‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE î · texte numérisé non relu

CHAPITRE î

Un point d'interrogation.

En conseillant de faire un roi à ceux qui veulent l'aire la guerre, je ne croyais rien dire que d'ordinaire et de banal. Quoi? des républicains contesteraient une vérité si évidente? Ils ont donc ignoré jusqu'ici que le régime républicain est un régime de paix? On s'en doute pourtant depuis longtemps! C'est vieux comme tout! La distinction si connue par laquelle Herbert Spencer a difïérencié les sociétés du type militaire et les sociétés du type industriel l'impliquait déjà. Les récentes démonstrations de Charles Maurras, l'abondance de ses preuves, tout son luxe d'arguments, tout ce déluge de faits, croyez-vous donc qu'il suffise de n'en point parler pour les réfuter?

Il va sans dire que Charles Maurras est royaliste et, par-là, sa démonstration est suspecte de partialité : est-ce que par hasard je vous invite à l'admettre les yeux fermés?

Je vous dis qu'il y a des faits avérés, des constatations historiques, allégués dans son

Enquête et surtout dans ^t>? à Tanger^ qu'il est impossible, à tout esprit de bonne foi, de ne pas retenir! Un hochement de tête ne m'en débarrasse point. C'est un réactionnaire! c'est un monarchiste! Soit! mais que lui répondez-vous?

Charles Maurras a tracé pour moi sur un tableau noir un énorme point d'interrogation. Je n'en puis détacher mes yeux.

Je lis : « Admettez-vous qu'une nalion puisse se passer de gouvernement? Ce gouvernement peut-il sans inconvénient manquer de toutes les qualités d'intelligence et de volonté? Peut-il se passer de durée, de continuité, de cohérence? Peut-il se dispenser de former des plans avec intelligence et d'en poursuivre l'exécution avec continuité? »

« Sinon, par quels procédés, par quels organes assurez vous au régime actuel la possession de ces qualités} »

Je ne cite pas là son texte, mais voilà comment je lis son point d'interrogation. Je le désigne du doigt depuis plusieurs années aux yeux qui ne veulent pas voir. Il y a deux manières de se comporter en face de cela : détourner la tête, regarder ailleurs, s'en aller, et continuer à vivre en feignant de n'avoir rien vu; ou bien essayer de répondre : de répondre bien entendu, non pas par des phrases mais par des faits, par des créations, par des institutions. Je préfère la seconde manière, mais je dois convenir que c'est la première qui est adoptée jusqu'ici par l'immense majorité des républicains.

a Répondre! répondre à Charles Maurras? mais, est-ce que vous n'allez pas un peu vite? D'abord, est-ce vrai tout ce qu"il nous raconte, ce royaliste? Est-il si prouvé que nous soyons dénués d'intelligence et de volonté? Manquonsnous à ce point des qualités les plus élémentaires? Pourquoi donc la République en seraitelle à jamais dépourvue? »

Vous avez raison! On n'est pas obligé d'admettre si vite ses infirmités. Voilà des années que les socialistes répètent aux radicaux, par pure obligeance et à titre de renseignement, que le parti radical va mourir, qu'ils sont mourants, qu'ils sont morts. Or, je connais personnellement des radicaux qui hésitent à le croire, et mon dieu, je ne blâme pas leur hésitation!

De même, mon confrère Julia, dans l'éditorial de La France marquait un doux étonnement de cette bizarre option que je proposais entre la guerre mais le roi, ou bien la République mais la paix. C'était surprise, plus que contradiction formelle. Tiens? on n'avait pas jusqu'ici songé à cela en jouant de la trompette ! Il craignait que je ne fusse égaré par un goût de vérités cruelles et une défiance de mon propre cœur. Pourquoi, après tout, la République ne pourrait-elle pas faire la guerre aussi bien que n'importe quel monarque?

Je le demande à Julia, à La France, à tous les

républicains de guerre, de quelle République parlez-vous?

De la République d'aujourd'hui ou de la République que nous ferons demain?

De la République actuelle, présente, de celle que nous avons en ce moment même le bonheur de posséder? Ou bien s'agit-il, dans votre pensée, d'une République future, d'une République éventuelle, possible, à l'horizon, et par exemple, de cette fameuse et célèbre République que nous allons, infailliblement, organiser demain?

Ah! s'il s'agit de celle-là, de celle de demain, de ce beau mirage, nous voici d'accord! Si nous décidons, très vaillants, d'organiser une République mieux douée de volonté, capable de former des plans et d'en poursuivre l'exécution, je suis avec vous pour cette œuvre et je vous demanderai aussi à l'occasion d'être avec moi. Comme je disais, il ne s'agit pas de phrases, ni d'idées abstraites, mais de refonte pratique, d'organes à créer, d'institutions à établir. Voilà qui est entendu : le désordre, l'incapacité, le gâchis ne sont point inhérents à la République. Nous tâchons d'y remédier, nous allons, demain, y réussir.

Le roi sera quinaud ! et Charles Maurras aboli !

Demain!

Mais c'est aujourd'hui que vous vous apprêtez si je vous entends bien, à faire la guerre? C'est avec la République d'aujourd'hui! avec les institutions d'aujourd'hui ! C'est aujourd'hui que vous proposez de rétablir le service de trois ansl

Il s'agit donc de savoir si la République d'aujourd'hui est adaptée à la guerre et à une politique de guerre. La République de demain, nous la jugerons à l'œuvre quand nous l'aurons faite. Je suis sûr que nous réussirons à la doter des qualités essentielles, indispensables en tout temps, et que la paix réclame aussi bien que la guerre. Mais je ne crois pas que nous puissions lui donner les qualités spéciales, propres à la guerre, et je ne le regrette pas.

En tout cas, c'est à voir! nous la jugerons, je le répète, quand elle existera. Pour le moment, jugeons la nôtre. A ses actes, n'est-ce pas? Les actes, l'expérience (et non pas les paroles, ni nos désirs, ni nos espoirs) les faits seuls nous montreront ses qualités.

Ses actes, depuis quarante ans, l'expérience de près d'un demi-siècle, prouvent-ils qu'elle soit capable de desseins continus?

Quand un homme a juré pendant quarante ans qu'il adore le travail, que l'oisiveté lui est insupportable, qu'il est par goût et par tempérament le plus laborieux des êtres, que l'inaction le tuerait! Quand il a répété cela à chaque repas, au dessert, mais qu'en fait il passe son temps à flâner, à rêver, à baguenauder, à fumer des cigarettes en musardant, vous dites peut-être que c'est un garçon délicieux, mais vous ne dites pas que c'est un grand travailleur.

Je connais un brave garçon qui adore les ▼oyages. Par malheur, sa profession le gène un

peu. Il satisfait donc sa passion en feuilletant, le soir, fiévreusement, des indicateurs et en dressant le plan détaillé de son grand voyage de cet été. Car vous savez, c'est décidé! c'est pour cet été! Je pars en août! ohl absolument décidé! je m'occupe d'un remplaçant ^jour cinq semaines. Tenez, mon cher ami, je vais vous lire mon plan! il est établi jour par jour! vous m'allez dire un peu comment vous le trouvez, mon voyage!

J'écoute le plan, maisje n'y crois plus. C'était déjà la même chose au printemps dernier. Le voyage n'était pas le même : il allait en Norvège au lieu qu'il va en Grèce. Mais la résolution était pareille! Mon ami est un charmant homme, mais il n'est pas, tout de même, un très grand voyageur!

Et si l'on applique à la République la même règle de bon sens?

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