LA VÉNUS DE VÉLASQUEZ
Il achèvera de montrer à quel point la découverte qu’on avait annoncée, était contraire à la vraisemblance.
Chacun sait que la Vénus de Velasquez a longtemps séjourné à Rokeby Hall, où elle entra en 1808, achetée par M. Morritt. Elle provenait de M. Wallis, lequel l’avait acquise de Godoï, connu sous le nom de Prince de la Paix, et son dernier possesseur en Espagne. De Rokeby sa réputation s’était rapidement étendue par toute l’Angleterre. Exposée publiquement à Burlington House en 1890 dans une des expositions d’hiver où figurent les peintres anciens, elle y obtint un succès dont le souvenir durait quand l’acquisition en fut faite. Voici maintenant quelles traces on trouve de ce tableau avant qu’il n’entrât dans les collections anglaises.
Dans son Voyage en Espagne ( Viaje de Espafia), publié à Madrid en 1776, Antoine Ponz en fait mention. Elle était alors chez le duc d’Albe ; il la nomme célèbre. « La célèbre Vénus, dit-il, vue de dos, couchée, ses traits reflétés dans un miroir sur lequel elle dirige sa vue. » Remonter de cette mention à des temps plus lointains n’a pu se faire sans difficulté. Une première trace incertaine, combattue par de certains textes fut proposée, puis abandonnée. Elle fut abandonnée surtout quand, grâce à des remarques nouvelles, le fil que voici fut saisi.
La mâison d’Albe était héritière de la maison d’Olivarès. Elle avait hérité de ses biens, ses collections de peinture étaient devenues les siennes en 1688, un peu moins de cent ans avant le témoignage de Ponz,
par le mariage du duc chef de cette maison, avec Catherine de Haro, comtesse et duchesse d’Olivarès. unique héritière du nom. Tout engage donc à rechercher dans les collections d’Olivarès les plus anciennes mentions de la Vénus.
Deux inventaires existent des peintures appartenant au comte et duc père de Catherine, Don Gaspar de Haro, qui fut gouverneur de Naples. Le second de ces inventaires est consécutif à sa mort, arrivée en 1688 ; le premier avait précédé l’embarquement des peintures pour Naples. Or l’un et l’autre contiennent l’article que voici : « Une Vénus grande comme le naturel, nue et couchée, avec un enfant qui lui présente un miroir dans lequel elle se regarde. Le tableau de Vénus est un original de Don Diego Vélasquez. » Ainsi, en 1682, le tableau de la Galerie Nationale de Londres, partie des collections Olivarès, y était garanti ouvrage de Vélasquez.
Or Vélasquez mourut en 1660 ; cette attestation n’est donc postérieure que de vingt-deux ans à sa mort ; de plus elle est fournie par la propre famille d’un des plus grands seigneurs de l’Espagne, Don Gaspar de Gusman duc d’Olivarès, ministre de Philippe IV, qui fut le protecteur de Vélasquez et son introducteur à la cour.
Voilà des quartiers éclatants, et qui pour quelque ouvrage que ce soit, composent une magnifique authenticité. Cependant l’admiration publique ne les avait pas attendus pour paraître ; Beruete est le premier qui les ait mis au jour ; venant après le fait constaté de l’admiration qu’il excita, cette histoire retrouvée du tableau prend donc une force irrésistible.