‹ Faits et idées de l'histoire des artsChapitre 3 sur 13 · FA N T JN-LA T 0 U R · texte numérisé non relu

FA N T JN-LA T 0 U R

l’époque de ses plus grands mérites. On peut les regarder comme signalés dans le portrait de Mlle Dubourg occupée à broder, de 1881, prété par Mme Esnault- Pelterie. Avec le portrait de Manet à la canne, c’était le plus beau morceau de l'exposition.

Jamais Fantin n’atteignit pareillement à l’illusion de la lumière discrète qui, circulant dans les chambres closes, jouant dans le pli des étoiïes, sur le poli des meubles, semble s’arrêter dans les chairs, s’y emboire, et les faire doucement resplendir. A cet égard, la main qui travaille est un chef-d œuvre de vérité et d’éclat. Les cheveux sont dorés d’un délicieux rayon, les demiteintes de la robe sombre dans le bras, ont une justesse et une précision admirables.

On demande d’où vient à ces portraits l’air d’intimité recueillie, ensorcellement du spectateur. De l'attitude incontestablement, du visage attentif, de la mimique contenue, mais bien plus, mais surtout de la vérité avec laquelle tout l’entour joue son rôle. Pas un des accessoires qui se laisse oublier, qui. retenant le regard par le prestige d’une excellente exécution, n’oblige l’esprit à se remplir d’impressions simples et familières. Tout est repos dans des ouvrages où la sûre application de l’outil met en place chaque chose h loisir, donne à chaque objet le temps et le soin qu’il réclame.

Une fois encore le maître rechercha les effets de ses grands tableaux à plusieurs personnages. Ayant rassemblé auparavant tantôt des peintres, tantôt des poètes, il lui plut cette fois de peindre des musiciens.

Il en fréquentait quelques-uns par un effet du goût qu'il eut toujours pour là musique, et qui lui fit en

célébrer les maîtres jusque dans le choix de ses sujets à peindre. Berlioz, Schumann, Wagner étaient les familiers de son application et de son goût. Il se remplissait de leurs ouvrages, déclarait pour eux sa vive admiration. Le tableau qui parut sous ce nom, Autour du piano, nous permet de pénétrer une fois de plus dans les relations de Fantin-Latour. Les figures de Chabrier et de M. d’Indy attestent par leur présence la place qu’ils durent y tenir. Le premier occupe le clavier dans un mouvement excellent ; le second, debout à droite, n’est pas une moins parfaite figure. Le reste est de critiques musicaux et de gens de lettres. L’ouvrage fut exposé au Salon de 1885. Une fois de plus, le public fut invité à prendre le plaisir de ce genre, où l’intérêt des poses et des visages, le sérieux de l’agencement et de l’exécution tient lieu de qualités plus brillantes et d’un prestige plus éclatant.

Ce fut, dans le genre du portrait, le dernier des excellents ouvrages de Fantin. Il en forme comme le dernier chapitre et comme le testament de ses talents passés. Depuis lors et jusqu’à sa mort, ce qu’il produisit en ce genre porte la marque d’un affaiblissement dont il faut compter plusieurs causes.

Peut-être le maître s’était-il fatigué du reproche de monotonie qu’encourt naturellement cette peinture. Peut-être les morceaux parés qu’un renom accrédité le mettait en devoir de produire, en déconcertant ses habitudes, mirent-ils en déroute les parties plus délicates de son talent. Un arrangement banal de portrait de commande, l’emploi inusité du blanc dans les lumières, des fonds de hachures sombres qui ne sont pas sans rapport avec la moins bonne pratique de Bon-

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nat, donnent à la plupart de ses derniers portraits quelque chose de ce trivial aspect de pacotille salonnière, qui va si peu à des réputations comme celle que Fantin s’était faite.

Le portrait de M. Jullien, celui de Mme Maître, d’autres encore sont de cette sorte. Auparavant déjà quelques demi-chutes faisaient prévoir cette décadence, où n’apparaissent plus qu’à l’état de mélange les traits de maître qui mettent l’œuvre si haut.

Des parties publiées de sa correspondance font soupçonner des causes profondes de ce changement. Comme on le priait d’envoyer à une exposition de Londres son admirable portrait de Manet : « J’ai bien changé depuis, écrit Fantin. Je considère aujourd’hui tout le temps passé comme une école. » École, c’està-dire expérience à ne pas suivre. « École d’étude d’art, école d’après nature, école de l’espèce humaine. Cette école-là, c’est celle dont je suis le plus dégoûté. » Cela était écrit en 1869. Dès ce moment-là donc, il est constant que Fantin sentait la lassitude de l’art tout d imitation exacte auquel il vécut adonné. La fantaisie s agitait en lui. Il sentait le goût de reprendre le genre d allégorie, de mythologie et de rêve dont quelques essais chez lui datent de ses débuts.

Lassé d être Chardin, il lui tardait de divertir ses talents dans les espaces où vaguent Boucher et le Corrège. S’il s’adonna à ce genre et sur la fin de sa vie passa du caractère à des essais de style , ce fut donc, comme on voit, par l’effet d’un désir que les années devaient exaspérer.

Les essais de cette sorte recommencent et se multiplient justement vers le temps où ses portraits se

dégradent. C’en est peut-être assez pour conclure que cette orientation nouvelle était cause de cette décadence. La désaffection d’une part, et le défaut d’exercice de ses talents de l’autre, en préparèrent le résultat.

Par malheur, le goût qu’il montra pour ces tableaux d’un autre genre, ne fait pas qu’il ait eu les talents pour les peindre. Il fallut chercher hors de lui et de sa pratique ordinaire le moyen de ces réalisations. Fantin n’était pas de ceux qui tiennent l’exécution pour indifférente au sujet. Mais celle qu’il eût fallu, il ne la possédait pas.

Quelques critiques ont loué en ce genre son Anniversaire de Berlioz. Cependant il faut bien reconnaître que rien n’attache dans ce morceau, le plus important incontestablement qu’il ait exécuté de cette sorte. Il en fut de même de tout ce qu’il a peint de Danaés, d’Arianes, de Jugements de Paris, de baigneuses, de nymphes, de Nuits et d’immortalités depuis 1885. Désormais ces tableaux sortaient en abondance et presque exclusivement de son pinceau.

L’art alors démodé de la lithographie et dont, en attendant son renouveau moderne, Fantin s’appliquait à réparer l’oubli, lui fut un moyen d’expression pour ces compositions nouvelles. Il faut avouer qu’elles s’y rendent plus agréables qu’en peinture. Le pinceau à la main, tout ce qu’on peut louer en lui, c’est de n’avoir pas brouillé les genres et de n’y rappeler, quant à l’exécution, rien de ses tableaux de caractère.

Peut-être à cause de cela ne devra-t-on point appeler une erreur cet exercice de ses talents, mais délassement d’une fin de carrière, caprice d’un esprit distingué, qui, longtemps maître d’une matière différente, sut

FANTIN-LATOUR

enfin se jouer dans celle-ci et y jeter l’agrément léger d’un élégant illustrateur.

Fantin est mort le 23 août 1904. Il était âgé de soixante-huit ans. Le regret des siens et de tous ceux qui l’ont connu, fut à la mesure des qualités de l’homme. Celles de l’artiste ont dans cette circonstance recueilli le juste tribut d’éloges qu’une carrière si bien remplie mérite.

Les idées que Fantin trouva debout au début de cette carrière, sont aujourd’hui bien loin. Notre pensée s’y retrouve à peine. Le réalisme, ou ce qu’on nommait de ce nom, dissident alors, a triomphé depuis, sans profit sensible pour l’art. L’école, échappée au cénacle, entrée dans les sphères officielles, éparpillée r aux quatre vents de la réclame, popularisée, ravilie, roulée au flot incohérent qui fait dans l’un ou l’autre Salon se heurter la platitude, l’enflure, la grossièreté, l’extravagance, la nullité écolière, l’ignorance outrancière, la niaiserie vierge, la folie pure, a cessé d’être l’élément de renouveau et de sagesse qu’on a pu un temps espérer.

Plus que jamais, les individus sont réduits à chercher leur voie, les vrais talents à ne relever que d’euxmêmes. Ce que Fantin a fait, qui pourrait le refaire ? Son exemple du moins subsiste, je dis la leçon muette de son œuvre et renseignement de son existence.

Note. — Pour le caractère de Fantin, ses idées, sa manie de germanisme, pour le jugement sans bienveillance mais éclairé de ses talents, je renvoie au chapitre que lui consacre M. Jacques Blanche dans son livre (in-12, Paris 1819) de David à Degas .

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS ET LEUR AVENIR

On s’est mis à raser les fortifications. L’ouvrage, longtemps annoncé, est en train. Combien de temps il durera n’est pas l’affaire ; nous serons tôt étonnés de le trouver fini, et de toucher certains de ses effets, auxquels les amis de Paris ne peuvent se dispenser de songer. Je parle de ceux qui ont à cœur, en même temps que la commodité, l’aspect de la ville. D’autre part, à l’intérieur de Paris se pose de nouveau la question de la destruction des vieux quartiers, agitée deux ans avant la guerre, et qu’elle avait interrompue.

Le sujet reparaissait alors après avoir sommeillé longtemps. On s’en était beaucoup ému aux environs de 1860, quand Haussmann porta les premiers coups. Après quoi l’entreprise de quelques percées neuves ramenait de temps en temps l’attention de ce côté ; puis de nouveau on l’oubliait.. Aux environs de 1910 nous vîmes l’attention se prolonger, et elle fut plus vive que jamais. Cinq cents millions votés par la ville

Paru dans le Correspondant , 1921, 1922.

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

pour des démolitions nouvelles avaient averti le public des changements qu’on préparait. Une partie du faubourg Saint-Germain rasée par le boulevard Raspail, frappait les imaginations par l’ampleur de la destruction. Les plaintes commencèrent de s’élever en faveur des anciens immeubles, des souvenirs jetés à l’oubli, du peu d’élégance des quartiers neufs : biais informes des rues, crudité des aspects, dislocation des places et des carrefours.

Ces impressions avec tant d’autres devaient céder aux impressions de la guerre. Elles semblent aujourd’hui efîacées. Cependant, comme on pouvait s’y attendre, les projets anciens ont reparu. De nouveau nous sommes en face de leurs menaces ; l’effet même en est commencé. Le quartier de la Monnaie doit être traversé par deux voies dont la fourche sera derrière le palais Mazarin ; les maisons à la tête du pont Neuf sont rasées ; des élargissements commencés font craindre la dévastation de l’île Saint-Louis ; le pont de la Tournelle n’est plus ; des projets de percement et de renversement rôdent autour du Palais-Royal. Faut-il laisser tout cela se produire sans examen ? A l’opinion mise en éveil quand la nouvelle en fut apportée, n’y a-t-il pas lieu de faire appel encore pour en supputer les effets ?

Rien n’empêche que cet examen soit impartialement mené. Ceux qui vont jetant Paris par terre ont des raisons pour élargir ; les historiens, les antiquaires qui se plaignent de ces démolitions ont des raisons pour conserver. Il y a lieu de tenir compte de ces deux sortes de raisons. Ajoutons qu’aujourd’hui toutes les deux ont des intelligences dans le public. Nous ne sommes

plus au temps où, passé les élites, les travaux d’IIaussmann ne recueillaient que des applaudissements. Une campagne de vingt ans menée dans le Journal des Débats par M. André Hallavs en faveur des antiquités parisiennes et de toute la France, les expositions de l’hotel Lepelletier tenues par M. Marcel Poète, d’estampes et de souvenirs de l’ancien Paris, ont rendu le parti de la conservation populaire. Des sentiments complices ont été répandus, qui à chaque entreprise nouvelle battent fortement en brèche le parti de la démolition.

Le fort de celui-ci, c’est d’avoir confisqué les apparences de la raison pratique. Il avoue que les plaintes qu’il soulève sont touchantes, mais ne faut-il pas céder à la nécessité ? L’usage auquel une ville est destinée, considéré dans le Paris d’à présent, fait taire, dit-on, toutes les raisons qu’allèguent les défenseurs de l’antiquité. Au fond, qu’expriment donc ces raisons, sinon l’attachement à ce qui n’est plus, attachement stérile essentiellement ?

Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame.

Las ! Le temps non, mais nous nous en allons.

Cette fuite est sans retour. Paris change comme toute chose sous nos yeux. Les mœurs, les enseignes, les costumes, les étalages, les véhicules suffiraient à la transformer. Et c’est le regret de ce qui change ainsi qui nous occupe. Nous en faisons porter le poids à la pioche municipale, laquelle n’est qu’un accident dans la transformation des choses. Bref, ce sont des plaintes chimériques ; le sentiment qui les fait naître est natu-

LES BUES F.T MONUMENTS DE PARIS

rel, mais seule une illusion romanesque peut inspirer d’en former des reproches.

S’il était vrai, le procès serait jugé. Il n'en est pas ainsi. Une raison praticable, appuyée de circonstances de fait, pleine de l’expérience des choses, peut être opposée aux idées qui dirigent les travaux en cours. Cette raison reflète-t-elle exactement la querelle des antiquaires ? Non pas. Cependant elle est propre à les servir, comme je suis assuré qu’elle sert, mieux entendus, les desseins que cette querelle repousse. Plus sagement mûris, ces desseins comme cette querelle pourraient trouver satisfaction dans ce que je voudrais exposer. Ni d’un côté ni de l’autre on n’a assez raison, et les vues qui doivent réformer les réclamations des deux partis, permettraient de les accorder.

Comment n’en serait-il pas ainsi ? Est-ce que dans tous les temps l’ornement des villes n’a pas eu son principe dans leur commodité ; et le principe à son tour de cette commodité, n’est-ce pas l’histoire qui le pose ? Ne découle-t-il pas du passé, qui, ayant fait la ville ce qu’elle est, est cause de ce qu’elle exige ? Tout cela vient d’une même source, et ne s’oppose que par accident. De contradictions essentielles il ne saurait s’en présenter que parce qu’on pose mal la question. Essayons de la rétablir.

Considérons d’abord à quelles raisons précises se heurte le soin de conserver les anciens édifices de Paris.

Arguer de la fuite du temps, des transformations des

choses en général, ne saurait pas être plus de mise que le regret indistinct du passé. Si le passé ne doit pas être un fétiche, il est certain que le présent n’est pas dieu. Le changement que le présent entraîne n’est fatal, pris en général, que parce que des changements particuliers sont nécessaires et justifiés. Par quelles raisons ? Tantôt il s’agit d’assainir, tantôt de dégager la ville. Assainir parce que les maisons ont vieilli, ou que des rues autrefois suffisantes pour une habitation réduite ont été rendues insalubres par l’afflux de la population. Dégager, soit pour la même raison, parce que le peuple a pullulé, soit parce que des centres d’affluence nouvellement formés obligent d’élargir d’anciennes voies ou d’en ouvrir de nouvelles.

Tout cela est raisonnable. Ce sont les raisons que les bureaux allèguent quand il s’agit de démolir l’ancien. Il importe de les discuter sous peine de n’aboutir jamais.

On ne l’a pas toujours fait, on ne le fait pas assez. On se donne pour tâche principale de plaider l'intérêt des monuments menacés. Ainsi conduite, la discussion, reprise en plusieurs circonstances, a eu pour effet de répandre le préjugé que les historiens et les antiquaires sont les ennemis de la commodité et de l’hygiène. La vérité est qu’il leur suffirait d’être en général les ennemis du caprice et des destructions aventureuses.

Le préjugé s’est établi que les plans auxquels on a dû depuis Haussmann la démolition de la moitié de Paris, ont été rendus nécessaires par la commodité toute seule. Cela n’est pas vrai, et M. Hallays a plusieurs fois remarqué que ce qui se fit en ce genre sous le second Empire était en même temps ordonné à un but

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

stratégique ; que plusieurs des percées eurent lieu pour rendre l’émeute plus difficile, en conséquence de la largeur et de la rectitude des rues. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que ces plans visaient aussi et visaient même principalement l’embellissement. La lassitude et un certain progrès du goût font qu’on n’en admire plus autant les résultats. Aucun Parisien ne trouve beaux le boulevard Sébastopol, la rue Turbigo ni le boulevard Voltaire. L’opinion a rejoint à cet égard le jugement porté par Veuillot dans les Odeurs de Paris, sur les abords de Ba-ta-clan. Mais à l’époque, il faut se rappeler que cette critique fut lapidée.

Ces percées furent jugées superbes. J’ouvre le livre des Travaux de Paris, de Ferdinand de Lasteyrie, paru en 1861, où se trouve la critique de ce qui se faisait alors, et qu’on n’a fait depuis que répéter. « L’utile, dit-il, en se moquant du préfet, l’utile aura son tour ; commençons par l’agréable. » Ailleurs : « La trombe des embellissements a passé par là et tout ravagé sur son passage. » Cette critique parut d’abord en articles dans YOpinion nationale. Haussmann offensé disait dans un discours : « On m’a accusé dans certains journaux de manquer de goût ; on m’avait un peu gâté précédemment, aujourd’hui une réaction s’opère. »

La réaction a continué, mais n’oublions pas le point de vue d’origine : on démolissait pour embellir.

De là vient cette conséquence, qu’il convient de remarquer. On élargit, on rectifia peu de rues ; on opéra surtout des percées : boulevard de Strasbourg, boulevard Sébastopol, boulevard Saint-Michel, boulevard Magenta, boulevard Maleslierbes, etc. Le même système s’est poursuivi : rue Monge, rue Auber, boule-

vard Raspail, etc. Des percées sont rarement nécessaires, rarement imposées, dis-je, par la commodité des dégagements. Car elles ne sauraient avoir de but que si de nouveaux centres d’affluence se forment à l’écart du tracé de l’ancienne ville, dans les lieux où ce tracé ne donnait pas accès. Cela n’est pas sans exemple, cependant le cas est assez rare. Ainsi la méthode qui consiste à multiplier les percées atteste autre chose que le soin des dégagements. Or à quel point ne l’a-t-on pas poussée ? Dans les percées tiennent les trois quarts de l’histoire du Paris moderne.

Voyons celles qui sont inutiles, je veux dire qui ne mènent à rien. Car il ne s’agit pas de les trouver utiles parce qu’elles dégagent les voisinages ; ce service est rendu par tout espace qu'on ouvre, de quelque nature qu’il soit. Une percée neuve s’emplit aussitôt de passants ; mais ces passants eussent pris leurs aises aussi bien dans les voies anciennes, si l’on eût eu soin de les élargir.

Les boulevards de Strasbourg et de Sébastopol ne valent pas le dégagement qu’eussent opéré les rues et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis agrandis. La rue des Écoles ne va nulle part. Tout son usage est de faire communiquer l’École de Médecine et la Halle aux Vins, qui n’ont nul besoin l’une de l’autre. Le boulevard Saint- Germain fait un tour inutile. Le boulevard Saint-Michel va se perdre dans les solitudes de l’Observatoire, le boulevard Raspail au désert de l’ancienne barrière d’Enfer, la rue Monge aux abords du cimetière de Clamart et de la Halle aux cuirs, endroits encore à peine fréquentés.

En revanche, le débouché encombré du Pont-Neuf

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

attend encore l'élargissement de la rue Dauphine. C’est h peine si la rue du Bac, débouché de tout le faubourg Saint-Germain vers la rivière, a vu quelques tentatives faites pour élargir son étroit passage.

Donc on voulait embellir. Et comment ? En perçant à tort et à travers l’antique conglomérat des maisons parisiennes. Plutôt que d’avoir égard aux besoins des habitants, on cherchait le plaisir de l’œil dans le dégagement pris en lui-même.

« On a mieux aimé, dit Lasteyrie, ouvrir à grands frais de larges avenues, faire de la splendeur quand même à travers de pauvres quartiers... » Une fée, la fée Haussmann, discourant dans ce livre avec un échevin du temps jadis, se voit objecter les frais, les habitudes, les commodités de fait : « Y pensez-vous, répond la fée, sacrifier la ligne droite, le point de vue, l’immense perspective ! » Tel est le principe de ces bouleversements.

Ainsi c’est contre les bureaux qu’il faudrait retourner l’objection faite aux antiquaires. Ils mettent en avant l’utilité et dépeignent ceux-ci comme les défenseurs chimériques de l’art. Mais non, ce sont les bureaux qui sont les champions de l’art, d’un art à vrai dire médiocre et suranné ; mais enfin c’est une pensée d’embellissement qui les inspire. A l’encontre, il faudra peu de chose pour faire de la cause des antiquaires la cause de la commodité, des égards raisonnables aux besoins constatés.

Seulement la cause ainsi retournée verra ses termes d’opposition changés : l’un beaucoup rapetissé, l’autre singulièrement grandi. Le beau des bureaux est petit et stérile ; au contraire il n’est rien de si ample et de si

fécond que le principe d’utilité, si on a soin de l’éclairer des lumières que seule donne l’histoire.

A cet égard un historien de Paris tel que M. Marcel Poëte pourrait rendre d’immenses services, et verser dans les projets municipaux une sagesse qui manquera toujours à ceux qui ne connaissent et ne considèrent qu’un moment du temps. On sera bien étonné que les égards à l’utile, mais à l’utile conçu de cette façon supérieure, suffisent à sauver Paris et ce qui se doit de ses monuments.

Car voici le principe que je voudrais inculquer. Ce qu’il convient de défendre, n’est pas les édifices pris en particulier, considérés dans l’isolement et comme des curiosités de musée. Il faut que cette défense rentre dans une défense plus large, dans celle de la rue et du quartier. C’est la rue et le quartier qu’on doit souhaiter de sauver, le salut de la rue et du quartier qui doit emporter celui du monument.

Cela comporte un double avantage. Dans la sauvegarde d’un quartier peut se rendre sensible l’utilité qu’on ne trouvera jamais à celle d’un monument tout seul ; d’autre part on évitera ainsi qu’autour du monument sauvé tout ayant changé brusquement, il perde une partie de son prix. On a pu dire que dans le Paris d’PIaussmann la tour Saint-Jacques n’était pas plus à sa p ace que l’Obélisque, qu’elle fait l’effet comme ce dernier d’une pièce apportée d’ailleurs. Il s’en faut bien que ce dommage soit négligeable.

On conserve un monument par grâce, un quartier

LES RUES LT MONUMENTS DE PARIS

par nécessité. Aussi que de peines il y a à plaider la cause du premier ! C’est un soin qui recommence sans cesse. Partout la pioche municipale met en danger nos antiquités. Contre les transformations d’ensemble, toujours présentées comme plausibles, puisqu’elles opèrent sur de vastes espaces au moyen d’une foule d’éléments qui leur donnent la force d’un système, il faut plaider la cause ingrate d’un coin de rue, d’un ancien hôtel, d’un mascaron de fontaine, lesquels semblent n’avoir été mis là que pour arrêter le développement de la ville. La moitié du temps on est battu d’avance. Mais il n’y a là qu’une apparence. Ces plans d’ensemble, ces systèmes, d’où les prend-on ? Qui les demande ? Par quel hasard ne tiennent-ils nul compte de ce qui est ?

Le Paris existant, le Paris de l’histoire, est un système aussi. Sachons le connaître comme tel, et en opposer les avantages, appuyés d’une possession de fait, à ceux qu’on veut y substituer.

Ainsi sera dissipée l’équivoque haussmannienne du beau et de l’utile. On sera forcé d’admettre que le fait d exister, d’exister comme résultat de l’histoire, crée d autres titres à la conservation que la curiosité et le simple goût de l’ancien. Il confère cet avantage de convenir à 1 usage, dont, les nécessités ont justement fait être ce qu’on peut souhaiter de conserver.

En conséquence de ces considérations, essayons de tracer quelques règles de conservation d’un quartier.

Le soin de la ville, partout où ne s’impose aucune nécessité contraire, devrait être de maintenir à l’intérieur d’un quartier les rapports d’importance entre les rues : que la principale artère gardât ce rang et ne fût

pas supplantée par des percées neuves. Par exemple, la rue des Mathurins ne devait pas être remplacée par le boulevard Haussmann, la Chaussée d’Antin par la rue Auber, la rue de l'Ecole-de-Médecine par le boulevard Saint-Germain, la rue des Bourdonnais par la rue du Pont-Neuf, etc.

Du Collège de France à l’ancienne porte de Fontainebleau, la voie principale était la rue de l’Anneau, la rue de l’Ecole Polytechnique, la rue Descartes, la rue Moufîetard. Il ne fallait percer ni la rue des Ecoles, ni la rue Monge, mais seulement élargir cette suite de rues. Qu’on me permette de prendre ce quartier comme exemple des inconvénients du procédé, et de l’avantage qu’il y a à suivre le procédé contraire. C’est un des plus modestes du vieux Paris : ce qui sera démontré sur un pareil exemple vaudra à plus forte raison pour les autres.

Le résultat de ces deux percées, la rue des Ecoles et la rue Monge, a été de mettre à l’écart tout un quartier : celui de Saint-Etienne-du-Mont, de l’Ecole Polytechnique et de la rue Moufîetard. En conséquence, et malgré ces percées, ce quartier demeure privé d’air et de jour. L’air et le jour restent en hors-d’œuvre, et sont le bien de rues qui ne mènent en aucun lieu. L’extrémité de la rue des Ecoles vers la Halle aux Vins est un coin des plus pauvres et des plus abandonnés de Paris. La rue Monge n’a presque pas de commerce, quand les boutiques achalandées encombrent à ce point la rue Mouffetard que les voitures en semaine y peuvent à peine passer, et que le dimanche la circulation y est tout à fait interrompue.

Ce quartier est, dis-je, mis à l’écart, en ce sens que

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

le bienfait des dégagements ne l’a pas touché. Il l’est encore parce que le passant étranger emprunte et suit les percées neuves sans soupçonner son existence. Il l’est enfin plus matériellement, parce que les opérations de voirie l’ont effectivement coupé de ses communications avec Paris.

Cette coupure a lieu depuis la rue de la Montagne Sainte-Geneviève jusqu’à la rue Ortolan.

Le tronçon de la rue des Bernardins bute contre le surplomb de l’Ecole Polytechnique, contre le mur de contre-bas qui en soutient les terrasses. La rue d’Arras et la rue Rollin ont des escaliers. Seules la rue du Cardinal-Lemoine et la rue Lacépède présentent des avenues carrossables, mais si escarpées que les voitures les évitent. C’est que la rue Monge est par endroits une tranchée. Elle a rompu les pentes naturelles qui dévalaient de Sainte-Geneviève à la rivière. Non seulement le soin totalement inutile de prendre un palier de cette largeur et de le prendre en cet endroit du versant, a obligé de brusquer la pente d’amont, mais il est arrivé même que la pente d’aval continuait de prendre de plus haut que ce palier. En sorte qu’après avoir descendu d’un côté une pente si rapide, de l’autre côté on est obligé de remonter avant de redescendre. Ainsi la rue Lacépède, qui du côté de la montagne est presque à pic, commence par se relever de l’autre côté de la rue Monge enfoncée au-dessous du niveau que la pente présentait en cet endroit. Avant la percée de la rue Monge, cette pente permettait de descendre facilement de la Contrescarpe à la rivière ; aujourd’hui ce n’est plus qu’un casse-cou.

Ajoutez ceci. La rue Monge, la rue des Ecoles, tracées

au hasard sur le flanc de la montagne, montent d’abord puis redescendent sans profit pour personne, puisqu’elle ne vont nulle part, sans autre effet que de fatiguer le passant et d’obliger les automobiles à changer de vitesse.

Les contradictions de niveau sont un fléau du système Haussmann.

« Allez voir, disait Lasteyrie, l’inextricable confusion des niveaux aux abords du Luxembourg, à l’angle des rues Soufflot et Monsieur-le-Prince... Allez voir les remblais de sept à huit mètres contre lesquels on se heurte pour la continuation de la rue des Fossés-Saint- Victor (rue du Cardinal-Lemoine) ; et vous comprendrez alors jusqu’où peut conduire ce système, qui ne veut même pas tenir compte des difficultés matérielles, telles que les accidents du sol. »

Ces accidents ont contribué à façonner la vie parisienne, partant à dessiner la figure de la ville. Les habitudes ainsi prises ont créé des mœurs et des besoins qui doivent être respectés, même quand des machines nouvelles permettent de dompter d’anciennes difficultés. Devant nos arts perfectionnés ces difficultés cessent, mais ce qui s’y attache d’indications subsiste. Ces indications ne font pas loi ; cependant on peut être sûr d’une chose, c’est qu’en n’en tenant nul compte, en prenant le contrepied, on opère la destruction de Paris.

Sur un point voyez la conséquence. L’absurde différence de niveau qui saccage l’aspect de la rue Monsieurle-Prince à la rencontre du boulevard Saint-Michel devait cesser selon le projet. La preuve est qu’on a commencé de rebâtir en cet endroit la rue Monsieur-le- Prince en contrebas. Depuis lors qu’est-il arrivé ? Fort

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

légitimement on a prolongé la rue de Vaugirard du côté de la Sorbonne. S’il avait fallu mettre cette rue nouvelle au niveau projeté pour la rue Monsieur-le-Prince, la conséquence inévitable eût été de couper celle-ci en tranchée, en attendant que les maisons jusqu’au boulevard fussent rebâties. On n’a pas osé faire cela. On a mis la percée au niveau actuel de la rue, sans tenir compte du niveau projeté. En conséquence il sera impossible d’unifier les niveaux de la rue Monsieur-le- Prince. Le défi paradoxal de 1860, abandonné en 1918, aura abouti à des difformités irréparables. Tant il est vrai que vaincre les difficultés n’est pas tout, il faut encore tenir compte du bon sens.

Le système de la percée enferme une autre erreur.

C’est un instrument indéfini qui ne comporte aucune limitation. Pour l’imagination, c’est une ligne droite qui se prolonge sans terme ; pour l’ingénieur, quelle raison de s’arrêter, dans un système dont le principe est justement de pousser et d’abattre ? Aussi ceux qui emploient le système de la percée le regardent-ils comme d’autant mieux appliqué qu’il reçoit un prolongement plus grand. Cependant que d’inconvénients s’engendrent de ce prolongement indéfini !

Par exemple il n’est pas douteux qu’on a eu tort de prolonger la rue Lafayette au-dessous du faubourg Montmartre. Mais, dira-t-on, n’était-ce pas commode de venir en ligne droite de la Villette ou de la gare du Nord à l’Opéra ? — - Assurément, mais ce qui l’est moins, c’est de trouver au terme de ce trajet les abords

de l’Opéra impraticables à cause de l'encombrement causé par cette communication facile.

Les ingénieurs ne calculent qu’en plan ; ils ne songent pas que l’afflux de passants engendré de courtes distances a pour effet d’allonger ces distances, de les allonger pour ceux qu’on croit favoriser, comme pour les autres. Ceux qui viennent du Théâtre Français attendent une heure que ceux de la gare du Nord passent ; mais ceux de la gare du Nord, auxquels on a raccourci le chemin, n’attendent pas moins et perdent beaucoup plus de temps que si l’on avait pris soin de leur barrer la route.

La circulation bloquée quotidiennement de trois à sept heures du soir entre la gare Saint-Lazare et l’Opéra, en particulier aux carrefours du boulevard Haussmann et de la rue du Havre, confirme tout cela. Chose notable Lasteyrie, dans son petit livre, cinquante ans d’avance, l’avait prédit.

Il faut maintenant compter les habitudes changées, les populations mises en fuite, tous les bouleversements qui s’ensuivent dans la vie de la capitale. Les populations sont chassées de deux manières : par les loyers grossis et par l’espace réduit.

Cette réduction a un autre effet. Elle oblige à hausser les maisons au détriment de la commodité et de l’aspect. De plus, il s’ensuit que les cours manquent aux immeubles : tant il devient malaisé de s’étendre dans une ville repercée de toute part, littéralement hachée et déchiquetée.

Tel est le mal des percées. Que pratiquer à la place ? Tout simplement l’élargissement des rues anciennes. Et voici, pour la curiosité et pour l’histoire, les avantages qui s’ensuivent.

LES RUES ET MONUMENTS DE PARIS

Le quartier, acré, embelli, garde, avec ses rapports, ses aspects essentiels. Les rues signalées par leur antiquité et leur importance conservent leur rang. L’histoire ainsi n’est pas rompue. Le lieu des maisons qu’elle illustre n’est pas exposé h tomber en plein pavé.

Davantage, ce que les rues anciennes contiennent de curiosités et de beaux édifices ne se voit pas mettre en pénitence. Tel est au contraire l'effet du plan nouveau jeté par-dessus et à travers l'ancien. Tout ce que les générations anciennes ont fait pour la beauté de Paris, rejeté à l’écart des voies nouvelles, dérobé par les constructions neuves comme par un audacieux paravent, est non avenu pour le Paris moderne.

Quand s’éleva le boulevard Raspail, un entrefilet du Figaro exprima l’étonnement que la fontaine de Bouchardon, chef-d’œuvre fameux de l’art français, disparût au fond de la rue de Grenelle, dérobée parles bâtisses nouvelles, comme si le boulevard en eût eu honte. C’est l’effet du système.

C’est ainsi que la belle façade Louis XVI de l’Ecole de Médecine, œuvre de Gondouin, a été mise au rebut par la percée du boulevard Saint-Germain ; que Saint,- Séverin, situé à deux pas du boulevard Saint-Michel, ne compte pour rien dans l’ornement du quartier ; que Saint-Merrv, Saint-Nicolas-des-Champs voient les sculptures de leur portail crottées par la boue de la rue Saint-Martin, tandis que les larges trottoirs, le recul sont réservés aux bâtisses sans esprit du boulevard Sébastopol.

Je reviens au quartier de la Montagne Sainte-Geneviève. C’est, dis-je, un des moins beaux de Paris. Cependant comptez ce que la rue des Ecoles et la rue Monge

y rejettent à l’écart d’agréables curiosités. Le collège de Navarre (Ecole Polytechnique), le chevet de Saint- Etienne-du-Mont et le presbytère de cette paroisse, ancien logis du duc d’Orléans, la fontaine du Pot-de- Fer, Saint-Médard. Ajoutez, à titre historique pur, le cabaret de la Pomme de Pin, en bordure de la Contrescarpe, où burent Ronsard et la Pléiade. Total, cinq ou six monuments ou souvenirs parcourus par l’ancienne artère du quartier. Ces monuments eussent trouvé une renaissance dans les dégagements nécessaires. En y gagnant eux-mêmes, ils eussent jeté dans l’aspect renouvelé de ces parages les traits de beauté des arts anciens et le prestige de l’histoire. Imagination que celle-ci, dit-on. Point tant. Sur la Contrescarpe renouvelée, assainie, l’histoire eût fait sentir sans doute ses suggestions. Un monument discret, une fontaine peutêtre, adossée au mur de la Pomme de Pin, se fût élevée comme d’elle-même pour célébrer Ronsard et ses amis, ses fameux amis du faubourg Saint-Marcel.

Ce monument, né du sol, eût été délicieux. Subsistant avant tout du prestige des lieux, il eût pu se passer de magnificence. Des emblèmes bien choisis et l’exécution fine auraient suffi à sa gloire ; rien n’y eût détonné au milieu des aspects modestes du quartier. Au lieu de cela, nous avons la place Monge et la ridicule statue de Louis Blanc. Dans le percement de la rue Monge, voyez précisément le contraire de cet avantage. Percée sans histoire et coupée sans y prendre garde, n’a-t-elle pas été passer sur les anciennes arènes de Lutèce, découvertes depuis et qu’on ne pourra jamais dégager !

Pour la beauté, n’omettons pas ceci. L’effet de tout un quartier pris en écharpe par une percée neuve est

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affreux. L’ancien damier des rues, qui le plus généralement sont parallèles et se coupent à angle droit, y apparaît traversé de biais, tantôt dans le vif de ses îlots, tantôt à la pointe de ceux-ci, tantôt près de leur pointe, de la façon la plus malheureuse. Vingt rues à la file tombent de travers sous la même incidence, sur la ligne d’une vaste avenue, qu’on croit voir s’avancer comme une locomotive, ruinant les anciennes symétries. L’intersection de ces lignes, entre lesquelles on a volontairement et par principes omis de faire l'accord, engendre cent figures malgracieuses. Veuillot a pu se moquer de ces « pièces de casse-tête chinois, qui traînent le long de nos boulevards ».

Qu’on me permette d’ajouter le respect des anciens noms. C’est un appoint puissant de conservation.

C’est que d’une part ils disposent les imaginations ; de l’autre ils maintiennent l’histoire. Par eux la fantaisie et l’esprit sont mis en garde d’innover follement.

Il n’est pas du tout indifférent que la rue Vignon s’appelle rue de la Ferme des Mathurins. Ce nom supprimé déférait l’importance, entre les rues du quartier, à la rue des Mathurins. Conservé, il formerait une réclamation permanente en faveur de cette rue contre le boulevard Haussmann. Place du Trône annonce Vincennes. Ce nom rappelle l’entrée de Louis XIV à Paris, quand le roi nouvellement marié faisait à Vincennes sa résidence. Il oblige à imaginer que Vincennes n’est pas un « fort », mais un « château ». Toute la protection qui peut s’ensuivre dans l’esprit public en faveur de ce der-

nier monument, trouve un appoint dans ces simples paroles. On pourrait multiplier ces exemples.

Aussi la règle de garder les noms anciens des rues devrait-elle être presque absolue. Car on n’y peut même pas objecter d’apparences. Un nom de rue changé ne procure aucune sorte de dégagement. Il n’apporte à l’usage aucune facilité. Outre les habitudes prises, qu’il contrarie, les noms nouveaux, qui sont presque toujours des noms d’hommes, donnent à la nomenclature un caractère abstrait ennemi de la mémoire. Beaucoup de ces hommes sont obscurs. Qu’est-ce que Vaneau pour la plupart des Parisiens ? Qu’est-ce que Yignon ? Qu’est-ce que Malher ?

Même connus, les noms d’hommes n’emportent pas avec eux le souvenir des rues qu’ils désignent, comme cela a lieu avec les noms historiques des lieux. On les sent trop interchangeables. Il en est de même des noms de batailles, de traités, de tout ce qui n’est imposé que par décret sans que les circonstances l’aient demandé. Aux alentours de l’Etoile, qui peut se débrouiller dans les Hoche, les Marceau, les Mac-Mahon, les Tilsitt, les Friedland. Ajoutez le ridicule palpable qui ressort pour certains quartiers d’être changés en espèce de loto historique : rue de Vouillé, rue de Tolbiac, rue d’AIésia, rue Vercingétorix.

II faudrait aussi pourvoir (cela n’intéresse pas moins la conservation de Paris) à ce que les noms des quartiers ne fussent pas oubliés eux-mêmes : quartiers, ou anciens villages, ou anciens domaines annexés, comme Popincourt, le Roule, Picpus, les Ternes. En cela encore l’histoire et la curiosité se trouvent d’accord avec la commodité. Impossible de savoir ce que c’est que

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treizième, dix-huitième, quinzième arrondissement, au lieu que Ménilmontant, Saint-Marcel, etc. étaient compris.

Les noms communs, rues, places, etc., ne sont pas moins à surveiller. Par exemple, toute percée devrait s’appeler percée, ou tout au moins avenue. Le nom de boulevard surtout devrait être ôté à tout ce qui n’est pas les Boulevards. Ces choses semblent petites ; cependant elles ont de grands effets. Elles créent des confusions d’où s’engendre l’ignorance, et avec cellc-ci l'indifférence envers la physionomie de Paris. Celle-ci est née de l’histoire, dont les noms sont les vestiges. Mille gens croient aujourd’hui que le boulevard Raspail est boulevard aussi bien que le boulevard du Temple. L’inconvénient de cela peut être incalculable.

Il y aurait avantage à dire chaussée d’Antin, non rue de la Chaussée d’Antin, faubourg Saint-Denis, non rue du Faubourg Saint-Denis, afin que les gens sussent que la première est bien réellement une chaussée, la seconde bien réellement un faubourg.

Je ne dissimule pas que quelques-unes de ces règles peuvent trouver dans des raisons contraires des limites à leur application. La conservation des noms de quartiers se heurte à des commodités administratives de répartitions claires et précises, parce que l’application des noms de quartier était souvent flottante et incertaine. Ce serait un point à régler. Il y aurait des précautions à prendre, des exceptions à réserver.

En attendant, tous les amis de Paris seront bien aises de remarquer l’aide qu’on pourrait tirer à cet égard des transformations les plus modernes de la ville. A-t-on songé à celle que pourrait offrir, en matière de

nomenclature des lieux, le puissant ascendant pris dans l’usage par les noms de stations du métropolitain ? Une partie de ces noms ont été donnés au hasard de la première rue qu’on rencontrait. Il faudrait obtenir de cette administration qu’ils cédassent partout à des désignations raisonnables, telles que l’usage appuyé sur l’histoire les suggère. Par exemple il faudrait que la station Marbeuf s’appelât le Roule, celle d’Edgar Quinet Plaisance, celle de Corvisart la Butte aux Cailles, celle d’Anvers Montmartre, celle d’Obligado les Ternes, etc. Cela irait d’accord avec la commodité : rien n’étant si incommode, si plein de pièges pour le public à cet égard, que ces noms donnés par le préjugé de bureau communément greffé sur l’ignorance.

A-t-on remarqué par exemple que la station de Yincennes tombe à Bel-Air, en conséquence de ce fait que la porte de Yincennes termine Bel-Air du côté des fortifications ! De même, est-ce que Charonne n’est pas désigné comme station de Bagnolet, parce que la rue de Bagnolet, qui traverse cet ancien village, ainsi nommée parce qu’elle mène à Bagnolet, y est rencontrée par le métropolitain ?

Cette mascarade de noms cause tous les jours des méprises ; au point de vue qui nous intéresse, la géographie de la ville en est brouillée. Par là, dans ses réclamations, l’histoire se trouve privée de l’appui, appui restreint, mais solide, qu’elle pourrait le cas échéant espérer de trouver dans l’opinion.

Conserver la géographie de la ville doit être le premier souci. Cette géographie s’efface en fait par les percées irrationnelles, et dans l’esprit des habitants par le désordre des appellations. Ajoutez le péril qui tient

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à ce que le centre de Paris est déserté, en sorte que la classe aisée et qui peut être instruite, tombe en proie à l’ignorance, un peu plus grande chaque jour, de Paris. Chacun court habiter Chaillot. Les habitants de ce quartier perdent toute idée de la ville. Le centre est pour eux la place d’Eylau. La Place Royale est le bout du monde. Le boulevard des Filles du Calvaire ne sonne presque pas autrement pour eux que boulevard Bcrthier ou boulevard Kellermann.

Il faut considérer encore qu’on a vidé le centre de Paris, en rasant la cité presque tout entière. Les réflexions les plus justes à cet égard se lisent au livre de Lastevrie.

Tous ceux, dit-il, qui étudient sérieusement la configuration de la capitale ont reconnu depuis longtemps que l’accumulation sur les bords de la Seine d’une suite non interrompue de parcs, de palais et de grands établissements publics tend malheureusement à isoler beaucoup trop les uns des autres les habitants des deux rives... Il n’y avait de point de jonction immédiat que vers le centre de Paris, dans cet espace où deux îles se trouvent précisément placées par la nature elle-même, comme pour rapprocher les rives du fleuve. Là seulement les propriétés privées, en possession des bords de la Seine, offraient quelque continuité et se joignaient pour ainsi dire sans interruption.

L’auteur remarque que cependant le Palais de Justice et l’Hôtel de Ville en s’étendant avaient diminué cet espace. Il signale comme un dommage en ce genre les démolitions, récentes alors, du boulevard du Palais. De plus, comme on annonçait d’autres démolitions afin d’élever de ce côté les casernes, il ajoute : « A peine enfin la propriété privée conserve-t-elle aujourd’hui un quart de la superficie de cette île qui fut jadis Paris ; et voilà qu’on veut l’en chasser encore !... L’admi-

nistration municipale ne sera donc contente que quand il ne restera plus un seul Parisien au centre de Paris ! »

N’est-il pas remarquable que ce mal ait été commis avec une parfaite inconscience ? Aujourd’hui qu’il est fait, combien se rendent compte de l’inconvénient qui s’ensuit ? Cependant, en hiver par la bise, en été par le brûlant soleil, nous savons ce que souffre le Parisien à passer d’une rive à l’autre, que ce soit à travers la cour du Carrousel, la place de l’Hôtel de Ville, le parvis Notre-Dame ou la place de la Cité, tristes prolongements des ponts, composant comme un second passage de la rivière.

Tous ces inconvénients, issus de démolitions aveugles et inconsidérées, doivent nous instruire. Les réflexions qu’ils obligent de faire pourront conduire à conserver ce qui reste.

Obtenons que l’on ait égard aux règles qui viennent d’être marquées et qui n’empêchent aucun progrès de la ville, et le but qu’on doit rechercher sera atteint. La conservation générale des rues et des quartiers rendra aisée celle des monuments. Un seul côté des rues se trouvant menacé, c’est la moitié des curiosités automatiquement préservée. C’est aussi les jardins qui se trouvent à l’intérieur des îlots de maisons arrachés à la spéculation. Enfin c’est le percement en écharpe évité, lequel, pour faire passer une rue de huit mètres, abat de chaque côté d’une voie ancienne jusqu’à vingt-cinq mètres de façade.

Ajoutez que la spéculation trouve dans le système des percées un appât que celui de l’élargissement supprime. Le renouvellement brusque de tout un quartier, toute une série d’immeubles en bordure venant au jour

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réalisent de gros bénéfices, que les démolisseurs pressent avec ardeur. Cet appât ôté, le feu de la spéculation cessera de brûler aussi fort dans le rayon même qu'on lui laissera. Il ira se répandre sur les quartiers neufs, qui sont, qui devraient être son véritable champ d’action. Dans les anciens quartiers le renouvellement de la ville sera borné au nécessaire.

En conséquence, il sera loisible aux antiquaires de ne plus fatiguer sans cesse les ingénieurs de leurs réclamations en faveur de quelque monument pris en particulier. Cette tâche ingrate leur sera le plus souvent épargnée, devenue inutile par le fait d'un système de préservation générale. Si la cause de quelque édifice doit être plaidée pour elle-même, ce ne sera que par exception, et ceux qui s’y emploieront le feront avec tout leur crédit et toutes leurs forces.

Venons aux embellissements, car ils sont légitimes. Ils doivent être permis, même dans le Paris ancien. Car qui voudrait soutenir que tout ce qui a été bien fait ne soit pas susceptible d’embellissement, grâce à une présentation nouvelle ?

Par exemple la statue de Louis XIV, qui est sur la place des Victoires, a gagné au dégagement de la rue Etienne-Marcel, quoique cette rue n’eût pas dû être tracée de façon à jeter les façades par terre. Le portail de Saint-Sulpice fait mieux avec la place, quoique certaines lucarnes au-dessus de la corniche du premier ordre, cachées par celle-ci aussi longtemps qu’on n’eut de recul que l’alignement de la rue Férou, fas-

sent un effet peu agréable. Allons plus loin, le service du plan de Paris devrait poser le principe suivant : ne rien abattre qu’il ne fasse ses efforts pour le remplacer par du plus beau. Cela actuellement est bien loin de ses soucis. Cependant j’ose dire que c’est un contentement qu’il doit à tous les Parisiens.

Quant au propre mérite de l’art d’architecture, cela n’est, pas plus difficile qu’autre chose. Pour le tracé des places et des rues, ce serait facile. Voici les règles qu’on pourrait donner.

Les dégagements, s’ils comportent rues et places, ne doivent pas être conçus par rapport aux rues, mais aux places. Dans une notion bien ordonnée des choses, ce sont les places qui font le motif principal, le lieu d’aboutissement, tandis que les rues ne sont que des lieux de passage ou des avenues.

Le système des plans Haussmann renverse cette notion si simple. Il place d’abord la rue. Cela réduit le plan d’une ville à des percements indéfinis. Comparez la façon dont Versailles est bâtie avec l’écheveau de lignes tirées dans tous les sens que composent le boulevard Sébastopol, la rue Turbigo, la rue Réaumur, la rue des Halles, ou encore le boulevard Haussmann, la rue Lafavette, la rue de Châteaudun, la rue de Rome, la rue du Havre. D’un côté sont des ordonnances, de l’autre un chaos de lignes droites, un cordeau promené comme au hasard. Le résultat est de n’offrir aucun repos pour l’œil. L’aspect de propreté donné par l’alignement ne saurait suffire, pas plus que la propreté du trait dans un dessin sans relief et sans esprit.

Cependant l’erreur est si bien établie que l’on a trouvé moyen de fabriquer des places avec de simples

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intersections de rues. L’ancienne voirie traçait des places, auxquelles elle faisait aboutir des rues ; la moderne aligne des rues, dont il sort des places à l’aventure. Par exemple la place Malesherbes est uniquement formée de la rencontre du boulevard Malesherbes et de l’avenue de Vilhers. Aussi n’a-t-elle aucune vraie forme de place, et peut-elle passer à cet égard pour une des plus vilaines choses de Paris. La place des Etats-Unis, la place d’Iéna ne sont pas quelque chose de meilleur. La place de la Bastille est immense et informe.

Au contraire il faudrait revenir à la pratique de dessiner les places pour elles-mêmes, restaurer pour elles le cercle et le pentagone, et leurs fractions. De plus il faudrait avoir soin que les rues qui s’en échappent le fissent en fourche, en patte d’oie, en étoile. Si la place est carrée, il faudra lui donner un fond, avec une avenue au milieu.

Rien n’est si déplaisant d’aspect qu’une place dont les rues s’échappent en suivant la ligne des côtés. Cependant la plupart des places du nouveau Paris sont ainsi. Plusieurs ne sont autre chose qu’un îlot de maisons, dont le sol serait resté vide. Tel est le square des Arts-et-Métiers, celui de la Tour Saint-Jacques. De nos jours nous avons vu former celui de l’Hôtel Cluny vers la Sorbonne en rasant simplement un immeuble qui se trouvait là. De la sorte les monuments ne sont jamais appréhendés que d’angle, jamais vus en façade par les arrivants.

Je trouve dans la correspondance de Viollet-le-Duc la mise en principe de cette mauvaise pratique. « Les monuments en général, dit-il, ne sont pas faits pour être vus en géométral, mais suivant certains angles.

« Et il ajoute : « Cela est tout naturel. » Ecoutez la raison : « Le point géométral est unique, les autres sont infinis en nombre. » Ce n’est pas le lieu de discuter. Il nous suffira de remarquer que ce système s’oppose à la pratique la plus constante des siècles. Le contraire a abouti à faire de plusieurs places modernes un comble de platitude et de monotonie. Un monument au fond d’une place, au milieu de laquelle tombe une avenue, n’en tire pas seulement avantage pour soi, il fait encore l’embellissement de tout un quartier en donnant un objet à la perspective, qui sans cela lasse par son immensité. Le système est si naturel qu’on n’a pas laissé de le pratiquer pour l’Opéra, pour Saint- Augustin, pour la gare de l’Est, pour la Trinité.

Ceci s’applique aux places grandes et magnifiques. Mais il n’est pas jusqu’aux petits carrefours que la voirie moderne ne devrait avoir à cœur d’embellir ainsi, ou même de simples intersections.

Il faut voir comme au temps de Louis XVI par exemple on eut l’art d’orner les pans coupés jusque dans les angles aigus que la rencontre des rues présentait. Au coin de la rue Dauphine et de la rue Mazarine, une maison fort haute, élevée comme une colonne, en offre un exemple frappant. Le plan doit être aussi considéré. Dans le cas de recoupement irrégulier, qui arrive fréquemment pour de petites places, il faudrait en général que l’angle des maisons fût abattu, puis soit le reculer en tour creuse, soit en former un polygone régulier avec le reste, de façon à éviter l’air de hasard et de dessin manqué.

Tirer parti des anciens monuments est capital dans ces embellissements.

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J’ai dit quelle erreur on avait commise en faisant cheminer loin d’eux et en dehors du vieux Paris les percées neuves. Au contraire les élargissements commandés par le bon sens et les commodités réelles ne cessent de les côtoyer. Ils sont donc à point pour leur donner un nouveau lustre. Imaginez ce qu'une opération raisonnable eût fait de la façade de l’Ecole de Médecine. Le percement du boulevard Saint-Germain lui en a donné une autre qui est loin d’égaler l’ancienne. De plus il l’a renfermée dans un terrain trop étroit, et l’a forcée de se construire des annexes de l’autre côté de la rue de l’Ecole-de-Médecine, alors que sans ce percement les bâtiments eussent pu s’étendre tant qu’il eût fallu en profondeur, jusqu’à la rue du Jardinet.

Il en va de même à l’égard de la fontaine de la rue de Grenelle, à laquelle il est positivement paradoxal que les derniers remaniements du quartier n’aient pas trouvé moyen de faire une perspective et un recul. La rue de Luynes, qui de l’autre côté du boulevard Saint- Germain prolonge la rue Saint-Thomas d’Aquin, n’est pas même dans l’axe de cette rue, et présente de travers la façade de l’église. On fait une place à la tête du Pont-Neuf. C’est fort bien ; mais il fallait l’étendre jusqu’à la rue Guénégaud, et découvrir ainsi l’angle de la Monnaie, qui eût fait à cette place un côté admirable, dont il n’eût tenu qu’à une voirie ingénieuse de répéter le motif de l’autre côté. Ainsi du reste.

Même il ne devrait pas être interdit d’ajouter des ornements nouveaux. Je dis aux alentours et en complément des anciens. Autrefois cela se faisait sur les monuments mêmes, qu’on agrandissait, qu’on surornait. Nous n’oserions plus aujourd’hui. Sans aller jus-

que-là, que d’ornements accompagnant les opérations de voirie permettraient de créer si l’on voulait !

Ces embellissements pourraient s’étendre jusqu’à une restauration délicate du passé. J’ai dit ce qu’on eût pu faire au faubourg Saint-Marcel, du cabaret de la Pomme de Pin, où but Pionsard. Les percées neuves n’ont pas d’histoire. Au contraire les anciennes en sont pleines et pourraient s’orner de souvenirs bien choisis. Sur les ruines de l’ancien Temple, d’où l’on n’a ôté le marché que pour y construire des maisons de rapport, j’ai souvent pensé à ce qu’une municipalité intelligente eût pu faire. La voix publique réclamait un jardin. En le dessinant à la française on eût pu tracer des allées qui auraient rappelé la configuration de l’ancien prieuré. Ces allées toutes seules, sans inscriptions ni reconstructions pédantes, eussent parlé au souvenir des Parisiens instruits. Elles eussent commencé l’instruction des autres. Enfin à l’endroit de la grosse tour, qui eût empêché de planter une salle ronde de marronniers, où l’on aurait placé cinq ou six bustes des anciens grands maîtres ou grands prieurs ?

C’est ainsi que, dans les agrandissements et changements de Paris, on évitera d’en faire peu à peu un fastidieux désert de pierre, n’ayant d’intérêt pour l’esprit, de plaisir délicat pour les yeux, que dans le cimetière des musées.

La question des jardins se pose ici. Haussmann a multiplié les squares, j’ai dit suivant quelle malheureuse méthode ; on continue. Gomme lui, d’autre part,

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on continue de ruiner les anciens jardins. Le lotissement du Parc Monceau a été en ce genre un scandale ; le mauvais entretien des Tuileries, la suppression progressive de leurs parterres, la mutilation de leurs statues le percement de la rue des Pyramides en forment un autre. Les projets de détruire le Palais Royal, incessamment repris par la spéculation la moins motivée, la plus sordide, menacent de nous en faire voir un troisième.

Loin de supprimer les jardins ou de les réduire, il eût fallu en créer de nouveaux. La suppression du marché du Temple est un exemple des occasions qui peuvent s’offrir. On l’a laissée passer. La démolition de la Pitié eût permis d’agrandir le Jardin des Plantes, qui est trop à l’étroit. On n’y a pas songé davantage.

Dans le tracé des jardins nouveaux ii faudrait éviter le style anglais, inutilisable aux promeneurs et surtout aux enfants, parce qu’il est tout en pelouses, où on leur défend d’aller, et en petits chemins. Le Luxembourg, le Palais Royal, les Tuileries servent à leurs jeux : au contraire le Parc Monceau leur est impraticable. A Yincennes, aux abords du bois, le public, resserré par les pelouses, avait pris son parti de marcher dessus. On vient de créer des espaces libres à la française, qui permettent désormais de le leur interdire.

Tel est l’accord sur lequel je crois permis de répéter que tous les amis de Paris devraient fonder. Accord de la salubrité, de la commodité, de la curiosité et de la beauté.

Cela ne saurait empêcher que par occasions elles se combattent. Il n’y a pas de cours d’eau si régulier, si puissant et si un, dans lequel des contreflots ne se produisent et où quelques vagues ne se contrarient ; il

n’y a pas de principe si bien pris dont on ne soit sujet à voir quelques applications se contredire, à cause de l’infinie complication des cas. Mais ces cas ne seront pas l’ordinaire. Quand ils se présenteront, rien n’empêchera de les résoudre selon les circonstances, et les égards particuliers. Tantôt la curiosité devra céder, tantôt la commodité. Quelquefois des moyens d’exception les mettront d’accord. Ainsi la voirie de Londres, rencontrant Sainte-Marie le Strand au milieu de l’élargissement de cette rue, l'a fait bifurquer devant l’église et se rejoindre par derrière.

Les jardins publics seuls devront faire une exception absolue. En aucun cas on ne devra les percer. Tout Londres, pour aller d’Oxford Street à la gare de Victoria, fait l’immense tour de Green Parle sans se plaindre. Les Parisiens pourront en faire autant. Du reste il faudra bien qu’on ait soin de prévoir les embarras à naître de certaines fondations. On devra éviter de mal placer celles-ci. On ne mettra pas un monument exigeant de grands dégagements en face du parapet d’un quai ; on n’ira pas placer des gares en plein milieu de Paris, de façon à n’avoir pas ensuite à tout abattre pour les dégager.

Ce genre de prévisions étendu à toutes choses est le vrai moyen de ménager le passé et l’histoire de Paris. C’est à ces prévisions qu’il faudra faire appel, en mettant en ordre les principes selon lesquels elles doivent s’exercer.

Raisonnant dans ce qui précède des élargissements de Paris tels que nos services publics les pratiquent

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depuis cinquante ans, j’ai pu montrer combien ils s’écartaient du vrai. Le mécontentement de l’opinion, exprimé par à-coups et de façon confuse, j’ai pu le réduire en termes exacts, capables d'inspirer des réclamations constantes et de dicter des solutions. Maintenant je voudrais parler des mêmes élargissements en ce qui concerne la banlieue.

C’est un sujet moins désiré, où l’opinion n’a presque pas de part, car il touche des quartiers où l’on n’a guère à faire. Malgré ce qu’il a de pressant, il ne serait pas même actuel, si la démolition des fortifications n’était venue le poser devant le public. L’immensité du terrain recouvré en un endroit que chacun connaît ou imagine, a fait lire ce que les journaux ont imprimé à ce sujet. Chacun en a dit son avis ; des plans ont été discutés ; l’intérêt dans le public s’est tourné de ce côté. Parlons donc de ces démolitions. Les opérations de banlieue y rentreront naturellement.

Les fortifications sont de 1840. Depuis longtemps Paris n’en avait plus. La dernière de ses enceintes, placée sous Louis XVI, n’était guère plus qu’un mur d’octroi, celui dont on fit ce jeu mots : le mur murant Paris rend Paris murmurant ; tiré en deçà des Ternes, de Passy, de Vaugirard, de Charonne, des Batignolles, de Montmartre, etc. sur lesquels il donnait par autant de portails, que l’architecte Ledoux avait bâtis.

Respectable Ledoux, artiste citoyen,

C’était peu d’élever ces portes magnifiques,

De la ville des rois majestueux portiques...

Ainsi rime Delille dans Y Imagination. Il reste quatre de ces portes : la porte du Trône avec ses deux pavillons ; la porte d’Enfer, deux pavillons aussi, près de l’ancienne gare de Sceaux ; la porte de la Villette avec sa rotonde, côtoyée par le métropolitain ; un seul pavillon de la porte de Bercy.

Il faut savoir que les villages anciens tenus hors de cette ancienne enceinte ne furent pas réunis à Paris quand la nouvelle enceinte fut faite. A l’intérieur des fortifications, ils formèrent des communes distinctes, qu’on nomma communes suburbaines. La rue qui les borda du côté de Paris conserve dans l’usage le nom de boulevard extérieur. Ils demeuraient hors de l’octroi. En 1860, on les y fit entrer. De grands immeubles furent bâtis sur le territoire de ces communes, qui peu à peu les rendaient semblables à la ville. Auparavant elles maintenaient dans nos murs, autour de la barrière de Louis XVI, l’aspect qu’ont aujourd’hui Villejuif, Romainville et le Pré Saint-Gervais.

Une des raisons pour lesquelles on pressa la réunion de ces communes était de n’en pas laisser le développement au hasard, de le subordonner aux commodités de Paris, dont tôt ou tard elles feraient partie. D’autres dispositions permettent aujourd’hui de régler avant toute annexion les opérations de banlieue. Les percements et aménagements nouveaux n’eurent lieu dans ces anciennes communes suburbaines qu’assez longtemps après leur réunion ; de nos jours, dans les communes autour des fortifications, le système de la voirie parisienne a déjà passé ; ses tracés vont s’exécutant. Ce que j’ai dessein d’en dire s’applique à des œuvres commencées déjà. Ainsi ces réflexions seront éclairées

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deux fois : par ce qui s’est fait à l’intérieur des fortifications à partir de 1860, par ce qui se fait maintenant en dehors.

Chose à retenir, de côté et d’autre, on n’a pas eu égard aux conséquences possibles de la suppression du rempart : en sorte que rien n’indique ce qui doit le remplacer. C’est à de pareils traits qu’un système se juge. Les restes d’anciens villages d’une part, de l’autre d’autres villages mêlés à des lotissements de villégiatures, ont fait l’objet d’ctudes dans les bureaux pendant vingt et quarante ans, sans que la pensée de l’entredeux se présentât. Selon la nature des choses, elle devait s’imposer. Mais non. Le seul principe du dégagement venant de rues percées en tous sens, l’ignorance et le mépris de ce qui a été, le goût suranné des bureaux pour les perspectives indéfinies ont opéré dans un désert d’idées, dans une stérilité d’imagination complète. Une île qui surgirait du milieu de la Seine, un continent qui tomberait des nues, voilà l’effet produit sur les services par le terrain recouvré des fortifications.

Avant de recevoir des murs et des fossés, ce terrain cependant avait sa figure, dont il conviendrait de se souvenir. A l’entrée, à la sortie de la Seine, le paysage était charmant. Au nord le coteau de Belleville, qui domine le Pré Saint-Gcrvais, qui porte Ménilmontant, Charonne, et va s’abaissant vers Bagnolet, formait plusieurs sites très agréables. Au sud, dans un point de vue superbe, s’élevait Bicêtre, à l’entrée de la Bièvre, dont le vallon poussait son tapis vert jusqu’aux jardins Croulebarbe, habités par les ouvriers des Gobelins. En leur temps, les fortifications tranchèrent dans le vif de tout cela. A Auteuil elles coupèrent en deux

le fameux parc Montmorency, laissant dehors la mare aimée des Parisiens que Sully-Prudhomme a chantée.

Ces bois nous étaient chers par leur site et leur âge,

Par leurs sentiers étroits, leur sauvage gazon...

Là dormait une mare antique et naturelle...

Des sites ne sont pas là tout ce qui s’offre au souvenir ; des traits d’histoire aussi habitaient ces parages : au parc Montmorency la comtesse de Boufflers, à Bagnoletle Régent, à Saint-Fargeau Lepelletier. N’est-ce pas là de quoi donner des idées, mettre en mouvement l’invention ? Mais faute de l’intelligence d’ensemble, faute aussi de conseil compétent, tout cela reste inutilisé.

Décorer les abords d’une ville est un problème qu’on a souvent posé. Pris dans toute son étendue, il entraîne beaucoup de frais, suppose beaucoup d’art. « Déjà, faisait dire à Colbert l’auteur du Temple du goût dans un passage biffé plus tard, les grands chemins qui conduisent à la capitale sont des promenades délicieuses, ombragées de grands arbres l’espace de plusieurs milles, et ornées même de fontaines et de statues. » Il veut parler du pont des Belles-Fontaines, où passe le chemin de Fontainebleau, jeté sur le vallon de l’Orge près du village de Juvisy. La parure en effet est digne de Paris. Mais de l’étendre et de la multiplier autant qu’il faudrait, quelle entreprise 1 Pour donner ce genre d’ornement à tous les abords de la ville, toutes les ressources modernes n’eussent pas été de trop, gouvernées par l’esprit ancien, celui qui a mis sur pied Versailles. Mais en gagnant ces ressources, on a perdu cet esprit. Ne parlons pas des avenues. En fait d’entrée

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seulement, force est d’avouer qu’on n’a su en donner que deux à Paris : celle de l’Étoile, décorée de l’Arc de Triomphe ; celle du Trône, où les deux colonnes, malgré la disgrâce des alentours, maintiennent l’air de majesté. Toutes les autres portes de Paris sont laides, quelquefois jusqu’à l’abjection.

Nous en portons allègrement le reproche, parce que, dit-on, l’industrie en est cause. Toutes les villes modernes en sont là. Usines, grands ateliers, dépôts, gares de marchandises, fumées, transports, grouillements humains, font de l’arrivée en chemin de fer, que ce soit à Londres, à Paris ou à Vienne, quelque chose d’affreux. C’est un trait général ; mais il n’est pas nécessaire. Le noir encombrement engendré des affaires n’est pas plus incapable d’ornement qu’autre chose. Il n’empêche d’élever ni de beaux édifices, ni des monuments proprement dits, dont le site avantageux et la forme bien prise imposent au tout le caractère du beau.

Toutefois nous avons manqué cela. L’Europe ancienne l’avait conçu, et selon ses moyens le réalisait ; l’Europe moderne s’en est révélée incapable. Nos magasins de Saint-Denis, d’Aubervilliers font peur ; la Halle aux draps d’Ypres était une des merveilles du monde. Le vieux port de Marseille est beau, la Joliette est abominable.

Mais ce but illustre manqué, tout était-il perdu ? Non pas. A défaut d’ornement mis exprès, à défaut de magnificence, de grands aspects, des agréments pouvaient être ménagés, qu’on s’est appliqué à détruire. Je voudrais faire sentir cela.

Ceux qui ont connu Rome il y a trente ans se souviendront d’un charme qu’au milieu de tant d’autres exerçait la ville éternelle. C’était ses sorties : porte Angélique, porte Saint-Jean, porte Majeure, porte Saint-Laurent, porte Saint-Pancrace. A leur abord, les maisons s’abaissaient, on rencontrait plus d’espaces vides, les façades cédaient aux murs d’enclos, des arbustes, des gazons, quelques fleurs de murailles paraient le chemin sous le ciel plus découvert. Le pavé inégal, parfois en contre-bas, ajoutait à cet air de village.

Il y avait là des ruines romaines, commun ornement de ces parages, rendant dignes d’un consul les champs, comme dans le poète : Sint consule dignæ. Mais ces monuments mis à part, l'agrément de l’endroit venait de causes fort simples, que rien n’empêche de trouver ailleurs. Du bout de leur crayon, dans leurs touches d’aquarelles, Claude Lorrain, Fragonard l’ont saisi. Il est mi-urbain, mi-champêtre. Il tient au négligé ressenti de la campagne proche au milieu de l’ordonnance des rues, à l’impression de la ville dont les alignements cessent, donnant comme sur autant de fenêtres aimables, où le citadin prend l’air des champs. Non pas l’air des vastes campagnes : ce ne sont que de moyens aspects, effet des éléments mêlés qui les composent, mais charmants dans ce caractère. D’un mot c’est la banlieue ; à ce mot décrié rendons, s’il vous plaît, son heureux sens. La porte Saint-Sébastien, reculée, solitaire, et qui mène à la voie Appienne, était la plus touchante des portes de Rome ; mais il n'est pas

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jusqu’à la porte du Peuple, voisine de la foule, populeuse autant que celle de Paris, qui ne fût agréable en ce genre. La villa Borghèse l’avoisine. La rue qui s’en détache conduisait au pont Molle en longeant une petite façade de Yignole et la maison où mourut Fortuny, en vue de la campagne du Tibre. En détournant à droite, c’était la villa du Pape Jules, puis l’Arc Obscur, au delà duquel on gagnait VAcqua acetosa. Là venaient se reposer les passants, là commençait le Val du Poussin.

Ce charme n’est plus. Une voirie imprudente a ravagé tous ces aspects. Et voyez la leçon qui s’en tire. En regardant ce qu’il en reste, on peut se rendre compte de ce qui s’est fait à Paris même. Rome, en fait de transformations de ville, nous singe lamentablement. De ses abords maintenant enlaidis il ne faut que rappeler l’ancien aspect pour imaginer ce qu’étaient les nôtres.

« Je suivis les boulevards jusqu’à la rue du Chemin- Vert, par laquelle je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et, de là, prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages. » Ainsi, dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, s’exprime Rousseau, peignant la banlieue de son temps. Celle de Paul de Kock fut la même. Un siècle écoulé n’avait pas changé cela ; il n’avait fait que reculer d’une lieue les mêmes aspects. En poussant jusqu’à Romainville, on trouvait le vieux Charonne et le vieux Ménilmontant. A présent nous ne trouvons le vieux Romainville nulle part. Il faut aller jusqu’à la vraie campagne pour trouver des sites agréables. C’est fort loin ; mais fût-ce dix fois plus

proche, ce n’est pas de cela qu’il s’agit : l’entre-deux est affreux. La banlieue est gâtée, ou, pour mieux dire, il n’y a plus de banlieue, il n’y a plus que de vilains faubourgs. A l’exception de ceux que le luxe décore, non pas toujours avec succès, ce sont de désolants tableaux.

Coppée disait les adorer. Paradoxe de poète, accusé dans les vers mêmes où il dépeint l’objet. J'adore la banlieue avec ses champs en friche et ses vieux murs lépreux ... Je prends un chemin noir semé d' écailles d'huîtres. Et tant d’autres vers laids comme nature. Quant aux portes, achevons par un exemple l’explication que j’ai commencée.

Entre beaucoup de sites agréables qu’offrait la banlieue parisienne, aucun ne fut plus loué que le Pré Saint-Gervais. Bernardin de Saint-Pierre, dans ses Etudes , le met au-dessus de tous ceux du Nouveau Monde ; dans les Promenades d'un père et de ses enfants , imprimées en 1817, voici ce qu’on lit sur cet endroit : « Coteau tapissé d’une riante verdure où quelques arbres irrégulièrement plantés prêtent leur ombre... Vergers touffus où des arbres de toute espèce marient les fleurs écloses de leurs rameaux ; sous leur ombre croissent d’utiles arbrisseaux et des plantes potagères... Sentiers bordés de rosiers et d’autres arbustes... De coteau en coteau et de vallon en vallon ils courent, ils se poursuivent, se cachent sous d’épais buissons... »

Cela est bien changé. Aidé de ces souvenirs, si l’on aborde les lieux pourtant, on ne sera pas trop éloigné de se faire une idée de ces anciennes portes de Paris. Il faut noter dans ce qui précède les haies, les sentiers, les arbustes, les rosiers, les vignes, les plantes potagères,

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en un mot le paysage, non de promenades, mais de vergers, non de bois, mais de culture et d’ornement modeste, où la note maraîchère domine. Ce n’est pas la moins gracieuse, ce n’est pas aussi celle où les fleurs sont les moins parfumées ni les moins nombreuses. Le cadre subsistant répond à ce tableau. Il aide à le comprendre d’autant plus que les abords mêmes en sont favorables.

Par une exception unique dans tout le pourtour actuel des fortifications, le chemin de ronde n’a pas fait place ici à ces voies démesurées qui portent les noms des généraux de la Révolution : Kellermann, Bessières, Suchet, etc. Celui de Serrurier, requis en cet endroit, ne sert à nommer qu’un chemin de rempart, de médiocre largeur, bordé de petites maisons, qui de la porte de Romainville descend en serpentant jusqu’à celle du Pré Saint-Gervais. Du côté de la ville c’est mieux encore. On arrive par le parc loti de Saint- Fargeau, dont la rue Haxo représente l’ancienne allée principale. Au bout de cette allée, une descente rapide découvre le vallon tout à coup.

Avant d’v être et vu de cet endroit, c’est encore aujourd’hui un coup d’œil charmant. Ni l’horizon qui se déploie au delà de la plaine Saint-Denis jusqu’aux coteaux de Villetaneuse, ni les arbres pour premiers plans, ni le couloir pittoresque où la porte s’engage ne font défaut à ce tableau. Tableau de moyen aspect, comme celui des portes de Rome, mais qui, sans tracé, sans dépense, par l’effet naturel des choses, n’en décorait pas moins les abords maintenant massacrés de Paris.

C’est de là, de la connaissance de l’agrément que

comportaient ces endroits, qu’il faut partir, soit pour les orner encore, soit pour les utiliser sans achever de les salir, disons plus, puisqu’on rase les fortifications, pour leur rendre quelque chose de leur grâce d’autrefois.

Comment ces aspects ont-ils été détruits ? D’abord par les fortifications. Mais ce n’est pas tout. S’il n’y avait autre chose, le démantèlement serait un remède parfait. Seulement d’autres causes ont agi, je veux dire les principes d’élargissement moderne, travaillant les abords de Paris, comme ils en travaillent les dedans et les alentours. Quant aux dedans, j’en ai montré l’effet dans un premier article. Voyons dans celui-ci ce qu’on a fait d’abord des communes suburbaines, ensuite de la campagne à cinq lieues à la ronde.

Dans l’accommodement de la banlieue, il faut avouer qu’un problème se rencontre qui n’a pas lieu pour l’intérieur ; je veux dire la communication des parties annexées entre elles. Toutes communiquent avec le centre aisément, mais c’est un embarras de passer de l’une dans l’autre. De là vint la nécessité d’ouvrir par exemple l’avenue Ledru-Rollin, qui joint le faubourg Saint- Antoine à Popincourt, la rue des Pyrénées et la rue Bolivar, qui vont du petit Cbaronne à la Villette. Le mode de la percée, mauvais en général, trouve là son emploi raisonnable. Mais c’est je crois un point que les bureaux n’ont pas vu. Ils ont subi la nécessité sans remarquer la différence des tracés de ce genre avec les percées de caprice qu’ils multipliaient ailleurs.

Ce qui le prouve, c’est le retard qu’ils ont mis à

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doter de ces voies la chaîne des communes suburbaines. Cela n’a commencé qu’il y a trente ans.

Le retard est le même dans un rayon plus grand. A l’heure présente, où la proche banlieue est retravaillée en diagonale et en losange ni plus ni moins que Paris même, cherchez un peu le chemin qui vous permette d’aller de Charenton à Arcueil, de Vincennes à Aubervilliers. Vous vous perdrez dans les zigzags, et passerez enfin par Paris. Cependant, qu’on considère sur le premier plan venu combien les lignes droites se coupent et se recoupent sous tous les angles et dans tous les guingois, autour de Montreuil ou d’Ivry. Il n y manque que celles dont aucune voie ancienne n était capable de tenir la place, que le peuplement de ces lieux obligeait à créer.

Naturellement, dans les communes suburbaines, la barbarie ordinaire a réglé le tracé de ces percées. La rue des Pyrénées, poussée comme une locomotive à travers les inégalités de Charonne, de Ménilmontant, de Belleville, a ruiné vingt sites pittoresques, coupant dans le vif du coteau, déchaussant d’anciens quartiers, en ensevelissant d’autres, rendant ces vieux villages, où sommeillent tant de souvenirs, méconnaissables au visiteur. Toutes les vues procurées par le vallon de la Bièvre ont naufragé de leur côté dans la percée des Mérovingiens : Tolbiac, Vouillé, etc. coupée par Vercingétorix.

Tout en procurant ces communications, on pouvait avoir égard aux lieux, faire fléchir un passage, accommoder un autre, utiliser des rues anciennes, dont le gauchissement même eût été profitable, en obligeant le cordon d’unité à passer par les plus vieux endroits,

partant par les plus essentiels. Dans chaque commune, l’église et la grand’place étaient le point qu’on devait toucher, comme font les routes à la campagne. Cela s’est fait tout différemment : en sorte que les voies s’avancent au milieu d’une sorte de désert, entre des boutiques en faillite, comme desservant des campements de bohémiens, des colonies, des agglomérations d’hier.

Joignez les percées de magnificence, une rue Gambetta partie de la porte de Romainville, prenant à revers Saint-Fargeau, et venant à travers vingt terrains vagues heurter le mur du Père-Lachaise ; une rue de Mouzaïa (qu’est-ce que Mouzaïa ?) qui fait communiquer la porte du Pré Saint-Gervais avec les derrières déserts des Buttes-Chaumont ; le reste à l’avenant.

Ainsi se sont enlaidis peu à peu ces parages, par la difformité des plans, destructeurs des sites comme de l’histoire. A cet égard, ce qui se fait à Montmartre serait digne d’une étude spéciale. La butte avait jusqu’à ce jour une forme, dont les rues suivaient le contour, entourant, gravissant la pente jusqu’au repos de l’antique place du Tertre. Nous voyons en ce moment les tronçons de vingt rues neuves, s’appelant par-dessus les accidents du sol, dont ils annoncent le bouleversement complet. Adieu la forme, la ligne, le naturel du contour, la lisibilité du site. Y aura-t-il encore une butte ? Elle disparaîtra dans les tranchées, dans les remblais, dans les viaducs. D’informes surplombs vers le faubourg Saint-Denis, l’effacement du côté de Clignancourt, il n’en restera tantôt que cela. C’est un quartier fameux de Paris qui disparaît.

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Tous ces endroits comportaient des jardins. On n’a songé qu’à les raser. Ecoutez les rapports officiels, il n’y est question que d’en conserver. C’est une sollicitude si grande qu’on a créé un mot pour en nommer l’objet. On réclame des « espaces libres ». En des temps où ce beau mot n’était pas inventé, Paris était rempli de verdure. Le coup de filet jeté en 1840 par les fortifications aurait pu l’en faire regorger. Qu’en reste-t-il, après soixante ans de réunion ? Et le peu qui reste, qu’en va-t-on faire ? Continuer d’v bâtir sans doute.

Passy abondait en jardins. Derrière les maisons de la rue Basse, maintenant rue Raynouard, la rivière en était bordée. Un subsiste encore vers l’entrée, c’est le fameux jardin des Eaux, où les sources minérales s’épanchent à l’ombre de quantité de beaux arbres, en dépendance de l’hôtel Delessert. Au fond, un chalet suisse, datant de 1820, relève ce bel endroit de sa plaisante figure. Que pensez-vous que sera de ce côté le prochain embellissement de Paris ? L’hôtel rasé, le jardin bâti. Le terrain est entamé déjà. Des maisons de rapport descendront en cascades la pente du coteau jusqu’à la Seine, répétant le long de la rivière les saillies de ces maisons élevées devant la passerelle, célèbres dans Paris par le ridicule, entre lesquelles s’engouffre le métropolitain.

Quelqu’un me dira : Prétendez-vous que la ville achète le jardin des Eaux ? Au prix où est le terrain, songez à la dépense. — Eh 1 pourquoi ne l’a-t-elle pas fait plus tôt, quand le terrain était à meilleur marché ? — Delessert l’eût refusé peut-être. — En ce cas, comment cette opération ne s’est-elle pas faite ailleurs ? A qui fera-t-on croire qu’elle eût manqué partout, autre-

ment que par la faute des bureaux ? Etait-il impossible, quand tant de terrains plantés entraient dans les murs de la ville, de s’assurer en ce genre d’un bon lot ? Dans un rayon si vaste, où tant d’achats possibles avaient pour effet de se concurrencer, il était certainement facile d’acheter des jardins à bas prix. Entre le boulevard extérieur et les fortifications, Paris, si l’on en avait pris la peine, aurait maintenant quatre ou cinq jardins publics de la grandeur de Regent’s Park de Londres. Elle n’a que les Buttes-Chaumont et Montsouris, qui ensemble n’en font pas la moitié, si lointains au reste que, les jours de semaine, on n’y voit presque pas de promeneurs.

Passons maintenant les fortifications, et voyons-y l’effet des mêmes pratiques. Là, quantité de villages sont distincts encore. Les groupes de maisons qu’ils rassemblent s’élèvent au milieu des cultures ou de terrains livrés à des exploitations, qui marquent entre eux les intervalles. Quelquefois, dans ces intervalles, des maisons se sont rassemblées et ont formé des cités nouvelles. Le hasard de quelque circonstance, une croisée de chemins, un passage fréquenté, une fabrique, la commodité d un tramway ont donné naissance à ce que les bureaux appellent des agglomérations. Ainsi se sont formés les Lilas, Levallois, la Maltournée. Quelquefois un lotissement de terrain les a tirés de terre tout d’un coup, comme la Garenne.

Rien n’est plus malgracieux que ces agglomérations. Elles n’ont ni vieille église, ni place achalandée, ni

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murs de propriétés courant sous de grands arbres. La monotonie, l’épargne, un mauvais style de construction, une population de hasard achèvent d’en dégrader 1 aspect. Là comme ailleurs, si le cours des choses avait fait l’objet d’une surveillance, sans doute on eût sauvé l’essentiel. On ne l’a pas fait. Constatons que, dans ces parages promis à des réunions prochaines, l’élément favorable, c’est le village ancien. On devrait donc le ménager. Or on ne s’applique qu’à le détruire.

Je prendrai pour exemple Montreuil et Bagnolet, situes a la chute du coteau de Belleville, vers Vmcennes, lieux florissants, adonnés de tout temps à la culture des pêches, qui les enrichit. L’un et l’autre a sa place exacte dans un creux qu’il occupe tout entier : celui de Bagnolet en longueur, celui de Montreuil en étoile. Entre deux, sur le plateau, s’étend le domaine morcelé de Malassis, bordé par une terrasse du côté de Bagnolet, touchant de 1 autre au Marais de Villiers, maintenant desséché et planté de marronniers, autrefois déchargé dans le rû de Montreuil ou Pissotte, d’où le hameau de Vincennes tirait son ancien nom. De ce marais, on descend au village par quelques rues d’aspect rustique. L église occupe le fond du val. Elle est jolie et du quatorzième siècle. Le site ne l’avantageait pas moins. Tout alentour, les pentes du coteau se relèvent et procurent d’agréables points de vue.

Je parle au passé. La voirie est venue. Elle a tiré ses rues dans tous les sens, préparant, pour des prix d’expropriation moindre, les dégagements du Paris de l’avenir. La roideur du tracé, sa parfaite disconvenance avec le village existant, la largeur démesurée des voies ont porté dans ce plaisant, ensemble la laideur et la

désolation. Une route insipide monte au Marais de Villiers, qu’on gagnait par des chemins bordés d’espaliers de pêches. En bas, la petite église, avec sa rose gothique, apparaît écrasée par le vide qui l’environne. Au débouché du chemin de Vincennes, une place carrée, immense et ridicule, où l’on a fait une mairie neuve, prend la place de l’ancien Montreuil, substituant à l’histoire, au goût, à la culture, un crapuleux aspect de faubourg.

Au bas de Bagnolet s’étendait le château dont les anciens communs longent le chemin de Charonne. Les jardins morcelés ne méritaient plus de mention, quand on s’avisa d’y percer en fichu, joignant la porte d’Avron, le boulevard du Centenaire, où se tient tous les dimanches une foire dégoûtante, envahie par une foule sans nom. Le pays, habité par de riches jardiniers, confortable et posé dans son aspect modeste, n’avait jamais vu rien de pareil. Sur le coteau vers Montreuil, on est en train de lotir. A la descente de Malassis, ce coteau procurait une jolie vue. De hideuses petites maisons s’y installent. L’aulre côté mène aux Tourelles par des chemins bordés de haies vives. On vient de trancher là-dedans, à flanc de coteau, une avenue de la République, où traînent les escarpes et les filles. Les bancs ne sont pas encore placés : ils en achèveront le caractère.

Je ne parle que goût et mœurs ; mais voyez le positif. La production des pêches est supprimée. Ces larges voies enlèvent à la culture les hectares par centaines. Le long de ces tristes percées, des restes de vergers qu’on rencontre, séparés de la route qui les mutile par un treillis de fil de fer, semblent déplorer ce saccage.

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Ils rappellent au passant que tant de vulgarité et tant de laideur ne sont pas rachetées par le profit, qu’au contraire un dommage égal les accompagne.

Lebrun-Pindare, rimant l’éloge de nos paysages, a dépeint cette contrée en ces termes :

Mais là Montreuil fixe Pomone Dans ses labyrinthes nouveaux.

Malgré le ridicule de la touche, cela est vu par l’œil d’un poète. Les pans de mur multipliés pour y pratiquer l’espalier, seul régime du pêcher de Montreuil, font, quand on les regarde soit de Tilmont, soit de Malassis, l’effet d’un labyrinthe immense, couvrant les pentes de son réseau. Ge pittoresque disparaît, non pour aucune cause raisonnable, mais en vertu de pratiques aveugles, œuvre de la routine et de la légèreté. Personne d’ailleurs ne se plaint. Il n’y a pas dans le pays un jardinier qui ne soit bien aise de toucher le prix de son expropriation, et de profiter du soin que prennent les pouvoirs publics de payer pour éteindre une culture de trois siècles, célèbre dans le monde entier.

Si dans les méfaits de ce genre on recherche la part des communes, on la trouvera petite. Les démolitions, les alignements, les percées indiscrètes ne viennent pas d’elles. Communément, les plans Haussmann ne sont pas appliqués au village. Le paysan ne songe pas à embellir, ou s’il embellit, c’est autrement. En revanche les noms de rue changés sont un fléau de ces endroitslà. Ils apportent leur part de laideur, ils flétrissent l’imagination. La passion politique est ce qui les inspire. Elle est aveugle et violente au village, et dans ce milieu

ignorant, les choix ont chance d’être plus sots qu’à la ville. Vingt endroits de la banlieue en sont déshonorés, délocalisés même, car dans les anciens noms la plupart indiquaient soit le fait de la rue même, soit le lieu où elle menait. Un air d’antiquité, une curiosité de langue en recommandait quelques-uns. Rue de l’Abreuvoir, rue des Vignerons, rue de Paris, rue de la Fontaine aux Carreaux, rue du Luat, tels sont les noms qu’on a remplacés par Paul Bert, Gambetta, Emile Zola, quelquefois par rue de la Fraternité, rue de l’Egalité, même rue de la Solidarité. Cela est lamentable, mais le remède est aisé. Que le conseil de Paris cesse de donner l’exemple, et le, villageois redeviendra raisonnable.

Un mal plus grand s’engendre des voies qu’on laisse tracer aux compagnies de transport, à travers champs. Dans de telles concessions les communes ne voient que deux choses, l’argent qui leur en revient et le bienfait des communications. Mais rien n’empêche d’accorder l’un et l’autre avec le ménagement des sites. On citerait des endroits où une ligne de tramways a ruiné tout un paysage. Cela voudrait être considéré. S’en remettre aux communes ne se peut. Elles n’en auraient ni le goût ni le discernement ; mais la ville de Paris, qui se mêle à ces choses, pourquoi n'en serait-elle pas chargée, ou à son défaut quelque service public ?

Entre Rosny et Fontenay-sous-Bois s’ouvrait un vallon délicieux, où sortait de terre le ruisseau qui coule dans la Marne sous Neuilly. Ses sources arrosaient un petit bois qui, marié aux jardins maraîchers devant un horizon de coteaux, faisait un tableau à plaisir. Le tramway a troublé la solitude aimable ; du côté d’amont on a bâti. Ces effets sont inévitables

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et le site n’en eût pas souffert. Mais la voie a été tracée de sorte, courant à flanc de coteau avec des courbes telles, que tout l’endroit en est ravagé. Plus rien du charme ancien ne s’y retrouve. Il eût été facile de le conserver.

J’ai nommé tout à l’heure les lotissements de terrain comme engendrant des agglomérations de population hors des villages. C’est un point à traiter à part, comme d’une grande importance et procédant d’autres causes que celles dont j’ai eu à parler. Ces lotissements ont eu beaucoup de part, au cours des derniers trente ans, dans la dégradation de la banlieue. Leur seul inconvénient n’est pas d’improviser des cités sans histoire et sans caractère, que rien n’empêcherait malgré cela de rendre agréables ; leur pire effet gît dans les sites qu’ils ont détruits.

Des bois ont été rasés pour leur faire place : la forêt de Bondy tout entière, des cantons entiers de celle de Montmorency, d’Armainvilliers, de Sénart, de Saint- Germain. Des sites jadis pleins de fraîcheur ont été accablés sous la pierre : celui de la Marne à la Varenne, à Noisy-le-Grand, à Créteil ; de l’Oise à Auvers et à Valmondois ; de l’Yère à Brunoy ; de la Seine à Choisy, à Ablon ; et de l’autre côté de Paris, à Maisons, à la Celle, au Pecq. Verrières, près du bois de ce nom, n’a plus qu’un aspect de faubourg, Orsay est entamé, Juvisy se bâtit de maisons à six étages. Dans le Mantais, au delà de Saint-Cloud, vers Vaucresson et jusqu’à Poissy, les lotissements ont fait d’affreux ravages ; dans le Vexin,

ils touchent à l’Isle-Adam ; en Hurepoix, le chemin de fer de Limours à Rambouillet s’étendra bientôt sur Rochefort et Saint-Arnoult ; la Brie, plus longtemps épargnée, est maintenant rongée vers Sucy, vers Emerainville, vers Grosbois. On n’en finirait pas de nommer les environs qui, pour ceux que charmait le paysage parisien, ont été ravissants et ne sont plus qu’un souvenir.

Ne perdons pas de paroles en regrets, envisageons le positif. A mesure que Paris grandit, on ne saurait empêcher que la banlieue se bâtisse. Se bâtit-elle comme il faut ? Y a-t-il des règles pour cela ? Peut-on les appliquer ? Peut-on diriger, dans un sens qui contente le goût et l’usage, les changements qui s’opèrent ainsi ? C’est à cela qu’il faut répondre.

Une première règle à suivre eût été de borner les lotissements aux besoins réels. Ils les ont beaucoup dépassés. Paris en trente ans n’a pas jeté sur la banlieue de quoi saccager sept lieues d’alentours. C’est cependant cet effet que nous constatons. Voici un fait. En 1885, on lotit le parc de Juvisy. C’était un des plus beaux des environs de Paris, dessiné par Le Nôtre, avec un grand canal qui longeait le vallon de l’Orge dans un site magnifique. Je visitai ce lotissement en compagnie du secrétaire ; quatre ou cinq terrains étaient bâtis. J’y retournai en 1905, vingt ans après. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver les lieux presque dans le même état : le grand canal où continuait de courir quelque peu d’eau dans les roseaux, la grotte intacte sous un petit pavillon que l’abandon achevait de dégrader, l’horizon libre. On n’avait pas bâti vingt lots. Ainsi ce beau domaine avait été défait, depuis vingt ans il était

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en ruine, sans profit pour personne, ni pour les Parisiens qui n’y avaient pas pris résidence, encore moins pour l’entreprise qui n’y faisait pas ses frais : seul le marchand de biens avait dû s’enrichir. Il eût convenu de l’en empêcher.

C’est l’histoire de combien d’affaires du même genre ! Le lotisseur de banlieue est de l’espèce du lapin, qui coupe vingt brins d’herbe pour en manger un. Quand cette pratique aboutit au ravage d’un canton si vaste et si précieux, puisqu’il enferme les promenades de Paris, c’est le rôle des pouvoirs publics de la régler. Cela se peut-il ? Sans doute. Il suffirait, quand il s agit d’affaires d’une certaine importance, d’en confisquer l’autorisation et de ne la rendre qu’après informé.

Je ne parle d’informé que touchant l’utilité, en ces termes : Y a-t-il des chances de réussir ? Les terrains seront-ils achetés ? La moralité de la spéculation serait concernée dans cette enquête. Cette moralité en général ne regarde pas l’Etat ; mais qui pourrait se plaindre que l’Etat s’en mêle dans un autre intérêt que celui de la morale, sans garantie naturellement, pour la conservation des sites ? Cette intervention serait d’un grand effet. Je ne sais si après cela il serait même nécessaire de classer les sites comme on fait. Les lotissements du coup seraient réduits des deux tiers.

Ne refusons aucun moyen. Le classement peut servir. N’omettons pas toutefois qu’il a l’inconvénient de mettre aux prises le beau et l’utile, et, s’il gagne, de tyranniser l’un par l’autre. L’enquête d’utilité n’oppose les uns aux autres que des intérêts du même genre, celui des spéculateurs et celui de tous, soutenu de celui des victimes possibles de l’opération proposée. Car on

pense bien en pareil cas que ce n’est pas le marchand de bien qui succombe, mais celui à qui il repasse la terre pour la dépecer.

Supposé le classement réservé aux cas extrêmes, je voudrais qu’on fît tout pour rendre le moyen rare. Il tient du coup d’Etat mis au service d’une cause qui paraît arbitraire aux yeux de celui qu’elle lèse. Il y a d’autres mesures à prendre. L’afflux de population sur un point ne se fait pas sans causes, qu’il est possible de prévoir ou de détourner.

Avant que Saint-Fargeau ne fût coupé par les rues qui conduisent au Pré Saint-Gervais, on abordait ce dernier village par Belleville. A la tête de cette dernière commune, passé le marché, une patte d’oie, qui subsiste encore, descendait à la plaine. La rue de droite, dite rue des Bois, a son aboutissement sous l’ancienne poterne de Saint-Fargeau ; celle de gauche, dite rue des Lilas, se perdait dans la campagne ; celle du milieu joignait le Pré en ligne droite. C’est la rue du Pré Saint- Gervais.

Les deux dernières ont été condamnées par les fortifications. La rue des Lilas se termine à une terrasse, d’où l’on descend par des escaliers ; la rue du Pré Saint-Gervais bute contre le rempart. Les deux villages depuis lors n’ont plus communiqué que par le détour de la rue des Bois. Le Pré n’eut plus d’accès direct vers Belleville, il n’en eut plus qu’à Saint-Fargeau, qui est presque sans habitants ; au contraire le flot dont Belleville regorge a pris son cours par les rues commodes ouvertes du côté de la porte de Romainville, qu’il a passée. Là se trouvait le fameux bois dont le renom dure encore. On l’a loti. Paul de Kock y eut sa

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demeure ; une rue s’appelle encore la rue du Gardechasse. Tout cela a disparu, a péri écrasé sous l’agglomération des Lilas, d’une laideur si infâme qu’à peine dans tous les environs de Paris on en pourrait trouver une pire.

Cela pouvait être prévu, donc prévenu, si on y avait donné ses soins.

Ailleurs c’est un tramway qui, assurant le voyage, met les terrains en vogue, et en mouvement les spéculateurs. Cela également devrait être surveillé : rien n’étant si aisé, puisqu’il y faut une concession, qu’on peut refuser. Supposez qu’un beau site soit cause qu’on ne l’accorde pas, cela sera toujours plus acceptable que si c’est une interdiction de bâtir qu’on ait à motiver par là. La protection qu’on souhaite en sera facilitée.

Romainville continue d’être un site des plus beaux. La vue du cimetière derrière l’église offre au rare promeneur un coup d'œil admirable. Il faut savoir qu’au delà, sous le fort, en tirant vers Rosny, la montagne est bordée d’un sentier dit de la Chasse, qui fait une promenade délicieuse. L’horizon, l’ombrage y sont à souhait. Quelques pauvres gens y ont un abri, qui n’y ajoute qu’un piètre ornement, mais tenant si peu de place et si caché dans la verdure que le site n’en reçoit pas de dommage. A mi-route, au-dessous d’une fontaine, un chemin qui descend conduit à des vergers. Il n’y a pas de coin plus agréable.

Il n’y a pas de tramway de Rosny à Romainville. Supposé qu’on le fasse passer par là : ces jolies choses seront rasées en trois ans, à moins qu’en concédant on ne surveille, à moins que, possédant un site naturel d’espèce rare, le soin de le ménager ne fasse prendre

des mesures qui le sauvent, que dis-je, qui l’embellissent, au sein du changement qu’on ne peut éviter.

Tout ceci fera comprendre de quelle manière on a ruiné l’aspect des sorties de Paris. Les mêmes percées aveugles et disproportionnées dont on usait ailleurs y ont été portées. Ces sites modestes et délicats ont été mis en pièces, chavirés ou rasés. Quand cette erreur est commise dans un quartier riche comme à la Muette, la propreté et l’élégance de l’habitation la rachète en partie. C’est un chaos de rues, c’est un désert de pierre ; mais l’air de désolation est épargné. Quand ces immenses voies traînent dans des quartiers pauvres, que leur réseau barbare rase des maisonnettes, déchausse de petits vergers, des fontaines rustiques, découvre, par le jeu de leur ligne droite, de leur perspective indéfinie, des demi-lieues d’indigence ou de rusticité, que saurait-on imaginer de plus laid ? La voirie haussmanienne met la même marque partout, une marque qui n’est supportable qu’avec l’opulence, et qui la suppose. Il n’est, pas étonnant que nulle part elle n’ait échoué comme dans les endroits où le contraire est le plus délicat à toucher.

Le démantèlement permettra-t-il de réparer cela ? En partie si l’on veut, si l’on en prend la peine. On a proposé des mesures d’ensemble. Il faudrait les varier, je pense, les approprier à chaque endroit. Où l’air d’ancienne banlieue a péri tout à fait, qu’on ne songe pas à le restaurer. Les Ternes, Courcelles n’offrent pas de sites à ménager, ils n’ont pas besoin de nouveaux jar-

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dins. Le terrain recouvré peut sans inconvénient y rentrer dans le commun aspect. La route de Saint- Denis fournit une belle avenue ; il n’y aurait, en fait de soins à prendre, que d’en ramasser le tronçon perdu à l’intérieur des fortifications, et de lui faire raccorder la demi-lune de Neuillv.

Le long d’ Auteuil et de Chaillot, le rempart rasé irait grossir le bois de Boulogne, auquel on rattacherait le Ranelagh. En tous lieux, je suppose qu’on aurait soin de renouer les bouts de rues que le rempart a coupées, rétablissant les communications les plus directes et les plus naturelles entre les endroits qui se les étaient créées.

Au contraire je voudrais qu’à Bicêtre, à Charonne, à Montrouge, au Pré Saint-Gervais, on tînt compte de l’aspect ancien. En beaucoup de lieux, il n’y aurait qu’à suivre des indications si faciles qu’il n’est pas croyable qu’on les enfreigne. Sur quelques points, la besogne serait plus difficile.il faudrait d’abord inventer, puis imposer son invention. Partout où le site est agréable, où des accidents de terrain favorisent l’ornement des lieux, on devrait imposer des jardins. Ailleurs la construction aurait à reprendre ses droits, quelquefois sur des plans que la ville ordonnerait, et où elle mêlerait ses monuments.

A la porte du Pré Saint-Gervais par exemple, les jardins sont le projet naturel. Il faudrait rendre aux rues condamnées de Belleville leurs accès vers ce site heureux. Justement le démantèlement est commencé de ce côté. Le long du boulevard Serrurier, la pioche travaille derrière les planches qui cachent la vue de la plaine. De chaque côté de la porte, le fossé est

comble, le mur abattu. Que va-t-on faire de cet espace ? Y a-t-il un plan seulement ? Est-il même entendu que quelque chose doit être fait, qu’il ne s’agit pas de laisser faire ? Le long du boulevard, parmi d’anciennes maisons qui méritaient un autre voisinage, un bâtiment dans le style des maisons ouvrières vient de s'élever. Rien n’est si laid. Peut-être n’est-ce faute que de goût chez 1 architecte : tel quel, ce commencement n annonce rien de bon. Dans 1 indifférence du goût public, dans 1 ignorance et le sommeil des bureaux, il indique que seule veille la spéculation. C’est un mauvais guide quand elle va seule.

Enfin il n'est pas défendu de rêver, pour certains endroits, d’embellissements d’un genre nouveau. Ayant plaidé ailleurs pour l’air champêtre, je plaiderais là pour l’air de ville.

C’est le moment, par exemple, dans le genre monumental, de faire quelque chose de la sortie de Vincennes. Les amis du château s’appliquent à en répandre le renom, à y attirer les visiteurs. Nul doute qu’ils y réussiront. Il faut répondre à ce dessein en ornant les avenues. Les monuments du Trône y peuvent servir. De Versailles, où l’on veut se défaire des figures de grands hommes qui encombrent la cour du château que ne fait-on venir ces statues ? C’est mon sentiment qu’en enfilade, à cause de la proportion et quoique médiocres par l’art, elles orneraient parfaitement le cours de Vincennes jusqu’à la barrière. De là à la Tourelle, autre chose serait à faire. On trouverait quelque monument à dresser. On tracerait une place et des avenues. On imposerait aux riverains des constructions régulières. Bref, on ferait de cet endroit,

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après celle de l’Etoile, la plus belle avenue de Paris.

Ainsi du reste. Je ne fais pas ici un plan, qui réclamerait une longue étude et dont personne ne m’a chargé. C’est aux bureaux, s’ils veulent faire quelque chose à consulter et à s’instruire. Vingt fois ils ont montré en pareille occasion qu’ils ne savaient littéralement rien. J’ai dit quel prix secondaire s’attache en général à la conservation isolée de quelque coin ou de quelque souvenir. Ce sont les aspects qu’il faut sauver, conduire, suivre dans leur transformation. Supposé qu’une battue dans la banlieue prochaine rapporte une liste de curiosités à conserver, quel peu de chose ce sera au prix de ce qu’on désire ! Quant aux terrains nouveaux, cela ne les touche même pas. Et cependant jamais facilité ne se présenta de faire tant et si bien. C’est une occasion qu’on n’aura plus.

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