exagérait un

peu.

Mais, de notre part, nous avons multiplié les rebuffades. Nous l'avons d'ailleurs payé cher; et l'on a ri, à nos dépens, plus que nous n'avions

ri de lui.

Si donc la Triple Entente a exactement la même condition fondamentale que le rapprochechement franco-allemand, pourquoi ne pas fonder la paix sur ce rapprochement aussi bien que sur la Triple Entente?

Nous offrirait-il moins de sécurité?

La sécurité de la Triple Entente! Vous la croyez-donc si solide?

N'avez-vous pas compris, tout à l'heure, en deux mots, le jeu de l'Angleterre? Jeu que nous ne pouvons pas blâmer, notez bien, si nous aimons la paix, mais que nous n'avons pas intérêt à perpétuer!

Il y a en Angleterre des gens qui sont hostiles à l'Allemagne : ceux-là ne seraient pas fâchés

de nous exciter contre elle; et en tout cas, ils nous gardent sous la main en cas de besoin.

Les autres, tout le parti libéral, tous les socialistes, sont avant tout amis de la paix, résolus à ne pas intervenir dans une guerre entre l'Allemagne et nous, et « répudient» comme nous l'avons vu, toute alliance formelle.

Ils ne nous trompent pas; loisible à nous de nous tromper nous-mêmes!

Mais ne voyez-vous pas la situation? Elle est limpide comme de l'eau déroche! Si la guerre éclatait entre l'Allemagne et nous, l'Angleterre tiraillée entre ceux qui voudraient marcher et ceux qui résisteraient, demeurerait immobile. Au mieux, si ics chauvins l'emportaient, la flotte anglaise attaquerait la flotte allemande. Quant à une intervention militaire, elle n'aurait pas été préparée sérieusement et notre destin serait réglé avant qu'un débarquement de deux cent mille hommes fût possible. Ils occuperaient peut-être l'île de Walcheren! ou Anvers! ou Calais!

La Russie? La Russie ne nous sert à rien, et nous ne lui servons qu'à donner de l'argent. Ses trois semaines de mobilisation et la contreattaque de l'Autriche-Hongrie favorisée par la révolte polonaise, nous interdisent de compler sur elle au début de la guerre. De son côté, elle sait par expérience que nous refusons de tirer l'épée pour ses intérêts dans les Balkans, pour la Bosnie-Herzégovine, pour le cochon serbe.

Elle le sait; du reste, soyonsjustes! Les Russes nous plument, mais s'ils ne nous plumaient pas,

nous porterions, gogos, notre argent ailleurs où on l'engloutirait de même. Ils nous plument parce qu'il nous plaît d"ètre plumés. Mais ils n'exigent pas que nous ayons la haine de l'Allemagne; ils verrontde très bon œil notre rapprocliementet s'y associeront très volontiers. La Russie y gagnerait, comme nous, beaucoup plus qu'à l'hostilité. Cela vaudrait mieux, pour elle et pour nous, que de rester faussement liés par une corde pourrie; et de crier à Saint-Pétersbourg contre les gouvernants français, à Paris contre la diplomatierusse! «La Russie? Sait-ellece qu'elle veut? La Russie n'a pas de diplomatie! Elle change d'avis toutes les vingt-quatre heures! EUeestfausse comme un fauxjeton! La diplomatie riissel Une femme saoùlel » — » Les Français? Vous croyez que nous causons sérieusement avec les Français! Ils nous envoient des types extraordinaires! Ce Monsieur Louis! Si vous l'aviez vu! Ces gens-là sont des gens de rien Que voulez-vous faire avec des républicains? Ils avaient autrefois des militaires, oui! Cela leur restait! Ils n'en ont plus! Nos créanciers sont en France, mais nos amis sont à Berlin ! »

Illusion volontaire, duperie, poudre aux yeux, dénigrement mutuel!

Nous n'aurons rien à regretter de ce côté-là; ni du reste, rien à abandonner, si cette consolation nous est nécessaire.

Voyons l'autre côté !

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