‹ Falloux et le monument commenoratif de la loi de 1850 sur la liberte d'enseignementChapitre 13 sur 73 · Extraits des Mémoires posthumes de Odilon Barrot · texte numérisé non relu

Extraits des Mémoires posthumes de Odilon Barrot

Un projet de loi sur l'instruction publique avait été présenté par M. Carnot; Fœuvre se ressentait naturellement des préoccupations socialistes et démagogiques qui dominaient chez son auteur. La Commission parlementaire, que présidait M. Barthélémy Saint-Ililaire, avait corrigé et presque renouvelé entièrement ce projet ; mais M. de Falloux ne pensa pas qu'il pût s'approprier le travail de la Commission, pas plus que celui de M. Carnot ; il forma une grande Commission pour étudier et préparer un nouveau projet ; il eut soin d'y appeler des hommes de toutes les opinions, et vint déclarer à l'Assemblée, au nom du gouvernement, qu'il retirait le projet dont elle était saisie. Ce fut l'étincelle qui provoqua l'explosion. A peine le minisire eut-il annoncé le retrait du projet de loi Carnot, que les cris : Cest un défi ! c'est un outrage à notre dignité ! c'est une atteinte à notre souveraineté ! s'élevèrent d'une assez grande partie de l'Assemblée : le président de la Commission monte à la tribune et déclare que dessaisir l'Assemblée d'un projet de loi qu'elle avait déclaré organicjue, comme se rattachant essentiellement à son œuvre constitutionnelle, et cela au moment où toutes les études étaient faites et où le rapport était prêt, c'était manquer à l'Assemblée. Voyant que le débat prenait le caractère d'un conflit de pouvoir, je montai à la tribune, non sans exciter un mouvement d'anxiété chez mes amis qui me voyaient engagé pour la première fois dans une lutte de prérogative avec l'Assemblée. Je m'exprimai ainsi :

« Toutes les questions de pouvoir ont une haute gravité ; je ne sais rien de plus dangereux que l'incertitude en pareille matière. Il importe que

nous sachions qui nous sommes et quels sont les pouvoirs que la Constitution, notre loi à tous, nous donne aux uns et aux autres. [Très bien !) Ne les exagérons pas, ces pouvoirs ; mais ne les désertons pas lâchement : ce n'est qu'à cette condition, et en nous respectant les uns les autres, que nous pourrons conserver notre dignité mutuelle. Que si nous nous contestons déjà nos pouvoirs ; si, reprenant une opinion qui s'est trouvée en minorité dans l'Assemblée, sur l'initiative des lois, vous voulez rétracter les votes qui ont attribué ce droit d'initiative au pouvoir exécutif ; si, après avoir vous-même déterminé l'étendue et l'indépendance de ce pouvoir, vous voulez maintenant n'en faire qu'un ministère subordonné et révocable par le seul fait de votre volonté, alors, qu'on le dise franchement, qu'on ait le courage de sa pensée et qu'on accepte la responsabilité de la première atteinte qui aurait été portée à la Constitution que vous venez de voter. »

Après ces paroles un peu hautaines, mais calculées pour bien fixer dès nos premiers pas la situation respective des pouvoirs et l'immense changement qu'avait apporté dans leurs rapports l'avènement d'un Président, sorti du suffrage universel, souverain et indépendant dans les limites de la Constitution, je démontrai, en peu de mots, cpie le ministère n'était pas obligé de défendre un projet qu'il n'approuvait pas ; que le projet Carnot était devenu le nôtre par cela seul que nous étions le gouvernement ; qu'il importait peu cpie la loi de l'Instruction publique eût été classée parmi les lois organiques, que cela n'empêchait pas que le projet ne fût un projet ministériel, que, comme tel, le ministère pouvait par conséquent le maintenir ou le retirer, selon ses appréciations ; que rien ne s'opposait à ce que ce même projet fût repris par un membre ; mais qu'alors il perdrait son caractère de projet ministériel et que nous n'en répondrions plus ; que si on nous demandait pourquoi nous ne faisions pas nôtre le projet de M. Carnot, nous répondrions que c'était là une question de conviction et de conscience ! [Rumeurs à gauche. Et la loi ! me crie la Montagne) (1).

3° Extrait du discours de Gréard, successeur de Faïloux à V Académie française (séance du 19 janvier 1888) .

Tel était l'homme que les événements allaient porter aux affaires. Son talent et son courage y avaient marqué sa place ; d'anciennes et fortuites relations l'aidèrent à la prendre. Il avait fait ses études au collège Bourbon avec Auguste de Morny, « un intelligent et iris aimable paresseux «. Durant ses pérégrinations à travers l'Europe, il s'était deux fois rencontré avec M. de Persigny qui avait demandé à le voir : la première fois, à Londres, pour lui emprunter de l'argent, la seconde fois, à Strasbourg, pour l'enrôler

(1) Mémoires posthumes. Paris, Charpentier, 1876, 3 vol. in-S", t. III, pp. 64-65

dans l'expédition qu'il préparait. Le sentiment d'une égale confiance dans l'avenir de leur drapeau les avait intércssésl'unàl'autre. — «Nous étions faits pour nous entendre, disait en plaisantant M. de Falloux ; car vous êtes un Vendéen à votre façon. — Vos yeux s'ouvriront, répliquait solennellement M. de Persigny : le prince Napoléon régnera et vous ferez partie de son premier ministère. — Alors, promettez-moi que vous me donnerez mon portefeuille. — Eh bien ! vous l'aurez. » Le 20 décembre 1848, la parole donnée en 1835 était acquittée. En entrant au ministère de l'Instruction publique et des Cultes, M. de Falloux trouvait sur son bureau le portefeuille en maroquin rouge que M. de Persigny lui avait promis. « Malheureux, dira-t-il plus tard, bien malheureux est le pays où deux jeunes gens de vingt-cinq ans, échangeant une telle gageure, le sourire aux lèvres, peuvent finir par se prendre au mot ; oiîune telle aventure ne reste pas dans le domaine du roman ! » Quoi qu'il en soit, après quelque hésitation, il résolut de s'associer à un gouvernement dans lequel, ne croyant pas à la restauration de l'empire, il voyait un commencement de retour à la légitimité.

11 n'avait mis à son acceptation qu'une condition, mais une condition expresse : la présentation d'une loi sur l'enseignement. Moins de quinze jours après, la Commission chargée d'en établir les bases était nommée ; l'année suivante, l'œuvre était accomplie. Elle est connue aujourd'hui, — c'est M. de Falloux qui parle, — sous h nom de « loi du 15 mars 1850 » pour ceux qui veulent en dire du bien, sous le nom de « loi Falloux wpour ceux qui veulent en dire du mal. Définition piquante et faite pour nous embarrasser, s'il était vrai qu'il fût impossible de concilier le respect des droits de la liberté avec le souci des devoirs et de la dignité de l'Etat.

La Charte de 1830 avait promis la liberté d'enseignement. La Constitution de 1848 l'avait proclamée. L'Université était prête à l'accepter.

Ce que fait l'Etat, tout Français doit pouvoir le faire, s'il en est digne et capable. L'existence et le développement de l'enseignement libre sont la condition du progrès de Tinstruction générale, la garantie de la paix des esprits : aux établissements particuliers de frayer les routes nouvelles, à eux d'assurer aux familles l'éducation exclusive que réclame leur conscience. Mais pour résigner comme il est nécessaire et juste, une partie de la puissance publique, l'Etat n'abdique point. C'est à lui qu'il appartient, en organisant l'éducation commune à ses divers degrés, depuis l'école de hameau jusqu'au Collège de France, de tenir tous les esprits en éveil. Si l'Etat cessait d'exercer cette initiative tutélaire, c'en serait fait de l'instruction des classes pauvres, l'ignorant n'étant que trop porté à s'engourdir dans son ignorance. C'en serait fait même de la culture supérieure, chacun allant au plus pressé : la France ne serait bientôt plus qu'un comptoir, un atelier. Sauvegarde des intérêts généraux, l'action de l'Etat est en même temps le lien de l'unité nationale : vouloir que l'Etat impose son uniformité à la société est une prétention tyrannique ; mais laisser la société imposer à l'Etat ses divisions, ne serait-ce pas la plus redoutable des anarchies ? Ainsi s'exprimaient M. le duc de Broglic, M. Cousin, M. Guizot dans un langage où l'Université s'honorait de se reconnaître. J'aime à invoquer devant vous. Messieurs, de tels

patronages. Si la question de la liberté d'enseignement avait été maintenue dans ces sphères sereines, et résolue suivant ces maximes de droit public — j'emprunte le mot à M. de Broglie — que de choses peut-être auraient pris parmi nous un autre cours !

Mais tel n'était pas le plan de ceux qui, sous le gouvernement de Juillet, réclamaient l'exécution des promesses de la Charte. Il ne leur sutTisait pas d'avoir une part dans l'éducation ; ils la voulaient tout entière. Il s'agissait pour eux, non de la liberté, mais de la domination. Naguère, la politique, la jurisprudence, la science, toutes les branches de l'art reconnaissaient la suprématie de l'Eglise ; ces nobles vassales avaient été successivement arrachées à son influence. « ^'oici maintenant, s'écriait M. de Montalembert, traçant aux catholiques leur devoir, voici le tour de l'éducation, que l'Etat, sous la figure de l'Université, vient confisquer à son profit. L'épiscopat et le clergé français peuvent-ils ne pas résister à cette dernière usurpation ? » Et après les douloureux événements qui, en 1848, avaient jeté le trouble dans les meilleurs esprits, ce fut sur ce terrain que la lutte s'engagea.

Ce n'est pas nous qui en faisons l'histoire. Elle est écrite dans les procèsverbaux de la Commission de 1850. Dans le premier élan de l'attaque, l'instruction primaire aurait été tout entière livrée aux congrégations, s'il eût été aussi facile d'en supporter la charge que d'en prendre la direction, et peu s'en fallut que ce ne fût aussi le sort de l'instruction secondaire. L'esprit de transaction intervint. Etait-ce vraiment une transaction ? Il y a trente ans, à cette même place, dans l'éloge du comte Mole, arrivant à l'établissement de la royauté de Juillet à laquelle M. Mole avait donné son concours, M. de Falloux disait: « Deux convenances, également impérieuses, quoique en apparence contraires, me sont imposées :1a réserve et la franchise. L'Académie, jalouse de l'honneur de tous ses membres, ne consentirait à me voir oublier ni l'une ni l'autre. » Vous me permettrez, Messieurs, de m'inspirer des mêmes sentiments. Co qui était un droit pour M. de Falloux est pour moi un devoir.

J'en ai d'ailleurs la conviction, et j'aime à le dire tout d'abord : avec quelque scrupule que M. de Falloux ait paru s'effacer dans la préparation de la loi, c'est lui qui inspira la plupart des tempéraments qu'elle reçut. Mais, — pour ne toucher qu'aux principes sur lesquels elle reposait, — alors qu'on annonçait l'intention de détruire un monopole que personne ne défendait plus, était-il conforme àl'équité de reconstituer les privilèges en sens contraire, de créerdes jurys etdesbrevetsd'exception,derépudier le droit commun cjui est l'essence même et la raison de la liberté? Etait-il d'une politique prévoyante de substituer au loyal stimulant de la concurrence les défiances d'un antagonisme cpii l'isquait d'introduire dans l'éducation les dissentiments des opinions de parti? Pourquoi surtout amoindrir renseignement de l'Etat, — ne pouvant le détruire, — dans son autorité, en morcelant les grandes régions académiques;dansson indépendance, en le mettant en tutelle au sein des conseils appelés à régler ses intérêts; dans sa valeur, en abaissant les programmes de l'Ecole normale ; dans son honneur, en jetant le discrédit sur l'élite de ceux qui le servaient ? L'cfTet de cette suspicion ne tarda pas à se produire. C'est

peu de temps après que nous avons vu nos maîtres, ceux à qui nous devions ce que nous sentions en nous de meilleur, écartés des chaires dont ils étaient la force et l'éclat, nos plus brillants condisciples mis en cause pour leur dévouement à la s'jience et punis de leur talent. M. de Falloux, qui a connu tous les nobles sentiments, pardonnerait, je m'en assure, à nos souvenirs de jeunesse la sincérité de ces impressions. Ajouterai-je que, tandis qu'on s'étonnait autour de lui qu'il n'eût pas fermé les collèges de l'Etat en ouvrant les portes des maisons religieuses, il ne craignait pas de dire, dans sa clairvoyance, que « deux choses auraient manqué aux maisons religieuses : des prêtres pour les diriger, des familles pour les remplir »? Nous ne pourrions souhaiter un plus décisif témoignage.

Issue, au commencement du siècle de la reconstitution de la société civile, l'Université en satisfait comme elle en exprime, les sentiments, les besoins, la sage et ferme tolérance. Forte du bon sens public, elle ne s'incline ni devant ceux qui prétendirent un jour proscrire des écoles Homère et Virgile, ni devant ceux qui voudraient aujourd'hui expurger les Fables de La Fontaine ou les Oraisons de Bossuet. Aux adversaires qui incriminent son esprit, elle répond comme elle a répondu de tous temps : par l'exemple de ses maîtres qui, sous les yeux des familles, pratiquent le culte désintéressé de la science, la fidélité au devoir, la dignité de la vie ; par sa discipline qui, s'adrcssant à la raison, prépare dans l'enfant l'homme de son temps et de son pays ; par son enseignement enfin qui, puisé aux sources les plus hautes, nourri des doctrines d'Aristote et do Platon, de Descartes et de Leibniz, maintient les franchises de l'intelligence humaine, mais respecte les consciences et n'a jamais admis que la liberté de croire ne fît pas partie de la liberté de penser.

4° Extrait du discours du duc de Broglie, directeur de r Académie, en réponse au discours de Gréard, récipiendaire.

Vous aviez le désir, je n'en doute pas, de n'être pas moins équitable en appréciant les actes de M. de Falloux, qu'on a pu croire plus particulièrement dictés par ses convictions religieuses ; mais ici la suite des faits vous amenait naturellement à traiter de la loi fameuse qui porte son nom, qui demeure l'acte principal de sa vie, et que personne ne s'attendait à vous voir approuver dans son ensemble. Avant de motiver les critiques que vous aviez à faire, vous avez cru nécessaire do demander à l'Académie la permission de parler avec franchise en faisant la promesse de n'user de ce droit qu'avec réserve ; cette précaution était superflue, la franchise est toujours bien venue à l'Académie, et la réserve, comme la politesse, vous sont trop naturelles pour que personne pût craindre de vous voir manquer. D'ailleurs, on peut critiquer librement la loi de 1850 qui a cessé d'être. C'est plutôt moi. Monsieur, obligé, pour vous suivre sur ce terrain, de prendre la cause des morts

et des vaincus, qui ai le droit de réclamer toutes les libertés de la défense.

J'en userai, si vous le voulez bien, pour contester l'opinion que vous paraissez vous être faite de l'état des esprits au moment où M. de Falloux présenta la loi de 1850. L'avantage très peu flatteur de mon âge peut donner sur ce point à mes souvenirs plus de précision qu'aux vôtres. Vous semblez croire qu'à ce moment, la liberté d'enseignement était accordée de plein gré par tout le monde, qu'on n'avait qu'à tendre la main pour la recevoir et que l'Etat qui, jusque-là, avait eu le monopole de l'instruction publique, était tout prêt à y renoncer. La liberté était offerte, dites-vous, mais c'est la domination qu'on voulait. Vous ne tenez vraiment pas assez de compte de la trace qu'avaient laissée les débats engagés, pendant les dix dernières années de la monarchie de 1830, débats éclatants et passionnés, dont la presse et la tribune avaient retenti, et où les défenseurs officiels de l'enseignement de l'Etat n'avaient jamais mis la bonne grâce que vous leur prêtez à se laisser dépouiller de leur privilège. Vous avez pourtant rappelé plusieurs de ces discussions en y mêlant des noms dont le souvenir m'est bien cher. Eh bien ! j'ai assisté, en effet, à l'une d'entre elles avec un intérêt filial : j'ai entendu le rapporteur de la Chambre des pairs exposer, sur les droits réciproques de l'Etat et des citoyens en matière d'enseignement, ces maximes de droit public que vous rappelez et auxquelles il resterait à démontrer que la loi de 1850 ne s'est pas conformée ; mais, à peine cet exposé fini, j'ai vu aussi (comment l'oublierais-je ? je crois le voir encore) le représentant le plus accrédité et le plus éloquent de l'enseignement de l'Etat, l'illustre Victor Cousin, se lever tout debout dans la fière attitude que beaucoup de ceux cjui m'écoutent ont connue, pour proclamer que le prétendu droit à la liberté d'enseigner était une chimère, que l'enseignement était par essence un pouvoir public conjèré par la loi, dont l'Etat pouvait peut-être partager gracieusement l'exercice, mais jamais se laisser contester le principe. Vous voyez que la discussion ne se maintenait pas, comme vous le pensez, dans des régions sereines et que tout le monde ne disait pas comme vous que ce que l'Etat fait, tout P'rançais doit pouvoir le faire, s'il en est digne et capable.

Je sais bien que, depuis lors, la Constitution de 1848 avait établi dans l'un des'jsard'les le principe de la liberté d'enseignement; mais comme la Charte de 1830 en avait fait autant, et que l'exécution n'avait pas suivi la promesse — comme il y a d'ailleurs plus d'une manière d'éluder un principe en prétendant l'appliquer — on était excusable de ne pas placer une confiance absolue dans trois lignes écrites sur une feuille de papier, qu'une pointe de sabre, vous le savez, ne devait pas tarder à déchii-er.

Non, Monsieur, il faut rester dans la vérité : la liberl é d'enseignement en 1850 n'était pas une liberté oiïerte, c'était une liberté conquise, conquise par les armes de la justice, par les elïorts éloquents des généreux amis do M. de Falloux que vous avez nommés, les Montalembert, les Ravignan, les Dupanloup, après une de ces luîtes de la parole qui sont l'honneur des pays libres. La conquête peut avoir ses excès, mais elle a toujours ses exigences. Quand on est entré péniblement en possession d'un bien longtemps disputé.

on est inquiet de le perdre et on cherche avec un soin jaloux les moyens de le garder. Quand on a obtenu de Henri IV à Nantes, la promesse de la tolérance, on demanda les Chambres de l'Edit et les places de sûreté pour la garantir, et l'histoire prouve que même ces précautions ne sont pas toujours suffisantes. Beaucoup des dispositions de la loi de 1850 que vous critiquez ont eu ce caractère défensif et n'ont malheureusement pas été plus efficaces.

J'ajouterai que pour faire cette conquête, qu'ils n'auraient peut-être jamais obtenue à eux tout seuls, les défenseurs de la liberté d'enseignement avaient eu besoin de chercher hors de leurs rangs des auxiliaires, et qu'ils en avaient trouvé même de très imprévus. Ceux-là, j'en conviens, n'apportaient pas leur concours et même leur collaboration à la loi nouvelle par un amour pur et pleinement désintéressé pour la liberté, car ils l'avaient combattue jusqu'à la veille encore avec une extrême ardeur, et la commotion de 1848 ne les avait qu'à moitié convertis ; mais ils venaient offrir d'accorder cette liberté, non pas à tous les Français, comme vous. Monsieur, — non, — à l'Eglise catholique seulement et à ses ministres pour obtenir d'elle en récompense son appui contre des théories subversives que la révolution récente avait fait éclore et dont ils voulaient préserver l'enseignement populaire. Et dans cet échange, dans cette concentration des forces, pour parler le langage d'aujourd'hui, qu'ils avaient hâte d'opérer afin de tenir tête à l'esprit révolutionnaire, ils ne se montraient pas difficiles sur les conditions du contrat.

Ils proposaient, par exemple, de livrer d'un seul coup toute l'instruction primaire aux congrégations religieuses. Vous rappelez que cette proposition fut faite dans la Commission où M. de Falloux, pour préparer sa loi, avait eu l'art de réunir et de faire vivre en paix les vieilles troupes de la cause qui lui était chère et ses nouvelles recrues, et que les procès-verbaux de cette petite Assemblée en font foi. C'est très exact, mais vous ne nous dites pas de qui partit la proposition, et cependant les mêmes procès-verbaux le nomment, et c'est un nom qu'il n'est pas permis d'oublier. Ce fut M. Thiers, vous le savez bien (pourcpioi me forcez-vous à le dire ?), qui en prit l'initiative dans des termes pleins d'une vivacité charmante, comme ceux dont il savait habituellement revêtir sa pensée. « Ah ! s'écriait-il, si l'école devait toujours être tenue, comme autrefois, par le curé et son sacristain, je serais loin de m'opposer au développement des écoles pour les enfants du peuple ! » Des témoins très dignes de foi (car ce sont ceux qui tenaient la plume) m'ont souvent raconté que le procès-verbal (genre de document réservé de sa nature, et qui n'a pas le mot pour rire) n'a même pas osé aller jusqu'au bout de cette piquante saillie, et que parmi les maîtres, objets de ses préférences et de ses regrets, M. Thiers ajoutait au curé et à son sacristain, même le sonneur de cloches, fût-il un peu ivrogne. C'était une plaisanterie à coup sûr, mais M. de Falloux qui était homme à l'entendre n'y est pourtant jamais entré, et je ne la rapporte que pour faire voir que, s'il eut en effet, comme vous le dites, à réprimer quelques excès de zèle, ce fut de la part de ses alliés, non de celle de ses amis.

Je n'ai pas l'intention, vous le comprenez, de m'engager à votre suite dans la discussion des détails de la loi de 1850. Je ne suis pas assez sûr de le faire d'une main aussi légère que la vôtre pour imposer au brillant auditoire qui m'écoute l'aridité et l'ennui d'un examen rétj'ospectif de ce genre. Je me garderais même de discuter, et surtout de justifier, les mesures de rigueur prises à ce moment contre des maîtres, objets de l'admiration de votre jeunesse, si, dans l'émoi ion que ce souvenir vous cause encore après tant d'années, vous n'aviez négligé de faire une distinction pourtant essentielle. Vous n'avez pas fait la différence de la loi de 1850 elle-même, et de l'application qu'elle reçut, comme des modifications graves qu'elle subit après le coup d'Etat du 2 décembre, par suite d'une réaction politique à laquelle M. de Falloux ni aucun de ses amis ne se sont jamais associés. C'est alors surtout, il eût peut-être été bon de s'en souvenir, que le silence fut imposé à des voix éloquentes, et que l'Université, dont les membres se trouvèrent privés, par un décret, de toutes les garanties que la loi leur assurait, resta livrée au bon plaisir ministériel. Je ne mentionne ce point qu'en passant, afin que chacun soit traité suivant ses œuvres. D'ailleurs, même avec cette réserve, peutêtre ferions-nous mieux, dans les jours agités où nous vivons, d'être sobres de récriminations de ce genre. Au milieu des vicissitudes politiques qui font si rapidement passer sous nos yeux le pouvoir de main en main, quel est celui de nous qui n'ait vu, malgré les droits acquis et les garanties légales, frapper des têtes vénérées, blanchies au service de la France et briser la carrière d'hommes éminents dont le seul tort était de déplaire à une opinion dominante ? Et si aucune époque n'est exempte de péché à cet égard, ce n'est plus qu'affaire de comparaison, et il n'est pas sûr que 1850 ne la soutienne pas mieux que d'autres dates.

Laissons donc de côté ces orages qu'apportent et qu'emportent tour à tour les souffles mobiles de la politique : quand une loi a duré, et subi l'épreuve du temps et de l'application, c'est par ses effets généraux qu'il la faut juger, non par les incidents du début : la loi de 1850 a été pendant près de trente ans la charte de l'instruction publique en France. Elle a naturalisé la liberté d'enseignement dans les lois comme dans les mœurs, à ce point qu'on peut bien encore l'attacjucr indirectement, la traiter en suspecte et en ennemie, lui disputer l'air et le jour : on ne nous propose plus d'en supprimer le principe. Grand service rendu aux droits et à la dignité du citoyen, et que vous devez apprécier, Monsieur, puisque ce principe est le vôtre. Mais l'Université, qui vous est justement chère, en a-t-elle souffert autant que vous le dites ? Si voire tableau n'était pas chargé de couleurs un peu noires, il nous faudrait croire que, pendant plus d'un quart de siècle, ce grand corps a été soumis à un joug pesant, livré sans défense à une concurrence organisée pour le détruire, privé par le découragement de ses maîtres de l'éclat de son enseignement, découronné et déchu. De bonne foi, est-ce donc là ce qui est advenu ? J'hésite à le penser en présence de tant d'illustres confrères qui m'écoutont, qui ont grandi au sein de l'Université môme, pendant celte période, pour s'élever de degré en degré à la renommée dont ils jouissent, sans que le public ait cessé un instant de se presser autour de leurs chaires.

Je le crois encore moins quand je songe aux pas rapides et aux succès mérités qui vous ont élevé vous-même, avant que la loi de 1850 eût dispai'u, au posLe élevé où l'Académie vient d'aller vous chercher. Avez-vous donc vu tant d'abaissement autour de vous, à chacune des étapes de votre brillante carrière ? Pour nous, simples spectateurs ou pères de famille, qui n'avions pas cessé de confier nos enfants à l'Université, elle s'est toujours montrée à nos yeux telle que vous venez de la dépeindre, milice laborieuse et modeste, entourée de l'estime publique, parce qu'elle est vouée au culte de ces hautes études qui maintiennent dans l'âme de la patrie l'amour du vrai et du beau, et auxquelles j'espère que vous n'allez pas laisser porter trop d'atteinte par la multiplicité et la mobilité de programmes. Nous n'avons vu avec d'autres époques qu'une seule différence : c'est qu'elle n'était plus calomniée. Heureux effet de la liberté ! Déchargée du pouvoir exclusif et excessif dont elle était investie, elle a cessé d'être le point de mire d'injustes attaques. Non, elle n'avait rien à envier ou à regretter, quand M. Nisard dirigeait son Ecole normale, et que Jean-Baptiste Dumas présidait les Conseils supérieurs d'Instruction publique : et puisque vous avez parlé de ces conseils, vous me persuaderez difficilement que l'Université fut humiliée parce que ses chefs y siégeaient non pas en tutelle, mais en compagnie des premiers dignitaires de l'Etat, de ceux qui s'étaient placés par leur mérite à la tête de toutes les carrières et qui venaient apporter à l'éducation de la jeunesse le concours de leur expérience de la vie et de leur sens pratique, nécessaire peut-être pour tempérer ce qu'il y a parfois d'étroit et d'abstrait dans la pédagogie professionnelle.

Et quant aux anciens adversaires de l'Université, aux défenseurs victorieux de la liberté d'enseignement, il en est que j'ai connu familièrement, et j'affirme que chez eux aussi l'effet pacificateur de la liberté s'était fait sentir et qu'ils ne songeaient nullement à supprimer une concurrence qu'ils ne redoutaient pas. C'était, par exemple, un étrange prétendant à une domination cléricale que ce grand Père Lacordaire qui, après la proclamation de l'Empire, trouva Notre-Dame trop proche des Tuileries, et sa voix trop retentissante dans le silence de la tribune et de la presse, et se réfugia dans la retraite de Sorèze pour y élever, sous l'œil de Dieu, en face d'une magnifique nature, une jeunesse chrétienne dans l'amour du droit et de la liberté. C'est là, vous le savez, que l'Académie l'alla prendre pour le faire recevoir dans ses rangs par un homme d'Etat protestant, et entendre de sa bouche l'éloge de la liberté américaine. Quand il mourut, qui est-ce qui, au nom de l'Académie, lui rendit un complet hommage ? Une des plus pures gloires du corps universitaire : Saint-Marc Girardin. Que nous étions donc loin à cette époque de récriminer contre la loi de 1850 ! Enfin, il est tout naturel que vous ne sachiez pas, mais il m'est permis de rappeler que quand le très indigne successeur que l'Académie avait donné au Père Lacordaire, racontant sa vie, à la place même où vous êtes, dut le féliciter d'avoir rouvert l'accès de l'enseignement aux grands ordres monastiques qui en avaient été autrefois l'honneur, il déclarait hautement ne voir dans cette résurrection que le germe et la promesse d'une liberté d'association de droit commun, accordée

à tous les citoyens sans distinction de culte et de profession. Voilà comment sous les yeux, et à côté de M. de Falloux, on commentait l'un des articles les plus critiqués de la loi de 1850.

Ce langage, pourrait-on le tenir aujourd'iuii ? Aurait-il chance d'être écouté ? Et le Père Lacordaire, si Dieu n'avait pas abrégé ses jours, auraitil pu les finir en paix dans sa chère solitude de Sorèze ? N'aurait-il pas dû s'en bannir lui-même, si mieux il n'eût aimé en être enlevé par la force ? Et cette liberté d'association nous est-elle donnée ? nous est-elle même promise ? Ceux qui en parlent encore ne nous avertissent-ils pas d'avance que le bienfait en sera refusé à toutes les sociétés religieuses, même à celles qui se consacrent au service des pauvres et des mourants ? Ah ! Monsieur, est-ce donc en 1850 que vous avez vu des hommes de parti ne demander la liberté que pour exercer la domination ?

Encore un mot, car il en est un, dans la critique si pleine d'égards que vous avez faite de l'œuvre de M. de Falloux, que je dois arrêter au passage, parce que je sais l'impression pénible qu'il en aurait ressentie ; c'est celui par lequel vous indiquez plutôt que vous ne dites que la loi de 1850, en mettant en concurrence deux sortes d'établissements d'éducation animés d'esprit difïérent a couru le risque d'établir un antagonisme de partis dans les jeunes générations, de diviser ainsi la société en deux camps, et compromis, comme on l'a dit souvent, l'unité nationale. Aucun des reproches qui lui furent adressés n'a été plus sensible à M. de Falloux, et lui, si indifférent à la calomnie, je l'ai vu tressaillir à la moindre insinuation de ce genre, comme s'il avait été touché tout près du cœur ; car il professait pour l'unité nationale de la France, celte œuvre de la royauté, un dévouement qui, surtout depuis le déchirement qu'avait soufïert la robe sans couture, était devenu un véritable culte, douloureux autant que passionné.

Il a consacré à relever cette imputation un de ses derniers écrits intitulé : Unité nationale, dont vous n'avez pu, j'en suis sûr, vous défendre d'admirer comme moi l'émotion et l'éloquence. Il y établit, avec tous les exemples de l'histoire, que rien ne sert moins, rien ne compromet, au contraire, autant l'unité d'une nation que la prétention d'imposer aux enfants, malgré la famille et les pères, une uniformité mécanique de sentiments et d'habitudes, et que jamais la patrie n'est plus sûre d'être aimée que quand elle sait respecter, dès le premier âge, la liberté des cœurs et surtout celle des consciences. Il n'y a point, suivant lui, de crime de lèse-nation pareil à celui de mettre un jour, un seul jour, en lutte les deux sentiments les plus élevés de l'âme humaine : le patriotisme el la foi.

Tel est le langage que tenait M. de Falloux ; mais, à mon sens, il prenait trop de soin, et les faits s'étaient chargés de sa défense par une réponse anticipée, plus décisive qu'aucune de celles qu'il aurait pu faire. Vingt années, n'est-ce pas justement le temps nécessaire pour élever une génération nouvelle et faire ainsi le premier essai des effets d'un système d'éducation ? Eh bien! le vingtième anniversaire de la loi de 1850, à quelle épreuve n'a-t-il pas mis la jeunesse formée et enseignée sous le régime de la liberté ? Quand le tocsin d'alarme a retenti, ces adolescents encore imberbes qui sortaient,

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les uns des lycées de l'Etat, les autres des nouvelles institutions, ont-ils été moins pressés les uns que les autres de répondre à cet appel ? Et en venant se ranger du même pas sous le même drapeau, ont-ils laissé voir entre eux la moindre dissidence, ou même le souvenir d'une méfiance mutuelle ? La France, dans des jours de péril pareil, n'avait pas toujours donné le même spectacle. Au siècle dernier, dans les armées qu'Eugène et Marlborough amenaient sur notre sol, servait plus d'un sujet de Louis XIV banni par la révocation de l'édit de Nantes ; et plus tard, combien l'absurde despotisirie de la constitution civile du clergé a-t-il envoyé de recrues à l'émigration ? Rien de semblable n'est venu affliger la France de 1870: et dans une suprême douleur, elle a eu du moins la suprême consolation qu'elle n'a pas eu, entre les Français, de distinction à faire. On rappelait l'autre jour, à la place où je parle, que dans le vestibule de l'Ecole normale on lit cette inscription : « Georges Lemoine, mort pour la patrie. » Je sais tel établissement tout voisin où l'on trouverait plus d'une inscription pareille, et peut-être à côté du jeune Lemoine, y avait-il, sur le champ de bataille de Champigny au jour du combat, quelque élève des Dominicains ou des Jésuites (pourquoi ne dirais-je pas leurs noms ?) exposé aux mêmes balles, pour elle frappé du même coup, et, avant le dernier battement, le cœur des jeunes braves palpitait à l'unisson. Combattre et mourir ensemble, que voulez-vous de plus ? N'est-ce pas l'unité nationale ? Viennent donc, ou plutôt ne viennent jamais de pareilles épreuves ! De nouveaux systèmes d'éducation pourraient, je l'espère, faire aussi bien, je défie de dire qu'ils feraient mieux.

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