CHAPITRE I CeU3^ qui choisissent la guerre
Pourquoi pas la guerre, après tout?
Il y a des gens qui, très froidement, sans se monter la tête, y inclinent.
« Oui! les Schneider, les fabricants d'armes, les associés de l'usine Krupp, les accusés de Liebknecht? »
Il y en a d'autres! Je sais des hommes réfléchis, cultivés, perspicaces, d'excellents Français qui, dans le secret de leur âme ou dans l'exposé public de leur pensée, veulent la guerre.
Et j'en sais d'autres, en nombre infini ceuxlà, qui moins fixés, moins arrêtés, plus hésitants, inclinant d'ordinaire vers la paix, serrent les dents, à certaines heures et grommellent: « Après tout, si les Allemands nous y forcent...! »
Injurions-les, ces batailleurs! Je veuxbien! C'est une tradition sacrée que je ne briserai pas. Je n'y saurais manquer sans renier tous les saints et tous les apôtres, et la plupart des Pères et la plupart des Eglises. L'humanité comme un vaillant char-
retier suit sa route pénible en jurant à pleine gueule. L'Académie s'est honorée en accueillant i'engueulade, car le progrès moral fut toujours accompagné d'un torrent d'invectives, roulant et revenant de ceux qui tirent à hue à ceux qui tirent à dia ; et nos polémiques pâlissent, timides continuatrices, auprès des augustes et magnifiques tonnerres d'engueulades des prophètes d'Israël, et des Apocalypses, et des Souverains Pontifes, et des chefs de la Réforme, et des héros révolutionnaires.
Je consens à injurier ceux qui veulent la guerre. Injurier, c'est acte de foi, c'est pieux, et cela soulage.
Mais quand on est soulagé? La raison revient avec le calme. Raison, désir de comprendre, nécessité d'écouter ! Que disent-ils? Oui sont-ils?
Oh! ils disent bien des choses qui me choquent beaucoup; et quelques-unes qui me choquent moins; et il y a parmi eux toute espèce de gens.
C'est M. de Mun, dans ses vigoureuses campagnes de presse; c'est Paul Bourget; c'est le Junius de VEcho de Paris dont je veux, bien que résolu à ne pas alourdir de citations ces vérités que vous contrôlez tous les matins, citer tout de même cet extrait qui dit tout :
La çaleur éducative de la guerre n'a jamais fait de doute pour quiconque est capable d'un peu d'' observation réfléchie. L'histoire entière le prouve : les époques de forte culture intellectuelle n'apparaissent chez les peuples qu après quils ont tra-
perse la douloureuse mais féconde école du sacrU fice sanglant. Sans remonter à Rome et à la Grèce, nous vérifions cette loi chez nous, sous la Restauration. Nous la vérifions sous Louis XIII et sous Louis XI V. Une génération qui a su se battre lègue à ses héritiers les magnifiques vertus d'intelligence que développe l'habitude de V énergie périlleuse et ordonnée, et de la mort regardée en face^ L'art et la littérature prennent à cette discipline ce sérieux à la fois et ce ressort, ce sens du réel et cette décision, qualités militaires par excellence, qui transposées dans le domaine des idées font les vrais créateurs et les vraies œuvres.
Malheur aux nations sans histoire, louangées par le plus lâche des proverbes et auxquelles Vhéroïque frisson du danger fat trop longtemps épargné!
Les redoutables nigauds qui prêchent le pacifisme prêchent ainsi, et ces malfaisants idéologues ne s'en doutent pas, la dégradation des mœurs et la corruption de Vesprit, tout ce vice byzantin dont nous avons pu trembler que la France ne fut infectée. Quel soulagement quand nous constatons aujourd'hui qu'il n'en est rien.
Oui! La guerre est vraiment la Régénératrice sacrée, puisque sa seule idée suffit à remettre d'aplomb du coup l'âme nationale »
Je m'arrête. Tout serait à citer, mais cela suffit. La page est superbe, d'ailleurs, et la plume de Junius fut, en ce malin du 7 septembre, tenue, si je ne me trompe, par Paul Bourget. Non pas que Denys Cochin ne fût capable de l'écrire, cette ode qui charrie l'in-
vective, mais il y a telle tournure de phrase (l'art et la littérature prennent à cette discipline ce sérieux, à la fois, et ce ressort...) qui vaut presque signature. Le même Paul Bourget répondait, d'ailleurs, dans un interview publiée par Le GattZois, au sujet de r Enquête d'Aga thon, que tout lui semblait dominé par la question 6.Q la guerre inévitable entre la France et l'Allemagne.
Une simple remarque en passant : Paul Bourget, lyrique adorateur de la guerre, se réjouit, l'avez-vous remarqué, de voir la France d'aujourd'hui telle qu'il la désire. Que voulezvous que pense un Allemand cultivé, curieux des lettres parisiennes, et il y en a beaucoup, en lisant un tel avis sous la plume d'un écrivain comme Paul Bourget dont il connaît le talent et la clairvoyance? Or si cet Allemand s'avise de dire au Reichstag, ainsi renseigné par Paul Bourget, que la France n'est point pacifique, une clameur d'indignation retentira dans la presse française et le très distingué correspondant berlinois de LEcho de Paris dénoncera les mensonges du chancelier allemand! Que diable voulez-vous que les Allemands y comprennent?
Comprenons, pour notre part, que nous n'avons pas le droit de mépriser l'avis des fauteurs de guerre puisqu'ils ont dans leurs rangs des hommes de ce talent. Chauvins, crétins, cela rime, mais la synonymie n'est pas absolue.
Ni chez nous, ni en Allemagne non plus, car il y a des pangermanistes dont les qualités personnelles ont arraché lestime de leurs adver-
saires. Ne disions-nous pas, tout à l'heure, un mot du correspondant berlinois de VEchot
Ecoutez-le parler des pangermanistes, qu'il exècre :
Les pangermanistes ne sont pas tous des braillards ou des imbéciles.
L'un d'eux qui fut président de la Ligue pangermaniste ou d'une de ses sections importantes exerçait en même temps, il y a cinq ans les fonctions assez considérables de président du Reichstag . C était le prince de Stolberg-Wernigerode, le modèle d'un président impartial.
Un second pangermaniste, le comte de Récentlow, malgré la vivacité de sa plume, m'apparaît comme un homme loyal, d'un talent incontestable...
Les pangermanistes ne sont donc pas tous des fous ou des pantins négligeables.
Voilà exactement ce qu'il faut penser de nos chauvins et de nos fauteurs de guerre : tous ne sont pas, quoiqu'il semble, des fous, ni des pantins, ni des braillards ni des imbéciles.
Et vous avouerez que si la guerre avait la moitié des vertus dont l'orne Junius, vous voudriez aussi vous battre, ou du moins y encourager les autres.
Gardez-vous pourtant de croire que la guerre n'ait pour partisans que ces adorateurs à la de MoUke, qui la regardent comme providentielle et tiendraient l'humanité pour déchue, sans la guerre.
Au-dessous de ces intrépides apologistes qui
voient en elle le cordial régénérateur, et le souverain tonique des peuples forts, il y a des hommes d'Etat, des diplomates, des ministres qui, connaissant bien la situation internationale, estiment que la France ne peut se relever que par une campagne heureuse, et que la victoire seule lui rendra son rang dans le monde.
J'en connais. J'ai toujours été saisi de la facilité avec laquelle ils omettent l'éventualité de la défaite. Vous rappelez-vous M. Delafossequi nous disait : « Il faut laisser quelque chose à faire à Dieu! »
L'excellent homme ! Je l'admire beaucoup ! il se fait la tête d'un notaire, et il croit que c'est la tête d'un ambassadeur. Mais, tout comme lui, les hommes d'Etat, assez nombreux, qui ne reculent pas, dans leurs entretiens, devant la perspective d'un conflit armé entre la France et l'Allemagne, écartent d'un geste de la main, supérieur, comme une abeille importune, la possibilité d'une défaite. Quand on parle de ce « règlement de comptes auquel on finira par se décider, nécessité pénible mais inévitable », il demeure entendu que la France sera victorieuse.
Merveilleuse assurance ! Si la confiance suffit, nous l'emporterons sous de tels chefs. Mais la confiance superbe de la veille croule aisément le lendemain. Nous avons connu cela. Il y a eu Lebœuf.
Et si, tout de même, nous étions battus? On a le droit de compter ses chances, mais il est bon de peser ses risques! Que risque la France?
Que risque l'Allemagne? La même chose? J'ai peur que non. Si les chances sont égales, les risques sont différents.
Admettons que les chances soient égales! En cas de guerre, l'Allemagne, la France ont autant de chances l'une que l'autre de l'emporter.
C'est, je crois, l'hypothèse la plus favorable pour nous.
Admettons-la donc ! Malgré sa population plus nombreuse, malgré sa parfaite organisation, malgré la supériorité du haut commandement, l'Allemagne ne possédera pas une chance de plus que nous, soit!
Mais les risques?
Nous sommes vainqueurs! Nous pouvons reprendre les provinces perdues, reprendre même la rive gauche du Rhin, frapper les Allemands d'une contribution de guerre effroyable. Oui! Nous pouvons cela. Nous ne pouvons pas davantage. Nous ne briserons pas l'unité allemande, car si nous la brisions, le souvenir du demi-siècle d'unité, l'image de la puissante Allemagne impériale s'installerait au cœur de tous les Allemands, plus solide statue de la Germania que celle dont nous aurions abattu le bronze dans la forêt des Vosges. Nous aurions beau séparer sur le papier l'Allemagne du Nord de l'Allemagne du Sud, et remuer, du bout de notre sabre, les vieilles cendres pour y retrouver les brandons des anciennes discordes. Nous n'y trouverions que des charbons éteints. La défaite cimenterait l'unité plus fortement encore que
ne fit la victoire : une défaite au lendemain de laquelle ils ne penseraient guère, eux, à autre chose qu'à se venger! Vous n'êtes pas persuadés encore? Attendez! Je veux vous persuader. 11 y a une chose, du moins, que vous ne pourrez pas faire, pas même essayer, pas même rêver : vous ne pourrez pas peupler l'Allemagne de Français, en y versant le trop-plein de notre population, puisque nous n'avons pas de trop-plein, ni même notre plein!
Voilà donc le risque limité que court l'Allemagne en cas de guerre.
Notre risque à nous est illimité. Ce que nous risquons? C'est bien simple : nous risquons de disparaître. Défaite pour nous peut signifier fin. ,1e vois que de temps à autre on met dans la bouche des Allemands des menaces terribles : trente-cinq milliards d'indemnité, le reste de la Lorraine, la Champagne... à mon avis, il s'agit de bien autre chose. Ils n'essaieront pas du tout, j'en suis convaincu, d'annexer à l'Allemagne une nouvelle province française. La France subsistera, mais dans quel état! A l'état « terre vuide de gent, bonne à conquerre » comme dit le trouvère. Sera-ce au lendemain de la conquête, ou dix ans après, qu'importe? L'Allemagne regorgeante ne pourra s'empêcher de remarquer que le kilomètre carré de terre française est d'un bon tiers moins peuplé que le kilomètre carré de territoire allemand, et pourtant d'une fertilité double. La prochaine guerre, cette anxiété me hante, ne sera pas pour
nous une guerre ordinaire, une de ces guerres bourgeoises dont nous avons coutume, ce sera le prélude d'une invasion comme celle des Burgondes ou des Normands, un mouvement de races, et pour reprendre encore une vieille phrase de Bourget, « un déferlement de cette marée de peuples que les invasions poussent de l'Est à l'Ouest depuis des siècles et des siècles » et aussi du Nord de l'Europe vers la Méditerranée ! Nous ne pouvons pas peupler l'Allemagne, qui est surpeuplée, mais l'Allemagne peut coloniser la France.
Il ne sera plus question, comme pour les immigrants d'aujourd'hui, dont s'effraient si fort les nationalistes, d'assimiler les nouveaux venus ! Leur centre ne sera pas chez nous, car il n'y aura plus de centre chez nous ; c'est eux qui nous absorberont.
Je ne puis m'empêcher de trouver folle la partie qui s'engage à égales chances et à risques inégaux, disproportionnés, effroyablement disproportionnés!
Combien de fois l'ai-je objecté, je ne dis pas seulement aux hommes politiques, mais a tous ces braves gens dont nous parlions tout à l'heure, qui sont légion, et d'habitude inclinent à la paix, mais que l'irritation d'une heure crispe et rejette à la guerre.
Bougie le disait, paraît-il, au cours d'une séance de la Société de philosophie : « Il y a des heures oii Ton se sent guerrier! » Et ces guerriers d'une heure (dangereux guerriers! car
la guerre moderne est affaire de méthode et de préparation, non pas de coup de tête ni de crise de nerfs, ni d'accès de colère!), vous en rencontrez partout.
Partout! Au fond de vous-même d'abord.
Rappelez-vous la saisie du Carthage et du Manoubal Ennemis de la guerre, amis de l'Italie, nous étions aussi furieux que les autres. Quittes à nous imaginer qu'on violait, par cette offense, le droit des gens et qu'on arrêtait d'honnêtes infirmiers !
Vous en rencontrez au sortir d'un groupe socialiste, d'un groupe de libre-pensée, d'une loge maçonnique, dans les milieux les plus hétéroclites et 011 vous les attendiez le moins.
Chaque fois que l'horizon diplomatique s'obscurcit, je suis sûr d'avoir à calmer, pendant une demi-heure, en remontant vers la rue Lepic, mon ami André Lebey, « parce qu'à la fin, mon cher Sembat, en voilà assez! Cela ne peut continuer ainsi! »
Vous en rencontrez à la Conférence de Berne. Oui, en pleine Conférence de Berne! Vazeille ayant raconté dans son journal, que Le Temps s est hâté de reproduire, Talgarade soulevée à l'occasion de la phrase sur l'Alsace-Lorraine, il n'y a plus d'inconvénient à compléter sur un point son récit. Une parole lui échappa, dans son discours, révélatrice, qui frappa tout le monde et souleva un long murmure. Exposant que la reprise de l'Alsace-Lorraine n'est pas seulement pour la France une question de senti-
ment mais « de force et de vitalité », il s'écria ; « Enfin! Si nous étions plus forts, si nous étions soixante millions, nous ne serions pas ici! »
Nous y étions donc, selon lui, à cette conférence de paix, parce que nos forces ne nous permettraient plus d'affronter les champs debataille? Bizarre pacifisme, qui ne s'estime que le pisaller d'une aventure plus belle! Avant d'accabler Vazeille, tâtons-nous bien! Il est franc, Vazeille, il a de brusques façons de s'ouvrir à vous qui montrent le fond du cœur; il est typique et représentatif. Tâtons-nous! Sommes-nous sûrs que si choix nous était donné entre, non pas la guerre ou la paix, non pas la guerre avec ses chances incertaines et contraires, mais entre la Paix ou la Victoire, sommes-nous sûrs que la majorité des Français ne se jetterait pas, d'un élan, vers la victoire? J'ai déjà posé la question.
C'est que l'instinct de guerre, voyez-vous, se lie intimement et profondément à l'idée de patrie. Je plaide mal, malgré mes efforts d'impartialité, la cause de la guerre. Je suis pour elle mauvais avocat.
Ne m'en croyez pas, si vous voulez juger impartialement, et ayez grand soin de compléter et de rectifier ce que je vous dis si mal par les sons d'une autre cloche.
Il est une page magnifique écrite en un jour d'épanchement irrésistible par un grand artiste libertaire. Cette page est d'Elie Faure; elle a paru dans les Hommes du Jour. On sent que ce
jour-là il avait besoin de tout dire, de se livrer tout entier, de débonder un coin de son âme où s'amassaient depuis longtemps des sentiments qui ne trouvaient pas d'issue. Tout sortit ce jourlà, tout jaillit, et ce fut un jet superbe comme le splendide jet d'eau d'un parc Louis XIV au soleil couchant.
Vous ne l'appellerez pas chauvin, cet anarchiste? Pourtant son article s'intitulait « Pour la Patrie », et jamais la patrie ne fut plus parfaitement célébrée :
« Le profond esprit national... il est la çie, il distribue parmi les hommes le désir d'affirmer ce qui monte d'eux-mêmes et de renverser les obstacles qui contrarient leur loi. Il est l'effort cent fois brisé d'une masse anonyme combattant pour des intérêts communs... l'artiste et le guerrier, ici et là ont représenté quelque chose qui ne pouvait vaincre ailleurs... Toute patrie est le feu dun de ces Phares qui brillent pour diriger le voyageur vers des rivages étrangers . .
... Là, la guerre a passé pour conquérir un promontoire. Et puisqu'il X a de la lumière en haut je dois aimer tout ce qui l'a voulue ou préparée, les terrassiers et les maçons, et ceux qui leur portaient la nourriture, et celles qui leur donnaient l'amour, et ceux qui protégeaieut leur travail... je suis reconnaissant à tous les hommes d'avoir entretenu sur les hauteurs le foyer de la patrie.
...L'esprit libre accepte les conquêtes elles attentats accumulés par les ancêtres, et en projette l'ombre sur sa route selon son profond désir »
Alors la question est de savoir s'il y a encore, en France, une lumière à protéger, une lumière qui nous soit particulière et ne brille pas ailleurs. Ce n'est pas nous, j'imagine, qui dirons non, n'est-ce pas? En ce cas, si du dehors on veut l'éteindre, cette lumière, notre devoir., voilà pourquoi des gens optent pour la guerre!