‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE V li'Ogre et le Petit Poueet · texte numérisé non relu

CHAPITRE V li'Ogre et le Petit Poueet

« L'autre côté? Arrêtez, imprudents! N'allez pas par là! C'est la demeure de l'ogre qui dévore les petits enfants! \'ous allez être avalés! »

Pas possible! Comme ça tout crus? Sommesnous si gosses et l'ogre si gigantesque?

Les mêmes hommes qui nous arrêtaient tout à l'heure, d'un air digne et supérieur, en nous disant : « Y songez-vous? L'honneur vous le défend ! » Les voilà encore devant nous, mais cette fois avec des mines effarées et levant les bras au ciel : « Gare à vous, malheureux! On va vous manger I »

M, Jules Dclafosse, narguant la Conférence de Berne, oij vont « les esprits creux » amateurs des « niaiseries humanitaires » et des « manifestations de coquecigrues », nous prédit que le rapprochement ferait de nous « une nation vassale. » Selon lui, quitter « les voies douloureuses et hérissées d'embûches qui peuvent aussi nous conduire aux réparations attendues »,

les quitter « pour l'ornière allemande, ce serait déserter l'espérance. Et puis... il faut laisser quelque chose à faire à Dieul »

Bigre! J'accepterais volontiers de m'en remettre à la Providence, mais si, par malheur, ce quelque chose que nous lui laissons à faire est un nouveau Sedan?

On a quelquefois des surprises avec la Providence. M. Jules Delafosse le devrait savoir. J'aime à le voir traiter d'un tel dédain les humanitaires. Il n'est pas^ lui, un « coquecigrue », ni un songe-creux!

La France doit au régime impérial une réalité qui n'a rien de chimérique! Waterloo, Sedan... Je comprends qu'on le prenne de très haut quand on parle au nom de ce passé-là. Est-ce qu'après ces deux réalités, il en attend une troisième toute pareille? Mais que restera-t-il de nous après cette troisième-là?

M. Charles Maurras veut nous maintenir en état de « paix défiante », sans pourtant arriver à la guerre. Il redoute la « paix confiante », grâce à laquelle l'Allemand serait reçu chez nous « comme n'importe quel autre Européen, Américain, Asiatique, et pourrait porter sur notre pays démantelé toutes les forces de son Etat, de sa population, de son travail, de sa faim, de sa soif... » Il redoute pour nous « l'envahissement du nombre, de l'activité, de l'esprit d'entreprise, de l'organisation économique, industrielle et financière. »

Il est logique. N'ayant pas de roi, il juge que

nous n'avons pas de tète. Cet état d'infirmité... capitale lai paraît commauder un repos absolu. Sage précaution, pour qui se place à son point de vue! « Infortunés Français! songe-t-il, ou vous a coupé la tête; je vais, par un coup de force, vous en remettre une ! En attendant, restez tranquilles dans votre petit coinl Les Allemands ont une tête ! Tenez-vous loin d'eux ! »

Très bien, je le répète, du point de vue royaliste! Mais les républicains écouteront-ils M. Delafosse et M. Charles Maurras? AttendronLils le nouvel empereur ou l'avènement du roi?

Ils le peuvent d'autant moins que le petit coin de la paix déliante où nous veut tenir Maurras, n'eslpas unsùr abri, il est logicien, Charles Maurras, mais il est aussi utopiste! Sa paix déliante mène forcément etrapidement à l'état de guerre. Que pense-t-il, lui, royaliste, d'une guerre que le roi n'aura pas préparée?

Ces deuxmessieurs,ettous les effrayés donneurs d'avis, tous les agitateurs d'épouvantail nous rendent, malgré eux, un grand service. Ils nous obligent à regarder de près ce que peut donner le rapprochement de la France et de l'Allemagne, à préciser ses conditions.

Travail essentiel ! Il ne faut rien faire à l'aveuglette, et si nous décidons de nous engager dans cette voie de l'entente allemande, il est indispensable de voir où elle nous mène. Mieux vaudrait ne pas risquer l'aventure que de nous avancer de quelques pas et puis de reculer

d'effroi : nous pourrions, marchant eu arrière, Irébucher très dangereusement.

Je ne redoute pas du tout le résultat de noire examen; le plus réfléchi, le plus minutieux, le plus attentif sera le meilleur. Les craintes qu'on nous marque viennent d'une idée fausse. Elles impliquent cette secrète pensée, ce postulat déjà écarté par nous, que les Français sont une race inférieure. J'excepte Maurras, qui ne nous tient pas pour tels par nature, mais nous juge temporairement inférieurs par défaut de l'organe essentiel. Cette crainte ne pouvant émouvoir des républicains, reste seulement la fâcheuse hypothèse qui nous assimile, en face de l'Allemand, aux races inférieures que nous colonisons. r

Je répète que si cette opinion, peu flatteuse, et selon moi très fausse, était le moins du monde fondée, nous pourrions à notre gré nous rapprocher de l'Allemagne ou lui demeurer hostiles : nous n'en serions ni plus ni moins perdus ! Car il n'y a pas de recette, croyez-le. Messieurs les effrayés, pour assurer la survie d'un peuple inférieur quand il occupe un aussi beau territoire que le nôtre. Quand on a l'avantage d'habiter entre l'Océan, la Manche et la Méditerranée, il faut mériter cet honneur-là. II faut être dignes de sa position.

Je ne nous tiens pas pour déchus et je nous trouve capabl*^s de lutter d'entreprise et d'ac-

tivité avec tous autres. Etonnante, cette peur soudainel lie quoi? Il y a cinquante ans, Anglais et Français auraient ricané si on leur eût parlé de l'esprit d'entreprise des Allemands. Et parce que, depuis 1870, ilsont prospéré merveilleusement, les voici tout à coup devenus non plus seulement des rivaux, et des rivaux heureux, mais des ogres? des croquemitaines auxquels on ne saurait échapper qu'en les fuyant à toutes jambes? Que d'humilité, fiers patriotesl Mais merci! Vous nous obligez à remarquer que si nous nous rapprochons des Allemands, l'entente n'a de sens que si, d'abord, on est résolu à collaborer franchement avec eux, à mettre de côté toute jalousie, tout ombrage! Sinon, restons comme nous sommes et attendons la fin.

Que donnera ce contact entre la France et l'Allemagne? 11 faut le prévoir sous deux aspects : l'accroissement du nombre des Allemands sur notre sol moins peuplé que le leur; et la mise en valeur de ce sol par l'entreprise industrielle.

Ces deux problèmes se posent déjà, remarquez-le, dans l'état actuel de « paix hostile »

Métèques et naturalisés

ou

les Allemands chez nous.

C'est Charles Maurras qui a lancé « les Métèques ». Ce mot grec prend, sous sa plume, un sens peu flatteur.

Les Juifs, les Protestants, les Francs-Maçons, les Métèques, pouh ! Quelle tribu! Ce professeurlà? C'est un Métèque! Méfions-nous. Il parle de justice, de vérité? C'est, vous dis-je, un métèque ! Tout s'explique.

Mais Monsieur Maurras, vous devez vous tromper! Il est auvergnat! Auvergnat? Lui? Il s'appelle Preuss I Voilà un nom qui sent la choucroute plus que la soupe aux choux, n'est-ce pas? Il est né à Clermont, soit! Mais son père? Son père aussi peut-être; mais son grand père, en tout cas, arrivait droit d'Allemagne.

Méfiance! II n'est pas de chez nous! Il a dans les veines un sang étranger.

Quand il parle autrement que nous, c'est la voix du sang ennemi.

Devant le succès du mot, Charles Maurras, tout naturellement, a été conduit à l'étendre un peu. Il est maintenant très élastique; et fussiezvous issu d'aïeux beaucerons et normands, vous pouvez un beau jour, si vous pensez mal, vous réveiller métèque.

Mais, à l'origine, Maurras dénonçait un phénomène évident : le grand nombre des immigrants qui vivent en terre française et s'y fixent.

Quand une nation prend peur des immigrants, les compte et s'effraie de leur infiuence, c'est pour elle un triste symptôme. Je doute de sa vigueur et de son ressort. Les peuples forts ne craignent pas l'afllux des étrangers. Ils les assimilent si vite qu'en peu de temps on ne les reconnaît plus. En France, naguère, les choses se

passaient ainsi; l'étranger s'y trouvait bien, comme aujourd'hui, mais de plus il s'éprenait, pour son nouveau pays, d'admiration. Nos idées, nos façons de vivre et de penser l'enthousiasmaient, le pénétraient à fond, et très vite il se sentait Franc^ais.

J'ai un vieil ami, un ancien compagnon de lutte politique, qui est le type même du Français, solide, courageux, brave homme! Franc, parler, mine réjouie, rire cordial, saillie facile et vive répartie.

Je savais qu'il était né à Montmartre et qu'il avait galopiné tout gosse dans les ruelles de la vieille butte. A cause du nom, et sans y penser, je m'étais toujours hguré qu'il devait être de souche alsacienne.

C'est lui qui m'a, un jour, appris que son père était venu du Wurtemberg.

Hé! Je vous jure encore qu'il n'est pas possible de trouver meilleur Français, mieux pétri de nos défauts el de nos qualités! Cœur d'or, tête chaude, frondeur, un peu cocardier, je vous défie de découvrir mieux dans le plus pur terroir de Provence, de 'l'ouraine ou de Normandie.

Après tout, que sait-il de rAUcmagne et du Wurtemberg, cet enfant de Paris? Un ouvrier allemand quitte son pays, vient à Paris, s'y marie : les gamins vont à l'école voisine et poussent sur le pavé parisien avec les petits camarades, polissonnant de concert, et sans soupçonner la plus légère difïérence entre eux et les copains avec qui ils tont des parties de billes.

Si vous me dites que le père n'en vient pas moins d'Allemag-ne, vous avez raison ! Il vient de là-bas, de Souabe ou de Franconie! Quelle impossibilité physiologique, je serais curieux de le savoir, quelle tare de race le disqualifie à tout jamais? Il nous arrive peut-être du vieux Frankenland, de la vieille terre des Francs, soit! Et voilà de quoi vous lui faites grief? Avouez qu'il est bizarre que l'on soit empêché de jamais devenir un bon Français par le seul fait qu'on vient de la contrée d'où arrivèrent jadis ceux qui ont donné à notre patrie son nom!

Laissons ces cocasseries! Il n'y a là nulle question de race, ni de psychologie ni de physiologie!

Question de race? La race française contient déjà, heureusement pour elle, une forte proportion d'éléments germaniques. Heureusement pour elle! J'aime beaucoup les Provençaux, j'adore les Gascons, les Basques, tout le précieux Midi^ mais diable! S'il n'y avait qu'eux, la France serait tout de même un peu autre ! et je crois qu'elle ne gagnerait rien à être, par impossible, dépouillée de son bon sang germanique!

Ne nous plaignons-nous pas, déjà, qu'il nous en manque? Est-ce que nous n'avons rien perdu, — mettons à part la défaite, la souffrance, l'amputation du territoire, — n'avons-nous rien perdu d'essentiel en perdant les Alsaciens? Bonnes tètes carrées, courages inébranlables, cervelles pratiques et pleines de sang froid,

vous faisiez un merveilleux équilibre à nos Méridionaux!

Il n'y a pas de question de race à opposer aux nouveaux arrivants de souche germanique.

Je suis fort éloigné, comme bien vous pensez, de gober les yeux fermés l'œuvre du comte da Gobineau! Mais sous le fatras des rêveries nordiformes dont il se repaissait avec une si extraordinaire faculté gobinante, il y avait l'idée très juste de la valeur ethnique des éléments germains.

N'est-ce pas la fonction propre, et l'honneur, et la riche vertu de notre sol, de fondre ensemble les populations de la Méditerranée et les populations venues du Nord? Splendide mélange humain! Ses produits ont fait notre grandeur. Notre terre est le creuset où il s'accomplit. Si la population actuelle de la France était frappée de cette déchéance dont certains patriotes la croient atteinte, cette infériorité prouverait que la qualité du dernier mélange est épuisée. Je n'en crois rien ; mais je ne m'effraie pas de voir les Italiens aftluer au sud, à Marseille; les Belges et les Flamands peupler des faubourgs entiers de Lille et de Roubaix; les Suisses et les Allemands grouiller à Paris et dans nos départements de l'Est! Je me dis que nous absorberons, que nous digérerons, que nous assimilerons tout cela. C'est la besogne traditionnelle de notre pays. La France continue.

De temps à autre, un homme politique, un journaliste se met en tète « d'arrêter le flot des naturalisations » .

Fameuse idée ! Grosjean l'avait eue sous une législature précédente, et Georges Berry la reprend sous celle-ci. II n'est pas malaisé de la formuler en termes exacts : Etant donné un pays où la natalité faiblit^ et un pays voisin où elle demeure considérable^ si vous empêchez les immigrants de combler le vide et de maintenir un certain équilibre, de quelle façon cet équilibre se rétablira-t-il? »

La réponse est évidente! A mon avis, ce n'est pas les naturalisations qu'il faut diminuer, c'est la réelle fusion des naturalisés qu'il faut obtenir.

Il n'y a pas, je le répète, de question ethnique à invoquer ici, ou plutôt elle serait tranchée en faveur des apports germaniques; mais il y aune question de milieu social.

Le milieu social est-il favorable ou défavorable à l'assimilation / Tout est là. Ce petit gamin de Montmartre dont le père est arrivé du Wurtemberg, je vous l'ai montré jouant par les ruelles, sans soupçon d'une différence entre lui et les autres gamins du quartier. Il grandit Français.

Peut-être n'en aurait-il pas été de môme si, dès l'école, on l'avait appelé: « Sale petit Boche ! Prussien! », et si à la moindre dispute, à la première querelle de jeu^ on lui avait jeté sa naissance à la figure.

En le traitant d'étranger, on l'eût maintenu étranger.

Voilà le point important! La question qui

domine tout le problème des immigrants et des naturalisés est celle-ci : le nouveau venu continue-t-il sur notre sol à se rattacher à son ancien pays? Ou bien se rattache-t-il à nous?

Où est son centre?

L'Allemand est si peu rebelle à l'assimilation que Bismarck se plaignait amèrement des Allemands d'Amérique et de leur rapide oubli de la patrie ancienne. Au contraire, ils mettaient, d'après lui, une espèce de gloriole à se proclamer Américains au bout d'un bref séjour aux Élals- Unis.

Ils étaient attirés vers un centre nouveau et pris dans un tourbillon.

En va-t-il encore de même aujourd'hui! Je n'en jurerais pas! Il me paraît probable que l'Allemand est plus réfractaire qu'autrefois à l'assimilation, et que la France par contre devient moins capable d'assimiler.

L'Allemand doit être plus réfractaire, parce que la patrie allemande a plus de prestige et de gloire qu'autrefois. Il est donc flatteur de rester lié à elle. La rapidité des communications, l'arrivée facile des journaux allemands, l'habitude plus répandue d'écrire et le maintien des correspondances avec les parents demeurés au pays sont autant d'obstacles à l'oubli de la contrée d'origine et à la rapide absorption dans le milieu français.

De plus, ce milieu a perdu beaucoup de sa force de séduction. Au fond, j'oserais le dire, le problème de la naturalisation est un problème

d'Idéal. Quand les idées d'un pays sont nouvelles et révélatrices, quand la cité dans laquelle on tombe est frémissante d'enthousiasme et d'attente fiévreuse, le nouveau venu, saisi dans ce torrent, oublie tout, et transformé, reconnaissant, fier, il espère et combat au milieu de ses nouveaux compatriotes. Il y eut un temps où débarquer d'un village bavarois à Paris, c'était quitter les routines dormantes, bucoliques et patriarcales pour une civilisation ardente, bouleversant les âmes, emplissant les cerveaux de pensées inconnues.

Aujourd'hui, ce n'est plus cela du tout! Un renouveau d'enthousiasme rendrait à la France sa capacité d'assimilation : mais c'est un autre problème, et il y a beaucoup d'autres raisons, dont je ne parlerai pas dans ce livre-ci, qui font de ce renouveau d'enthousiasme une question de vie ou de mort.

Si, à l'afTaiblissement de notre attrait, vous ajoutez l'hostilité hargneuse, alors vous rejetez l'étranger et vous l'empêchez de prendre racine. Il demeure chez vous un Allemand en France au lieu d'y devenir un Français d'origine germanique. Au lieu que. malgré tout, malgré la grandeur allemande, malgré les « verein >) multipliés, malgré les journaux et les lettres, la France continue en fait à fixer définitivement parmi nous beaucoup d'ouvriers allemands qui y prennent femme. Il suffit pour cela que la France reste douce et que l'étranger s'y sente bien accueilli.

Le rapprochement franco-allemand aurait

donc pour effet, si ce point de vue est exact, daider puissamment à V assimilation rapide des immigrés et dejaciliter leur fusion dans la masse française.

La paix, la paix confiante, l'entente cordiale tendent ainsi à supprimer le danger de cette présence. Je comprends que Léon Daudet s'effraie de la multitude des Allemands à Paris et des associations qui les relient; le titre de son livre est significatif: V Avant-Guerre!

Si nous continuons de marcher vers la guerre, il est tout naturel qu'on s'inquiète de cette complication.

Mais une politique de paix et d'entente, au lieu de haïr en ennemis ces Allemands de Paris et de les maintenir, par là, à ïéiai d'Allemands dans Paris, les transformera vite, eux et leurs enfants, en Français. La condition nécessaire et suffisante de cette transformation est le contact étroit et amical entre l'émigré et le milieu. Par bonheur, notre ouvrier parisien n'est pas haineux; il est avenant et cordial. Il est enthousiaste.

C'est par lui que Paris garde son pouvoir d'opérer des enchantements et des métamorphoses.

L'Entreprise industrielle.

Pour juger à leur juste valeur les périls dont nous menace l'esprit d'entreprise des Allemands, prenons bonne pote de deux faits actuels.

En ce moment même, sous le régime de la paix guerrière, un certain nombre d'industriels allemands exploitent les richesses de notre sol. Les deux cas les plus importants sont ceux de la région de Meurthe-et-Moselle oi^i le minerai allume d'âpres convoitises, et de la Manche où le fameux Thyssen a établi à Diélelte ce que Léon Daudet appelle le Gibraltar allemand.

Mais ce ne sont pas les seuls; et Léon Daudet dans y Açant- Guerre en a cité bien d'autres exemples. Ceux-là demeurent toutefois les plus typiques, car il s'agit là non pas seulement d'Allemands installés en France et y dirigeant, comme le ferait à leur place un indigène, des entreprises locales, une meunerie, par exemple, Baumann installé aux Moulins de Corbeil. L'œuvre industrielle de Thyssen et celle des minerais allemands de Meurlhe-et-Moselle ont ceci de spécifique qu'elles se relient directement à des centres industriels sis en territoire allemand, auxquels elles fournissent des matières premières et dont elles sont par conséquent des prolongements et de vraies emprises sur sol français.

Retenons donc ce premier fait : sans contester que le régime de paix guerrière, par une perspective d'animosité, ne puisse détourner certains industriels allemands de s'établir chez nous, il y en d'autres (précisément les forts, les influents, les plus capables de se faire respecter) qui, dès maintenant, prennent pied en France et y fondent d'importantes affaires. Inutile d'ajouter que le traité de Francfort,

comme le simple droit des gens, les y autorise et que s'ils étaient molestés, le gouvernement allemand aurait vite fait de les recommander impérieusement à la bienveillance des autorités françaises. Perspective d'animosilé? Quelle plaisanterie pour les gros manieurs d'affaires!

Croyez-vous que Thyssen se propose d'habiter Diélette? Que lui importe l'animosité des commères? Il n'aspire point à leur faire visite! Bon pour un pauvre bougre de tailleur allemand d'être victime des petites tracasseries du voisinage! Thyssen passe sa vie dans quelque riche demeure d'Allemagne, et ses ingénieurs, ses directeurs, ses employés mènent l'affaire de Diélette. Ne comptez donc pas sur votre animosité pour effrayer les grands industriels : il y a des millions à gagner, et ils n'ont cure de vos coups de chapeau. Quant à vos cailloux, s'il vous prenait fantaisie d'en lancer, ils vous retomberaient vite sur le nez et vous blesseraient. De plus en plus, nicme en régime actuel, vous les verrez arriver chez nous. Voilà un premier fait acquis.

Voici le deuxième. Pendant que des industriels allemands viennent en France pour y fonder des entreprises, les capitaux français par les bons soins des banques françaises, sortent de France et vont en Allemagne fournir des fonds aux entreprises allemandes.

Ce phénomène divertit beaucoup les Allemands et les égaie à nos dépens, en même temps qu'il les enrichit : le plaisant, pour eux, s'y môle à l'utile.

Si un traité plus cruel que celui de Francfort nous eut, après une guerre plus désastreuse qae celle de 1870, imposé cette forme de rançon, ce tribut annuel, ce prélèvement perpétuel, nous gémirions sur notre esclavage, nous le dénoncerions 9 l'indignation des cœurs sensibles et de l'univers civilisé, et les Déroulède le maudiraient en vers de mirliton.

Aucun traité ne nous y oblige. Nous le faisons volontairement; et c'est en toute liberté que nous appauvrissons chaque année la production française de son aliment naturel en arrosant de nos épargnes la production étrangère. Tout le monde le sait. Tout le monde approuve.

Les banquiers allemands n'ont pu s'en taire. Le fait est si stupéfiant que des cris d'étonnemeiit leur échappent. Et puis ils ne risquent rien! On peut parler tout haut : nous sommes sourds.

Dites-moi, Daudet, est-ce une manœuvre d'Avant-Guerre? Qui donc a forcé nos banquiers à vider nos poches au profit des industries allemandes? Je ne vois pas ici d'intrusion prussienne, d'infiltration germanique. Ce n'est pas eux qui sont venus chercher, dans ce cas-là, notre argent chez nous! Ils n'ont pas eu à prendre cette peine. Nous leur avons évité le dérangement. Nous le leur portons à domicile.

Et rien, non plus, n'obligeait le gouvernement à concéder des mines aux Allemands ou aux hommes de paille des Allemands. Le gouvernement n'avait qu'à faire comme la Suède

qui confie le soin d'exploiter ses minerais à des sociclés de type spécial où l'Etat garde la majorité. Nous avons protesté quand on s'est remis à concéder des mines. On ne nous a guère soutenus!

Appuyé sur les deux faits de suprême importance que je viens de constater, je tâche de prévoir ce qui peut nous arriver de pire après un rapprochement franco-allemand. Je suis obligé d'avouer que j'aperçois plutôt une chance : puisque nos banquiers paraissent décidés à ne confier nos capitaux qu'à des mains étrangères, puisqu'ils ne veulent faire les fonds d'entreprises industrielles que si elles sont dirigées par des étrangers, et même par des Allemands, ils n'auront peut-être pas d'objection à les leur confier encore pour des entreprises sur sol français. Ils n'exigeront peut-être pas comme clause essentielle que l'argent confié aux Allemands ne soit employé qu'en territoire allemand. Ils n'interdiront plus notre sol à nos milliards, j'espère, si les Allemands l'en veulent féconder? Oui sait? Ce serait peut-être une façon de garder notre argent chez nous?

Avec un rapprochement cordial, il est un type financier et industriel qui, je crois, se multiplierait beaucoup : la société franco-allemande. L'association de Français et d'Allemands, des capitalistes et financiers français avec des industriels et des techniciens allemands, devien-

drait extrêmement fréquente, beaucoup plus que l'installation en France du pur Allemand à la Thyssen. Ne préférez-vous pas cela?

Sérieusement, puisque nos banquiers ont tant de confiance en eux, ils ont leurs raisons pour cela. S'ils estiment, ces hauts arbitres des placements, que la capacité technique, la science pratique, la solide méthode des Allemands sont d'utiles garanties, ne vaut-il pas mieux que l'entente cordiale nous les apporte et les fonde avec notre esprit d'épargne en une collaboration heureuse? Cela ne vaut-il pas mieux que cette invasion en temps de paix que dénonce Daudet, etque rien, sinonla guerre, n'empêcherai

Car, de toute nécessité, un sol aussi riche que le sol français doit être mis en valeur : soit par nous, si le gouvernement trouve le moyen d'amener la Finance à confier aux entreprises françaises les capitaux français; soit par la collaboration de nous et d'autrui, si les financiers jugent qu'il faut compléter nos qualités par des qualités étrangères; soit par les étrangers seuls, si nous laissions décidément, par incapacité, la place vacante.

En résumé : A^ous envahissons le Maroc en donnant pour seule raison que les Marocains sont incapables de le mettre en valeur. Soyons capables de mettre la France en valeur si nous ne voulons pas qu'on la colonise...

Le rapprochement avec l'Allemagne nous empêche-t-il de mettre la France en valeur?

Il nous y aiderait, plutôt.

Jusqu'à l'Alliance.

M. Maurice de Walcfîe m'objectait que les Allemands émettraient après l'entente des exigences impossibles.

« Vous n'y songez pas, disait-il, ils demanderont l'admission des valeurs allemandes à la Bourse de Paris! »

J'y songe très bien, et M. de Waleffe a tout à fait raison ! En efi'et, les Allemands demanderaient certainement cela, entre autres choses; ou plutôt ils n'auraient même pas, l'entente faite, à le demander. Ils s'y attendraient comme à une suite logique de notre accord. Cette perspective, comme on l'a vu dans les précédents chapitres, ne m'effraie nullement; et je suis beaucoup moins alarmé par l'offre ouverte de titres allemands aux placements français que par le transport méthodique de nos capitaux à l'étranger.

M. de Waleffe a donc raison, et tous ceux qui nous obligent à prévoir les suites du rapprochement nous rendent service. Il n'y a pas, en ce sujet, d'erreur plus pernicieuse que de s'imaginer qu'une entente avec l'Allemagne est possible sans une collaboration intime et cordiale.

Le Temps résigné à la Conférence de Berne tâchait, au moins, d'en limiter le péril en bornant l'objetde ses débats. Il y a, d'après le Temps un différent historique entre la France et l'Allemagne dont il n'appartenait pas à la Conférence de Berne de s'occuper. Il convenait sagement

de laisser de côté cette question réservée et de s'appliquer seulement à améliorer les rapports entre les deux grands pays.

A mon avis, le désir exprimé par le Temps est chimérique. On peut être utopiste avec gravité. Pourquoi améliorer les rapports des deux pays, s'il est secrètement admis qu'il y a entre eux un « différend historique » et que ce différend ne peut se régler par voie d'entente amiable? Il se réglera donc d'autre façon, c'est-à-dire par la guerre. En ce cas, pourquoi se donner tant de mal pour améliorer leurs rapports? Est-ce utile ? Je n'en sais rien, ni vous non plus. Ceci concerne, dans chaque pays, ceux qui ont charge de prévoir et de préparer la guerre. C'est une question de stratégie qui est du ressort du grand état-major et du Conseil supérieur de Guerre. Notre paix n'étant qu'une veillée d'armes, qu'une préparation à la guerre, les rapports de la France avec l'Allemagne ne sauraient être que des rapports d'Avant-Guerre, selon l'expression si caractéristique de Léon Daudet.

Un rapprochement n'est sincère, possible, utile que dans l'hypothèse contraire et en se mettant dans l'état d'esprit tout opposé.

Je vais plus loin! J'ai déjà dit, et je répète .^u'il serait extrêmement périlleux d'ébaucher un rapprochement pour rompre ensuite l'entente commencée. Nous avons gâté nos afï'aires à maintes reprises par cette erreur d'engager à l'étourdie des démarches concertées entre Aile-

mands et Français, et d'y renoncer ensuite sans gêne.

Nous avons une façon d'inviter les gens avec grâce et légèreté, pendant l'effusion d'une heure, et puis de pivoter en riant sur nos talons et de les planter là. c Oh non! Voyons! 11 n'y a pas moyen! J'en avais parlé en l'air, mais vraiment vous n'êtes pas possibles! »

Les gens sont furieux, ne disent rien et se mordent les lèvres. A la première occasion, ils nous jouent un mauvais tour et nous font un public affront.

Comme nous avons oublié tout cela, nous autres, nous n'avons garde de songer à ce mince incident, déjà si vieux, et nous nous demandons avec surprise, avec colère, quelle mouche les pique.

« Ils sont insupportables, ces voisins-là! Ils nous cherchent noise sans rime ni raison! Querelles d'Allemands! »

Un jour, les automobilistes de France, fêtés, choyés à Berlin ont l'idée de rendre la politesse. C'est tout simple, n'est-ce pas? On va organiser quelque chose de tout à fait gentil! Et l'on invite un prince allemand au Circuit d'Auvergne.

Au circuit d'Auvergne? Entendu! Les Allemands enchantés se félicitent. Les Français sont charmants.

Revenus en France, les Français n'y pensent plus. Approche la date! Va-t-on écrire au prince allemand pour lui rappeler l'invitation? Haltelà! La presse ne l'entend pas ainsi.' Est-ce qu'on

se moque de nous? Le gouvernement s'alarme. De quoi se sont mêlés ces automobilistes? ils nous fourrent là dans une belle affaire! Et s'il y a des manifestations? Si le prince est sifflé?

Pas moyen décidément. Ma foi, le plus simple est de laisser tomber le projet. N'en parlons pas, voilà tout. Au fond, il ne devait pas y compter sérieusement, le prince! Il comprendra bien que c'est impossible! Il est trop intelligent pour... Oui, ne disons rien, c'est le plus simple!

C'est le plus simple en apparence, et tout se passe très bien; notre presse nationaliste ricane discrètement de la déconvenue de cet Allemand effronté. Mais comme le prince n'écrit pas aux journaux allemands pour se plaindre, comme il n'éclate pas en récriminations publiques, comme nul diplomate n'en parle au quai dOrsay ni à Berlin, nous en concluons que tout s'est terminé le mieux du monde et que personne n'y songe plus.

Nous avons lort!

Une autrefois, le Journal organise, de concert avec un journal allemand, un circuit d'aéroplanes Paris-Berlin. Les étapes sont arrêtées, les engagements commencent. Halte-là! Nos aviateurs n'iront pas en Allemagne! Tout Paris irait les siffler au départ! II faut lâcher l'idée, renoncer au projet, et avertir les Allemands que c'est impossible.

Nous croyons que les Allemands ne s'en souviendront pas. Nous avons tort. Ils s'en souviennent,

Une entente?

Attention! Avec l'Angleterre nous avons procédé par règlement général d'anciens litiges et protocoles de désintéressement.

Parfait! Mais gardons-nous de croire qu'avec l'Allemagne on puisse procéder de la même façon. Avec l'Angleterre d'ailleurs, ce règlement n'é; ait possible et utile que par l'entente cordiale qui remplaçait l'hostilité. Avec l'Allemagne, il n'y a pas d'entente possible, de cordialité possible sans un revirement complet de notre part.

Les Allemands et nous, nous pouvons nous tenir pour ennemis ou pour amis. Nous ne pouvons pas nous considérer comme indifférents. Une indignation nous a saisis quand, avec une brutalité calculée, on nous fit entendre dans les journaux allemands qu'en cas de guerre avec l'Angleterre, nous servirions d'otage.

Pour moi, j'ai été moins blessé de la brutalité que touché de la franchise. Ah ça? Aurions-nous préféré qu'ils le fissent sans le dire? Avions-nous douté un seul instant que les choses dussent se passer ainsi? Grande naïveté! Peut-être y a-t-il chez nous des Français qui auraient volontiers regardé de loin l'Angleterre détiuire la Hotte allemande sans nous mêler de rien ? Tout comme il y a des Anglais qui nous verraient sans dé()laisir combaltre l'Allemagne, à condition que l'Angleterre demeurât spectatrice!

Persuadons-nous que pour les Allemands nous serons des alliés ou des adversaires, jamais

des neutres! Et ne geignons pas sur cette nécessité, où l'on nous réduit! Ce n'est pas la volonté de l'Allemagne qui nous l'impose, mais la force des choses.

C'est un engrenage, comme la Surenchère des Armements,

Limitation des armements suppose entente; entente suppose rapprochement; rapprochement suppose oubli du passé et collaboration entière à l'avenir: le vrai nom de cette collaboration est Alliance.

A quoi bon se leurrer, se duper, pour prendre ensuite, quand on découvrira la vérité, des mines effarouchées, crier au viol, reculer en jetant les hauts cris?

Très dangereux, ce petit jeu! Il commence par des politesses et finit par la rixe! C'est une petite promenade à deux qui débute avec des mamours et mène droit au champ de bataille.

Pas de çà! A aucun prix! Les amis de la paix doivent exiger d'eux-mêmes la pleine conscience de leurs désirs et des conditions nécessaires à leur réalisation. Ils doivent supplier les autres de ne bouger qu'à bon escient. Je ne demande pas à être cru sur parole! Il est possible, cela va sans dire, que je me trompe lourdement; et que, sur ce chemin où je ne vois pas de halte, il y ait à mi-route un abri commode, à égale distance de riiostilité et de l'alliance. Pour moi je n'en vois pas. Plusj'y réfléchis et plus je me sens persuadé que les Allemands, une fois le rapprochement commencé, nous demanderont chaque jour

davantage et nous tireront à eux. Je répèle qu'à mon avis, cela ne dépend même pas de leur volonté. Si nous nous laissons tirer ainsi sans avoir vu d'avance où nous irions, il en résultera ceci : ou bien nous aurons un jour à nous dégager violemment, et ce sera la guerre; ou bien nous consentirons, un à un, tous les sacrifices demandés sans recevoir aucune compensation. Si, au contraire, nous savons prévoir, nous traiterons sur le pied d'égalité et nous recevrons autant que nous donnerons. Nous ne consentirons plus de sacrifices successifs, mais nous exécuterons, par l'effet d'une décision une fois prise, des actes réfléchis, conformes à cette décision. Ils ne nous seront pas imposés, ils seront voulus. Les actes imposés qu'on subit un à un par l'effet d'une contrainte réitérée abaissent et affaiblissent. La conduite qu'on adopte après réflexion, en pleine connaissance de cause, peut être pénible : elle vous donne la sensation fortifiante d'avoir réfléchi, pris parti, et d'agir du moins comme on a voulu.

Je me suis placé, dans l'examen du rapprochement, au point de vue français.

Or il faut être deux!

Quel est le point de vue allemand?

Ah? il y a un point de vue allemand? Oui, au fait! Cela les regarde aussi. Mais quoi? On le connaît le point de vue allemand! Ils seront enchantésl Us seront trop heureux! Ils attendent

cela depuis tant d'années! Ils n'osent même pas l'espérer!

Cette douce conviction où nous sommes que notre amitié est précieuse et que, pour les Allemands, elle serait à la fois le plus flatteur des triomphes et le plus somptueux cadeau n'est pas complètement fausse; et c'est elle qui nous conduit à négliger totalement, quand nous parlons d'entente avec eux, ce qu'ils peuvent en penser. Nous tenons leur consentement pour acquis. Gustave Hervé lui-même, en posant la question d'Alsace comme condition préalable, ne s'occupait que de l'opinion des Français.

Amour-propre très pardonnable s'il n'était imprudent. Il nous expose au péril que je signalais plus haut, aux démarches imprévoyantes, suivies de fâcheuses découvertes et de brusques reculs.

Les Allemands, nous l'avons dit, ont multiplié pendant de longues années les avances. Mais les situations de nos deux peuples ne sont pas fixes. Elles varient, au contraire, chaque année; et le rapport qui résume les forces et les ^ ressources de l'un par comparaison avec l'autre est en changement perpétuel.

Le rapport de population, par exemple, se modifie chaque année au profit de l'Allemagne. Le rapport des forces navales a varié de la la même façon.

En revanche, l'alliance russe a incontestablement amélioré au profit de la France, pen-

dant les premières années, le rapport des forces militaires.

Ce changement perpétuel peut amener chacun des deux peuples à modifier son appréciation de l'autre. Tous les éléments du rapport ne sont pas d'ailleurs mesurables. On dénombre une population, on sait le compte des canons et des soldats, on compare des tonnages. Croyez-vous que cela épuise tout? Vous comprenez bien que si pendant vingt ans l'un des deux peuples en présence suivait une conduite avisée, faisait ses preuves de prudence et de méthode, tandis que l'autre causerait à bâtons rompus dans la perpétuelle conversation diplomatique que tiennent entre elles les grandes puissances, oublierait ses propres desseins de la veille, inquiéterait ses adversaires, puis leur ferait d'entières soumissions, blesserait ses alliés et les soutiendrait mal, vous comprenez bien que le premier gagnerait dans l'opinion des autres, et dans la sienne propre, tout ce que perdrait le second.

Supposez que l'Allemagne ait, à une heure donnée, des raisons sérieuses de considérer la France comme un redoutable adversaire, fortement soutenu par la Russie et capable sous l'inspiration d'Edouard VII de la mettre en gra 1 péril. L'entente avec la France peut lui sembler un coup de partie décisif qui dissipe tous les dangers et mette l'Europe à leur commune discrétion.

Dix ans après, Edouard VII est mort, l'An-

gleterre refroidie, la Russie incertaine et versatile : l'Allemagne n'a plus peur de la France et se sent de taille à tout braver. L'alliance française représente-t-elle toujours pour elle la même valeur? Ces mots signifient-ils toujours la même chose?

Outrons exprès le raisonnement pour en révéler mieux la portée. Les diplomates allemands formés à l'école rude de Bismarck peuvent, sans inconséquence, multiplier à telle date les avances à la France, comme au plus désirable des auxiliaires, et dix ans plus tard multiplier contre elle les provocations comme en vue de la plus désirable des conquêtes.

L'Allemagne d'aujourd'hui peut trouver grand intérêt encore à nous avoir pour sûrs amis. L'Allemand de demain peut trouver plus d'intérêt à nous réserver comme une proie qu'à solliciter notre alliance.

Nous avons déjà perdu beaucoup de temps. N'en perdons pas davantage! Si le rapprochement nécessaire s'était fait il y a dix ans, — je dis nécessaire, inéluctable et qui s'opérera infailliblement, mais faut-il attendre une nouvelle guerre? — nous eussions été accueillis avec plus d'empressement et de gratitude; il n'eut tenu qu'à nous déjouer le grand rôle dans cette nouvelle puissance diplomatique, d'incomparable force, formée par l'accord intime de la France et de l'Allemagne.

La situation n'est plus la même. Nous n'apportons plus autant. Mais n'exagérons plus! La

France peut encore apporter à l'Allemagne une valeur de premier ordre : suprématie militaire incontestable, par la réunion de nos forces qu. fixe désormais l'hégémonie de l'Europe occidentale; formidable appoint de capitaux qui développe le crédit de l'Allemagne et l'assied sur une base sûre; vaste champ colonial ouvert à l'entreprise germanique. Voilà de grands et sérieux apports! Ils sont si beaux que vous allez crier : « Et nous ? Que recevons-nous en échange? Qu'y gagnons-nous, à cette alliance? Que va-t-on nous donner? »

Calmons-nous, je vous prie! pas d'emballement! Nous pouvons encore aujourd'hui offrir tout cela! Prenons garde que demain on ne se croie en état de nous le prendre de force! Notre situation pour négocier l'entente est bonne! Profitons-en, car il faut, en la concluant, être assez forts au moment du contrat pour y imposer les clauses de sauvegarde qui nous assureront la durée et la continuité de notre force présente.

Gardons-nous comme du feu de demander à l'Allemagne ce quelle ne peut pas nous donner . Elle ne peut pas nous donner l'Alsace-Lorraine; elle ne peut pas nous en donner, fût-ce un mince morceau; elle ne peut pas nous les échanger en tout ni en partie, par voie de troc, contre des colonies, fut-ce contre toutes nos colonies; elle ne peut pas nous donner leur neutralité. Je ne crois même pas, et j'en ai donné les raisons, qu'elle consente à discuter leur autonomie comme une condition préalable du rapproche-

ment dont elle est la suite naturelle et certaine.

Ne demandons pas l'impossible; cette sagesse nous permettra d'obtenir tous les possibles.

Le seul fruit de l'entente franco-allemande doit être pour la France de fonder définitivement la paix européenne et de s'assurer pour l'avenir, dans l'Europe occidentale consolidée, les conditions de son libre développement et de sa légitime influence.

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