‹ Falloux et le monument commenoratif de la loi de 1850 sur la liberte d'enseignementChapitre 18 sur 73 · ANNEXE A LA LETTRE DE MONSEIGNEUR CHAPON · texte numérisé non relu

ANNEXE A LA LETTRE DE MONSEIGNEUR CHAPON

(Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire ici la notice nécrologique que M. Vahbé Chapon, alors vicaire de la cathédrale d'Orléans, publiait dans les Annales religieuses d'Orléans, en 1886, «(i retour des funérailles de V illustre homme d'Etat)

Tout est fini. Le comte de Falloux repose dans le cimetière de son village, au milieu de ces laboureurs qu'il aimait, sous cette tombe qu'il s'était préparée lui-même, prcs de son père, de sa mère, de sa femme, de son fils, de sa fille. Tous l'avaient précédé dans la mort. Les manifestations éclatantes, qui accompagnent ordinairement le cercueil des hommes illustres, ont été écartées de ses funérailles par son expresse volonté ; car il avait écrit dans son testament : « Je le dis dans la profonde sincérité de mon âme, je ne désire d'autre signe de souvenir et d'afTection que la prière «, et il avait coutume de dire : « Je veux être enterré comme un métayer angevin ». Il a été bien obéi. Jamais funérailles ne furent plus simples, ni plus chrétiennes, ni plus touchantes. Encore sous l'émotion des adieux suprêmes, je vous écris au courant de ma plume, ce que je viens de voir, d'entendre dans les efïusions de la douleur et du souvenir, et ce qui revit de ce grand chrétien dans ma mémoire et dans mon cœur. Il y a là, si je ne me trompe, plus d'un trait capable d'édifier les âmes, en nous révélant la sienne.

Je suis arrivé au Bourg-d'Iré en compagnie de nombreux voyageurs venus d'Angers, de Paris, de divers points de la France. Je regarde, j'écoute, c'est partout le langage et l'attitude de la douleur, de la reconnaissance, de l'admiration, ou tout au moins d'une profonde sympathie; beaucoup d'amis, je n'aperçois pas un simple curieux.

Nous traversons le village, dont les cloches jettent par intervalle leurs notes plaintives dans les airs. Bientôt les tourelles du château nous apparaissent sous un ciel bas et sombre; le brouillard s'étend de toutesparts, comme un voile funèbre, sur les prairies desséchées, les arbres dépouillés, la sombre verdure des sapins. Cette campagne semble porter le deuil de celui à qui elle doit, en grande partie, sa fertilité. Il y a cinquante ans à peine, le Bourg-d'Iré n'était qu'un pauvre village, miné par les fièvres des marais. Aujourd'hui, grâce aux initiatives intelligentes et généreuses de M. de Falloux, c'est un village riant, sain et prospère. Ecoles, hospice, sociétés charitables, il y a tout fondé. « La classe agricole, disait-il, tout heureusement douée qu'elle soit, n'est pas née en dehors du péché originel ; elle a besoin d'être préservée et guidée, et pour ne pas avoir à s'en plaindre, il faut commencer par ne pas s'en séparer ». Aussi avait-il établi au Bourg-d'Iré sa résidence habituelle, résistant aux séductions de la vie de Paris, où il ne faisait que de rares et courtes apparitions.

Bientôt nous franchissons le seuil de la funèbre demeure. Que d'hommes éminents, chers à la France catholique, ont passé là depuis vingt ans, et s'en

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sont retournés à leurs travaux et à leurs luttes généreuses, après s'être inspirés de sa pensée et de son courage. C'est là qu'il reçut un jour l'un des hommages qui l'honorent le plus. Le cardinal Guibert, alors archevêque de Tours, était venu le visiter en compagnie de six évêques. M. de Falloux, entouré de sa famille et de tous ses domestiques, s'avança pour l'accueillir sur le perron du château, et avec eux tous, s'agenouilla, demandant au vénérable archevêque de le bénir lui et tous les siens. Mgr Guibert après l'avoir fait avec attendrissement, lui dit : « Monsieur, je satisfais à l'un des plus anciens désirs de mon cœur en venant vous remercier de tout le bien que vous avez fait à l'Eglise, et je suis aise de vous le dire en présence de tels témoins «.

Hélas ! il ne paraîtra plus sur ce seuil, il ne nous y accueillera plus d'une de ces paroles aimables et charmantes, dont son esprit et son cœur étaient si prodigues ; c'est dans l'éternel silence que nous allons le retrouver, nous tous pour qui c'était une fête de l'entendre ! Je me hâte à travers les vastes salles et je pénètre dans la chapelle, c'est là que ses restes reposent encore pour quelques instants au pied de l'autel. Deux religieuses, quelques femmes du village, qui ont voulu passer près d'eux cette veille suprême, y sont en prière ; je m'agenouille à côté d'elles. Mais bientôt je suis rappelé dans le salon, où les amis se pressent. L'on me montre parmi eux : M. Buffet, M. de Kerdrel, le duc de Fitz-James, le R. P. Chocarne, le R. P. Pouplart, qui représentent l'ordre de Saint-Dominique et la Compagnie de Jésus, etc., etc.; parmi les femmes, M'"^ ^e Lamoricière, la veuve de l'illustre général, défenseur du Saint-Siège. Une vive émotion se produit dans l'assistance, quand M. le comte de Blois, neveu de l'illustre défunt, lit à haute voix une éloquente lettre de Mgr le comte de Paris, où l'auguste prince, qui a déjà fait savoir par une dépêche qu'il s'associait à la douleur, aux prières des parents et amis de l'éminent homme d'Etat, rend un nouvel et suprême hommage à celui qui écrivait un jour : « Le rêve de ma jeunesse a été de mourir pour mon roi, à l'ombre d'un buisson vendéen ».

Mais déjà les villageois affluent de toutes parts et le funèbre cortège se déroule dans les allées du parc. Les enfants des écoles, cent vingt laboureurs, membres de la Société de secoiu-s mutuels fondée par M. de Falloux, quelques vieillards des hospices, une députation du collège de Combrée, cinquante prêtres en habit de chœur. Soudain, toutes les têtes se découvrent, le cercueil vient de paraître et s'avance lentement, porté par six métayers qui ont réclamé cet honneur ; des pauvres de la contrée le suivent portant une simple couronne de feuillage. Quand nous arrivons à l'église, elle est déjà presque entièrement envahie, et beaucoup des assistants sont obligés de s'arrêter dans la rue et les chemins avoisinants. Le corps de l'illustre défunt est déposé sur un catafalque modeste, peu élevé au-dessus de terre, autour duquel se consument quelques cierges. La foule se presse de plus en plus dans l'église, et bientôt il n'y a plus une place vide. D'ailleurs, aucune ligne de démarcation; tous les rangs se confondent et j'aperçois des hommes politiques très connus, des représentants de la presse parisienne, à côté de métayers, et même de mendiants, qui sont là très nombreux. Le Saint Sacrifice commence et se poursuit au milieu d'un profond recueillement ;

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beaucoup de femmes du pays et lioaucoup d'iioinmes eux-mêmes égrènent leur chapelet avec ferveur. Bien des larmes se mêlent à ces prières.

Il y a un moment où l'émotion de la prière fait tressaillir visiblement toute cette assemblée, c'est quand, après l'élévation, dans le grand silence qui la suit, un prêtre se lève et chante, d'une voix vibrante, un motet que je n'avais jamais entendu. C'est un cri sublime de l'âme exilée vers Dieu, cri plein d'angoisses, de supplications et d'espérances ! Après l'absoute donnée par M. le curé du Bourg-d'Iré, la foule toute entière accompagne le corps jusqu'au cimetière, où il est déposé dans un caveau construit depuis plusieurs années, et sur lequel on lit ces simples paroles gravées depuis quelques mois :

Le comte de Falloux,

DE l'Académie Française,

Mort le...

Priez pour lui !

Plusieurs amis ont exprimé le désir de voir compléter cette trop modeste inscription par ces paroles que Léon XIII adressait l'année dernière à M. de Falloux : « Ce fut un bon, un grand serviteur de l'Eglise ».

En quittant le cimetière, nous nous acheminons par groupes vers le château. Jamais les cœurs ne furent plus remplis de celui dont les derniers restes viennent de nous être ravis. Ils s'épanchent en des conversations intimes qui se prolongent durant le déjeuner et jusqu'à l'heure encore éloignée du départ.

M. Buffet, le seul survivant du célèbre ministère dont M. de Falloux fit partie, lui rend un irrécusable témoignage : « C'est lui, incontestablement lui, nous dit-il, qui eut l'initiative de l'expédition de Rome ». Il nous raconte comment, secondé de sa sympathie et de son assentiment, le jeune ministre, grâce à cet art admirable qu'il avait de manier les hommes par sa parole persuasive, soit au Conseil, soit dans les relations privées, ramena très promptement à son avis ses collègues même les plus indécis, fit sortir le président d'un silence d'ailleurs bienveillant, et obtint le rétablissement du pouvoir temporel du Saint-Siège.

Chacun fait appel à ses souvenirs et évoque quelques traits de ce cher et illustre mort. C'est l'honneur de nos grands catholiques d'avoir soutenu par l'intégrité et les vertus de leur vie privée l'éclat de leur vie publique, à une époque où la gloire voila si souvent la médiocrité du caractère, la dépravation elle-même, où les hommages de la multitude ont été tant de fois prostitués à d'indignes idoles. Leurs historiens pourront lever tous les voiles ; plus ils nous introduiront dans leur vie intime, plus ils nous feront pénétrer dans leur âme, plus nous les trouverons grands.

De tous les traits que nous révèlent ici les témoins de la vie intime de

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M. de Falloux, de tous ceux qui revivent dans mon propre souvenir, ressort l'une des physionomies à la fois les plus nobles et les plus attraj'antes qui aient honoré notre temps. Je voudrais en reproduire rapidement quelquesuns:

L'on est unanime à louer sa charité. L'extrême simplicité de sa vie lui permettait de donner beaucoup, et il donnait sans compter. « Il m'en restera bien assez, disait-il, pour vivre dans mon impasse des Jacobins. » Chaque année,il distribuait aux pauvres d'Angers dix mille francs, sans préjudice de ses autres bonnes œuvres. Il avait fondé et soutenait depuis plus de dix ans un hospice de vieillards, auquel il lègue ses deux plus belles fermes. Au Bourgd'Iré, il a tout créé :les écoles, les œuvres charitables, les secours pour les malades, des ressources pour les agriculteurs, etc. Il a été la providence de ce pays. Nous ne pourrons oublier, à Orléans, la souscription généreuse de dix mille francs au tombeau de Mgr Dupanloup. Et si ses charités connues sont nombreuses, celles qu'il a cachées sont bien plus nombreuses encore. C'est le témoignage que lui rendait un curé d'Angers en apprenant sa mort.

Ce qui l'honore toutefois plus que ces dons eux-mêmes, c'est la discrétion, la bonne grâce, la délicatesse exquise qu'il savait y mettre. On en cite bien des exemples attendrissants : Il y a quelques mois à peine, l'un de ses fermiers vint le trouver tout éploré. L'échéance était arrivée et le régisseur l'en avait averti ; mais le pauvre homme était sans ressources. Après avoir écouté ses doléances, M. de Falloux ouvre son secrétaire, y prend la somme qui lui était due, et la lui remettant : « Va porter ceci à M. Lemanceau, et surtout ne me trahis pas. »

L'on a remarqué dans le cortège funèbre un pauvre estropié traînant péniblement sa jambe de bois ; c'était l'un des protégés, et l'on peut dire l'un des amis de M. de Falloux. 11 l'avait rencontré dans une chaumière voisine d'un château qu'il visitait souvent, et s'y était tendrement attaché. Il écrivait pour lui des lettres pleines d'amabilités et d'enjouement ; plusieurs fois par an, il le faisait venir au Bourg-d'Iré. Le pauvre infirme s'y était lié intimement avec un manchot que le noble châtelain avait pris charitablement à son service : « J'aime à les voir ensemble, disait-il avec son bon sourire, quand il les apercevait dans les allées du parc, ils s'aiment bien, ils se consolent et ils se complètent. » Quelques jours avant sa mort, il consultait une dame de ses amies, pour savoir ce qu'à l'occasion du nouvel an il pourrait bien offrir à ce brave homme qui lui fît plaisir.

Cette bienveillance envers les petits et les pauvres, que prêchent les démocrates et que pratiquent les vrais chrétiens, lui était habituelle et lui paraissait facile. Ce type achevé du gentilhomme qui, par le charme de ses manières et les grâces incomparables de son esprit fit les délices des premiers salons de France, sut aussi charmer ces petits et ces pauvres, dont il se rapprochait si volontiers. Il aimait à converser avec eux et savait le faire, accessible à tous sans paraître s'abaisser. Je ne l'ai jamais vu recevoir du plus humble un service sans le remercier d'une parole aimable et encourageante. L'un de ceux qui le servirent le plus longtemps lui rendait devant moi ce naïf témoignage : « Ah ! Monsieur, c'était un homme de cœur, un homme

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d'esprit et tout ce qui s'en suit, il avait toujours quelque chose de joli à vous dire. » Ses domestiques le pleurent comme un père.

Nul ne fut plus reconnaissant. Des transformations merveilleuses accomplies au Bourg-d'Iré, il aimait à rapporter tout l'honneur à l'intendant qui le seconda, il est vrai, avec tant d'intelligence et de dévouement. « De tout ceci, disait-il, en faisant visiter ses étables, ses prairies, ses plantations, je ne suis que le Louis XIII, M. Lemanceau en est le Richelieu.» Et, à Angers, l'on n'a pas perdu le souvenir de ce Comice agricole où, comblé d'éloges et proclamé plusieurs fois lauréat, il monta .sur l'estrade, tenant par la main M. Lemanceau et le présenta au président avec ces paroles : « Voilà le véritable auteur de tout ce que vous venez de louer, n Cette gratitude, il la poussait même jusqu'à une généreuse exagération. Un de ses amis l'ayant aidé par quelques renseignements dans un travail d'ailleurs considérable, il déclinait ses félicitations en lui écrivant : « Mon cher ami, vous n'êtes pas modeste, quand vous mo félicitez d'une œuvre dont la meilleure partie vous appartient. »

Mais cette bonté communicative n'était pas le trait le plus profond de son âme. Elle en révélait un autre : l'oubli et le désintéressement de lui-même.

« Je ne vous parle pas de moi, écrivait-il un jour, à une personne qui lui reprochait son silence relativement à sa santé, je ne vous parle que de ce qui m'intéresse. » Ce n'était point là une phrase, mais l'expression spontanée d'un état d'âme que, les chagrins aidant les années, chaque jour perfectionnait en lui. Sa vie publique aussi bien que sa vie privée lui ont rendu témoignage. En un siècle de compétitions ardentes et d'ambitions effrénées, il donna à son pays un exemple mémorable de ce désintéressement, quand il prit et quand il quitta le pouvoir. Lorsqu'il lui fut offert, son premier mouvement fut de le décliner, et il ne céda qu'à la certitude d'y faire à l'Eglise ou à la France tout le bien qu'il méditait et croyait possible. Il ne lui trouva jamais d'autre attrait. Le jour où il eut conscience de n'y plus servir en toute liberté ses convictions et sa cause, il en descendit pour s'enfermer dans cette retraite laborieuse et digne, où devait s'écouler la plus grande partie d'une vie qui, en des temps meilleurs, eût été employée à l'affermissement de notre prestige national ou au relèvement de la France : « De Falloux, c'est la cause, la cause, toujours la cause », disait M. Cousin. N'est-ce pas le plus bel éloge qu'un homme public puisse recevoir d'un adversaire ?

Mais c'était dans les plus humbles détails de sa vie intime que se manifestait ce désintéressement de lui-même. L'interruption brusque, et sans retour, d'une carrière politique si pleine d'espérances et de promesses ; une santé déplorable qui multipliait pour lui les jours de souffrances et les nuits sans sommeil ; des coups cruels et répétés de la mort qui firent à sa vieillesse un foyer solitaire ; au milieu d'amitiés ardentes et fidèles, d'inexorables ingratitudes, avaient laissé son âme sereine et résignée : « Cher Monsieur l'abbé, écrivait-il après la mort de sa fille, qui achevait sa solitude, priez Dieu pour moi et demandez-lui que j'aie les vertus de la solitude, comme j'en ai la résignation. » Il se plaignait rarement et ne voulait pas qu'on le plaignît : « Dieu, disait-il, m'a fait ma part de bonheur ici-bas plus

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grande que je ne la méritais, et que je n'aurais jamais osé la lui demander; il m'accorda cette grâce de vivre de longues années avec trois saintes (il parlait de sa femme, de sa fille et de sa belle-mère), sans elles, j'aurais été pire encore, et c'est bien ma faute si je ne suis pas meilleur. Quant à ma vie publique, je n'ai aussi qu'à lui rendre grâce : à un pauvre malade assez ignorant, il a donné un jour et une œuvre ; d'autres, qui valaient et auraient mieux fait que moi, n'ont pas même eu une heure. » Et il nommait M. Cochin.

Sans doute il était homme et ses qualités elles-mêmes purent avoir leurs excès. Sa loyauté sévère lui inspira parfois certaines rigueurs de jugements qu'on a pu trouver excessives ; sa merveilleuse perspicacité, servie par une parole brillante, rapide, incisive, put faire quelques blessures, et certaines répliques de l'orateur et du polémiste, par exemple, resteront longtemps comme un trait au cœur des ennemis de l'Eglise et de la société. Mais ces émotions de la lutte étaient en lui passagères, elles ne troublaient pas le fond de son âme, et sa sérénité ne tardait pas à reparaître. Tous ceux qui le connurent intimement protesteront que nul cœur ne fut plus fermé que le sien à la vengeance, plus étranger à la colère et à la rancune. Je l'entends encore, à la fin d'une conversation, où il m'avait parlé vivement d'une calomnie obstinée dont il avait été victime, m'adresser ce mot final qu'il aimait à redire : « Après tout. Monsieur l'abbé, à mon âge, il n'y a plus que deux choses à faire : donner et pardonner. « Il goûtait aussi beaucoup cette pensée de La Bruyère : « Il est beau de faire d'un ingrat un très ingrat. »

C'est à ce désintéressement qu'il dut sans doute cet imperturbable sangfroid, cette calme possession de lui-même, qui, à la tribune de l'Assemblée nationale, le rendit si redoutable aux violences révolutionnaires, et en fit un si puissant orateur. Il la gardait en toute circonstance. La paix n'est profonde ni durable que dans les âmes désintéressées.

Si bien trempée toutefois que soit une âme, et la sienne l'était héroïquement, elle ne trouve pas dans ses propres forces une telle sérénité en de si longues épreuves. Cette sérénité ne s'explique que par le voisinage de Dieu et la puissance de la prière.

M. de Falloux aimait la prière et il priait admirablement. Je voudrais que certains chrétiens timides, qui hésitent à s'agenouiller devant Dieu, eussent pu contempler cet homme illustre, humblement prosterné, les mains jointes, prononçant avec une lenteur solennelle les paroles sacrées, comme pour s'exciter lui-même à l'adoration et à la confiance. Non seulement il s'acquittait avec une foi profonde et une régularité parfaite de tous ses devoirs religieux, mais il saisissait avec empressement toutes les occasions de prier. Ces dernières années, durant les séjours qu'il faisait en Savoie, sur les bords du Léman, je l'ai souvent accompagné dans ses promenades. Quand nous traversions un village, il aimait à visiter l'église ;il se hâtait vers l'autel, s'y prosternait, et après quelques minutes d'adoi'ation silencieuse, il récitait à haute voix l'oraison dominicale et la salutation angélique. On a raconté avec quelle énergie, n'ayant encore que douze ans, il défendit son chapelet contre les railleries d'un condisciple ; le vieillard resta fidèle à la piété de l'enfant. Jusqu'à ses derniers jours, il porta sur lui l'un de ces gros chape-

L ' Il O M M !•: K T L ' Œ U V R E 1 1 o

lels que nous avons vu le jour de ses funérailles entre les mains de ses métayers, et il le disait souvent. Il faisait volontiers des pèlerinages. Il a visité Annecy, les Allinges, y recherchant partout les traces de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai, et j'y ai été témoin de ses religieuses émotions. Einsiedelen, où l'attirait le double attrait de la prière et du souvenir, le vit, il y a deux ans, prosterné dans son célèbre sanctuaire. Confondu dans la foule des pèlerins, sans vouloir se faire reconnaître à personne, il y fit une fervente communion pour notre grand Evêque, son ami. Il s'approchait d'ailleurs de la sainte table aux grandes fêtes, et plus souvent encore, avec une piété sans ostentation mais si visible, que le prêtre, dont il fut assisté à ses derniers moments a pu dire : « Quand on a vu comme moi sa communion de Noël, on est bien tranquille sur son bonheur. »

Il fut, en effet, très dilaté et très joyeux en cette sainte journée. Il la passa presque tout entière à l'église, malgré une température rigoureuse et l'affaiblissement de ses forces. Il y prit, dit-on, ce refroidissement qui devait hâter la crise fatale.

Sa dernière heure, toute inopinée qu'elle ait été, ne l'a pas surpris. Pour lui emprunter l'une de ses expressions : « Elles étaient depuis longtemps commencées pour lui ces années silencieuses et méditatives qui précèdent si convenal)lement la mort (1). » Il l'avait regardée en face, et elle lui était apparue transfigurée par l'espérance. Avec cette tranquille prévoyance, qui n'appartient qu'aux grandes âmes, il en avait réglé tous les détails qui n'échappent pas aux prévisions humaines. Surtout, il y avait préparé son âme. Dernièrement, au retour du convoi funèbre d'un de ses voisins, il écrivait : « C'est un avertissement pour moi, le dernier peut-être ; aussi pendant l'office j'ai fait mon examen de conscience. J'espère qu'il a été sincère. »

Et sa suprême parole, à la femme dévouée qui le soignait, a été celle-ci : « Il faut bien se soumettre à la volonté de Dieu. >< Fortifié par les derniers sacrements, c'est ainsi qu'il est mort à l'heure même où le Saint-Père le bénissait de tout cœur, comme il a daigné le faire dire à ses amis.

Hier au soir avant de quitter Angers, accompagné de deux amis fidèles, j'ai voulu revoir cette petite maison de l'impasse des Jacobins, qu'on a trop pompeusement appelée son hôtel, où il était né, où il est mort, où sa bonté m'avait accueilli. Une servante en larmes est venue nous ouvrir et nous a fait le récit de ses derniers moments.

Puis, dans les ombres et le silence du soir, nous sommes allés nous agenouiller près du lit funèbre. Là j'ai senti en un instant avec une poignante intensité, toute l'étendue de cette perte pour ses amis, pour la France, pour l'Eglise ! C'est un deuil qui renouvelle et achève tous nos deuils.

Il était l'un des rares survivants de cette ardente génération, qui donna à l'Eglise de nombreux et puissants défen.seurs. Dieu nous les avait suscités de toutes parts, dans les régions les plus différentes, et dans tous les ordres de la pensée. Grands évêques, saints et illustres religieux, laïques au cœur

(1) Discours de réception à l'Académie Française.

114 l'homme et l'œuvre

d'apôtres, théologiens profonds, philosophes, orateurs, éducateurs, poètes, polémistes, savants hommes d'Etat, il leur avait partagé tous les dons, il leur avait donné tous les charmes : la foi des anciens jours, l'élan et l'originalité puissante de la pensée, toutes les magies de la parole, les abnégations chevaleresques d'un autre âge, les indignations magnanimes, les indulgences généreuses, la clairvoyance et la modération dans l'ardeur, les délicatesses les plus jalouses de l'honneur, l'intelligence de leur temps, l'amour compatissant de leur pays, et, par-dessus tout, l'enthousiasme de la cause sacrée. En les prédestinant à un siècle sceptique, il avait eu pitié de nous, comme s'il avait voulu nous désabuser et nous guérir en nous charmant. Nés au lendemain de cet orage, qui déracina sur notre vieille terre de France la Religion, le trône, les institutions et les lois, leurs yeux s'ouvrirent sur les ruines encore sanglantes de ce qu'ils devaient passionnément aimer et servir, et l'un des premiers spectacles que contempla leur jeunesse, fut cette orgie révolutionnaire, où la croix, arrachée du fronton des églises, fut traînée dans les rues de Paris et précipitée dans la Seine aux applaudissements d'une foule égarée. Ils n'en furent pas effrayés ni découragés. Selon la parole éloquente de l'un d'entre eux (1), cette croix profanée, ils la ramassèrent dans leurs cœurs et jurèrent de la .servir et de la défendre. Et ils l'ont relevée avec la foi dans des milliers d'âmes. Sans doute, bien des préjugés et des haines leur survivront encore dans la France antichrétienne, et le combat n'est pas fini, mais ils nous ont conquis des citadelles qui nous servent de refuge, en attendant pour la vérité et la justice des triomphes plus complets !

Les voilà presque tous endormis dans la mort, presque tous silencieux. Quel cruel silence à une pareille heure ! Mais parlons un langage plus conforme aux espérances qui les animaient : les voilà réveillés de nos songes terrestres pour la vraie vie ; ils y contemplent, dans la lumière et dans l'extase, cette vérité et cette justice éternelles qu'ils aimèrent et servirent si bien, même à travers les ombres d'ici-bas. Leurs exemples nous restent avec leur sereine compassion et leurs prières. Qu'ils suscitent à leurs âmes une postérité !

L'abbé H. Chapon.

(1) M. d« Montalembert.

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De S. G. Mgr Toiichet, Évôqno d'Oilûans :

Orléans, 3 mai 1912.

Cher Monsieur,

Permettez-moi de vous offrir ma trop modesLe obole pour le Monument que vous élevez si courageusement et si opportunément à Falloux.

De S. G. Mgr de Carsalade du Pont, Évêqiie de Perpignan :

Perpignan, 24 juin 1912, ]\Ionsieur,

n est dans l'habitude de l'Eglise d'honorer ses morts.

J'aurais voulu que mon offrande égalât ma reconnaissance pour les grands

services rendus à l'Eglise par un de ses plus nobles et de ses plus vaillants

serviteurs ; les difTicultés matérielles que nous a créées la loi de Séparation

ne me permettent que d'offrir une obole, du moins je la donne de grand cœur.

Agréez, etc.

^ Jules, Evêque de Perpignan.

De S. G. Mgr de Ligonnès, Évêque de Rodez et de Vabres :

Rodez, 22 mars 1912.

Monsieur,

J'unis mes vœux à ceux de tous les amis de l'Eglise pour qu'au milieu des difficultés présentes celui dont vous célébrez la mémoire obtienne du haut du Ciel que la liberté scolaire, pour laquelle il s'est tant dévoué, ne soit pas enchaînée.

Recevez, etc.

•J- Charles,

Evêque de Rodez.

De S. G. Mgr Lecœur, Évêque de Saint-Flour :

Saint-Flûur, 31 mars 1912.

L'Evêque de Saint-Flour prie Monsieur le Trésorier de verser dans la caisse

116 l'homme et l'œuvre

de la souscription pour le « Monument de Falloux » sa modeste contribution. Il est heureux de penser que, grâce à l'initiative du Comité, un hommage public sera bientôt rendu à la mémoire de cet illustre catholique, si chère aux amis de l'enseignement chrétien libre.

De S. G. Mgr Schœpfer, Évêque de Tarbes :

N-D. de Lourdes, 23 mars 1912.

Cher Monsieur,

Je m'applaudis de pouvoir, si modestement que ce soit, concourir à l'illustration d'une mémoire précieuse pour tous ceux qui aiment l'Eglise et sa liberté.

Veuillez agréer, etc..

j- Xavier,

Evêque de Tarbes.

Lettre-Circulaire de Monseigneur l'Evêque d'Angers

au Clergé de son Diocèse

concernant l'Inauguration et la Bénédiction

du Monument érigé au Bourg-d'Iré à la

Mémoire du Comte de Falloux.

Angers, le 12 juin 1912.

Messieurs et Chers Coopérafeurs,

Sur rinitiative d'une élite de catholiques, épris des gloires de l'Anjou, a été décidée l'érection d'un monument au comte de Falloux, dans la pal'oisso du Bourg-d'Iré, qui fut comme son fief.

La présidence d'honneur du Comité m'a été gracieusement offerte et j'y ai donné mon assentiment, parce qu'à mes yeux c'est la glorification d'une liberté religieuse, encore plus que celle d'un homme.

La même pensée a guidé les membres de l'Episcopat français, quand ils ont adhéré, en grand nombre, à ce projet et coopéré par leurs offrandes à sa réalisation.

Du reste, les fonds nécessaires ont été promi)teruont rei^.ueillis; vm artiste de valeur (1) a exécuté une œuvi-e digne du sujet qui l'inspirait, et le bronze sera béni et inauguré le dimanche 7 juillet prochain.

L'Eminentissime Cardinal Luçon, Archevêque de Reims, a daigné accepter de présider cette solennité. Il y apportera l'éclat de sa pourpre et de sa parole.

Plusieurs évêques et prélats l'honoreront également de leur présence. L'Académie française y sera représentée. Nos principales notabilités de l'Anjou s'y donneront rendez-vous ; et l'on peut compter sur un gi-and concours de peuple pour rendre hommage à cette mémoire.

Bien que les obligations du saint ministère vous retiennent, le dimanche, dans vos paroisses, j'espère qu'un certain nombre d'entre vous pourront so détacher et tiendront à honneur de faire escorte à NN. SS. les Evêques.

(1) M. II. Louis-Noël.

118 LETTRE-CIRCULAIRE DE MGR l'ÉVÊQUE d'aNGERS

En vous y conviant, Messieurs et Chers Coopérateurs, je ne m'attarderai pas à faire l'éloge d'un homme dont la valeur, les mérites et les services rendus vous sont bien connus. Je ne veux, en aucune façon, usurper le rôle qui appartient aux orateurs de la fête.

Ils nous diront ce que fut en lui l'homme public, toujours maître de luimême et de sa parole ; l'écrivain formé à l'école des maîtres et dont le talent grandissait avec le péril ; le polémiste à l'intrépidité froide, au trait vif, à la réplique prompte, à l'apostrophe ironique et incisive ; l'homme politique, fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, à une cause qui lui était chère, se détournant des avances les plus flatteuses et se condamnant à une retraite prématurée, plutôt que de désavouer son passé ; le grand ami des pauvres et le fondateur de l'hospice Swetchine dans sa chère cité de Segré ; l'homme d'Etat enfin devenu l'homme des champs, s'appliquant à un merveilleux perfectionnement de l'agriculture dans le Craonnais, mû qu'il était par ce sentiment que « le regard du laboureur est, avec celui de l'astronome — il aurait dû ajouter : du prêtre — celui qui se lève le plus habituellement vers le ciel (1) «.

Quant à moi, je n'ai d'autre dessein que d'expliquer brièvement pourquoi la Religion a pris à son compte la glorification d'un homme qui fut un homme d'Etat, et non point un homme d'Eglise.

Une déclaration préalable s'impose. Je la ferai loyalement et sans parti pris. Admirateur et ami des Berryer, des Montalembert, des de Broglie, des Cochin, en un mot de cette pléiade d'esprits émincnts qui aimaient sincèrement l'Eglise et savaient, au besoin, la défendre, qui laissèrent après eux une traînée lumineuse et des œuvres fécondes, mais qui eurent le tort de verser dans le libéralisme catholique, le comte de Falloux fut de leur école. C'était la tendance de son esprit, le fruit de son éducation et la conséquence à peu près inévitable de ce milieu dans lequel se déployait son action.

On se souvient des polémiques soulevées, à celte époque, entre les catholiques libéraux et les champions des doctrines romaines. Dans les deux camps les plumes étaient acérées comme la pointe d'une épéc.

Elle fut ardente en Anjou, on ne l'a point oublié, cette lutte doctrinale entre Mgr Freppel et le comte de Falloux.

L'esprit, le cœur et la foi ont des devoirs que le caractère épiscopal rend plus impérieux et plus sacrés. On ne s'étonnera donc pas que, le regard fixé sur Rome, je sois le tenant résolu de la doctrine intégrale.'dont'^Mgr'Freppel

(1) Dix ans d'Agriculture, par M. le comte de Falloux.

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se fit le défenseur, avec la véhémence propre à son tempérament. Mais je dois reconnaître que, si le comte de Falloux eut le tort d'obéir à des préjugés, il aurait pu invoquer, comme excuse, de grands exemples qui le sollicitaient, et une certaine ignorance de la théologie, bien acceptable chez un homme du monde, emporté comme lui dans le tourbillon de la vie politique. Au surplus, l'équité veut qu'on lui rende ce témoignage qu'il n'y eut pas d'hojnme plus sincère dans ses convictions, plus attaché à sa foi, plus régulier dans ses pratiques religieuses, plus exemplaire en toute sa conduite. Il vécut et il mourut en grand chrétien, avec un sens surnaturel et un esprit d'humilité qui révèlent une âme très pénétrée des choses de Dieu. Je n'en veux pour preuve que cette clause si simple et si touchante de son testament : « J'interdis, pour mon enterrement et service immédiat ou anniversaire, toute autre cérémonie qu'une messe, sans tentures, ni décoration, ni discours quelconque, ne tenant plus, dans la profonde sincérité de mon cœur, à aucun autre témoignage de souvenir ou d'affection que la prière. «

Mais, si ses illusions de catholique libéral ont rendu nécessaire l'expression d'une réserve, il eut au moins, dans sa carrière politique, deux gloires qui suffisent à illustrer sa vie, qui rallient tous les suffrages dans une admiration mêlée de reconnaissance et qui lui valurent de recueillir de la bouche de deux Papes, Pie IX et Léon XIII, ce témoignage « qu'il avait bien mérité du Saint-Siège (1) » et qu'il était « un bon, un grand serviteur de l'Eglise (2) ».

La première de ces deux gloires, c'est la conquête de la libei'lé d'enseignement secondaire par la loi de 1850, c[ui porte dans l'histoire le nom de Loi Falloux.

S'il consentit, lui, royaliste, à vaincre ses répugnances et à faire partie d'un ministère sous un Prince-Président de République, ce fut, il le dit luimême (3), avec la pensée de servir l'Eglise et surtout de conquérir cette liberté, l'une des plus précieuses, mais aussi l'une des plus équitables ; car la loi de 1850 fut faite, non point contre l'Université de l'Etat, comme on l'a prétendu avec mauvaise foi, mais contre le monopole de l'Université, ce qui était un bien pour l'Université elle-même. Du reste, le caractère bienfaisant de cette loi ressort des attaques violentes et acharnées dont elle n'a pas cessé d'être l'objet de la part des ennemis de l'idée religieuse. « Encore quinze ans de la loi Falloux, disait l'un d'eux (4) à la tribune du Sénat, et la France nous échappe. »

(1) Bref de Pie IX à Montalembert, 1.3 novembre 1849.

(2) Dans une audience accordée par Léon XIII au comte de Falloux en 1884.

(3) V. Mémoires d'un Royaliste, par le comte de Falloux, t. I.

(4) M. Ghallemel-Lacour.

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La loi de 1850 ne fut pas l'œuvre du comte de Falloux tout seul. L'opinion était, en général, favorable à ce mouvement. Mais, en homme d'Etat consommé, il sut rallier à cette idée généreuse de la liberté des hommes de tendances politiques opposées ; il prit une part prépondérante au vote de cette loi et ce fut sa grande habileté de triompher des oppositions suscitées à la fois par Fintransigeance d'une fraction du parti catholique, qui voulait tout obtenir, et par l'exclusivisme du parti adverse qui ne voulait rien accorder. ""

Telle qu'elle, la loi n'était point parfaite, certes, et le comte de Falloux était le premier à le reconnaître ; aussi faisait-il finement cette remarque : a On l'appelle la loi de 1850, quand on veut en dire du bien ; la loi Falloux, quand on veut en dire du mal. »

Il faut convenir néanmoins qu'elle fut une grande conquête, non seulement pour les catholiques, mais pour tous les amis sincères de la liberté, et que la politique du tout ou rien eût été bien périlleuse, pour ne pas dire vouée à un échec certain. Le comte de Falloux pensa que le bon sens, autant que l'amour de l'Eglise, lui commandait « d'accomplir les choses possibles en se rapprochant des choses désirables (1) ; « c'était sage et la postérité doit lui en demeurer reconnaissante. « Oui, c'est vous, lui écrivait le Père de Ravignan, qui, après Dieu, avez rendu à l'Eglise une de ses plus chères libertés, et il ne faudrait pas qu'on l'oubliât jamais. »

La seconde gloire que sut conquérir le comte de Falloux, durant son passage au ministère, ce fut d'amener la France à remplir vis-à-vis de l'Eglise sa mission de Fille aînée, en des circonstances difficiles.

« L'année 1848 avait été féconde en épreuves pour Pie IX, en agitations pour la ville de Rome, en déceptions pour les amis de la liberté (2) ».

Le Pape avait refusé d'associer les Etats pontificaux à la guerre du Piémont contre l'Autriche, soit pour obéir à son caractère sacré, soit par respect pour une puissance catholicpie. Cet acte de modération et de sagesse avait soulevé contre lui le parti révolulionnaire ; ce fut bientôt l'anarchie dans la Ville éternelle, et le doux Pie IX tourna ses yeux vers la France. Sa démarche, d'abord repoussée sous de futiles prétextes, ne fut prise en considération que plus tard, quand on apprit, à Paris, que l'émeute triomphante avait assassiné un ministre du gouvernement pontifical et que les jours du Saint-Père étaient en péril.

Ce fut le mérite du comte de Falloux de comprendre que la France avait à accomplir un grand geste ; de plaider avec courage la cause de la Papauté en plein conseil des ministres ; de triompher par son opiniâtreté de leurs hésitations et d'obtenir du Parlement qu'une expédition française vînt ré-

(1) Mémoires d'un Royaliste, t. I.

(2) Histoire de la seconde République française, par Pierre de la Gorce, l. II.

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primer les excès de rimpiétc. « Nous voulons, s'écriait-il à la tribune, restituer à Rome le rôle qu'elle a depuis tant de siècles, le nom qu'elle porte avec tant do gloire et de fierté, le nom de Ville éternelle (1) ».

Le gouvernement de la seconde République pressa vivement Pie IX d'accepter un asile sur le sol français, si le séjour de Rome devenait impossible. Et le comte de Falloux, qui fut l'âme de celte négociation, s'honora en adressant au Pape ces lignes : « ... Je n'ai, en ce moment, à cœur qu'un désir, celui de pénétrer Votre Sainteté de la conviction de mon plus filial, de mon plus inaltérable dévouement.

« La France tressaillera d'allégresse lorsque le pied du Saint-Père touchera son sol et, si la position que j'occupe actuellement permet que je sois le premier à le recevoir, veuille Votre Sainteté croire que je serai le premier surtout par l'inexprimable émotion de mon âme (2) ».

Pie IX s'était déjà réfugié à Gaëte quand il reçut ce message. Mais, si la France n'eut pas le privilège de lui ouvrir ses portes, elle eut du moins, grâce à la vaillance de ses soldats, l'insigne faveur de le rétablir en peu de temps sur le trône pontifical.

Ce rôle magnifique du comte de Falloux est demeuré trop peu connu. N'est-il pas cependant attesté par les témoignages les plus certains et les documents les plus irréfutables ? « C'est lui, disait sur sa tombe M. Buffet, c'est lui qui est incontestablement l'initiateur de l'expédition de Rome. » Et M. Odilon Barrot, en ses Mémoires, n'est pas moins affirmatif : « M. de Falloux nous pressait vivement de nous prononcer pour la restauration immédiate du pouvoir du Pape à Rome, il ne laissait guère passer de séance du Conseil sans poser cette question d'intervention. »

En faut-il d'avantage. Messieurs, pour que l'Eglise accepte de figurer au premier rang dans la glorification de cet homme ?

Oui, exaltons cette grande mémoire ! Que le bronze rende immortel dans notre pays celui que Dieu a immortalisé dans sa gloire !

Puis, demandons à l'arbitre souverain des nations, qui les élève ou les abaisse à son gré, de multiplier parmi nous, pour le relèvement de la France chrétienne, des hommes de cette trempe ; des hommes qui adoptent le programme idéal que s'était tracé le comte de Falloux :

« Dieu dans l'éducation ;

« Le Pape à la tête de l'Eglise ;

« L'Eglise à la tête de la civilisation (3) ».

Agréez, Messieurs et Chers Coopératcurs, l'assurance de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

•j* Joseph, Evoque d'Angers.

(1) Discours prononcé le 7 août I84U. V. Z)/*ro(;/>- et Mélanges pvldiqucs. par lo comte de Falloux, t. I.

(2) I,o{trcdu 8 janvirr 1849. V. Mémoires d'un Roijalislc, t. I.

(3) Discours et Mélanges politiques.

L'Inauguration

Programme

MONUMENT DU COMTE ALFRED DE FALLOUX DE l'Académie Française (1811-li

Commémoration de la loi de 1 850 sur la liberté d'enseignement Au Bourg-d'Iré [Maine-et-Loire], 7 juillet 1912

Présidée par Son Eminence le Cardinal Luçon, Archevêque de Reims Assisté de VEpiscopat de la province de Tours

Train spécial d'Angers (gare Saint-Serge), à Noyant-la-Gravoyère (ire cl., 5 fr. 45 ; 2^ cl., 3 fr. 50). Départ, 7 h. 04 ; arrivée, 8 h. 50 (Voitures en gare).

Réception solennelle de Son Eminence le Cardinal Luçon et des Prélats à l'entrée du Bourg-d'Iré.

Marche vers l'Eglise : Harmonie du Collège de Combrée : Le Défilé de la Garde.

Station à l'Eglise paroissiale.

Marche de l'Eglise au Château : Fanfare de Segré : Union et Fraternité.

9 heures. — Messe solennelle en plein air, célébrée par l'un de NN. SS. les Evêques.

Allocution par Son Eminence le Cardinal Luçon.

Offertoire : Harmonie : Andante religieux. — Agnus Dei : Fanfare : Allegro militaire.

Marche du Château au Monument : Harmonie : Le Luron.

10 heures 1 /2. — Réunion devant la Statue.

1° Bénédiction du Monument.

2° Discours de M. le Marquis de Vogué, de l'Académie française, Délégué de rAcadémie.

l'inauguration 123

3° Discours de M. Guillaume Bodinior, Sénateur, Conseiller général de Maine-et-Loire.

4" Discours de M. Laurent Bougère, Député de Segré.

5" Discours de M. le Chanoine Crosnior, Directeur de l'Enseignement libre du Diocèse d'Angers.

6° Dieu dans VEcolc, Chœur avec accompagnement de fanfare, exécuté par l'Harmonie du Collège de Combrée.

1° Discours de M. le Vicomte Olivier de Rongé, Président de la Société Maine-et-Anjou et Délégué de la Société des Agriculteurs de France.

8" Discours de M. le Marquis d'Armaillé, Maire du Bourg-d'Iré.

9° Remise du Monument par M. Henry Jouin, à la Société civile du Bourg-d'Iré.

10° Remerciements par ]\L le Comte Louis de Blois, Petit-Neveu du Comte de Falloux.

Marche du Monument au Château : Fanfare : Bonneval.

1 heure. — Réception au Château du Bourg-d'Iré.

Souvenirs personnels sur le Comte de Falloux, par M. le Comte Geoffroy d' And igné, Conseiller général du canton de Segré.

Historique du Monument de Falloux, par M. Henry Jouin, Membre de la Commission d'initiative.

3 heures. — Salut solennel du Trcs-Saint-Sacrement.

4 heures. — Devant la Statue, Audition Musicale.

L'Harmonie du Collège de Combrée, M. Voboré, Directeur. — 1° Fier Soldat. 3° Polka des Pachas.

La Fanfare de Segré, M. Houdtibine, Directeur. — 2° La Roche tremblante. 4° Jeanne, mazurka.

3 heures. — Départ facultatif pour le train vers Paris, partant à 3 h. 26 de Noyant. — Voitures disponibles.

4 heures 20. — Départ facullalif poui- le ti'ain vers Angers, partant à 4 h. 54 de Noyant. — Voitures disponibles.

Pour éviter toute surprise à la dernière heure, les personnes désireuses d'user des voitures disponibles à 3 h. et à 4 h. 20 sont priées de se procurer avant midi un ticket entre les mains de M. le Vicomte Stanislas de la Morinière ou de M. le baron Pierre de Candé, Commissaires généraux de l'inauguration.

9 heures. — Fête de nuit — Embrasement de la Statue.

Retraite aux Flambeaux.

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