LA VÏÏNUS DE VÉLASQUEZ
qui ne veulent pas abdiquer. La question n’est pas si le tableau vaut l’argent, elle est s’il mérite qu’on l’achète. Ce point consenti, il faut absolument, en trouvant que c’est trop cher, payer. C’est ainsi que, l’année dernière, le portrait de la Duchesse de Milan par Holbein est devenu la propriété de la galerie de Londres au prix de 1.800.000 francs.
Du reste, n’omettons pas de dire qu’en pareil cas, le nom du peintre joue un rôle beaucoup plus important que dans les ventes ordinaires : car de telles enchères ne s’engagent qu’entre les premières collections du monde, pour qui le nom du maître ajouté à l’ouvrage n’est pas seulement une garantie, mais un trophée. L’Ariane du Titien, la Madone Sixtine de Raphaël, la Joconde de Léonard, cela ne signifie pas seulement un chef-d’œuvre authentiqué par un grand nom. cela proclame une possession glorieuse, due tantôt à une antiquité de mécénat de la part de la maison régnante, tantôt à l’adresse et au goût des amateurs de la nation, tantôt à la résolution et à l’effort d’argent de tout un peuple.
Dans le cas des enchères en question, c’est d’un tel effort qu’il s’agit. On estime, on loue cet effort ; on comprend la gloire qu’en retire la nation quand on le voit emporter les œuvres de Raphaël, d’Holbein ou de Yélasquez, mais non pas des ouvrages anonymes, fussent-ils dignes de ces grands noms. Un amateur paie quatre-vingt mille francs un Rembrandt, qu’il découvre être un magnifique Bramer ; il se console avec le talent du peintre ; c’est un petit échec d’amour-propre et d’argent ; mais que l’orgueil national anglais ait fait un effort d’un million pour acquérir, sous le nom de
Velasquez, un Mazo, quelle ridicule, quelle humiliante aventure ! C’est pourtant ce que, le matin du 5 avril dernier, le Morning Post annonçait à ses lecteurs.
Deux journaux, dont le New-York Herald , transmirent la nouvelle à Paris. Depuis, la plupart ont parlé. Les commentaires eurent lieu sur un ton de plaisanterie ; ils étaient favorables à la thèse du faux. Seul M. Thiébault-Sisson, dans le Temps , vit que la nouvelle ne valait rien, et le dit.
Elle consistait en ceci. Un critique anglais, M. Creig, venait de découvrir dans le coin d’en bas à gauche du tableau, environ trente centimètres au-dessous du pied de la Vénus, un chiffre que le Morning Post a publié, dans lequel il reconnaît deux monogrammes, l’un formé de J B, l’autre de D M ; chiffre complet : J B D M, signifiant Juan Bautista del Mazo. On sait que Jean-Baptiste del Mazo fut le gendre de Vélasquez et qu’il a imité son style. Quatorze tableaux de lui sont au musée du Prado, et, sur l’autorité de M. Carie Justi, on considère maintenant comme son ouvrage la célèbre famille du musée de Vienne (n° 603), longtemps regardée comme celle de Vélasquez peinte par luimême.
Il faut savoir que, plusieurs ayant pris goût à ce transfert d’attribution, d’autres tableaux de Vélasquez, qu’aucun soupçon n’avait effleurés jusque-là, se sont vus tout à coup contestés. L’ouvrage de M. Beruete sur le maître, publié à Paris en 1898, donne place à plusieurs de ces rectifications. Il introduit une liste précise des ouvrages auxquels il convient de restreindre l’attribution à Vélasquez. De cette liste est exclu, entre autres, le portrait de Pulido Pareja, de la Galerie Nationale de