DIEU DANS L'ÉCOLE
Chœur à quatre voix avec accompagnement de fanfare.
A M. Dominique Delahaye
Sénateur de Maine-et-Loire Paroles Musique
iVun Ami de l'Enseignement de M. l'abbé Jouin,
libre. curé de Saint- Augustin.
Orchestration tir A. VIVET, in?.i!r? ic chîrc'le k Saint-Aujustin.
Remember your soûl and libcrti/ !
Souviens-toi de ton âme et de la liberté !
Première strophe
Lorsque l'enfant, dont l'âme s'ouvre Aux appels de son Créateur, Subit la voix d'en bas, qui couvre Celle du Dieu consolateur,
— Croyant, secours l'enfant captif, aiglon sans aile. Si, par l'esprit do Dieu tu te sens assisté, Au précepte en honnonr chez les forts sois fidèle : « Souviens- toi de ton âme et de la liberté ! »
Deuxième strophe
C'est Dieu seul qui fait Thomme libre.
Par Lui, préservé de l'écueil, Le vrai talent rayonne et vibre, Et le génie est sans orgueil.
— Français, l'école athée insulte à notre France !
Revendique le maître au verbe respecté ;
De l'esprit opprimé sonne la délivrance :
« Souviens-toi de ton âme et de la liberté ! »
Troisième strophe
Fille des Apôtres, l'Eglise, Enseignant le monde et les temps.
Par ses succès immortalise L'œuvre d'illustres combattants.
— Chrétien, garde leurs noms inscrits dans notre histoire Défends, jusqu'à la mort, leur trésor convoité ; Rends hommage sans cesse à leur haute mémoire : « Souviens-toi de ton âme et de la liberté ! »
Historique
C'était en Irlande. Des élections générales allaient avoir lieu, et Daniel O'Conncll briguait les suffrages de ses compatriotes en vue d'entrer au Parlement. Un lord anglais avait fait incarcérer un de ses fermiers, irlandais et catholique, qui n'avait pu solder sa redevance au terme légal. Le maître alla trouver son TDrisonnier; il lui offrit la remise de sa peine, s'il consentait à voter pour le concurrent d'O'Connell. Tout à la joie de revoir son foyer, le paysan accepte. La porte du cachot s'ouvre devant lui. Le père de famille a promptement rejoint sa femme et ses enfants. Il explique sa libération. 11 donne connaissance du pacte consenti. La femme du malheureux sent la honte lui monter au front. L'épouse, la mère, l'Irlandaise, la chrétienne ne peut se résoudre à la trahison de son mari. Le lendemain était jour du vote. Bridgitte Struenty — ainsi s'appelait cette femme héroïque — accompagne l'électeur oublieux de sa foi et du devoir civique. Et on l'entend
prononcer le moi resté fameux : Remember yoiir soûl and libcrty ! « Souviens-toi do ton âme et de la liberté ! » La lumière jaillit dans l'esprit du paysan. Il a conscience de sa défection. L'homme se ressaisit. Il vote pour O'Connell, avoue son acte et se reconstitue prisonnier. L'avertissement do Bridgittc Struenty est aussitôt connu, et la digne femme est saluée par l'Irlande tout entière. On frappe une médaille en son honneur. Son nom devient célèbre et ne sera plus oublié. — M. le sénateur Dclahaye ayant rappelé ces faits à la tribune, le 19 février 1912 {Journal officiel du 20 ; p. 393, col. 2 et 3), un ami de la Liberté d'enseignement s'est emparé de la fièrc parole de Bridgittc Struenty, et en a fait le leitmotiv de Dieu clans V Ecole.
Falloux d'après ses Contemporains
Extraits des Souvenirs inédits d'un Vieux Parlementaire, par Armand Fresneau.
Pendant que s'élabore le programme de l'Inauguration, reportons-nous dans le passé, et sachons des contemporains de l'homme d'Etat quelle part lui revient dans la Loi qui porte son nom et dans l'Expédition de Rome.
Les collaborateurs du ministre de 1849 ne doivent pas être oubliés. L'un d'eux, Armand Fresneau, mort sénateur en 1900, a laissé des Mémoires inédits dont quelques fragments ont pris place en 1903 dans le journal La Vérité française, aujourd'hui disparu. (1) Des mains amies nous ont communiqué ces pages
(1) Armand Fresneau, ne à Rennes le 5 janvier 1823, était élu député d'illc-el- Vilaine, à l'âfre de 25 ans, en 1848. Réélu à l'Assemblée avec 125.000 voix, il se lit remarquer à la tribune par quelques discours qui attirèrent sur lui l'attention de M. de Falloux, alors ministre de l'Instruction publique, et les deux hommes se lièrent d'une étroite amitié. Rejeté dans la vie privée par la proclamation de l'Empire, Fresneau ne fit qu'une tentative, d'ailleurs infructueuse, en 18G3 pour recouvrer le mandat de député ; il ne rentra au Parlement qu'en 1871 comme représentant du Morbihan. Une part notable lui revient dans le vote de la loi sur l'Aumônerie militaire. En 1900, ayant appris soudainement que le général André, ministre delà guerre, se disposait à supprimer les bourses des élèves des Institutions libres, candidats à l'école de Saint-Cyr, Fresneau, atteint d'une maladie de cœur et presque aveugle, ne voulut céder à aucune instance de ses proches ; il résolut d'interpeller le ministre de la guerre à la tribune du Sénat dès la rentrée des Chambres. On était alors en septembre ; Fresneau comjiosa son discours de pi'otestatiun, et, en octobre, il partait pour l'aris en disant à ceux qui essayaient de le retenir : « Je suis le dernier survivant des auteurs de la loi de 1850, j'ai le devoir de la défendre 1. Le ministre était prévenu de l'interpellation Fresneau. De son côté, M. de Mun avait informé le général André de l'interpellation qu'il lui prépa-
instructives. Nous en détacherons les passages relatifs à la Commission préparatoire de la Loi de 1850. Ils sont curieux. Il y csL rendu justice au sens politique du jeune ministre de l'Instruction publique. Alors que certains publicistcs, mal éclairés ou sans équité, ont fait un grief à Falloux de la composition de la Commission, Fresneau, meilleur juge des exigences du moment, rend au contraire hommage à la sagacité, au don de persuasion, à l'habileté de l'homme d'Etat qui parvint à grouper des personnalités très diverses, hostiles les unes aux autres, en un Comité d'étude où les divergences de principes devaient, en fin de compte, céder devant le langage de la raison et faire place au concordat de l'enseignement chrétien dans notre pays.
Plus curieuse encore est l'entrevue de Fresneau avec le princeprésident. Le comte de Falloux n'était plus ministre. M. de Parieu lui avait succédé. Il vint informer la Commission, créée par son prédécesseur, de l'inutilité de ses débats, le nouveau cabinet étant opposé à la liberté d'enseignement. Fresneau fit la lumière dans l'esprit de Louis Bonaparte. Le lendemain, Parieu reparut, se désavoua et pressa la discussion générale devant l'Assemblée, discussion promptemont suivie de la promulgation de la Loi qui méritait de garder dans l'histoire le nom de Loi Falloux, car c'était bien l'œuvre élaborée sous la présidence de Falloux, et défendue à propos par son ami Armand Fresneau, que sanctionna le vote du 15 mars.
On lit dans la Vérité jrançaise du 6 novembre 1913 :
A la prière réitérée de nombreux parents et amis, M. Fresneau, le regretté sénateur du Morbihan, s'était décidé, à la fin de sa vie, à dicter ses Mémoires qu'il devait publier sous le titre : Souvenirs d'un vieux Parlementaire.
M. Fresneau était, en effet, un des doyens du Parlement, sinon par son âge, du moins par ses états de service, puisqu'il avait débuté dans la vie publique à vingt-cinq ans, comme représentant du peuple, en 1848. — Il fut réélu député à la Législative : c'est à ce titre qu'il prit une part active à la loi Falloux.
Nous avons pensé qu'il serait utile de faire paraître ce qui, dans ces Mémoires, si inopinément interrompus par la mort, se rapporte à la liberté
rait à la Chambre. En face de cette double attaque, le ministre battit en retraite et retira sa proposition. C'était la victoire avant ie combat. Fresneau fit connaître aussitôt à sa famille le résultat obtenu, ajoutant qu'il restait à Paris, retenu par l'expédition d'affaires urgentes ; mais il annonçait son retour pour le samedi 17 novembre. Le soir de ce même jour, il était frappé à mort dans sa chambre d'hôtel. La fatigue qu'il s'était imposée pour défendre, une fois encore, la liberté d'enseignement avait triomphé des forces de l'homme politique et du vaillant chrétien.
d'enseignement. Cette question fut une de celles qui inspira à ce vrai libéral l'intérêt le plus passionné. Elle marqua l'origine de sa longue carrière parlementaire, elle en marqua également la fin, car il succomba dans le suprême effort tenté, malgré les supplications de sa famille et les avis de son médecin, pour soutenir contre le ministre de la Franc-Maçonnerie les droits menacés des anciens élèves des écoles chrétiennes ; à toutes les objections des siens, il avait répondu simplement : « Je suis le dernier représentant de la commission de la liberté d'enseignement, je dois défendre son œuvre (1)...»
Rien ne ressemble à l'entreprise de 1848 comme celle de 1898, si ce n'est les mobiles qui, après avoir décidé la première campagne, nous font, après un si long intervalle, assister à la seconde.
Alors, comme aujourd'hui, deux partis se disputaient la majorité parlementaire, en d'autres termes la souveraineté. Chez les deux, même oubli des droits sacrés du foyer, du « home « anglais. La loi présentée par M. Salvandy en 1847, juste au moment de l'envoi de M. de Rossi à Rome, pour nous débarrasser des Jésuites, ne valait guère mieux que le programme de M. Thiers. Mais des deux partis, l'un était au pouvoir depuis sept ans révolus : grande œvi spatium ; durée intolérable pour ceux qui attendaient ! Et par suite ces derniers, ne reculant pas devant une coalition avec les pires sectaires, jouaient avec eux du spectre noir et criaient avec eux à l'envahissement du clergé, dans l'espoir d'obtenir ainsi des voix à gauche. M. Thiers disait, dans l'une des dernières séances de la Chambre des députés : « La Révolution ne sera jamais trahie par moi. Je la préfère modérée ; mais je passerai à celle qui ne l'est pas, plutôt que de me séparer d'elle. »
Au moment où l'on allait être jeté en plein océan, on croyait faire manœuvrer une flottille d'enfants sur un bassin du Luxembourg ou des Tuileries!...
La politique par laquelle débutait le ministère formé par le général de Cavaignac, à la suite des journées de juin 1848, étaitde la politique vraiment nationale ; et la reconnaissance avec laquelle ses premiers actes étaient accueillis aurait dû lui montrer que son initiative obtenait l'assentiment à peu près universel, dès qu'elle revêtait ce caractère.
Tous les membres d'un cabinet formé un peu au hasard ne pensaient pas malheureusement ainsi. Plusieurs appartenaient à l'école qui, après avoir perdu la seconde République, travaille si consciencieusement sous nos yeux à perdre la troisième : et par là, sans injure, sans violence de langage quelconque, j'entends désigner ces doctrinaires d'un nouveau genre, lesquels, nourris pour la plupart dans des sociétés plus ou moins secrètes, y apprennent ou croient y apprendre que, sous peine de trahison, les républicains peuvent s'établir en France comme en pays conquis, étendre leurs alliances au-delà de toute limite raisonnable, et grossir ainsi l'armée conquérante, fallût-il démolir la Société pour sauver la République !
(1) Note do la Rédaction.
Au nombre de ces ministres se trouvait le représentant Carnot, père du président de la République qui devait à si brève échéance laver de son sang la tache faite à son nom par la complicité de son aïeul avec Robespierre. A peine investi du portefeuille de l'Instruction publique, M. Carnot avait conçu le beau plan qui s'exécute de nos jours, et qui consiste à faire de chaque instituteur un prédicateur politique, dont M. Thiers eut bien vite trouvé le vrai nom, quand il le baptisa de celui d'anti-curé. — On comprend la portée d'un pareil apostolat, lequel, dans la pensée de l'inventeur, devait s'étendre et s'est en effet étendu, depuis, à toutes les communes.
Sans autres traditions que ses inspirations propres, un philosophe de vingt ans, livré à toutes les ignorances, à toutes les séductions auxquelles (sans parler de celles de son âge) une demi-instruction l'expose, reçoit mission d'enseigner tout ce qui lui passe par l'esprit sur la religion, la famille, la propriété... que tout le monde, en France, prétend respecter ; mais sur lesquelles — on ne le sait que trop — ont cours les idées les plus différentes. Dans son embarras, il fixe les yeux sur le ministère qui le nomme et le fera avancer : grand agrément et même grande utilité pour la coterie politique qui entend imposer sa domination ; grande inquiétude pour les familles, lesquelles trouvent que l'alphabet se paie bien cher, acheté au prix de la destruction possible de tout ce qui se transmet au foyer domestique !
Quinze mille manuels socialistes, adressés par le ministère de l'Instruction publique aux instituteurs, simultanément avec une circulaire où M. Carnot leur révélait la sublimité de leur mandat, montrèrent à l'Assemblée le danger de la centralisation administrative ainsi comprise. Et (cruelle ironie du sort !) le représentant qui porta le fait à la tribune fut le citoyen Bonjean, fusillé vingt ans après par la Commune, et qui ne se doutait guère de l'avenir qu'il se réservait, à lui et à son pays, lorsque, en 18.51, il trahit son mandat parlementaire pour devenir conseiller d'Etat de l'Empire ... On ne jouait pas avec le socialisme, au lendemain des journées de juin ; la majorité indignée vota contre M. Carnot un ordre du jour de blâme, à la suite duquel il fut obligé de se retii'er du cabinet.
Lorsque en décembre 1848,1e prince Napoléon, devenu premier président de la République, forma son premier ministère, on put voir que c'était bien la France conservatrice qui venait d'arriver aux affaires, mais pour combien de temps ? Huit jours ne s'étaient pas écoulés que tous les ministres se le demandaient, et que M. de Falloux, le plus avisé de tous, comprenait la nécessité d'aller vite si l'on voulait qu'il restât quelque chose de cette victoire. Un projet de loi déposé en toute hâte par deux universitaires, MM. Jules Simon et Barthélémy Saint-Hilaire, sur la liberté d'enseignement, nous donnait un avant-goût curieux de ce qu'eût été cette législation : autorisé en principe à donner l'enseignement ; admis même dans les jurys d'examens, mais en minorité infime, le personnel des écoles libres se trouvait placé sous
la coupe de l'Université comme il ne l'avait jamais été. Cet enfantillage, bien que peu redoutable en présence du texte constitutionnel à peine éclos, et des élections qui approchaient, indiquait cependant que l'ennemi n'était point mort ; et un danger bien autrement grave avertissait les xyrïs libéraux d'avoir à se hâter.
Le premier besoin d'une dynastie qui veut se substituer à une autre dynastie est de se distinguer d'elle. Quel prétexte un Bonaparte a-t-il de prendre la place d'un Bourbon, si c'est pour gouverner comme lui ?... Or, il n'y avait plus à s'y méprendre : c'était bien pour devenir empereur héréditaire que Napoléon III s'était fait président républicain ; et l'on conclut bien vite que plus il professait de respect pour une liberté gênante, plus il se préparait à la détruire ; de même que plus tard, à chaque répétition du trop fameux : « l'Empire, c'est la paix ! » on se demanderait quand éclaterait une nouvelle guerre ? — Les catholiques, de nuances diverses, qui avaient réussi à faire inscrire dant le pacte fondamental : liberté d^ association et liberté religieuse, poursuivaient l'une et l'autre avec une sincérité toute différente ; et je ne crois pas me tromper en résumant ainsi ciu'il suit les principes sur lesquels, selon la majorité d'entre eux, la liberté d'enseignement en particulier devait être établie.
Les rudes leçons qu'allaient nous donner le second Empire et la troisième République manquaient en 1848: mais nous avions celles de la deuxième République, du premier Empire et de la Monarchie de 1830. Toutes ensemble avaient suffi à jeter en quelques mois les bases d'un parti libéral et décentralisateur, à qui appartiendra l'avenir, et qui reposait sur une notion des Droits de l'homme et du citoyen, fort différente de celle dont l'adoption avait produit d'aussi étranges calamités. Ce parti naissant n'avait pas tous ses adhérents à droite ; il en rencontrait aussi à gauche. Le lien entre nous était la haute opinion que nous avions de notre patrie : d'où notre conviction commune que le salut consistait pour elle dans le gouvernement de la nation par elle-même ; en un seul mot, dans la liberté.
Les droits de l'Etat sont-ils illimités en matière d'enseignement ? — Les libéraux dont je parle ne le pensaient pas : ils les tenaient au contraire limités étroitement par ces Droits de l'homme et du citoyen, qui ne sont foulés par personne plus audacieusement que par ceux qui prétendent les avoir inventés, et couvrent de cette formule les usurpations les plus intolérables.
L'homme réel, en effet, celui qiii existe, n'est pas un malheureux être abandonné sur cette terre par son Créateur sans communications avec Lui: le genre humain n'en croit rien, n'en a jamais rien cru, n'en croira jamais rien. Tous les peuples ont une religion ; tous prient, ce qu'ils ne feraient pas s'ils croyaient ne pas être entendus.
La tradition qu'ils ont reçue de leurs pères s'accorde ainsi avec le sentiment intime qui, sans la moindre métaphysique, leur fait comprendre qu'ils ne pensent que grâce à certaines notions reçues de la bonté de Dieu, et dont la première est la connaissance de Dieu lui-même. Le Français reste au fond attaché à la religion dans laquelle il est né ; on le voit bien par la manière dont il meurt. II est de son église, de sa famille, de sa profession, de sa com-
mune. Ces affections sont, en quelque sorte, l'atmosphère dont son âme vit, et c'est de leur ensemble qu'est formé l'amour de la patrie.
La société a une conscience instinctive du danger qu'elle courrait, en devenant la propriété d'un Etat qui ignore ou nie ce dont la notion même de la patrie est faite. Elle sent que les Droits de l'homme et du citoyen n'ont pas de plus violents ennemis que ceux qui n'en parlent que pour les détruire, à la manière des honnêtes gens qui crient : « Au voleur ! » en emportant le bien d'autrui. Jamais on ne lui persuadera que le culte d'un Dieu dont on ne sait rien ou qui n'existe pas ne soit autre chose qu'un pur athéisme. Et c'est ainsi qu'en dehors et au-dessus des classifications des partis, d'après leurs préférences pour telle ou telle forme de gouvernement, on est forcé d'en établir aujourd'hui une autre, plus générale, partageant les Français en conservateurs, qui refusent de se laisser dépouiller d'un patrimoine moral bien à eux, et en révolutionnaires, voulant contraindre leurs concitoyens à acheter à grand prix leurs doutes, leurs négations, c'est-à-dire, en un seul mot, leur indigence. — Ceux-ci ne travaillent pas seulement pour leur domination détestable, mais aussi pour celle de l'étranger ; ils ne sont plus républicains, ni impérialistes, mais simplement révolutionnaires.
Au nombre des éminentes qualités qui lui ont fait une grande place dans les événements de cette époque, M. de Falloux avait celle de connaître la valeur du temps (1). L'occasion le trouvait toujours prêt à la saisir. Ses heures n'étaient pas dévorées depuis quinze jours par les devoirs de toute nature dont il avait accepté la charge, lorsqu'au sortir d'un des nombreux incidents qui déjà montraient combien sa situation ministérielle était précaire, il me dit : « Je ne sais pas si je serai ministre dans trois jours. Je ne me pardonnerais pas, ni ne me consolerais, d'avoir seulement traversé ce ministère sans y avoir laissé un projet de loi pour cette liberté d'enseignement que nous avons fait tant d'efîorts pour conquérir.
« Je n'ai pas un instant pour y penser. Je n'ai pas besoin d'un monument, mais d'un projet de loi et d'un exposé des motifs qui prennent date : donnezmoi l'un et l'autre dans vingt-quatre heures. »
Je me récriai. Il insista. La conformité d'opinions avait établi entre lui et moi, dès les premiers jours, des liens d'amitié dont la rupture sera, vingtcinq ans plus tard, à la suite de dissentiments politiques profonds, un des grands chagrins de ma vie. Je me mis à l'œuvre, et lui apportai le lendemain le projet primitif de la loi de 1850, avec un exposé des motifs inachevé, mais qu'il compléta dans la soirée ; le jour suivant, le tout était déposé dans les bureaux de l'Assemblée...
On ne fera jamais une bonne loi de l'enseignement, soit sous le rapport de l'économie, soit sous celui de la meilleure appropriation des deniers pu-
(1) Extrait de la Vérité française, du 8 novembre 1903.
blics, aussi longtemps que durera la superstition détestable de la centralisation jacobine. Il n'y a pas deux provinces, deux villes, je dirai plus, deux villages, qui forment les mêmes vœux parfaitement justifiés en matière d'enseignement. Les populations des montagnes, couvertes de neige pendant l'hiver, ne s'arrangent pas de ce qui convient à la plaine. Dans le département de la Haute-Loire, les religieuses oblates ont rendu, aussi longtemps qu'on les a laissées tranquilles, d'incroyables services qui ne coûtaient à peu près rien. Une légère subvention peut produire des merveilles dans un établissement déjà prospère, qui n'a besoin que d'un peu d'aide pour prendre un essor inespéré. Or, les fonds consacrés à l'enseignement et distribués par un bureau siégeant à Paris, sous le nom de ministère, n'appartiennent point à TEtat, qu'on s'obstine à considérer comme un richissime propriétaire disposant d'une inépuisable bourse, et qui, en réalité, n'a rien. Ils sont formés par des associations de contribuables, communes, cantons, villes, départements : tous bien autrement économes et compétents pour faire, selon les temps et les lieux, le meilleur usage de leurs ressources. Et cependant, à l'époque actuelle, le ministère de l'Instruction publique est devenu une sorte de bureau d'agence politique ; et ses deux cents millions de budget, une sorte de fonds secrets, perçus au nom, et dépensés au détriment des arts et des lettres. On n'y tient aucun compte de ce qui est imprimé dans tous les manuels de géographie, à savoir : que la France est un pays catholique, où, sur trente-huit millions d'habitants, on compte trente-sept millions de catholiques, contre un million de protestants et une centaine de milliers de juifs !...
Bien plus, en Angleterre, le christianisme anglican est la religion de l'Etat, sans que la majorité se croie maintenant obligée de persécuter la minorité catholique. Il en est de même en Prusse, où l'état luthérien a dû renoncer à des violences bismarkiennes, semblables à celles qui contraignirent la Belgique à se séparer des Pays-Bas, et l'on n'est pas parvenu à persuader que la liberté de conscience ait disparu pour cela de Prusse et d'Angleterre. — Je ne sais combien de temps les gouvernements révolutionnaires, aidés de leur presse et de leurs Parlements, continueront à faire croire que ce qui est vrai, d'un côté de la Manche ou du Rhin, est faux, de l'autre ; mais cette niaiserie a pris rang chez nous parmi les dogmes les plus intangibles de la Révolution : la liberté de conscience ne consiste pas à ce que l'Etat ait des écoles où un million de protestants prient suivant leur rituel, et d'autres écoles, où trente-sept millions de catholiques prient selon le leur ; elle consiste à ce que, pour ne blesser ni protestants, ni catholiques, on ne prie nulle part...
On n'en était pas encore là, en 1849. Il fallait donc modifier le moins mal possible, réserver sans détruire, attendre, et ne point accepter précipitamment l'infériorité à laquelle, en privant de toutes les forces de l'Etat un service comme celui de l'enseignement, on condamnerait la France. Il importait, par conséquent, de faire comprendre qu'au lieu d'être l'inspiration propre d'un ministre du cabinet, l'initiative de la loi sur l'enseignement émanait bien réellement du mouvement d'opinion qui avait fait le 10 dé-
cembre. Le minisire y parvint en provoquant immédiatement au ministère de l'Instruction publique une commission extra-parlementaire, où se trouvaient représentées toutes les fractions de la future majorité sur laquelle il comptait pour obtenir, quand le moment en serait venu, le vote de la loi. Elle ne comprenait pas moins de vingt membres, et j'en fis partie avec MM. Thiers, Cousin, Cochin, Dubois, Freslon, Bellaguet, Janvier, de Montreuil, de Melun, Poulain de Bossay, de Riancey, Roux-Lavergne, Sainl- Marc Girardin, de Montalembert, Laurentie, de Corcelle, Michel, Sibour et Dupanloup.
La composition de cette liste suffirait à elle seule pour donner idée du merveilleux talent que M. de Falloux possédait pour grouper, unir et faire marcher d'accord vers un but déterminé des adversaires restés jusque-là irréconciliables. Peu d'hommes d'Etat ont réussi à ce degré dans ces tours de force, d'une utilité inappréciable lorsqu'on n'en abuse pas en sacrifiant l'objet de ces unions inattendues à la satisfaction légitime que le public éprouve à les voir formées.
L'adhésion de M. Cousin et de M. Saint-Marc Girardin au programme politique de M. Thiors était acquise d'avance, après quelques simulacres de bataille livrée par l'homme des principes. Amener nos philosophes aux concessions exigées par M. l'abbé Dupanloup devenait déjà plus difficile ; et comment obtenir, pour ce même projet, la signature de M. Roux-Lavergne, de V Univers, et d'un universitaire comme M. Dubois ?...
Horace n'a pas dit sans raison : genus irritabile vatum. Il n'avait pas moins fallu que le charme et la séduction de parole du jeune ministre (il n'avait pas encore quarante ans), pour faire consentir d'avance tant de lettrés aux blessures d'amour-propre qu'ils allaient se faire entre eux : miracle assurément, mais miracle dont l'état dans lequel se trouvaient alors les esprits atténuait singulièrement la vraisemblance.
La révolution de Février avait jeté l'épouvante dans les rangs des vaincus. Centre gauche et Université ne pouvaient se dissimuler qu'ils avaient joué avec le feu et que l'heure des divertissements parlementaires, auxquels personne ne s'intéressait plus, était passée. La lutte s'engageait ouvertement entre la société et ses adversaires : il fallait inventer quelque chose pour la défense, mais quoi ?...
Les articles dont devait se composer la loi de 1850 venaient à peine d'être rédigés, lorsqu'un travail souterrain, qui se poursuivait tout aussi assidûment que le nôtre, aboutit à une première crise, qui allait devenir la préface de bien d'autres (1).
Un beau matin, en vertu d'un pouvoir discrétionnaire, que plusieurs vou-
(1) Extrait de la Vérité française, du 9 novembre 1903.
ciraient voir revivre comme la plus sûre garantie de la liberté, le président de la République renvoya purement et simplement, sans crier gare ni sans en demander la permission à personne, les ministres investis de la confiance des conservateurs à qui il devait son élection...
Les nouveaux ministres étaient : M. de Parieu, dont, à l'Assemblée Nationale, j'avais été chargé de réfuter le discours très véhément en faveur de l'élection du président par le Parlement, et qui s'arrangeait maintenant très bien d'un président élu par le suffrage universel ; M. Rouher, tout aussi partisan que je l'étais moi-même de la politique économique et financière dont il allait prendre le contre-pied ; M. Bineau. En un mot, quelques très jeunes députés, qui s'étant empressés jusque-là auprès des vieux chefs de la majorité (appelés plaisamment alors les 5w;'g/'aç'es), se dévouaient, en compagnie de fonctionnaires fort étonnés de recevoir des portefeuilles, au maître tout puissant de qui tout allait dépendre.
Qu'est-ce qu'un cabinet ainsi formé allait faire de notre loi réactionnaire? Les journaux la définissaient depuis longtemps : la campagne de Rome à l'intérieur. Nous avions manifestement devant nous une nouvelle lettre à Edgard Ney, mais plus accentuée cette fois, puisque M. de Falloux et ses collègues étaient éconduits sans phrases.
Aussi ne tardâmes-nous pas longtemps à être fixés sur notre sort.
Dès le lendemain de sa nomination, M. de Parieu, ministre de l'Instruction publique, fit connaître à la commission, par l'intermédiaire de M.Thiers, son président, qu'il désirait être entendu par elle. Le jour le plus rapproché fut indiqué, et l'entretien dépassa en netteté tout ce que l'on pouvait attendre. Le jeune ministre nous déclara qu'il s'en fallait de beaucoup que ce que l'on savait du projet fût approuvé unanimement ; que l'heure était mal choisie pour les réformes, que, dans sa lutte contre l'anarchie, le président avait besoin d'étendre ses alliances aussi loin qu'il le pourrait et de se faire le moins d'ennemis possible ; que de très honnêtes gens blâmaient qu'on mécontentât l'Université, bref, que le Gouvernement avait décidé de retirer la loi, et que la mission du ministre consistait à nous en avertir.
Quand il eut fini de parler, M. Thiers, parlant au nom de la commission, répondit.
Je n'ai jamais assisté à exécution fine et spirituelle comme celle dont fut victime le malencontreux ambassadeur. Irréprochables dans la forme, les termes de la déclaration de guerre opposée par le Parlement à cet ultimatum étaient sanglants. L'ancien président du conseil rappela l'époque où les hommes d'Etat, ayant une politique à eux, arrivaient au pouvoir et en tombaient avec elle. ^ !
L'opinion que le ministre venait d'émettre, sans l'ombre d'une preuve à l'appui, au sujet d'une loi qu'il ne connaissait même pas, n'était point sa pensée, mais celle d'un autre : et cet autre avait pris une résolution si grave comme il avait choisi ses ministres, motu proprio, en ne consultant que sa propre inspiration. Il n'y avait donc pas lieu de la discuter. Si le Gouvernement retirait la loi, resterait l'initiative parlementaire ; la commission donnait acte au ministre de sa déclaration et réservait les droits de l'Assemblée.
On le voit, c'était un conflit qui remettait tout en question, car le parti du futur empereur se formait déjà dans la Chambre. Avant de se rendre compte de la conduite que ce danger m'inspira, je demande au lecteur de m'accorder une pause d'un instant pour une explication personnelle.
Si ces Souvenirs, dont la publication m'a été demandée des côtés les plus divers, ont quelque chance d'intéresser le public et même l'historien, c'est parce que la part que j'ai eu l'occasion de prendre dans ma longue carrière à des événements importants a été le plus .souvent et à dessein silencieuse.
Le métier qui consiste à se faire battre volontairement, toute sa vie, ne serait pas tenable, s'il n'était rendu supportable par un but passionnément poursuivi : or, neuf fois sur dix, le plus sûr moyen de faire un pas vers ce but, c'est de s'effacer et de se taire. Nuire au succès pour faire parler de soi n'est déjà plus le désintéressement véritable.
Le respect du droit, une observation attentive de l'état des esprits en 18 i8, m'avaient convaincu qu'il y avait danger à ce que la première élection du prince Louis Bonaparte fût arbitrairement invalidée. Mes premières paroles avaient été dites pour la défendre. Le prince, à son arrivée à l'Assemblée, m'en avait témoigné une vive reconnaissance. Il avait fait plus. Mon père, que la révolution de Février avait trouvé préfet de la Corse, ayant témoigné le désir de rentrer dans l'administration, le prince, sans que je lui en eusse dit un mot, m'avait fait offrir pour lui le choix entre quatorze préfectures, parmi lesquelles mon père avait préféré Arras. L'accès de l'Elysée devait donc m'être facile.
Jamais je ne pris détermination aussi prompte. La scène à laquelle je venais d'assister à peine terminée, et la séance levée au milieu d'une irritation dont on ne peut se faire idée, je me rendais, sans dire à qui que ce fût un mot de ma démarche, chez le président de la République pour lui demander une audience.
Le prince me reçut à l'instant même ; et, comme le temps était superbe, il me proposa, en m'offrant un cigare, de faire un tour de jardin.
J'augurai bien de ces débuts qui ôtaient quelque peu de leur solennité à mes remontrances, car c'étaient bien des remonimnces que j'apportais; et en les faisant, respectueusement, sincères et complètes, je me disais que c'était bien ainsi que devaient parler les Parlements au temps des lits de justice.
Le prince n'avait pas la moindre notion de la loi qu'on l'avait décidé à supprimer.
On la lui avait représentée comme donnant trop au clergé, retirant trop à l'Université, en oubliant de lui faire connaître les besoins réels auxquels elle répondait, et la légitimité des oppositions qu'allait susciter l'ajournement d'une réforme promise par la Constitution, et impatiemment attendue. Je lui dépeignis le mal que la Monarchie de 1830 s'était fait en usurpant un monopole qui n'appartient à aucun Gouvernement ; et quand je lui demanr
dai s'il voulait appuyer le sien sur cette planche qu'il venait de voir se briser sous ses yeux, il me répondit : « Non, certes. ! »
Nous semblions commencer à nous entendre. Et ce fut alors lui qui, voyant que je ne parlais pas de substituer un monopole à un autre, me demanda à son tour : « Que veut le clergé ? Que faudrait-il lui accorder pour qu'il n'eût pas le droit de se plaindre ? »
Je répondis : « La liberté ». Et j'en décrivis de mon mieux les effets : non immédiats, comme ceux que d'imprudents rêveurs attendaient de la destruction impossible des écoles de l'Etat, mais progressifs et dus à une loyale concurrence.
Mais ce qui me parut frapper surtout l'homme politique, ce fut le vide qu'il faisait lui-même autour de lui. Je sentis qu'il comparait intérieurement les forces de la nation, que nous représentions, à celles de la coterie qui lui avait conseillé l'étourderie dont je venais me plaindre; et je n'éprouvai qu'une demi-surprise, lorsqu'il me dit, comme conclusion de cet entretien : « Le ministre retournera demain dans la commission ; et s'il ne donne pas à vos amis et à vous entière satisfaction, revenez me retrouver ici, demain, à la même heure... »
La commission aurait été bien difficile si elle n'avait été satisfaite du langage que le ministre lui tint en elïet, dès le lendemain. Convoqués le soir même pour l'entendre le jour suivant, elle demeura stupéfaite d'une palinodie que je fus seul à comprendre ; car je ne m'étais ouvert à personne de ce que j'avais fait, ce qui eût été le moyen de tout perdre.
Le ministre déclara que, prenant en considération les raisons qui lui avaient été données la veille et qu'il avait communiquées à ses collègues, le cabinet avait reconnu la difficulté d'empêcher l'achèvement d'une loi dont l'élaboration était aussi avancée : il ne retirerait donc point le projet sur lequel nous délibérions, et dont nous pourrions demander, quand nous le voudrions, la mise à l'ordre du jour ; que le Gouvernement ne s'opposerait à aucun article et laisserait la commission faire voter intégralement une œuvre législative qui était la sienne et qu'elle n'avait besoin de personne pour défendre. — Nous passions ainsi, en vingt-quatre heures, de l'orage au calme plat. Nous ne pouvions guère demander plus : car, bien que le président ne s'appropriât point notre libéralisme, il se dérobait un instant, en ne l'entravant pas, aux influences par lesquelles nous le savions dominé. Et nous eûmes, quelques mois plus tard, la mesure de la concession qui nous avait été faite, lorsque nous le vîmes retirer aux communes, dès le lendemain du 2 décembre, le droit que nous leur avions restitué d'intervenir dans le choix des instituteurs et institutrices primaires.
Il n'y avait cependant pas de temps à perdre, car le président pouvait être saisi d'un nouvel accès d'autocratie en cette matière : M. Beugnot fut
chargé d'achever en toute hâle son exposé de motifs, et la discussion commença (1).
Je ne m'étendrai pas sur ces délibérations publiques dont le texte est au Mouiteur : je n'écris point l'histoire, mais dépeins soidement ce qui, étant peu ou point connu dans nos annales contemporaines, peut intéresser. Le siège était fait, la majorité, l'immense majorité, acquise d'avance ; et des principes, qu'on essaie de contester de nouveau, reconnus alors presque unanimement pour incontestables. Je dirai seulement que M. Thiers, comme il lui arrivait toujours quand il avait à défendre une bonne cause, se surpassa en habileté, en éloquence... surtout le jour où, devenu, lui, M. Thiers, l'avocat des Jésuites, il se borna à enfermer l'Assemblée dans cette alternative :
« Ou abolissez votre Constitution ; ou reconnaissez qu'en prétendant mettre constitulionnellement hors du droit commun cette association qui plaît tant aux uns et déplaît tant aux autres, cous ne laissez plus de liberté ni de sécurité pour personne ! »
Mais ce que je tiens à rappeler, et textuellement, ce sont quelques accents inattendus d'une parole qui retentit alors avec un éclat incomparable et dont l'écho dure encore.
Victor Hugo, élu à l'Assemblée nationale comme conservateur, par Paris, dans un scrutin partie], avait été réélu comme tel, par Paris encore, à l'Assemblée législative.
Les poètes — et celui-là, certes, comptait parmi les plus grands ! — se prennent trop volontiers eux-mêmes pour des harpes éoliennes, ayant le droit, presque le devoir, de vibrer à tous les vents venant des points les plus opposés : d'où la somme prodigieuse d'incohérences et de contradictions dont leur existence est remplie.
En ce moment, l'illustre élu de Paris flottait entre la droite, qui ne l'avait pas entièrement abandonné, et la gauche, à laquelle il n'appartenait pas définitivement encore. La grandeur des événements auxquels il avait assisté l'avait en quelque sorte électrisé,etron pouvait tenir d'avance pour certain que la politiqvie du prince-président serait trop étroite pour lui. Il demanda la parole dans la discussion générale, et débuta par la magnifique profession de foi suivante :
« Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, je le crois plus « nécessaire que jamais aujourd'hui. Plus l'homme grandit, plus il doit croire. « Il y a un malheur dans notre temps ; je dirai presque : il n'y a qu'un mal- « heur : c'est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie. En donnant « à l'homme pour fin et pour but la vie terrestre, la vie matérielle, on aggrave « toutes les misères par la négation qui est au bout ; on ajoute à l'accable- « ment des malheureux le poids insupportable du néant ; et de ce qui n'est « que la souffrance, c'est-à-dire une loi de Dieu, on fait le désespoir. De là, « de profondes convulsions sociales.
(1) Extrait de la Vérité française, du 10 novembre 1903.
« Messieurs, certes, je suis de ceux qui veulent — et personne n'en doute « dans cette enceinte — je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sin- « cérité... le mot est trop faible... je veux, avec une inexprimable ardeur et « par tous les moyens possibles, améliorer en cette vie le sort matériel de c ceux qui souffrent : mais je n'oublie pas que la première des améliorations, « c'est de leur donner l'espérance. Combien s'amoindrissent des misères « bornées, limitées, finies après tout quand il s'y mêle une espérance infinie ! « Notre devoir à tous, législateurs ou évêques, prêtres ou écrivains, publi- « cistes ou philosophes, notre devoir à tous, c'est de dépenser, de prodiguer « sous toutes les formes toute l'énergie sociale pour combattre et détruire « la misère ; et, en même temps, de faire lever toutes les têtes vers le ciel : « c'est de diriger toutes les âmes, c'est de tourner toutes les attentes vers « une vie ultérieure, où justice sera faite, où justice sera rendue. Disons- « le bien haut ; personne n'aura injustement ni utilement souffert. La mort « est une restitution. La loi du monde matériel, c'est l'équilibre : la loi du « monde moral, c'est l'équité. Dieu se retrouve à la fin de tout. Ne l'oublions « pas et enseignons-le à tous : il n'y aurait aucune dignité à vivre, et cela « n'en vaudrait pas la peine, si nous devions mourir tout entier. Ce qui allège « la souffrance, ce qui sanctifie le travail, ce qui fait l'homme bon, sage, « patient, bienveillant, juste, à la fois humble et grand, digne de l'intelli- « gence, digne de la liberté, c'est d'avoir devant soi la perpétuelle vision d'un « monde meilleur, rayonnant à travers les ténèbres de cette vie.
« Messieurs, quant à moi, j'y crois profondément, à ce monde meilleur ! « et, je le déclare ici, c'est la suprême certitude de ma raison, comme c'est « la suprême joie de mon âme. Je veux donc sincèrement, je dis plus, je veux « ardemment, l'enseignement religieux de V Eglise (1). »
J'ai tenu à mettre sous les yeux du lecteur ces lignes superbes, parce que, dès leur apparition, j'y vis, tracé de main de maître, le chemin par lequel Paris rejoindra son élu de 1848 et 1849, arrivant à réclamer pour la nation, non seulement du spiritualisme, mais cet enseignement donné par V Eglise.
Il y a dans les vérités dont s'alimente la foi religieuse une sorte d'engrenage : toutes s'attirent, s'appellent, s'expliquent, se justifient les unes les autres. Si Véquité est la loi du monde moral aussi évidemment que Véquilibre est celle du monde physique, qui aura mieux mérité que les ordres contemplatifs ou charitables de l'Eglise le sort réservé aux actes héroïques dont la conscience humaine demeure comme éblouie ?
L'idéal, une fois entrevu, s'abandonne plus aisément qu'il ne s'oublie ; et le député parisien que j'entendais, n'en était-il pas lui-même une preuve vivante ? Le livre tombe des mains quand, à côté des peintures lascives dont la crudité révolte la délicatesse des âmes honnêtes, on trouve, sur la vie mystique, des pages que ne désavouerait pas sainte Thérèse? Les défaillances personnelles de l'auteur ne suffisent pas à expliquer ces amalgames, qui
(1) Séance du 15 janvier 1850.
caractérisent une époque do transition. Ainsi s'entassaient dans le Panthéon païen tous les dieux et tous les cultes, au moment où les catacombes recelaient déjà, portée dès le premier jour à sa plus haute perfection, la Foi destinée à conquérir le monde. Descendre quand on est monté jusque-là est moins facile qu'on ne pense. Jamais on ne fera tenir le plus grand dans le plus petit ; jamais la charité ardente ne se contentera de la charité tiède... Et de là le jugement porté par Augustin Thierry sur ses propres écrits : « Dans la première période de ma carrière, j'ai pris pour un progrès tout pas fait pour s'éloigner de l'Eglise ; dans la seconde, j'ai reconnu que c'était tout le contraire. » — Ce que le Père Lacordairc a confirmé de son côté dans celte mémorable et prophétique parole : « En religion, la France sera catholique ou ne sera rien ! »
En d'autres termes, elle redeviendra catholique comme elle l'a été : car néant est synonyme de mort. Et ce n'est pas avec des négations et des points d'interrogation que l'on forme des hommes comme ceux à qui nous devons notre histoire.