‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ii'État républicain jugé par ses fidèles serviteurs.

Vérifions! et nous n'aurons garde d'en croire le royaliste Charles Maurras! D'ailleurs, il est mal placé pour juger la République : il ne la voit que du dehors. Nous sommes, nous, de la boîte! N'en croyons que nos expériences parlementaires. Je ne veux faire appel qu'au témoignage des républicains : ainsi nous tria sur le volet la réunion plénière qui précéda le Congrès de Versailles, et qui fut de Pams le triomphe très bref!

Recueillons^ de préférence, l'opinion des républicains officiels. Voire, pour plus de garanties, des républicains les plus officiels de tous, des ministres !

Ah! les ministres de la République! ils sont plutôt durs pour elle! Ils tiennent en profonde méfiance les capacités de l'Etat républicain. Rien n'est plus curieux! et cela va si loin que pour gagnei le renom d'un bon ministre, plein

d'avenir, d'un ministre sérieux et d'un véritable homme de gouvernement, il n'est tel que d'affecLer un air avisé, un prudent scepticisme quand on parle de l'Etat, de ses aptitudes et de ses administrations.

Serviteurs de l'Etat, chefs de ses grands services, voulez- vous réussir? Ecoutez-moi! Dénigrez l'Etat, raillez les administrations, la routine, M. Lebureau, la paperasse, la torpeur, l'inertie, le gaspillage, la bévue, le rond-de-cuir! Parlez avec une amertume narquoise des allumettes et du tabac, de la Régie, et des cigares, et du téléphone, et de l'Ouest-Etat!

Imitez David, imitez Thierry! Mais non! Que vais-je vous conseiller-là ! Ces fidèles serviteurs de l'Etat sont inimitables! Thierry, par exemple, est l'esprit le plus distingué, l'homme le mieux au courant des affaires, et en possession de la confiance la plus justifiée de tout le grand Commerce et de la haute Finance. Symbolique arrivée à Marseille! J'y débarque un jour, longtemps avant que Thierry fut ministre, mais je l'aimais déjà, et prévoyais sa fortune : dès les premiers pas dans la cité, quelles immenses affiches frappent les regards! Thiéryf Si grand! « C'est très vrai », dis-je à l'ami qui m'accompagnait « c'est tout à fait vrai ! Avec une petite pointe d'exagération, pour la couleur locale; mais au fond, c'est parfaitement exact. Thierry est un homme de haute valeur et il s'élèvera encore! Thierry est si grand! »

l']h bien! dans notre grand Thierry, rien ne

dépasse la grandeur de son dédain pour l'Etat, dont il est le plus éminent serviteur. Ce dédain, entre toutes ses qualités, n'est pas la moindre. Il contribue a lui mériter ces hautes et flatteuses sympathies du monde des affaires dont je parlais tout-à-l'heure. Fermement persuadé que l'Etat est incapable de rien faire de bon, et de travailler utilement, il était tout désigné pour le portefeuille des Travaux Publics.

Et David! j'allais oublier David! J'eus, certain jour, avec ce brave ami, une toute petite dispute parlementaire. Oh! une vétille! une bagatelle! une mince algarade que j'ai fait, le soir même, disparaître de V Officiel et dans laquelle j'avais tous les torts.

Pourquoi, diable, bronzé comme je suis par vingt ans de Chambre, habitué à tout entendre en souriant, pourquoi me suis-je agacé de son langage, si ordinaire, si convenable, et dont tant de bouches diverses de ministres successifs nous avaient avant lui régalé? Un vrai accès de désespoir, puéril, naïf, ridicule, m'empoigna; je me levai comme un enfant qui geint, et je lui criai : « Mais enfin, Monsieur le Ministre, si l'Etat est si incapable, si impuissant, si irrémédiablement propre à rien, comment pouvez-vous espérer qu'il soit capable d'assurer la défense nationale et la mobilisation? » Je n'ai pas souvenir de sa réponse, qui fut pleine d'assurance et vide de raisons, pacce que l'émotion m'empêcha d'y prêter attention.

Encore une fois, pourquoi? Qu'avait-il dit de

si étrange? Ma foi, ce qu'ils disent tous. « Je n'ai, pour ma part, aucune confiance dans l'apfitude de l'Etat à gérer une industrie.... » Etait-ce un accent de dérision qui m'avait piqué et fit de moi, pour une seconde, le chevalier, le don Quichotte de l'Etat républicain?

Il y a longtemps que j'ai cessé d'en vouloir à David du crime de tous. L'incident fut effacé dès le soir, et n'a pas laissé plus de traces dans mon esprit ni dans nos relations qu'au Journal Officiel. J'ignore par quel hasard il me revient en mémoire aujourd'hui : mais je me souviens que pendant un instant ce malheureux David me fit l'effet d'un traître, d'un vrai Bazaine.

A ce compte, ils seraient nombreux, les Bazaine, dans la majorité républicaine! Je répète que c'est moi qui avais tort. Mais est-il étonnant qu'on soit, une fois par aventure, saisi au cœur par le perpétuel et déconcertant paradoxe de ces messieurs-là?

Eh quoi? l'Etat n'est pas capable de fabriquer des allumettes qui prennent feu, ni d'acheter du bon tabac, ni de faire marcher le chemin de fer, et ce même Etat que vous bafouez quand il est industriel, vous êtes à genoux devant lui sitôt qu'il est sous l'habit militaire?

Froidement, vous admettez, dans la même pensée et à la même seconde, que l'État rate fatalement et par vice incurable toute entreprise dont il se mêle et qu'en même temps on peut affronter la guerre e. se fier à lui pour la mobilisation?

Non? le ministre des Travaux publics est, par décret céleste, un idiot renforcé comme fonctionnaire public (si intelligent et habile soit-il comme homme privé), une brute baveuse, type caricatural, un Lebureau grotesque, éternellement frappé de déchéance et d'incapacité ! Tandis que dans le môme temps, collègue du même cabinet, le ministre de la Guerre est un génie supérieur, capable de mener à bien la préparation la plus compliquée?

Et si c'est le même pourtant? si le môme homme, le même Etienne passe d'abord aux Travaux publics et de là à la Guerre?

L'administration, alors? La supériorité du rond-de-cuir de la rue Saint-Dominique sur le rond-de-cuir du boulevard Saint-Germain?

Vous nous la bâillez belle!

L'Etat n'est pas capable de faire marcher rOuest-Etat, mais il est capable de réussir la Mobilisation!

Vous ne savez donc pas que la guerre contemporaine ressemble chaque jour davantage à une entreprise industrielle? Que la mobilisation est une immense opération industrielle? Qu'elle réclame, comme toute opération industrielle, une compétence et une capacité tet;hniques?

Mais voyons! elle suppose une préparation compliquée, dont l'infini détail s'étend à tous les points du territoire! 11 n'y a pas de ligne de chemin de fer qui impose des exigences plus multipliées! Vous en parlez vous-mêmes, sans cesse, de ces quantités prodigieuses d'approvi-

sionnemcntsde tout genre qu'il faut amasser! et do leur manutention! et de leur bon état! et de leur distribution rapide et régulière le jour venu?

Et les vivres, et la nourriture des armées en campagne?

Appeler par dépêches plusieurs millions d'hommes, les faire sortir de tous les faubourgs et de tous les hameaux, surveiller leur prompt transport, en concentrer les fourmillières et les diriger à la frontière, en toute hâte, quand une journée d'avance ou de retard peut fixer le destin! Les équiper, les vêtir, les armer, les alimenter, assurer les convois de munitions et de vivres, en sorte que pendant des semaines à aucune de ces fourmis humaines il ne manque de quoi manger, de quoi se battre!

Vous ne savez pas faire marcher une usine et vous ferez marcher cela?

Cette contradiction monstrueuse est acceptée le plus couramment du monde par l'esprit parlementaire.

David, Thierry, incarnent l'esprit de tous les gens sérieux de la Chambre. Qui croit aux vertus de l'Etat? Quelques radicaux vieux jeu, quelques socialistes! et encore! combien y a-t-il d'ennemis de l'Etat parmi les socialistes et les radicaux! Les socialistes, en laccablant, se croient plus orthodoxes, et les radicaux plus modernes et plus positifs. Vraiment le mépris de l'Etat est l'opinion qui nous divise le moins. Elle nous unit, depuis les anarchistes jusqu'aux économistes de l'Institut, jue^u'à M. Aynard!

Or, bon gré mal gré, quand on décrète l'incapacité administrative de l'État, sa faillite mdustrielie, le gâchis des services publics et le four des régies, c'est contre l'Etat républicain que les arguments portent!

« Ah! mais non! pas du tout! c'est à l'Etat, quelle que soit sa forme que nous en voulons ! »

Permettez! je ne vous demande pas ce que vous voulez! Je vous montre ce que vous faites. Il arrive très souvent que nos actes vont plus loin que nos volontés! Par exemple, quand vous criblez de sarcasmes l'Ouest-Etat, et les chemins de fer de l'Etat, et l'Etat entrepreneur de transports, et ses échecs lamentables, c'est bien de l'Etat français que vous entendez parler. Autrement, on vous rappellerait tout de suite que les chemins de fer allemands sont merveilleusement gérés par l'Etat auquel ils rapportent de gros bénéfices.

Hé! comment donc! Mais j'oubliais que les journaux mêmes qui déchirent à belles dents nos entreprises d'Etat se pâment d'admiration devant les belles recettes budgétaires que l'Etat prussien doit à ses chemins de fer.

A moins de conclure à une infériorité propre et spéciale aux Français, il faut donc que notre incapacité d'Etat tienne à la forme républicaine. L'infériorité des Français? votre patriotisme vous mterdit de l'admettre. D'ailleurs si les Français étaient une population inférieure, incapable de s'élever à la hauteur des exigences modernes et d'exceller comme leurs voisins dans les entre-

prises collectives, à quoi bon continu'3r? Inutile de chercher une issue et de leur montrer une voie de salut. Condamnés par notre infériorité à périr dans la lutte des peuples, notre sort serait déjà scellé. J'admets comme postulat dans tout ce que j'écris ici que les Français valent les Allemands et sont aussi capables de progrès el d'action collective que leurs voisins.

Il est donc bien clair que si les Ouest-Etat, les régies, les allumettes, les arsenaux, les téléphones, les services publics ne marchent pas, ce n'est pas la faute du Français c'est la faute de la République!

El pour éviter la contradiction signalée tout à l'heure, que n'aperçoivent pas les hommes politiques mais qui choquera tout homme de bon sens, il faut ajouter que la République ne saurait déployer pour la guerre et sa préparation des talents dont elle est si piteusement dénuée pour la paix; et conclure que, si l'on tire les conséquences logiques de l'opinion des ministres républicains, il faut avant de faire la guerre, établir un gouvernement capable de la faire.

Page 1