II. — L'Expédition de Rome
i° Extrait des Mémoires posthumes de Odilon Barrot.
Notre ministère était une coalition : le ministre de l'Instruction publique et des Cultes, M. de Falloux, obéissant aux impatiences de son parti et à ses propres convictions, nous pressait vivement de nous prononcer pour la restauration immédiate du pouvoir du pape à Rome ; il ne laissait guère passer de séance du Conseil sans y poser cette question d'intervention. De son côté, le président de la République n'était pas plus insensible que ne l'avait été le général Cavaignac à l'honneur de rendre à la catholicité son chef aimé et vénéré. Il ne manquait pas d'ailleurs de conseillers qui faisaient ressortir à ses yeux combien ce rôle de protecteur de la foi catholique pouvait profiter à son ambition et à ses vues d'avenir... (1)
(1) Mémoires posthumes, t. III, p. 145.
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Ce passage des Mémoires d'Odilon Barrot se réfère au premier ministère sous l'Assemblée constituante. Le cabinet ayant subi des changements notables, la question romaine revint en discussion. L'Assemblée législative avait succédé à la Constituante. On était en août 1849. Jules Favre crut opportun de répondre avec violence à MM. Arnaud et de Tocquoville, qui avaient pris la parole sur la question romaine. Les invectives de l'orateur de la gauche furent de telle nature que le Cabinet tout entier se trouvait mis en cause.
M. de Falloux, écrit Odilon Barrot, crut devoir répondre à Jules Favre ; il insista pour parler au milieu des cris nombreux qui demandaient la clôture : on a pu remarquer peut-être que, dans les précédents débats sur cette affaire de Rome, ce ministre avait cru devoir s'abstenir : c'était de sa part une preuve de prudence et de tact politique ; il sentait bien que, particulièrement dans rAs.semblée constituante, il rencontrerait, à raison de ses antécédents et de ses opinions, de trop violentes préventions, pour que son intervention personnelle dans une affaire qui excitait à un aussi haut degré les susceptibilités et les passions de la démocratie ne fût pas plus nuisible qu'utile, mais devant l'Assemblée législative, n'ayant plus à craindre de pareilles préventions, il pensa que le moment était venu où, sans aucun danger, il pouvait rompre le silence.
Il débuta par jeter quelques paroles de dédain en réponse aux injures de M. Jules Favre.
L'injure, dit-il, l'honorable M. Jules Favre l'ignore peut-être, et comme il semble tenir à ce moyen de discussion, il sera bien aise de l'apprendre : l'injure subit la loi même des corps physiques et n'acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombe [Applaudissements prolongés à droite, murmures à gauche).
Sur les récriminations empruntées au passé, le ministre se borne à invoquer la chose tant de fois jugée, et il fait remarquer que, dans tous les cas, la politique de l'Assemblée constituante n'engagera pas la pohtique de la nouvelle Assemblée.
L'orateur, à l'appui de son assertion, invoque le témoignage de M. de Corcelle et lit une série de dépêches de cet agent.
M. de Falloux tire de ces dépêches une conclusion superbe que la gauche interrompt avec âpreté. Dupin présidait. Enervé des interruptions blessantes de la gauche, il lui jette cet avertissement :
Le président : Sachez au moins respecter le talent. — Ecoutez, écoutez ce qui dans une Assemblée délibérante peut vous faire honneur. — {A droite : Bravo ! Bravo ! très bien !)
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L'éloquence parlementaire, poursuit Odilon Barrot, s'est rarement élevée plus liant que dans ce passage et dans les suivants.
L'orateur, après avoir magnifiquement montré que le rétablissement du Pape était dans l'intérêt de Rome, ajoute :
— Nous avions un autre but encore ; c'est de prêter aux populations romaines l'appui de la France...
M. de Falloux termina son excellent discours par une allusion à l'opinion de Napoléon sur la Papauté, opinion que M. Jules Favre avait invoquée en la pervertissant étrangement.
Malgré l'éclatant démenti donné à l'opinion du Premier Consul par la conduite de l'Empereur, elle n'en reste pas moins comme l'expression la plus nette et la plus éloquente de cette vérité que nous avons essayé de faire ressortir au commencement de ce récit.
M. de Falloux, après cette citation, termina par un regard rétrospectif sur le passé.
Ici, Odilon Barrot emprunte au discours du 7 août plusieurs pages qu'il faudrait citer après lui.
« Ce discours, écrit-il en terminant, où se pressaient et débordaient toutes les pensées, tous les sentiments que l'orateur avait dû renfermer et contenir en lui-même pendant les longs et violents débats de l'Assemblée constituante provoqua des applaudissements sur tous les bancs de la majorité. » (Une foule de représentants s'empresse autour du ministre et lui adresse de chaleureuses félicitations) (1).
2°. — Extrait du discours du duc de Broglie, en réponse à Gréard, successeur de M. de Falloux à V Académie française.
L'éloquence de M. de Falloux, vous nous l'avez fait remarquer, malgré la passion contenue qui lui donnait tant de force et de flamme, restait toujours maîtresse d'elle-même. Ce trait distinctif de son talent oratoire n'a jamais été plus visible que dans un autre de ses discours dont vous avez rappelé l'occasion. C'est quand il eut à défendre cette expédition de l'armée française à Rome, préparée par le général Cavaignac pour sauver une tête sacrée du poignard des assassins ; résolue par les ordres d'une Assemblée républicaine, mais dénoncée ensuite comme une trahison par beaucoup de
(1) Mémoires poi^tliumes, t. III, pp. 378-390.
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ceux qui l'avaient votée, quand le hasard d'une élection leur eut enlevé le pouvoir avec la majorité. Collègue de notre illustre confrère M. de Tocqueville, qui gérait à côté de lui le ministère des affaires étrangères, il eut à descendre dans l'arène pour le préserver d'injustes attaques. Cette fois aussi, l'émeute, bien que vaincue, restait toujours menaçante, et, à la vivacité des débats tels que nous les représente le compte rendu ofîiciel du temps, aux interruptions, aux murmures qui couvrent à tout moment la voix de l'orateur on voit qu'il s'agit encore ici d'un combat plutôt que d'une discussion. Et cependant, malgré cette lutte ardente, M. de Falloux conserve assez de calme pour décrire dans des termes d'imc majestueuse beauté le rôle incomparable assigné par la Providence à cette cité romaine, deux fois qualifiée par l'histoire de Ville éternelle, deux fois capitale, non pas d'un Etat, mais d'un monde. Puis, suivant le fil de sa déduction, comme s'il n'entendait même pas le trouble qui se fait autour de lui, il s'élève à de hautes considérations sur les conditions nécessaires à l'indépendance de l'Eglise dont la pleine liberté de son chef était à ses yeux la seule garantie. Question toujours renaissante qui émeut si vivement toutes les consciences chrétiennes et que la courageu.se résignation de Pie IX, comme la sagesse consommée de Léon XIII, maintiennent toujours présente à la pensée de tous les esprits réfléchis et politiques de l'Europe.