‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE Vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi

Ii*Europe après l'entente.

Cela n'ira pas tout seul! Et si je mesure avec complaisance la valeur de nos apports, si je me tiens en garde contre les demandes impossibles, c'est pour nous rendre plus forts à soutenir nos exigences raisonnables.

Les clauses auxquelles je fais allusion sont les clauses militaires destinées à assurer la proportion des forces armées des deux pays; et les clauses diplomatiques destinées à assurer notre entière indépendance et notre influence légitime dans les conseils de l'Europe.

Ne nous y trompons pas! Nous sommes et serons dans cette grave discussion, dans cette discussion de vie ou de mort, nous sommes et serons handicapés. Les représentants de la France trouveront en face d'eux comme partenaires l'empereur Guillaume et la chancellerie allemande, c'est-à-dire des volontés réfléchies, énergiques et rusées. Les intérêts de la France ne seront pas servis, snas doute, avec autant

d'intelligence, d'énergie et de prévoyance que les intérêts de l'Allemagne. Voilà un premier point qu'il faut, à part nous, reconnaître de bonne grâce, car cette lucidité nous rendra plus précautionneux et plus exigeants. Ce n'est pas seulement dans la discussion des clauses, mais plus encore dans leur application ultérieure que nous pouvons souffrir de cette qualité différente des deux volontés en présence! Nous avons donc de bonnes raisons pour ouvrir l'œil avant de rien commencer.

D'autre part, épargnons-nous une illusion enfantine! Soyons d'avance assurés que jamais le peuple allemand ni son empereur n'accepteront de s'engager dans un système d'alliance ou d'accords diplomatiques aboutissant à leur mettre les menottes. Espérer cela, ce serait revenir à cette erreur de certains pacifistes que nous avons démasquée déjà. L'Allemagne a gardé de la Conférence d'Algésiras le souvenir d'un piège dangereux; et lenez pour certain qu'elle se défiera et prendra ses précautions contre le retour de ce danger et contre sa permanence.

11 faut s'attendre à la voir réclamer dans les conseils de l'Europe une prépondérance analogue à celle que la Prusse possède au Bundesrath au milieu des autres Etals germaniques.

Voilà en gros les difficultés, les périls, les ambitions contraires que nous devons prévoir, si nous concluons l'entente. Il fallait d'abo'd les montrer ensemble. Mais pour en apercevoir le détail et trouver les façons de sortir d'em-

barras, figurez-vous l'Europe telle que la fera le rapprochement franco-allemand.

Notre recherche antérieure nous a conduits à penser que l'on doit, sans forcer les termes et par pur souci de n'être point dupes, comprendre le rapprochement de la France et de l'Allemagne comme une vraie et intime collaboration; que la détente ne signifie rien ou signifie l'entente; et que cette entente équivaudrait à une alliance entière et y aboutirait.

Si cela est vrai, il suffît de considérer le système actuel des alliances pour découvrir que, par l'effet de cette transformation profonde dans les rapports des deux grands pays, l'axe des forces tendrait à se déplacer. Cet axe, aujourd'hui, est représenté par la ligne qui unit Berlin et Vienne. Si une ligne nouvelle unissait Paris, Berlin et Vienne; est-il téméraire de penser que la partie de cette ligne qui joindrait Paris à Berlin serait le véritable axe du système? Il va sans dire que rien de tel n'arriverait, si Berlin s'appuyait sur Paris avec moins de confiance que sur Vienne! En ce cas, la ligne Berlin-Paris ne serait pas effectivement établie. Nous sommes tombés d'accord que le rapprochement francoallemand devait être cordial et définitif, ou ne pas être.

L'Allemagne n'aurait nul sacrifice diplomatique à faire pour opérer ce rapprochement : l'Autriche ni l'Italie n'ont d'intérêts opposés

aux intérêts français. Entre elles et nous, il n'y a que des sympathies; et nous ne céderons pas à un optimisme excessif en prévoyant qu'elles accueilleraient avec une vive satisfaction notre accession au groupement des puissances de l'Europe centrale. Cet élargissement de la Triple Alliance, qui en changerait du tout au tout le caractère, leur apporterait la perspective de nous trouver prêts, le cas échéant (et sous les réserves indiquées tout à l'heure) à appuyer leurs vues contre les vues de l'Allemagne.

La France n'aurait pas à sacrifier l'amitié de la Russie, mais il est clair que l'alliance russe perdrait sa raison d'être. La Russie, je le répète, s'y résignerait aisément. Beaucoup de Slavophiles seraient désolés de ne plus compter sur l'appui de la France contre les Germains. Mais la Russie officielle et gouvernementale est profondément attachée à l'amitié allemande. Sans doute, il ne lui a pas déplu de nous utiliser à l'occasion comme épouvantait, et même au besoin comme marchandise, et elle regrettera de perdre en nous de généreux et prodigues prêteurs. Son regret sera pourtant mince, car au fond, à Pétersbourg comme à Paris, on sent parfaitement que la vertu de l'alliance est épuisée.

Quant à la désolation des Slavophiles, elle ne doit pas nous toucher! J'aime beaucoup les Russes et je m'entête à compter beaucoup sur eux pour l'avenir. Mais, quant à présent, je ferai volontiers mon deuil des sympathies slavophiles.

Pourquoi donc, en cas de conflit, nous entêterions-nous à considérer que la France doit forcément se ranger du côté des Slaves contre les Germains?

Je ne crois pas du tout à la fatalité de ce duel. Nous ferons tout pour le prévenir, et le rapprochement franco-allemand tendrait, selon moi, à en diminuer les chances. Mais je n'ai jamais compris ceux des publicistes de chez nous qui s'obstinenL à nous imposer le rôle d'alliés naturels des Slaves. Il me semble que la civilisation européenne est jusqu'ici le patrimoine commun des Français, des Allemands, des Anglais, des Italiens, et que le triomphe des Slaves, la suprématie des peuples slaves, l'hégémonie russe, risqueraient de le compromettre.

Si belles que soient leurs destinées futures, et je suis persuadé qu'elles seront magnifiques, les Slaves d'à présent ne représentent pas la culture. Ils représentent tout le contraire.

Nous unir avec eux pour détruire les Germains ou placer ces derniers sous leur joug, auquel nous n'échapperions pas longtemps non plus, ce serait montrer au monde la France travaillant avec la sauvagerie contre la civilisation. Hé! J'avoue qu'il y a des précédents; mais je n'en tire pas gloire. Notre brillant roi François !"■ n'hésitait pas à lancer les Turcs contre Vienne. Il sapait ainsi fort habilement la monarchie universelle; et la puissance dangereuse de la Maison d'Autriche. Mais il jouait gros jeu,

et si ce rempart eut été détruit, comme fut détruit l'empire byzantin par la complicité des Occidentaux, si une nouvelle vague venue de l'Asie eut trouvé ouverte la route de l'Europe centrale, que serait-il advenu de nous? Et puis, sommes-nous François P""? Il se sentait sûr de tenir en main cette diversion efficace, et de brider au besoin les Turcs. « Je lâche les chiens », disait-il. Tenons-nous le tsar, ouest-ce lui qui nous tient en bride?

Notre entente avec l'Angleterre s'élargirait. Rappelons-nous que ce sont les Anglais qui ont refusé d'en serrer les liens et d'en faire un instrument de guerre! Mais passerions-nous pour cela de l'entente à l'hostilité? Du tout! Je ne consens pas à revenir aux sentiments d'après Fashoda ! Vous en souvenez-vous? Je vous en prie, ne les oubliez jamais! Il y a plaisir à les rappeler à nos guerriers! Dieu! Qu'ils étaient enragés! Le nom seul d'Angleterre les faisait écumer de fureur. On revenait aux temps lointains de Béranger, au lendemain de Waterloo, à la perfide Albion. Quels traîtres étions- nous pour ne pas sentir l'outrage, et la patrie humiliée, et le drapeau... Il est vrai que^^les mêmes, oui, les mêmes qui à cette heure-là nous mordaient de leur mieux, les mêmes hommes qui m'ont dit : « J'accepterai l'alliance allemande et j'oublierai 1870, et l'Alsace-Lorraine, pour abattre l'Angleterre! », ces même.s-Ià tournaient l'an dernier

vers l'AngleteiTe, après Agadir, un regard confiant et plein d'espoir.

Ah! Clemenceau nous donne volontiers, à propos du départ de Delcassé, et d'Algésiras, de « l'humiliation sans précédent » ! Sans précédent?

Allons donc! Rappelez-vous Fashoda! Et Marchand évacué, et Delcassé pleurant! La dernière humiliation nationale est toujours sans précédent, parce qu'elle efface le souvenir des autres !

Nous ne reviendrons plus aux sentiments d'après Fashoda : mais si nous trompons les calculs de quelques marchands de la Cité, n'ayons nul repentir! Nous ne sommes pas forcés de nous battre pour faire plaisir à des gens qui comptent bien rester à l'abri des coups les plus dangereux. Quant aux Anglais raisonnables, leur souhait très vif est l'entente de l'Angleterre avec la France et l'Allemagne.

Est-elle possible, cette entente, dans l'Europe nouvelle? dans l'Europe telle que la ferait le rapprochement franco-allemand?

L'Angleterre est un monde à part. Elle forme avec ses colonies une région particulière du monde, qui, comme chacun sait, comprend six parties : l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Océanie, l'Amérique, et l'Angleterre.

Elle ne peut donc entrer à fond et définitivement dans aucun système européen. Elle y serait à l'étroit. C'est trop petit pour elle.

Mais l'amitié n'est pas impossible entre elle et l'Europe; et elle s'y résoud chaque fois que l'Europe lui semble fortement unie.

« Oubliez-vous, me dit-on, que la grande raison de l'Empereur Guillaume, quand il cherchait notre alliance, était de détruire la puissance anglaise? Si nous nous rapprochons de l'Allemagne, celle-ci comptera, dès le lendemain, nous avoir pour auxiliaires dans sa lutte contre l'Angleterre ».

Je demande oii serait pour l'Allemagne l'intérêt de cette lutte après notre accord? L'Angleterre est inquiétante et irritante pour les Allemands, tant qu'ils la soupçonnent de nous exciter contre eux, et la voient prendre notre parti dans un conflit comme celui d'Agadir. L'empereur Guillaume a décidé depuis longtemps que l'Angleterre ne serait plus maîtresse unique des mers. Mais notre accord, ôtant à l'Angleterre tout espoir de diviser l'Europe, l'évincé de la politique continentale et fait tomber le premier grief allemand. L'union de la flotte française avec les autres flottes européennes supprime toute suprématie de la marine anglaise. La route est donc libre : c'est tout ce que les Allemands ont demandé à l'Angleterre dont ils ne convoitent aucune colonie.

Ils voulaient simplement la certitude qu'ils pourraient se tailler, eux aussi, leur domaine colonial, sans être à la merci de la flotte britannique. Je ne vois donc plus quel intérêt pousserait l'Allemagne contre l'Angleterre.

Nul intérêt, soit! Mais l'hostilité, la rancune, l'ambition, n'en faites-vous point de cas?

J'en fais peu de cas, quand ces sentiments,

très humains, ne peuvent s'appuyer sur une forte base d'intérêt positif. J'en fais peu de cas quand il y a une « opinion européenne » comme celle qu'invoquait M. Pichon dans son discours du 16 mai dernier. Cette opinion européenne ne saurait vivre durablement qu'après l'entente franco-allemande, mais elle apparaîtraitaussilôt.

Qu'importe alors qu'une mauvaise tête allemande continue à vouloir du mal aux Anglais?

Cet Allemand sera aussitôt équilibré par d'autres Allemands qui entonneront le refrain de la parenté saxonne et des cousins germains-

II sera maîtrisé surtout par la froideur et l'indifférence de l'Europe, qui n'est pas émue par des ressentiments tout superficiels que nul intérêt ne soutient plus. A présent, l'Europe, coupée en deux camps, ne peut guère former d'opinion unanime. Mais sitôt réunie et rassemblée en un faisceau, sa volonté paraît et pèse lourd.

Dans cette opinion européenne, l'opinion française a toujours compté pour beaucoup. Nous serions, le cas échéant, un puissant modérateur; et c'est pourquoi il me semble que notre entente avec les voisins de l'Est préviendrait tout conflit anglo-allemand, loin d'y pousser.

L'opinion européenne! La volonté de l'Europe! C'est bel et bon, mais à côté de l'opinion des peuples, à côté du sentiment public et des articles de iournar \ il y a la volonté des gou-

vernanis et le jeu des pouvoirs établis. Quand nous aurons rapproché la France de l'Allemagne, il restera, tout de même, une armée allemande, une armée française, un empereur allemand, un gouvernement français, un roi d'Italie, un empereur d'Autriche ! Vienne à surgir un de ces vastes problèmes diplomatiques tels que le récent conflit balkanique, tels que l'invasion de la Tripolitaine par l'Italie ou du Maroc par la France? Qui tranchera? Qui décidera?

Nul ne tranchera? Alors, demain, l'entente peut se rompre, et la guerre éclater. Car Allemands et Français peuvent se trouver entraînés vers des camps opposés.

Lune des deux puissances, l'Allemagne ou la France, fera-t-elle toujoursprévaloir sa volonté? Alors l'autre se dira vassale et subalterne.

Le vote des puissances siégeant en Conférence suprême s'imposera-t-il à l'une d'elles? Mais nous avons vu quel souvenir profond Algésiras a laissé dans l'esprit des Allemands!

Il est donc essentiel de prévoir et de fixer, avant de conclure accord, comment cet accord jouerait pratiquement.

Ne disons pas qu'on verra plus tard; qu'à chaque jour suffit sa tâche, et qu'on se perd en chimères à vouloir ainsi déterminer, d'avance, le fonctionnement des Etats-Unis d'Europe.

Hé! Je le sais bien! Je le sais, que ce n'est pas pour demain! Mais j'ai si peur qu'un pas -eu avant, vers l'entente, ne soit suivi d'un i)as

en arrière, vers la guerre! En petit, à Berne, nous avons frisé cela de tout près !

Et puis n'avons-nous pas, nous autres Français, l'expérience de l'Alliance russe? La difficulté d'arrêter une ligne de conduite commune aux deux alliés nous a permis plus d'une fois d'apprécier à quels embarras on s'exposerait le jour où il faudrait concentrer, non plus deux, mais trois, quatre puissances aux pensées différentes.

Ce n'est pas pour demain, disions-nous ? Soit! Mais, pourtant, dès le lendemain de l'accord franco-allemand, ne voyez-vous pas ce qu'il y aura de nécessairement changé?

Eclate, par exemple, la guerre des Balkans' Est-ce que nous nous trouvons à la Conférence de Londres, nous, gouvernements de France et d'Allemagne, dans les mêmes rapports qu'aujourd'hui? Si oui, il n'y a ni entente réelle ni accord solide, mais une ombre, une apparence, un rapprochement fragile et prêt à s'évanouir. Donc, si l'accord est sérieux, il aura dû déterminer comment, à l'avenir les deux gouvernements s'accorderont, et comment seront tranchés les différends!

Cela ne peut être l'effet que de ces clauses dont j'ai parlé, qui régleraient la proportion des armements, et la proportion des suffrages.

La limitation des armements.

La fixation du chiffre de soldais que la France et que rAlloinagnc tiendraient sous les armes serait la première difficulté, mais le premier bienfait de leur accord.

En avons-nous ouï parler de la limitation des Armements! du désarmement « progressif et simultané »!

Ce sont les termes mêmes de la proposition que mon vieil ami Dejeante déposa, comme un brave pefit bougre, il y a tantôt quinze ou vingt ans! Nous en étions très fiers, dans le groupe socialiste, et ma foi, cela ne nous semblait pas reculé dans un très lointain avenir. Car tout est relatif. Notre plus illustre disciple fut le tsar. Ni plus ni moins! Le tsar, converti h cette belle idée, reprit la proposition Dejeante et la présenta ix l'Europe. Sans plus de succès que Dejeante! On fit plus de façons pour lui que pour Dejeante; on marqua des égards dont nous n'avions pas été régalés : car le commun des hommes s'obstine à faire acception de personnes. Mais le résultat fut absolument le même. Dejeante, et nous, et le tsar, ensemble nous chûmes dans le néant.

On ressuscite, parfois, notre idée, sans trop y croire.

Un ministre anglais, quand la flotte allemande augmente trop, s'écrie : « L'Europe est prise de folie! Nos petits-neveux ne comprendront pas! »

La vérité est qu'une limitation concertée des

armements est une mesure de paix, parfaitement logique au cours d'un progrès pacifique, parfaitement absurde en état de guerre ou d'avantguerre.

Clemenceau le faisait très justement remarquer, dans un article de V Homme libre . Comment voulez-vous que deux Etats qui, demain, vont se battre, fassent convention de limiterleurs chances en limitant leurs armements? A peine signée l'invraisemblable convention, chacun s'appliquerait à la frauder, à la tourner, comme la Prusse échappait aux limitations imposées par Napoléon! Les voisins se surveilleraient anxieusement, s'épieraient, s'accuseraient. Quel nid de querelles!

La limitation des armements n'est pas seulement une mesure de paix; c'est une mesure partielle, qui ne se conçoit pas isolément, mais comme fraction d'un ensemble, comme élément d'un système organisé.

Supposez, par impossible, la France et l'Allemagne décidant, sans modifier leurs relations actuelles, délimiter leurs armements. Sur quelle base? L'Allemagne aussitôt proposera une proportion basée sur le chiffre de la population. La France riposte que l'on entretient une armée pour se défendre; et qu'il ne s'agit pas de savoir combien ily a, derrière elle, de gens à protégery mais combien il y a, devant elle, d'ennemis à repousser.

Impossible de rapprocher ces deux points de vue. Pourquoi? Parce que les deux armées dont

on veut limiter le chiffre sont destinées à combattre entre elles. Facile, au contraire, dès que les deux armées ne sont plus destinées à se combattre, mais à coopérer, le cas échéant, à la commune défense. Alors une réduction considérable devient possible, carie groupement nouveau des puissances européennes de l'Ouest et du Centre n'a guère à redouter qu'une hypothétique invasion d'Asiatiques! Les Jaunes, plutôt, serviraient de prétexte aux gouvernants pour maintenir des armées destinées, en réalité, à tirer sur nous autres, socialistes, en cas de révolution. Quel risque court l'Allemagne à reconnaître aux Français le droit au même chiffre qu'elle-même? La crainte d'une attaque traîtresse? Mais en ce cas, le concours immédiat des autres puissances alliées lui est acquis. Avec la disparition de l'antagonisme franco-allemand le principal obstacle me parait levé; et-je crois possible la rédaction des clauses militaires qui garantiront l'indépendance des deux peuples, jusqu'à ce que, le temps ayant fait son œuvre, le souvenir même des craintes passées et des haines d'autrefois nous étonne.

La proportion des suffrages.

L'institution et les règles destinées adonner, à chaque puissance, voix au chapitre, sont une besogne beaucoup plus compliquée. Je rappe-

lais tout à l'heure les notoires difficultés qui ont gêné souvent les gouvernements de France et de Russie, les tiraillements, les mésententes. Des divergences, non moindres, nous ont séparés à plusieurs reprises de nos amis Anglais, au cours de la crise balkanique, et ont donné de la tablature aux diplomates. La Triple Alliance aussi connaît parfois les dissensions. Elle sait mieux les cacher, mais qui a perdu mémoire de certaines périodes de tension violente entre l'Autriche et l'Italie?

Les interventions personnelles de l'empereur Guillaume, les négociations directes des chancelleries ont toujours sufli à tout apaiser.

Les moyens qui ont suffi dans un groupement à trois, suffiraient-ils encore dans un groupement à quatre? Il est sage de prévoir le contraire; et nous avons pour cela des raisons d'autant plus sérieuses que, par sa force d'attraction, le bloc des puissances européennes tendrait plutôt à s'augmenter encore.

L'Espagne resterait-elle en dehors? N'aurionsnous pas intérêt, pour notre part, à ce que l'adhésion espagnole accompagnât la nôtre ou la suivît de près?

En ce cas, l'Europe se trouve donc comme en état de conférence permanente. Les difficultés et les cas épineux ne peuvent plus guère être tranchés par des négociations directes et séparées d'une chancellerie à l'autre. Or, nous avons reconnu qu'il ne fallait pas espérer que l'Aflemagne se résignât de bon gré, et de gaieté de cœur, à

remettre ses intérêts aux mains d*une conférence comme celle d'Algésiras.

Il faut s'attendre de sa part à la même exigence que la Prusse a fait accepter par le reste de l'Allemagne. Au lieu d'une conférence où les puissances ont voix égale, elle proposera quelque organe analogue au Bundesrath, en s'y réservant un nombre de suffrages supérieur à celui d'aucune autre puissance. Voilà ce que nous avons à prévoir et ce que nous aurions à discuter, le cas échéant, pour nous faire attribuer un nombre de suffrages garantissant, comme je l'ai dit, notre influence dans les conseils de l'Europe. Je ne nie pas la difficulté. Je ne la cache pas. Je l'étalé. Mais je ne la crois pas insurmontable. Même avec un nombre de voix légèrement inférieur à celui de l'Allemagne, ne pourrions-nous espérer qu'en mainte occurrence les Latins d'Italie et d'Espagne se joindraient à nous? Et par contre, il n'y a là rien d'alarmant pour l'Allemagne, car l'intérêt italien et espagnol balancerait assez souvent les sympathies latines pour que jamais ne se formât un concert organisé et permanent contre elle.

Le meilleur moyen de rendre le nouveau Groupement plus solide, et ses relations intérieures plus souples, serait d'augmenter le nombre des participants.

Les Etats secondaires ou neutres, comme la Suisse, la Belgique, la Hollande, n'auraient aucune raison de rester en dehors. Cela touche au rêve? Je le reconnais bien volontiers! Mais

à quel moment, je vous prie, avons-nous perdu pied? Quand avons-nous cessé d'être en contact avec la réalité?

Est-ce au point de départ? Est-ce le rapprochement franco-allemand, la délente entre nos deux pays qui vous paraît chimérique? C'est possible! Alors, convenez qu'au fond de vousmême vous croyez à la guerre, et qu'en dehors de cette guerre, tout vous semble utopie et songe-creux.

Est-ce plus tard? Et me suis-je aventuré trop loin dans la voie des conséquences ? Tant que vous voudrez! Cela me paraît prudent^ je vous ai dit pourquoi. Mais je ne tiens pas à vous imposer ces conséquences-là. Je les propose seulement à vos réflexions. Vous les estimerez peut-être plus éloignées et plus douteuses qu'il ne me semble? Pour moi, je ne puis le cacher, le rapprochement franco-allemand me paraît un fait historique énorme, tout plein de conséquences, et ouvrant à l'univers une ère nouvelle. Par un côté, par son début, il est positif, étroit et limité, et nous est commandé par le seul souci d'éviter une guerre imminente. Par un autre côté, par le côté de l'avenir, il me paraît former l'embryon des futurs Etats-Unis d'Europe.

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