CHAPITRE III Une jeune eulotte
J'ai dit que je ferais appel à notre expérience parlementaire. Par malheur, je ne puis citer ici tout ce que m'a enseigné cette expérience, parce que tout n'en appartient pas au public. J'ai fait partie pendant beaucoup d'années, et à diverses reprises, des Commissions du budget. A diverses reprises aussi, tout le monde le sait, des alarmes se sont répandues, qui exigeaient dénormes crédits et immédiats. Les demandes du gouvernement provoquaient des enquêtes de la Commission. Le président, sans rien ébruiter, partait en tournée. Ce n'était, je le sais, qu'un civil et voilà de sa part une grande présomption. Certes si Ramolot se plaignaitqu'on dût recruter l'armée dans le civil, il eut pu vanter aussi l'avantage de recruter le Parlement dans le militaire. En attendant, un président de la Commission du budget qu'on invite à vérifier des demandes de cré dit, et à y regarder de près, est bien obligé de s» servir de ses yeux.
Cochery se servit de ses yeux en plusieurs circonstances, et quand il revint, il ne dit pas à la Commission tout ce qu'il avait vu; et de ce qu'il lui dit, la Commission ne publia pas tout.
Mais toutes les craintes que pouvait inspirer le spectacle de ceux de nos services publics qui fonctionnent à ciel ouvert s'en trouvaient justifiées.
Voici qui ne comporte aucun secret et appartient à tout le monde.
Dans une grande ville de province où je faisais à l'occasion d'un Congrès socialiste un bref séjour, on me fit passer à l'hôtel la carte d'un labadens. Je me rappelai tout de suite le vieux camarade de collège, perdu de vue depuis trente ans : il était lieutenant-colonel, adorant son métier, un peu ronchonneux et mal convaincu delà compétence parlementaire.
Tout en causant : « Je n'ai pas cinquante ans, me dit-il, je suis une jeune culotte de peau.
« Ma culotte, ma vraie culotte n'est pas de peau, mais de drap, et c'est justement cela qui m'inquiète! Voyons, mon vieux! Pour la mobilisation on nous garde un uniforme tout neuf, n'est-ce pas? un pantalon tout neuf? Dis-moi : est-ce que tu montes beaucoup à cheval? En astu une certaine habitude? Ceux qui élaborent ces règlements-là, ont-ils l'habitude du cheval?
« J'aimerais bien les tenir dans un petit coin, comme je te tiens là ! Ah ça ! vous croyez qu'on
entre en campagne avec un pantalon neuf? un pantalon neuf de gros drap dur et raide? Mais au bout du quatrième jour je me demande en quel état mes hommes auront les fesses! Moi, c'est réglé! Je mets mes vieilles frusques, bien usées, bien assouplies au corps. Mais eux! ils auront les cuisses coupées! Ah! tu me trouves stupide, n'est-ce pas? Eh bien ! pour l'infanterie, mon ami, la première question, c'est celle des souliers, et des pieds qui sont dedans : pour la cavalerie, la première question c'est celle de la culotte et... enfin ce n'est pas celle des pieds, mais c'est aussi important. »
Les souliers! Y avez-vous pensé aux souliers de la mobilisation? Savez-vous que ce jour-là les chaussures très grandes et très petites surabonderont et que les moyennes manqueront? Savez-vous comment on les conserve? Moi, chaque été, quand je reprends mes chaussures d'alpiniste, il faut qu'on ait eu grand soin de les graisser l'an passé pour que je ne les retrouve pas dures et cassantes. En un an! Et alors, songez à la conservation des chaussures de la mobilisation! pendant combien d'années?
La France unanime, le Parlement tout entier ont la plus grande confiance, et la plus méritée, dans notre mobilisation! Celte confiance est un roc.
Mais chaque fois qu'on a sondé, sur un point
quelconque, on a trouvé que c'était pourri.
A la fin de mai, on nous fit voter de gros crédits, pour dépenses militaires urgentes. Gros' un demi-milliard! urgentes? Etienne ne pouvait pas attendre vingt-quatre heures pour les engager !
Prenez garde, au moins, lui cria-t-on, prene? garde! les entrepreneurs vous guettent; le; constructeurs vous roulent; les spéculateurs er terrains sont à l'affût! Et Marin lui révéla dan; la région de l'Est, tel ridicule chassé-crois* de garnisons, joint à des spéculations évi dentés!
Etienne murmurait : « Saispas ! vous remercie vérifierai! » Albert Thomas, le socialiste, pro duisit à la Commission du budget et devant 1: Chambre des témoignages qui criaient au voleur Brousse, le modéré, démontra que les million, votés pour la défense nationale allaient san doute se dissiper en gaspillages, en pilleries.
En Allemagne chaque mark est voté avec 1; certitude qu'il sera employé efficacement. Si oi donne un mark, on reçoit pour un mark de tra vaux utiles.
Chez nous, si je donne un franc, il se pen soixante-quinze centimes! et s'il y a cinq sou de bien employés, j'ai de la chance!
Cette incapacité administrative de l'Etat repu blicain. je ne m'y résigne pas. Elle n'est ni néces| saire ni éternelle. On peut assouplir toutes no;
administrations et en tirer un rendement parfait, il suffit d'utiliser la bonne volonté très réelle de nos fonctionnaires et leur compétence professionnelle. On s'étonne, on critique, on plaisante nos services publics? Moi, ce qui me confond, c'est que soumis au régime qu'on leur applique, ils ne soient pas complètement détruits. J'admire la force et la solidité de nos vieilles charpentes administratives qui ont résisté à ces bourrasques! Mettez à la tête d'une de ces vastes équipes d'employés qu'on appelle un ministère ou un service public, mettez-y un brave homme de député qui tombe là de la lune, ou de la présidence de son groupe, qui n'y connaît rien de rien, ne sait de quoi il est question; garnissez ce personnage des meilleures intentions du monde, assaisonnées selon son tempérament tantôt de paresse, tantôt de zèle bouillonnant; lanquez-le d'une queue d'amis personnels,' l'une famille qu'il aitne et redoute, d'un cortège ie clients et de collègues qu'il doit ménager et îatislaire! Confiez-lui les nominations et les 'aveurs! Puis dans un an, quand il commence à Drendre l'air du bureau et à se sentir au cou- ■ant, retirez-le, renversez-le, ou collez-le dans e ministère d'à côté. Maintenez ce régime penlant dix, quinze, vingt ans, trente ans, quaante ans!
Et s'il reste quelque chose debout dans cette administration, saluez! et dites : « C'est é-^all lie était solide! » °
Et puis... ne continuez pasl
Non! encore une fois, non je ne croi? pas que ce système soit fatal, inhérent à la République, nécessaire, éternel.
Mais s'il n'est rien de tout cela, il est actuel! trop actuel!
Et c'est de la République actuelle que nous nous occupons ! C'est elle dont les capacités nous concernent.
Sont- elles rassurantes?