LA VÉMUS DE VÉLASQUEZ
En attendant, des correspondants improvisés envoyaient chaque jour au Morning Post les communications les plus extravagantes. L’un se rappelait avoir entendu dire que le tableau avait été changé (1), un autre rapportait l’opinion d’un excellent juge des choses d’art, qui n’avait pas hésité, lorsqu’elle fut achetée, à lui confier que la Vénus ne pouvait être authentique ; une dame proposait que le tableau fût attribué à Raphaël Mengs (2), qui, disait-elle, avait quelquefois imité Vélasquez.
M. Creig réclamait des juges. C’était admettre comme
(1) Pour le divertissement du lecteur, voici cette lettre, tirée du Morning Post du 7 avril. Elle est signée d’une dame et donnera l’idée de ce qui s’est imprimé pendant quinze jours à ce sujet :
« Monsieur, à propos de votre article d’hier sur la Vénus de la Galerie Nationale, je ne crois pas qu’il soit sans intérêt de vous dire qu’une tradition que je tiens de la famille de ma mère (laquelle était espagnole d’origine), assurait que ce tableau avait fait partie quelque temps de la collection des rois d’Espagne et qu’un de ces rois ayant un jour découvert qu’il n’était pas de Vélasquez, le donna en présent de noces à l’une des dames de la Cour, Ramona Vizzigaray, qui épousait le médecin du roi, Corbella. Leur fille Marie emporta le tableau lors de leur émigration dans l’Amérique du Sud au temps de la Révolution française. Depuis lors il a disparu, mais un de mes parents d’Espagne, qui vint en Angleterre il y a trois ans, m’a raconté la chose. Son explication était qu’à une certaine époque le tableau en question avait servi à remplacer un tableau de la collection de Rokeby. Ma mère, Miss Grenfell, descendait par sa mère de Ramona Vizzigaray.
« Veuillez agréer, etc... »
(2) Morning Post du 8 avril. « Monsieur, il est probable que M. Creig fournira la preuve de ce qu’il avance, que le peintre de la Vénus est Mazo ; mais s’il n’en était pas ainsi, oserai-je proposer une autre attribution : celle du tableau à Raphaël Mengs ? Raphaël Mengs admirait beaucoup Vélasquez, cela cent cinquante ans avant que Whisller l'eût découvert, et la technique de Raphaël Mengs rappelle, autant que je puis m’en souvenir, celle de la Vénus. Mais Monsieur, je vais en voyage, le temps me manque de vérifier ce que je dis. Je vous l’envoie seulement à titre d’indication.
« Veuillez agréer, etc... »
évident pour tous qu’il y avait quelque chose à juger ; mais c’est là justement ce qui faisait question. Du seul fait de son affirmation, portée contre l’évidence et en fait contestée, est-ce qu’il y avait un problème ? Non pas. Fantaisie contre certitude ne vaut. Tout ce qu’on pouvait admettre était de le convier à un nouvel examen du tableau, pour lui montrer qu’il avait tort.
J’insiste sur ce point, car M. Creig se défend. Peutêtre il continuera de se défendre, de demander des examens nouveaux, soit sur pièce, soit sur cliché photographique. Spectateurs que nous sommes de cette agitation, curieux de la seule vérité, mais désireux de ne voir troubler les certitudes qu’à bon escient, nous ne devons pas omettre un point si important. Il n’y a pas de procès, il n’y a qu’un réclamant, réclamant d’une réclamation si manifestement futile, qu’il n’y a pas lieu d’instruire.
Vingt personnes, dont plusieurs sont honorablement connues, sir William Richmond, lord Ronald Gower, etc. ont écrit pour dire que le tableau, à cause de son style, ne pouvait pas être de Vélasquez. Mais ce n’est pas de quoi il s’agit ; il s’agit d’initiales prétendûment retrouvées sur la toile. Or personne n’ose dire qu il les a vues ; M. Creig reste seul à affirmer cela, à l’affirmer de façon décisive. Ceux qui se portent à son secours, ne lui donnent d’autre appui que d’assurer que sa prétendue découverte n’a rien qui les étonne. D’un appui ainsi formulé, il n’y a pas lieu de tenir compte. Il y en aurait peut-être, peut-être le procès serait ouvert, si tous ces gens affirmaient l’existence des initiales alléguées. En l’absence de cette affirmation, toute sanction autorisée devait suffire.